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AUX SARRASINS

Tandis que les rencontres du second jour du grand tournoi se déroulaient dans la Vallée du Sépulcre, sur la plaine située sous les murs de Nimmr, une longue colonne d’hommes vêtus d’amples burnous et portant de longs mousquets atteignait le sommet du défilé qui se trouvait au nord de la vallée.

Ils avaient suivi ce qui jadis avait été une piste, mais qu’on distinguait maintenant avec peine dans l’épaisseur de la brousse qui recouvrait les pentes des montagnes.

Au-dessous d’eux, depuis un moment, Ibn Jad et ses hommes pouvaient voir se dessiner le ruban d’un chemin mieux marqué, coupé à une certaine distance par un retranchement. Au loin, les murs du château de Bohun apparaissaient distinctement.

Ce retranchement était la barbacane qui défendait les approches du château du roi du Sépulcre. En se dissimulant le mieux possible, Ibn Jad et ses Bédouins s’avancèrent en rampant vers la fortification où un vieux chevalier et quelques hommes d’armes montaient la garde, selon la coutume, mais d’une façon assez négligente.

Blottis dans la broussaille, les Arabes aperçurent deux indigènes étrangement vêtus, qui se promenaient devant la poterne. Ils étaient armés d’arcs et de flèches et s’amusaient à faire la chasse aux lapins. Jamais ils n’avaient vu d’étrangers descendre par la route des montagnes, et toujours ils avaient chassé en paix, de la barbacane au sommet des montagnes ; mais il leur était interdit d’aller plus loin. Ils n’avaient d’ailleurs aucun désir

de transgresser cette interdiction, car, bien qu’ils fussent les descendants d’esclaves Gallas, ils se considéraient comme des Anglais, au même titre que leurs maîtres, et croyaient fermement qu’une horde de Sarrasins les extermineraient s’ils s’aventuraient trop loin.

Ce jour-là, donc, ils chassaient le lapin, comme il leur arrivait souvent de le faire lorsqu’ils étaient de garde à la barbacane et ils n’aperçurent pas les hommes cachés dans les fourrés.

Ibn Jad remarqua que la poterne était ouverte et que la herse, qui pouvait s’abaisser à volonté, était levée. L’imprudence du vieux chevalier et de ses hommes d’armes était manifeste, mais le roi Bohun était absent, et nul n’était là pour les réprimander.

Ibn Jad s’avança lentement et ordonna à ses hommes de se rapprocher de la poterne.

Que faisaient, pendant ce temps, le vieux chevalier et ses hommes ? Le premier était occupé à absorber un substantiel repas dans l’une des grandes salles de la tour de la barbacane, tandis que les autres profitaient du relâchement de la discipline pour faire un somme, à l’ombre des quelques arbres de la cour.

Ibn Jad était maintenant à quelques mètres de la poterne. Là il attendit que ses guerriers se fussent groupés autour de lui. Sur un signe de leur chef, les Bédouins s’élancèrent d’un seul mouvement, et les sandales tressées qu’ils portaient étouffèrent le bruit de leurs pas. Leurs mousquets brillaient dans leurs mains. Avant que les hommes d’armes aient pu se rendre compte de ce qui se passait, les Arabes avaient fait irruption à l’intérieur de la petite forteresse. À coups d’arbalète et de hallebardes, les hommes d’arme essayèrent de dégager la porte. Leurs cris de « Aux Sarrasins ! Aux Sarrasins ! » donnèrent l’alarme au vieux chevalier et aux chasseurs de lapins qui se trouvaient aux alentours.

Dans le château du roi Bohun, les gardiens des portes et les hommes d’armes qui n’étaient pas partis avec leur roi pour prendre part au tournoi entendirent le bruit confus de la bataille, fait de clameurs et de sourdes détonations semblables à des coups de tonnerre affaiblis. Aucun nuage, pourtant, ne ternissait le ciel. Ni eux ni aucun de leurs ancêtres n’avaient jamais entendu ce bruit auparavant. Ils se rassemblèrent au seuil de la porte du château et se concertèrent sur la décision à prendre.

En braves chevaliers qu’ils étaient, ils décidèrent que, la barbacane étant sans doute attaquée, il était de leur devoir d’aller la défendre. Laissant seulement quatre chevaliers et quelques hommes d’armes pour assurer la garde du château, le sénéchal monta en selle et, accompagné de tout son monde, s’élança vers la barbacane.

À peine à mi-chemin, la petite troupe fut aperçue par Ibn Jad et ses hommes qui, ayant anéanti la garde de la barbacane, s’avançaient vers le château. À la vue de ce renfort, Ibn Jad ordonna à ses guerriers de se dissimuler immédiatement dans les buissons qui bordaient la route. Cet ordre fut si bien exécuté que le sénéchal frôla les Bédouins sans soupçonner leur présence. Lorsque la troupe se fut éloignée, le cheik et ses hommes sortirent des buissons et reprirent leur route vers le château du roi Bohun.

Les hommes de garde, alertés, se tenaient prêts à toute éventualité, mais ils avaient laissé le pont-levis baissé, ainsi que l’avait ordonné le sénéchal, afin que, si les renforts étaient dominés par le nombre des ennemis, ils pussent se réfugier rapidement à l’intérieur du château. Dans ce cas, il était bien entendu que le pont-levis serait ensuite rapidement levé, au nez des Sarrasins. Car pour tous les chevaliers, la question ne faisait pas de doute : l’ennemi dont on avait entendu la lutte contre les gardiens de la barbacane était le Sarrasin, dont depuis sept cents ans on attendait l’offensive ! Se pouvait-il que le jour de l’assaut des mécréants fût enfin venu ?

Les chevaliers s’entretenaient entre eux de l’incroyable événement, sans se douter qu’Ibn Jad les guettait, à l’abri d’un bouquet d’arbres tout proche. Le rusé Bédouin comprenait parfaitement la raison pour laquelle le pont-levis était baissé, et il réfléchissait sur le moyen à employer pour pénétrer dans l’enceinte de la forteresse avant que ses défenseurs n’eussent le temps de relever le tablier du pont. Enfin il sourit : il venait de trouver un plan. Il appela auprès de lui trois de ses guerriers et leur chuchota quelques mots à l’oreille.

Ils étaient quatre hommes d’armes, vigilants et résolus, prêts à effectuer la manœuvre du pont-levis au moment critique, et exposés bien en vue d’Ibn Jad et de ses trois compagnons. Les quatre Arabes levèrent lentement leurs antiques mousquets et visèrent soigneusement.

« Feu ! » murmura Ibn Jad.

Et, au même instant, quatre détonations retentirent. Une seconde plus tard les hommes d’armes gisaient inanimés et les Bédouins se ruaient sur l’entrée du château, maintenant dégarnie de ses défenseurs.

Pendant ce temps, le sénéchal et ses compagnons avaient gagné la barbacane, où ils trouvèrent les soldats abattus. L’un des hommes d’armes vivait encore, et c’est de sa bouche qu’ils apprirent la terrible vérité. Les Sarrasins venaient de faire leur apparition.

« Où sont-ils maintenant ? demanda le sénéchal.

- Ne les avez-vous pas vus, messire ? demanda le blessé. Ils sont partis sur la route qui conduit au château.

- Impossible ! s’écria le sénéchal. Nous avons suivi cette route et nous n’avons vu personne !

- Ils se sont pourtant dirigés vers le château ! » affirma l’homme.

Le sénéchal fronça les sourcils.

« Sont-ils nombreux ? demanda-t-il avec anxiété.

- Non, dit l’homme. Ce n’est sans doute là que l’avantgarde de l’armée du sultan. »

Au même moment, la décharge qui coucha sur le sol les quatre gardes de la porte du château se fit entendre.

« Miséricorde, qu’est-ce que cela ?

- Les Sarrasins ont dû se dissimuler dans la broussaille à notre passage, dit un chevalier, car, à coup sûr, ils sont maintenant au château, il n’y a qu’une seule route qui y conduise, et nous ne les avons pas rencontrés.

- Ils n’étaient que quatre à garder la porte et je leur ai ordonné de laisser le pont-levis baissé, gémit le sénéchal. Dieu me pardonne, j’ai, par ma négligence, laissé les Sarrasins s’introduire dans le château ! Tranchez-moi la tête, messire Morley, je l’ai mérité.

- Non ! répondit l’interpellé. Nous avons besoin d’une épée valeureuse comme la vôtre, messire. Ce n’est point l’heure d’arracher une vie qui peut être donnée en défendant son Sépulcre contre les païens !

- Vous dites vrai, messire Morley, s’écria le sénéchal réconforté. Restez ici avec six hommes d’armes, et gardez étroitement ce poste. Je retourne au château avec nos autres compagnons, et je m’en vais lutter jusqu’à la mort ! »

Mais, lorsque le sénéchal se retrouva devant la porte du château, le pont-levis était levé et le visage sombre et barbu d’un Sarrasin se montrait derrière une meurtrière. Le sénéchal donna ordre à ses archers de viser l’ennemi, mais, avant que ceux-ci eussent le temps de bander leurs arcs et d’y placer leurs flèches, le Sarrasin fit un geste, épaula une sorte de bâton épais et le dirigea vers les assaillants. Un bruit sourd et puissant se fit en-

tendre et un archer tomba sans un cri. Les hommes d’armes du sénéchal étaient braves, mais, devant l’effet surnaturel et inexplicable de cette arme inconnue, ils tournèrent les talons et décampèrent en désordre.

Sire Bulland, le sénéchal, était un chevalier du Sépulcre. Peut-être eût-il envie de se sauver, lui aussi, mais quelque chose le retint, qui était plus fort que la crainte de la mort : le sentiment de l’honneur.

Sire Bulland resta donc immobile, fièrement campé sur son grand cheval qui agitait nerveusement les oreilles, et il défia les Sarrasins en combat singulier, leur offrant d’envoyer leur plus brave guerrier lutter contre lui, afin de décider ainsi de la victoire.

Mais les Arabes s’estimaient d’ores et déjà vainqueurs, puisqu’ils occupaient le château. D’autre part, ils ne comprenaient pas le langage du vieux chevalier, et, même s’ils l’avaient compris, ils auraient raillé avec mépris une telle proposition.

En revanche, ils savaient que le sénéchal était un ennemi et ils voyaient qu’il était désarmé, puisque sa lance et son épée ne pouvaient être d’aucune utilité en la circonstance. Aussi l’un des Bédouins leva-t-il son mousquet et atteignit sire Bulland, qui s’écroula sans un cri et mourut aussi courageusement qu’il avait vécu.

Ibn Jad, débarrassé de tout souci, se mit alors à visiter le château de fond en comble. Il confia à une garde solide les femmes et les serviteurs apeurés qui se trouvaient dans le manoir et se mit en devoir de rassembler tous les trésors de Bohun. Il ne fut pas déçu dans ses recherches, car le roi Bohun possédait plusieurs coffres pleins de pierres précieuses et de lingots d’or brut. Ces trésors n’avaient point de valeur marchande dans

la Vallée du Sépulcre, mais on les trouvait à profusion dans les entrailles des montagnes, et les grands seigneurs aimaient à s’en parer et à en orner leurs épouses. Toutefois, on n’allait pas jusqu’à cacher soigneusement ces babioles que nul n’aurait songé à voler, si bien qu’Ibn Jad rassembla sans mal un butin plus considérable qu’il n’aurait jamais osé le rêver.

Pourtant, telle est la nature humaine que le cheik, une fois en possession de si grandes richesses, souhaita aussitôt en conquérir davantage, et résolut de poursuivre une expédition qui s’annonçait sous de si heureux auspices. Du haut des tours, il avait vu au loin une vaste cité et il s’était dit avec allégresse qu’il y trouverait sans doute des trésors encore plus fabuleux.

Il fut donc décidé entre les Arabes qu’ils reprendraient leur route dès le lendemain matin pour aller livrer assaut à cette cité.

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