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CHAPITRE XX

LE SEIGNEUR TARZAN (suite)

Tarzan et sire Bertram arrivèrent près des Chevaliers du Sépulcre au moment où ceux-ci étaient aux prises avec les guerriers de Nimmr. Au moment où il approchait, Tarzan aperçut deux cavaliers qui se livraient combat. Le Venant, soudain, vida les étriers et roula à terre.

« En garde ! sire chevalier ! » cria le Partant, en avisant la croix qui se détachait sur la poitrine de Tarzan et en pointant sa lance en avant.

Tarzan sourit et attendit le choc. Sire Bertram le considérait avec anxiété. Comment l’étranger allait-il se comporter ?

Le brave chevalier de Nimmr n’eut pas à se poser longtemps la question. Le Partant arrivait au grand galop. Tarzan fit faire un léger écart à son cheval, se dérobant au coup de son adversaire, puis projeta en avant son bras, armé de la lance.

L’ennemi, percé de part en part, malgré sa cuirasse, s’écroula à terre.

Sire Bertram hocha la tête, singulièrement enchanté de sa nouvelle recrue et s’élança vers un Partant qui le provoquait.

Les hasards de la lutte poussèrent Tarzan vers l’Ouest. Ayant brisé sa lance, il combattait maintenant à l’épée. Jamais il n’avait eu affaire à des ennemis si braves, si insoucieux du danger, si impétueux et si ardents. Quels hommes ! Quels guerriers !

Avec l’un d’eux surtout, un colosse qui semblait invulnérable, Tarzan s’escrima longtemps, tandis que peu à peu, sans s’en apercevoir, il s’écartait de plus en plus vers l’ouest du champ de bataille. Enfin, d’un coup terrible, il assomma son ennemi, qui s’écroula sur sa monture, sans vider les arçons. Le cheval, effrayé, s’enfuit, portant toujours son cavalier, et rejoignit le gros des troupes du Sépulcre.

Tarzan s’aperçut alors qu’il était seul. Au nord et à l’est, la poussière du combat achevait de se rabattre. La cité de Nimmr brillait au loin, vers le Sud. Tarzan se dit que Blake avait dû retourner à la ville, et c’est donc cette direction que Tarzan emprunta.

Son armure l’embarrassait et il eut bientôt fait de l’enlever. Il se dépouilla de tout son encombrant attirail et, avec un soupir d’aise, reprit ensuite son chemin.

Ibn Jad, alors que déjà il se dirigeait avec ses hommes vers la cité de Nimmr, avait été déconcerté et intrigué par la poussière et les cris qu’il avait discernés au loin. Apercevant une forêt qui s’étendait à sa droite, le prudent Arabe décida de s’y dissimuler avec ses Bédouins jusqu’au moment où il connaîtrait la cause de tout ce remue-ménage.

« Mieux vaudra d’ailleurs reprendre notre route à la nuit noire », décida le cheik.

Ce plan fut approuvé par tous et les Arabes établirent leur camp sous les arbres. Ils virent le nuage de poussière passer devant eux et s’éloigner dans la direction de la Cité du Sépulcre.

« Par Allah ! s’écria Ibn Jad, nous avons été bien inspirés de quitter le château avant le retour de toute cette armée ! »

Ils aperçurent alors un cavalier qui entrait dans la forêt, à moins qu’il ne longeât la lisière du sud. Ils étaient trop loin pour bien comprendre sa manœuvre. Mais un seul cavalier ne pouvait les inquiéter, aussi ne se soucièrent-ils pas de lui. Il leur sembla cependant qu’il portait quelqu’un en croupe, ou bien un gros sac, sans pouvoir distinguer clairement ce que c’était, en raison de la distance.

« Nous trouverons peut-être un butin encore plus considérable dans la Cité du Sud », dit Abd-el-Aziz.

Sur cette agréable perspective, ils reprirent leur marche au crépuscule, en longeant la forêt avec précaution. Ils avaient à peine couvert quelques kilomètres lorsque les guerriers de l’avant-garde entendirent brusquement deux voix. Ibn Jad envoya immédiatement deux hommes qui rampèrent dans les buissons, dans la direction du bruit. Les éclaireurs furent bientôt de retour. Leurs yeux brillaient comme des escarboucles.

« Ibn Jad, dit l’un, il y a là un homme et une femme, belle comme le jour, que nous pourrions enlever ! »

Suivi par sa troupe de pillards, Ibn Jad s’enfonça dans les broussailles et, faisant un détour, s’approcha de Blake et de Guinalda. D’un signe, le cheik appela Fahd à ses côté et lui dit en un murmure :

« Beaucoup de roumis parlent la langue que tu as apprise parmi les soldats du Nord, dit-il. Adresse la parole à celui-ci en cette langue, dis-lui que nous nous sommes perdus. »

C’est à ce moment que Galahad brisa sa longe et que Blake tira son revolver. Ibn Jad comprit qu’il ne pouvait plus rester caché plus longtemps et sortit des buissons.

« Ne tire pas ! cria Fahd à Blake, en français. Nous ne sommes pas des ennemis !

- Qui êtes-vous ? demanda Blake, tout surpris d’entendre parler français dans la vallée du Sépulcre.

- Nous ne sommes que de pauvres hommes du désert, répliqua doucereusement Fahd. Nous nous sommes perdus ! Aide-nous à retrouver notre route, et Allah te bénira.

- Approche-toi, commanda Blake. Si toi et tes compagnons êtes des amis, vous n’avez rien à craindre de moi. »

Fahd et Ibn Jad s’avancèrent vers l’Américain. À leur vue, Guinalda poussa un cri d’angoisse et saisit Blake par le bras.

« Des Sarrasins ! murmura-t-elle.

- Je crois, en effet, que ce sont des Sarrasins, dit Blake, mais, ne craignez rien, ils ne nous feront pas de mal.

- Des Sarrasins, ne pas faire de mal à un Croisé ? murmura la princesse, incrédule.

- Ces gens-là n’ont jamais entendu parler des croisades.

- Je n’aime pas la façon dont ils me regardent dit Guinalda.

- Moi non plus, mais peut-être n’ont-ils pas de mauvaises intentions. »

Avec force sourires et salamalecs, les Arabes s’étaient groupés autour du couple, tandis que Fahd et Ibn Jad exprimaient avec de grandes protestations d’amitié leur satisfaction d’avoir rencontré quelqu’un qui pourrait les conduire hors de la vallée. En même temps, ils posaient de nombreuses questions au sujet de la cité de Nimmr. Cependant, les Bédouins se rapprochaient de plus en plus de Blake. Tout à coup, les sourires disparurent comme par enchantement et, à un signal du cheik, quatre gaillards sautèrent sur l’Américain, le renversèrent sur le sol et lui arrachèrent son revolver. Simultanément, deux autres Bédouins saisirent la princesse.

Quelques minutes plus tard, Blake était ficelé comme un saucisson, tandis que les Arabes tenaient conseil sur son sort. La plupart étaient d’avis de lui couper la gorge, tandis que Ibn Jad leur représentait qu’ils étaient dans une vallée occupée par les congénères de leur prisonnier et que si la fortune de la guerre voulait que quelques-uns d’entre eux tombassent entre les mains de l’ennemi, il serait bon de le garder comme otage.

Pendant ce temps, Blake menaçait, promettait et suppliait pour obtenir la liberté de Guinalda. Pour toute réponse, Fahd ricana et lui donna un coup de pied. Pendant un certain temps, on put croire que les Arabes avaient décidé de tuer Blake. Un des Bédouins s’approcha de lui, un poignard à la main, attendant l’ordre de l’égorger.

Guinalda, s’échappant des mains de ses ravisseurs, s’élança vers lui et se jeta entre le couteau et le corps de Blake.

« Ne le tuez pas ! cria-t-elle. Prenez ma vie s’il vous faut du sang chrétien, mais épargnez-le !

- Ils ne peuvent vous comprendre, Guinalda, dit Blake. Rassurez-vous, peut-être ne me tueront-ils pas. Cela n’a du reste aucune importance, mais il faut que vous viviez, afin de pouvoir vous échapper.

- Ils vont vous tuer ! gémissait la princesse. Pourrez-vous jamais me pardonner les dures paroles que j’ai prononcées ? Non, jamais ! Vous m’avez froissée dans mon orgueil à la suite de ce que vous avez dit de moi à Malud, mais, si j’ai été cruelle avec vous, je l’ai fait pour me venger et je n’ai pas parlé suivant mon cœur ! Me pardonnerez-vous ?

- Vous pardonner ? Hélas ! je vous pardonnerais même de me tuer ! Mais qu’est-ce que Malud vous a donc dit ?

- Ça n’a plus d’importance. Tout ce que vous avez pu dire, je l’ai oublié. Redites-moi seulement les mots que vous avez

murmurés lorsque j’ai attaché mon ruban à votre haubert, et je vous pardonnerai tout ce que vous avez dit.

- Mais enfin que vous a répété Malud ? insista Blake.

- Que vous aviez parié que vous gagneriez mon amour et que vous vous en vanteriez ensuite, en m’abandonnant dédaigneusement, murmura-t-elle.

- Le misérable ! Vous savez bien qu’il a menti, n’est-ce pas ? Guinalda.

- Répétez-moi ce que je vous ai demandé, et je serai sûre qu’il a menti ! implora-t-elle.

- Je vous aime, je vous aime, Guinalda ! » murmura Blake.

À ce moment, les Arabes saisirent brutalement la jeune fille et la forcèrent à se relever. Ibn Jad et son conseil continuaient à discuter sur le sort de Blake.

« Par Allah ! s’écria finalement le cheik, assez de discussions. Nous laisserons le roumi ficelé là où il est et, s’il meurt, personne ne pourra dire que ce sont les Bédouins qui l’ont tué ! Abd-el-Aziz, continua-t-il, tu vas prendre le commandement d’un détachement et continuer ton avance dans la vallée jusqu’à l’autre ville. »

Tandis qu’ils s’éloignaient vers le Sud, Guinalda essaya de se libérer de la poigne de ses ravisseurs, mais ils l’entraînèrent avec eux malgré sa résistance.

À une certaine distance de l’endroit où Blake avait été laissé seul, les Arabes s’arrêtèrent.

« Ici, nous allons nous séparer, Abd-el-Aziz, dit Ibn Jad. Va jusqu’à la cité et vois si elle est riche. Si elle est trop bien gardée, n’essaye pas de l’attaquer, mais rejoins-nous au camp que nous avons établi de l’autre côté des montagnes. Moi, je vais me hâter de quitter la vallée avec les riches trésors que nous avons con-

quis et dont cette femme, ajouta-t-il en désignant Guinalda, est la perle ! Va, Aziz, et que la bénédiction d’Allah soit sur toi ! »

Et ils se séparèrent. Ibn Jad prit la direction du Nord ; il avait fait le projet d’escalader les hautes montagnes à l’est de la Cité du Sépulcre, de façon à éviter le château et les nouveaux défenseurs qu’il avait vus passer.

Blake entendit les Arabes s’éloigner. Il lutta désespérément pour briser ses liens, mais les courroies de cuir de chameau étaient solides. Alors, résigné, il s’immobilisa. Comme la sombre forêt était silencieuse !... La sombre forêt des léopards...

Blake écoutait. À chaque instant, il s’attendait à entendre le bruissement des fourrés frôlés par un grand corps tacheté. Lentement, les minutes passaient. Une heure s’écoula, la lune se leva, rouge, large comme un disque, flottant silencieusement audessus des lointaines montagnes.

Soudain, un léger bruit se fit entendre. Quelque chose remuait... Le bruit que Blake attendait avec angoisse se produisait. Un grand léopard de la sylve approchait...

Un autre fauve devait se trouver dans un arbre voisin, car Blake, couché sur le dos, pouvait apercevoir une forme sombre se glisser silencieusement sur une branche, au-dessus de lui. Tout à coup, dans la clairière baignée par la lune, un grand léopard apparut. Blake vit ses yeux flamboyants qui brillaient comme des diamants, tandis que le fauve feulait en s’approchant, frappant rythmiquement ses flancs de sa queue sinueuse et découvrant ses crocs brillants.

L’animal se coucha pour bondir et s’élança avec la souplesse d’un gros chat. Mais le saut fut interrompu à mi-course et, à la grande stupéfaction de Blake, qui se demanda un instant si la terreur n’avait pas obscurci son jugement, l’animal resta

suspendu dans l’air, au-dessus de lui ! Blake s’aperçut alors que l’ombre qu’il avait vue dans l’arbre était celle d’un homme et que celui-ci venait d’attraper le léopard au lasso, du haut de sa branche. Lentement, il hissa la bête jusqu’à la fourche de l’arbre, et, lorsque le léopard arriva à sa portée, d’un geste précis, il lui enfonça un poignard dans le cœur ! Le fauve cessa de se débattre, l’homme coupa la corde et le corps de l’animal vint s’abattre sur le sol, à côté de Blake.

Tarzan, car c’était lui, sauta à terre avec légèreté. Blake poussa une exclamation de surprise.

« Enfin, je vous retrouve, mon cher ami ! s’écria le géant de la jungle. Je suis arrivé juste à temps, n’est-ce pas ?

- Pour cela, oui ! répliqua Blake, encore frissonnant d’angoisse rétrospective, tandis que Tarzan coupait ses liens.

- Vous me recherchiez ? demanda Blake.

- Oui, depuis que j’ai appris que vous aviez perdu votre safari. Mais, dites-moi, qui vous a ficelé comme cela ?

- Des Arabes. »

Tarzan gronda de colère.

« Cet abominable Ibn Jad serait-il dans cette vallée ? se demanda-t-il.

- Ils ont enlevé une jeune fille qui était avec moi, poursuivit Blake. Puis-je vous demander de m’aider à la sauver ?

- Dans quelle direction sont-ils partis ? demanda simplement Tarzan.

- Par là, fit Blake, en désignant le Sud. Il y a une heure environ !

- Vous feriez mieux de vous débarrasser de cette armure, conseilla Tarzan. Il est bien difficile de marcher avec cela. »

Avec l’aide du seigneur de la jungle, Blake se débarrassa de sa cotte de mailles, et tous deux s’engagèrent dans la plaine, sur la piste des Arabes. À l’endroit où Ibn Jad s’était séparé du reste de sa troupe, ils s’aperçurent que les empreintes de Guinalda, que Tarzan avait soigneusement repérées sur la piste, avaient disparu. Ils se demandèrent ce qui s’était passé. Ils ne pouvaient savoir que, lorsqu’Ibn Jad avait pris une route qui l’écartait définitivement de Nimmr, Guinalda avait refusé de continuer à marcher.

« La supposition la plus raisonnable, dit Tarzan, est que la princesse est restée avec le groupe qui a pris la direction du Nord. Je sais, en effet, qu’Ibn Jad a établi son camp dans cette direction. C’est par là qu’il est sûrement entré dans la vallée, messire Bertram m’a affirmé qu’il n’y avait que deux passages, celui par lequel je suis entré et le défilé qui se trouve au-dessus de la Cité du Sépulcre.

« Il est probable qu’Ibn Jad veut mettre son butin en sûreté le plus tôt possible. Le groupe qui est parti vers Nimmr a dû être envoyé pour négocier la rançon de la princesse. Il est clair que la princesse n’était pas avec ceux-ci. Mais, évidemment, ce n’est qu’une conjecture, qu’il faut vérifier. Je propose que vous suiviez la trace qui conduit vers le Nord, je suis certain qu’elle vous conduira vers la jeune fille. Moi, je vais vers le Sud ; je marche beaucoup plus vite que vous et, si mes suppositions se confirment, c’est-à-dire si la jeune fille a été entraînée vers le Nord, je ferai demi-tour et vous rattraperai sans avoir trop perdu de temps. Si vous rattrapez les Arabes et si vous vous apercevez que la jeune fille n’est pas avec eux, vous rebrousserez chemin et reviendrez me rejoindre.

« Au contraire, si elle se trouve bien avec eux, il est préférable que vous m’attendiez avant de rien tenter pour la sauver. En effet, vous êtes désarmé et ces Bédouins se soucient de vous couper la gorge comme de boire une tasse de café !

- D’accord, répondit Blake.

- Au revoir et bonne chance », dit encore Tarzan.

Et il s’élança, de son trot infatigable, dans la direction de Nimmr, tandis que Blake prenait la route du Nord.

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