‹ Tarzan Edgar Rice BurroughsChapitre 18 sur 24 · LE CHEVALIER NOIR · texte numérisé non relu

LE CHEVALIER NOIR

En un bruit de tonnerre, sur le champ clos, les deux adversaires se ruèrent l’un contre l’autre, au galop de leurs montures. Ce n’est qu’au moment où ils se rencontraient que sire Guy s’aperçut que son adversaire n’avait point de bouclier. Mais qu’importait ? Le chevalier à l’armure noire avait été choisi par les gens de Nimmr, la responsabilité de cette négligence leur incombait, et l’avantage était pour le représentant des couleurs du Sépulcre. Même si l’adversaire s’était présenté sans épée, sire Guy aurait eu le droit de l’abattre sans entacher son honneur de chevalier, car tels étaient les règlements du Grand Tournoi.

Cependant, cette découverte eut pour effet de distraire un instant le Chevalier du Sépulcre de la pensée qui, l’instant auparavant, occupait seule son cerveau : conquérir l’avantage dès le premier moment.

Il leva son épée pour l’abattre en un grand coup d’estoc, mais Blake poussa son cheval de façon à obliger celui de son adversaire à faire un écart, si bien que l’épée s’abattit sans dommage sur l’armure du chevalier de Nimmr. Sire Guy, en même temps, avait levé son bouclier pour se protéger la tête, et ne pouvait par conséquent voir nettement ce que faisait sir James. Prompte comme l’éclair, la lame de ce dernier glissa sous le gorgerin de sire Guy et lui traversa la gorge !

Avec un cri, sire Guy vida les arçons et roula sur le sol, tandis que des gradins occupés par les gens de Nimmr s’élevait une délirante acclamation. Cependant, sire James avait mis pied à terre et s’avançait vers le blessé, son épée nue à la main. Les

spectateurs crurent qu’il s’apprêtait à donner le coup de grâce, et, comme tout chevalier démonté et blessé est considéré comme vaincu, sans que la mise à mort soit nécessaire pour cela, un cri de réprobation jaillit de tous les gradins, tandis que les écuyers de sir James accouraient, derrière sire Richard, pour le dissuader de cette intention sanguinaire.

Avant qu’ils aient eu le temps d’arriver auprès de Blake, celui-ci était déjà auprès de sire Guy. Il jeta alors son épée sur le gazon, s’agenouilla auprès du blessé, arracha son heaume et son gorgerin, et se mit à étancher le sang qui jaillissait de la blessure.

« Vite ! s’écria-t-il en voyant accourir sire Richard, un chirurgien ! La jugulaire n’est pas touchée, mais il faut arrêter tout de suite l’hémorragie ! »

La suite de sire Guy se pressa auprès du blessé. Sire Richard intervint :

« Viens ! dit-il à Blake. Laisse ce vaillant chevalier aux soins de ses amis. »

Docile, l’Américain se releva. L’un des sénéchaux de Bohun s’approcha de lui :

« Vous êtes, messire, un brave et généreux chevalier, lui dit-il, de vous inquiéter ainsi d’un ennemi blessé !

- Je ne suis pas une brute ! » répondit simplement Blake.

Ce premier succès à l’actif de Nimmr fut suivi de maintes prouesses des chevaliers de la cité, si bien qu’avant la dernière rencontre, on comptait cinquante-deux victoires pour les Venants, tandis que les Partants n’en totalisaient que quarantehuit. Cette différence de quatre ne comptait d’ailleurs pas beau-

coup, car la dernière rencontre pèserait d’un poids décisif sur l’un des plateaux de la balance.

Cent chevaliers de Nimmr devaient maintenant affronter cent chevaliers du Sépulcre. C’était là l’épreuve décisive du tournoi, et les spectateurs retenaient leur haleine, tandis que les adversaires, à chaque bout de la lice, s’épiaient, maintenant leurs chevaux qui piaffaient en attendant le signal.

Blake était parmi les jeunes chevaliers chargés de conduire Nimmr à la victoire en cette rencontre décisive. Il tenait une lourde lance à la main et, cette fois, un bouclier destiné à parer le choc de la lance de son adversaire. Il sentait un étrange pincement au cœur, analogue à celui qu’il éprouvait autrefois en attendant le sifflet de l’arbitre, dans un match de football.

Enfin, le héraut porta sa trompette à sa bouche. Le signal était donné ! En même temps que ses compagnons, Blake se courba sur sa monture et se rua, la lance en avant, tandis qu’un nuage de poussière s’élevait au-dessus des deux cents chevaux chargeant au grand galop.

Blake se trouva soudain face à face avec un ennemi. Il fonça en avant et crut sauter en l’air sous le choc. Pourtant, il resta en selle et continua à galoper en avant, tandis que son adversaire s’écroulait sous son cheval. L’Américain s’aperçut alors qu’il n’avait plus en main qu’un tronçon de lance et, selon le règlement, piqua des deux vers sa tente pour se munir d’une nouvelle arme.

« Vous avez fait une belle prouesse, seigneur ! lui cria Édouard, rouge d’orgueil.

- Ai-je mis mon homme hors de combat ? demanda Blake.

- Certainement, Seigneur, et l’autre bout de votre lance est resté fiché dans son boucher ! »

Blake retourna sur le lieu de la mêlée, où, de général, le combat devenait singulier, chaque chevalier s’acharnant maintenant contre un adversaire.

« Le chevalier Noir ! crièrent quelques Partants. Le chevalier Noir ! Ici, ici ! sire Wildred ! Voici le chevalier qui a vaincu sire Guy. »

Sire Wildred, à quelque distance, se coucha sur son coursier et cria :

« En garde, messire !

- Je suis prêt ! » riposta Blake.

Sire Wildred était un colosse, qui chevauchait une bête gigantesque, rapide comme un chevreuil et robuste comme un bœuf. Le cavalier et sa monture semblaient invincibles tous les deux.

Blake ignorait la réputation de sire Wildred, qui passait pour le plus redoutable jouteur de toute la vallée du Sépulcre, et c’était préférable pour sa tranquillité d’esprit. Du reste, à ce moment, enivré par sa première victoire, aucun chevalier, fût-ce Saint George en personne, ne lui aurait paru redoutable.

Il abaissa sa lance et chargea sire Wildred l’invincible. Le chevalier du Sépulcre galopait en diagonale à travers le champ. Derrière sa haute silhouette, Blake pouvait apercevoir la loge royale de Nimmr et distinguer une forme féminine debout au bord de la balustrade. « Pour ma princesse ! » murmura-t-il, tandis que la stature de sire Wildred en se rapprochant semblait grossir à vue d’œil.

Les lances se brisèrent sur les boucliers, lorsque les deux chevaliers se heurtèrent furieusement. Blake se sentit arraché de sa selle par une force irrésistible et roula pesamment sur le sol. Mais il n’était ni blessé ni même étourdi et, lorsqu’il se remit sur son séant, un sourire de satisfaction se peignit sur son

visage, car, à une portée de lance de lui, il aperçut sire Wildred piteusement assis à terre lui aussi ! Mais sire Wildred ne riait pas.

« Par les Plaies ! cria-t-il, tu te gausses de moi, ribaud !

- Si j’ai l’air aussi drôle que vous, vous avez aussi le droit de rire ! » répondit Blake en riant.

Sire Wildred écarquilla les yeux.

« Par la Passion de Notre-Seigneur ! jura-t-il, en quel langage t’exprimes-tu, manant ? Je ne comprends point ces paroles ! »

Blake fit quelques pas en avant.

« Très amoché ? » demanda-t-il avec intérêt, en s’approchant du chevalier du Sépulcre.

Et il lui tendit la main pour l’aider à se relever.

« Jamais on ne vit pareil chevalier ! grommela Wildred. Je me rappelle maintenant que tu n’as point donné le coup de grâce à sire Guy, après en avoir triomphé facilement.

- Et alors ? Du reste, je ne vous veux pas de mal. La bagarre a été dure, mais maintenant c’est fini. Pourquoi voudriezvous que nous restions là assis l’un en face de l’autre à nous regarder d’un air furibond ? » Sire Wildred hocha la tête.

« Je ne comprends rien à ta manière d’agir... »

Pendant ce temps, leurs écuyers et un groupe de serviteurs étaient arrivés jusqu’à eux, mais aucun des deux chevaliers n’était blessé et ils pouvaient marcher sans aide. En quittant sire Wildred, Blake se retourna vers lui et lui sourit. « À bientôt, vieux frère ! lui cria-t-il d’une voix cordiale. J’espère que nous aurons bientôt le plaisir de nous revoir ! »

Hochant toujours la tête, sire Wildred s’éloigna, suivi par le petit groupe de ses gens. En arrivant à sa tente, Blake apprit que l’issue du grand tournoi était encore contestée. Au bout d’une demi-heure, les chevaliers de Nimmr, engagés dans le tournoi à la lance, étaient tous désarçonnés, et ceux du Sépulcre étaient proclamés victorieux de cette épreuve. Mais ce n’était pas suffisant pour assurer le triomphe du Sépulcre. Les succès précédents des chevaliers de Nimmr leur conféraient encore la victoire pour l’ensemble des rencontres par un avantage de deux points.

Au milieu de clameurs d’enthousiasme, les chevaliers de Nimmr qui avaient pris part au tournoi se formèrent en colonne pour venir parader devant les gradins et recevoir les prix. Ceux qui avaient défilé le premier jour n’étaient pas tous présents. Certains avaient été tués au cours des rencontres. Mais les pertes étaient beaucoup moins élevées que Blake n’aurait pu le supposer : cinq hommes seulement avaient trouvé la mort et une vingtaine étaient trop grièvement blessés pour pouvoir monter à cheval.

Tandis que les chevaliers de Nimmr remontaient le long de la lice pour accueillir les cinq jeunes filles de la Cité du Sépulcre, le roi Bohun rassemblait tous ses chevaliers de l’autre côté du champ, comme s’il se préparait à rentrer dans son camp, près du bouquet de chênes. Au même moment, un chevalier du Sépulcre, portant la peau de léopard de Nimmr sur son heaume, se frayait un passage à travers la foule des Venants, jusqu’à la loge du prince Gobred.

Bohun était aux aguets. Les chevaliers de Nimmr se trouvaient à ce moment à l’autre bout du champ, observant les coutumes qui présidaient à la réception des cinq demoiselles. Aux côtés de Bohun, deux jeunes chevaliers, montés sur leurs destriers, étaient prêts à obéir au premier signe de leur roi. L’un d’entre eux tenait par la bride un cheval tout sellé.

Soudain, Bohun leva la main et piqua des deux à travers le champ, suivi par le lourd escadron de ses chevaliers. La colonne manœuvra de telle manière qu’elle vint se placer entre la masse des chevaliers de Nimmr et la loge de Gobred.

Quant aux deux chevaliers qui encadraient Bohun, et dont l’un tenait par la bride un cheval sans cavalier, ils s’élancèrent jusqu’au pied de la balustrade de la loge royale. À ce moment, le chevalier du Sépulcre déguisé en chevalier de Nimmr, qui était arrivé à se faufiler dans la loge, saisit Guinalda dans ses bras, la fit passer par-dessus la balustrade et la déposa juste sur l’arçon de la selle du chevalier qui l’attendait. Puis, sautant à son tour par-dessus la balustrade, il s’élança sur le cheval qui avait été préparé à son intention.

La scène s’était déroulée si rapidement que les trois ravisseurs s’étaient déjà éloignés avant que Gobred et ceux qui l’entouraient, stupéfiés par cette audace, n’aient eu le temps de se remettre de leur stupeur. Bohun et ses chevaliers, satisfaits du résultat de l’entreprise, galopaient maintenant vers leur champ, parmi les chênes.

La plus grande confusion se mit à régner parmi les Venants. Une trompette, dans la loge du roi, sonna l’alarme. Le prince s’élança sur son cheval, toujours tenu à sa disposition à la porte de sa loge, cependant que les chevaliers de Nimmr, accourant au signal donné mais ignorant encore ce qui venait de se passer, se pressaient en désordre dans la lice.

Gobred se dressa tout pâle, et leur imposa silence :

« Bohun a enlevé la princesse Guinalda ! cria-t-il. Chevaliers de Nimmr... »

Mais avant qu’il en eût dit davantage, un chevalier à la noire armure, monté sur un fougueux destrier, fendait les rangs pressés et se lançait au grand galop de sa monture sur la trace du Roi du Sépulcre !

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