LE GRAND TOURNOI
Deux jours auparavant, le roi Bohun, suivi de ses chevaliers et d’une troupe d’écuyers et de varlets, avait quitté son château, qui surplombait la cité du Sépulcre, pour se rendre au Grand Tournoi, lequel devait se dérouler, comme chaque année, à partir du premier dimanche de Carême, sur un vaste terrain, près de la cité de Nimmr.
Des oriflammes claquaient au vent, et les chevaux des chevaliers du Sépulcre étaient richement caparaçonnés. Les seigneurs portaient l’emblème des croisés sur le dos de leur tunique, pour marquer qu’ils avaient terminé leur pèlerinage aux lieux saints. Leurs heaumes étaient différents de ceux des chevaliers de Nimmr, ainsi que les armoiries de leurs boucliers. À part ces différences de détail, ils étaient vêtus exactement de la même façon que les sujets de Gobred.
De nombreux serviteurs suivaient cette troupe magnifique, portant les armes des seigneurs ainsi que des provisions pour les trois jours que devait durer le tournoi, car la coutume, depuis sept cents ans, interdisait aux chevaliers de Nimmr et à ceux du Sépulcre de rompre le même pain.
L’enjeu de ce tournoi n’avait pas peu contribué à élargir le fossé qui séparait les Venants des Partants, car, depuis sept siècles, il consistait en cinq jeunes filles choisies parmi les plus belles de chaque cité. Les gagnants du tournoi les emmenaient avec eux pour en faire leurs épouses et plus jamais elles ne devaient revoir leurs parents ni leurs amis.
Bien que la douleur de ce règlement cruel fût atténuée par la considération et les honneurs que les lois de la chevalerie obligeaient les vainqueurs à rendre à ces jeunes filles, leur sort était d’abord un peu amer, du fait même qu’il était attaché à la défaite de leur cité natale.
Après le tournoi, ces jeunes filles tombaient sous la surveillance et la protection immédiates de Bohun ou de Gobred, selon que la victoire était allée aux Venants ou aux Partants, et, une fois arrivées dans la cité des vainqueurs, elles étaient données en mariage aux plus valeureux des chevaliers.
L’origine de cette coutume provenait sans doute du sage désir des ancêtres de Gobred et de Bohun de régénérer le sang des lignées de leurs chevaliers en y infusant un sang étranger. Sinon, chaque clan aurait immanquablement fini par s’appauvrir par des alliances consanguines.
Plus d’une heureuse épouse de Nimmr était donc née dans la cité du Sépulcre.
Les cinq jeunes filles qui constituaient cette année le prix offert par la cité du Sépulcre cavalcadaient sur de blancs palefrois et étaient entourées d’une garde d’honneur en surcot d’argent. Les jeunes filles, soigneusement choisies pour leur beauté afin d’honorer leur cité natale, étaient splendidement vêtues et leurs atours étaient surchargés de pierreries.
Sur la plaine qui s’étendait près de la cité de Nimmr, les préparatifs du tournoi se poursuivaient fiévreusement depuis plusieurs jours. Les stalles de pierre destinées aux spectateurs étaient nettoyées et réparées, des étendards étaient plantés, un dais était dressé, et toute la plaine résonnait du cliquetis des armes, tandis que les forgerons frappaient sans relâche sur l’enclume pour achever de façonner les nouveaux fers des chevaux.
Blake avait reçu la promesse qu’il aurait sa part dans le grand tournoi, et il était aussi fier qu’autrefois lorsqu’il défendait les couleurs de son collège dans un match de football. Il devait figurer dans deux rencontres à l’épée : l’une, dans laquelle cinq chevaliers de Nimmr affronteraient cinq chevaliers du Sépulcre, et l’autre dans laquelle il se trouverait seul contre un adversaire désigné à l’avance. Mais il ne prendrait part qu’à un seul assaut à la lance, dans la grande mêlée finale, où cent Venants se heurteraient à cent Partants. En effet, depuis sa rencontre avec Malud, le prince Gobred fondait de grands espoirs sur ses chances à l’épée, mais n’avait toujours qu’une médiocre estime pour son habileté à se servir d’une lance.
Le roi Bohun campait avec ses vassaux dans un bouquet de chênes à environ une demi-lieue au nord de l’enceinte de la lice. La coutume leur interdisait de se rapprocher davantage de Nimmr avant le premier jour du Tournoi.
Blake, en se préparant au combat, avait adopté l’usage des chevaliers de Nimmr de porter toujours la même armure et de monter toujours le même destrier. Sa cotte de mailles était d’acier bruni, égayée seulement par la peau de léopard qui recouvrait son heaume et le pennon d’azur et d’argent qui flottait au bout de sa lance. Le harnachement de son cheval était également noir, relevé d’azur et d’argent. Il portait aussi, naturellement, la grande croix sur sa poitrine et le caparaçon de son coursier. C’est pourquoi lorsque, suivi d’Édouard portant sa lance et son bouclier, ce sombre chevalier apparut, le matin du tournoi, il fit sensation parmi les chevaliers aux bliauts resplendissants, et les belles dames aux somptueux atours qui étaient rassemblées dans la grande cour du château de Nimmr. Aussitôt, la foule s’assembla autour de lui, attirée à la fois par son étrange appareil et par la popularité dont il jouissait parmi les chevaliers et les dames de la cour de Gobred. Cependant, l’opinion était fort divisée au sujet de son costume, certains le trouvant trop sévère, d’autres l’estimant d’une modestie de bon aloi. Guinalda était là, mais elle restait assise sur un banc, affec-
tant d’être plongée dans une grande conversation avec l’une des jeunes filles choisies pour représenter la rançon de Nimmr.
Blake se dégagea du cercle qui l’entourait et, traversant hardiment la cour, s’avança vers le banc où Guinalda était assise. À son approche, la princesse leva les yeux et répondit sèchement, d’un petit signe de tête, au salut qu’il lui adressa. Puis elle reprit sa conversation avec sa compagne.
La rebuffade était trop marquée pour qu’aucun doute fût permis à Blake, et le jeune homme, morose, hésita un instant. Il avait peine à croire, cependant, que la princesse lui tenait encore rigueur de la fatuité qu’il avait montrée en lui faisant comprendre qu’il pensait avoir éveillé son intérêt. Il devait y avoir une autre raison. Il ne tourna pas les talons, mais, au contraire, continua à avancer. La princesse, sans paraître s’apercevoir de sa présence, bavardait toujours avec sa compagne. Blake attendit patiemment qu’elle daignât le remarquer à nouveau. Mais alors la princesse Guinalda commença à donner des signes très nets d’impatience, tandis que la jeune fille qui lui tenait compagnie perdait contenance. Leur conversation se ralentit, languit, tandis que Guinalda agitait le bout de son pied avec irritation, et qu’elle rougissait imperceptiblement. Finalement, sa compagne, fort embarrassée, se leva et, s’inclinant devant la princesse, lui demanda la permission d’aller dire adieu à sa mère. Force fut à Guinalda d’accorder cette autorisation et, ne pouvant plus affecter d’ignorer la présence de Blake, elle se tourna brusquement vers lui :
« J’avais raison, messire, de dire que vous vous conduisiez comme un rustre ! fit-elle du bout des lèvres. Qu’avez-vous à rester planté devant moi comme un nigaud alors que je vous ai montré que je ne souhaitais point être importunée par vous ? »
Blake hésita, puis il brûla ses vaisseaux :
« Parce que je vous aime ! » lança-t-il précipitamment.
Guinalda se dressa, furieuse :
« Qui t’a permis !... »
Silencieuse, Guinalda le regarda un instant dans les yeux, la bouche crispée par un sourire méprisant.
« Vous mentez ! dit-elle. J’ai entendu tout ce que vous avez dit à mon sujet ! »
Et, sans attendre de réponse, elle s’éloigna rapidement. Blake se précipita à sa poursuite.
« Qu’ai-je donc dit ? demanda-t-il. Je n’ai jamais prononcé un mot que je ne sois prêt à répéter devant le monde entier, et je n’ai même pas avoué à mon meilleur ami, sir Richard, quels étaient mes sentiments. Personne d’autre que vous n’a jamais entendu cet aveu.
- Moi, j’ai entendu un autre son de cloche, répliqua Guinalda, et je ne désire pas continuer cet entretien.
- Mais... » commença Blake.
À ce moment » le son strident d’une trompette retentit, venant de la porte nord du donjon. C’était le signal du boute-selle. Un des pages de Guinalda apparut et l’escorta jusqu’aux côtés de son père.
Blake, désolé, la regardait s’éloigner lorsqu’il sentit une main se poser sur son épaule. C’était sir Richard.
« Allons, James, fit-il. En selle ! et faisons diligence ! Nous chevaucherons à l’avant-garde aujourd’hui ! »
Et Blake, le cœur brisé, partit pour une nouvelle aventure sans avoir pu deviner la raison de l’attitude inexplicable de la princesse à son égard.
Pendant une demi-heure, une véritable cohue de chevaliers, de dames, d’écuyers, de pages, de varlets, d’hommes d’armes et de chevaux emplit la grande cour du château de Nimmr. Finalement, les hérauts et les sergents d’armes parvinrent à ordonner cette masse confuse et un long cortège, resplendissant des plus vives couleurs, se mit en route vers le lieu du tournoi.
D’abord marchaient les sergents d’armes et les hérauts, derrière eux sonnaient gaiement les trompettes, puis, chevauchant seul, le prince Gobred, suivi d’une petite escorte de chevaliers dont les pennons aux teintes vives flottaient au vent. Venaient ensuite le gracieux essaim des dames, puis un nouveau groupe de chevaliers. Les hommes d’armes, portant les uns l’arbalète, les autres la pique ou la lourde hallebarde, fermaient la marche.
On avait laissé dans la cité une centaine de chevaliers et d’hommes d’armes pour garder le château et les remparts élevés à l’entrée de la vallée du Sépulcre. On leur avait promis de les relever afin qu’ils pussent à leur tour jouir du splendide spectacle du tournoi.
Lorsque les chevaliers de Nimmr s’avancèrent vers les lices, les chevaliers du Sépulcre, partis de leur camp parmi les chênes, s’approchèrent également, et les hérauts d’armes des deux partis réglèrent leur allure de façon qu’ils entrassent en même temps dans l’enceinte. Les dames de Nimmr prirent place sur les gradins. Les cinq jeunes filles de Nimmr et les cinq damoiselles du Sépulcre furent conduites à des places d’honneur, sous un dais, tandis que les chevaliers se plaçaient en ligne, les Venants, au sud de l’arène, et les Partants au nord.
Gobred et Bohun s’avancèrent alors l’un vers l’autre, et se rencontrèrent au milieu du champ. Là, d’une voix fière et assurée, Bohun lança le défi traditionnel et tendit à Gobred le gage. En le recevant et en l’acceptant, celui-ci ouvrait en quelque sorte officiellement le tournoi.
Lorsque Bohun et Gobred eurent regagné leur camp, les chevaliers qui ne devaient pas prendre part aux premières rencontres sortirent des lices et vinrent se placer sur les gradins, laissant leurs destriers aux soins des varlets.
Au contraire, ceux qui devaient combattre immédiatement firent à cheval le tour des lices, dans le double dessein de se montrer à leurs adversaires et aux spectateurs et d’examiner de plus près les récompenses offertes au vainqueur.
En effet, on comptait parmi ces récompenses de nombreux joyaux, escarboucles, cottes de mailles, lances, épées damasquinées ou enrichies de pierreries, boucliers, selles magnifiques incrustées d’or et d’ivoire, bliauts de soies fourrés d’hermine, bref, tous objets propres à exciter la convoitise des vaillants chevaliers et capables, de les rehausser dans la faveur des dames.
Les chevaliers du Sépulcre firent les premiers le tour de l’arène, le prince Bohun chevauchant à leur tête, et chacun put remarquer que ses regards s’arrêtaient au passage sur les dames de Nimmr. Le roi du Sépulcre était un jeune homme qui venait de monter sur le trône. Il était arrogant et tyrannique, et on savait à Nimmr qu’il avait été pendant de longues années le chef d’un parti qui réclamait une guerre d’extermination contre les Venants, et dont le mot d’ordre était que Nimmr devait être détruite pour que toute la vallée se trouvât sous la domination des Partants.
Lorsqu’il arriva devant la loge centrale dans laquelle était assis le prince Gobred, ayant à ses côtés son épouse Brunhilda et la princesse Guinalda, il contempla un long moment la fille du souverain de Nimmr. Il serra les rênes de son cheval qui s’arrêta juste en face de la princesse. Gobred rougit de colère car, en agissant ainsi, Bohun contrevenait aux règles élémentaires de la courtoisie. Il se dressa à demi sur son trône, mais à ce moment Bohun, après s’être incliné très bas, reprit sa marche, suivi par ses chevaliers.
Le premier jour, ce furent les chevaliers du Sépulcre qui triomphèrent. Ils remportèrent vingt-sept victoires, tandis que les chevaliers de Nimmr n’en comptaient que onze. Le second jour, le tournoi s’ouvrit également par le défilé des combattants, mais, à la surprise générale, la troupe des chevaliers du Sépulcre, au lieu d’être conduite comme d’habitude par un héraut, l’était de nouveau par Bohun. Et le jeune roi s’arrêta encore cette fois devant la loge de Gobred, pour contempler la princesse Guinalda.
Ce jour-là, les chevaliers de Nimmr se conduisirent mieux et, à la fin de l’après-midi, ils avaient largement rattrapé leur retard.
Au début du troisième jour, Bohun, contrairement à toutes les coutumes, entra en lice avec ses chevaliers et se dirigea directement vers la loge de Gobred.
« Prince Gobred de Nimmr ! s’écria-t-il d’une voix arrogante, mes chevaliers ont d’ores et déjà battu les tiens ; nous pouvons nous considérer dès maintenant comme les vainqueurs du tournoi ! Je vais te faire une proposition.
- Parle, Bohun ! répondit Gobred, mais le tournoi n’est encore ni perdu ni gagné. Cependant, si tu as à me faire une proposition telle qu’un prince puisse l’entendre, je l’écouterai volontiers...
- Si tu me donnes ta fille en mariage, je t’abandonne le tournoi ! » Gobred blêmit de fureur.
« Ton impudence sera châtiée, Bohun. Mes chevaliers ne sont point encore déconfits et ils peuvent fort bien triompher à l’issue du tournoi. »
Bohun éclata d’un rire de mépris.
« Libre à toi, Gobred, mais lorsque j’aurai fait mordre la poussière à tes hommes, alors, tu te trameras à mes pieds pour implorer ma clémence... Mais sache bien que je demeurerai intraitable... »
Et sur ces mots, le prince des chevaliers du Sépulcre enleva son cheval d’un vigoureux coup d’éperon et regagna l’extrémité de la lice au milieu d’un nuage de poussière.
Ce fut alors au tour des chevaliers de Nimmr de défiler devant la loge royale.
Lorsque Blake parvint devant le souverain, il arrêta son cheval et s’inclina respectueusement devant Gobred.
« Va ! pour la gloire et l’honneur de Nimmr, lui cria Gobred. Sois béni au nom de Notre-Seigneur », ajouta le prince en se signant.
Suivant les règles du tournoi, Blake aurait dû répondre à son suzerain : « Je consacre mon épée et ma vie à la gloire et à l’honneur de Nimmr. » Mais, au lieu de prononcer ces paroles traditionnelles, l’Américain s’écria d’une voix forte :
« Je consacre mon épée et ma vie à la gloire et à l’honneur de Nimmr, mais aussi à la protection de ma princesse ! »
Il fut récompensé de sa hardiesse par l’expression satisfaite, qui se peignit sur le visage de Gobred, tandis qu’un léger sourire adoucissait la mine hautaine de Guinalda. Se levant de son siège et détachant un ruban de son épaule, la princesse s’avança vers le devant de sa loge et lui dit :
« Recevez cette marque de faveur de votre dame, messire, portez-le avec honneur à la victoire ! »
Blake gagna alors la balustrade de la loge et se pencha vers la princesse qui accrocha le ruban à son épaule. Son visage était tout proche du sien.
«Je vous aime ! murmura-t-il d’une voix imperceptible.
- Taisez-vous ! lui répondit-elle. Je ne vous fais cette faveur que pour l’amour des cinq demoiselles de Nimmr. » Blake la regarda dans les yeux.
« Je vous aime, Guinalda, répéta-t-il, et j’ai la conviction que mes sentiments sont payés de retour. »
Puis, avant qu’elle eût pu répondre, il piqua des deux et s’éloigna pour regagner sa tente, afin de s’y armer et de vérifier son harnois. Édouard, très affairé, l’y attendait en compagnie de sire Richard, de Michel, d’un héraut d’armes et de plusieurs chevaliers qui l’accueillirent par des encouragements et des conseils sur la façon dont il devrait mener le combat. Blake jeta son boucher et personne cette fois ne pensa à l’en blâmer. Bien mieux, chacun se mit à sourire d’un air entendu ; on se rappelait qu’il avait triomphé de sire Malud armé seulement de son épée.
Les trompettes sonnèrent encore une fois, Blake se remit en selle et dirigea sa monture vers le centre de la lice. Du côté opposé, un chevalier du Sépulcre s’avançait au galop.
« Sire James ! Sire James ! » criaient les spectateurs de Nimmr, tandis que ceux du Sépulcre ripostaient en acclamant leur champion.
« Il n’a pas de boucher ! crièrent certains d’entre eux. Quel est ce fol, en son armure noire ? Messire Guy ne va en faire qu’une bouchée. Sire Guy ! Sire Guy ! »