‹ Tchèques et MagyarsChapitre 14 sur 40 · I I ,:ii citim · texte numérisé non relu

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188 LE ROI QEORGE DE PODIEBRÀD.

de tuer un Tchèque el (\c >c laver avec son sang pour devenir toul ,'i coup aussi pur devant Dieu que L'enfant qui vient «le naître. Quiconque mourait dans la bataille après avoir tué un ennemi étail sûr d'entrer au paradis sans traverser le purgatoire. Aussi, dès qu'un Bohémien étail frappé de mort, voyait-on les croisés se précipiter sur lui pour recueillir le sang de ses blessures. Ils étaienl souvent quatre ou cinq acharnés sur un cadavre, el qui se laissaient massacrer par nous plutôt que de manquer leurs ablutions infernales. Évitant de si4 battre en soldats, ils se glissaient ténébreusement dans les hameaux, et c'était sur des enfants, (\cs femmes, des vieillards qu'ils essayaient leur courage. Malheur au paysan attardé qui n'avait pas rejoint avant la nuit le camp de ses camarades ou l'asile retranché du cimetière ! les fanatiques le guettaient dans l'ombre, impatients de se frotter le corps avec le sang de ses veines. Mais qu'ont-ils fait de plein jour et sur les champs de bataille? Où sont les burgs qu'ils ont escaladés? où sont les villes qu'ils ont prises? »

Ni le pape ni les délégués, est-il besoin de le dir< ? n'avaient ordonné aux volontaires du saint-siége de se baigner dans h' sang des Bohémiens ; mais, quand on a déchaîné les fureurs du fanatisme, sail-on bien où elles s'arrêteront? C'est en ce sens que Paul II et ses agents sont responsables devant l'histoire de tout ce que renferme eet horrible tableau.

nuant au roi George, il grandit avec le danger. Son activité, sa vigilance, son humanité ne se démentent pas un instant. Obligé de faire la guerre à des bandits, il n'oublie pas ses devoirs de roi. Il contient les passions

de son peuple, il organise des troupes régulières, et Tordre qu'a établi depuis quinze ans son génie pacificateur se maintient et se développe jusqu'au sein de ce tumulte effroyable. (Test dans les lieux écartés, dans les vallées désertes, dans les défilés des montagnes que les croisés allemands exercent leurs abominables fureurs; partout où leurs bandes isolées se réunissent, partout où ils osent affronter la bataille au grand jour, ils sont pris ou taillés en pièces. Le 22 septembre 1467, le chevalier Janowski, à la tète d'un détachement des troupes royales, en fait quatre mille prisonniers. Pendant ce temps-là, les deux princes Victorin et Henri tiennent en échec la ligue des barons révoltés. Si les rebelles demandent une trêve, le roi, au lieu de poursuivre ses avantages, essaye de les vaincre par la générosité. Il les tenait divisés, chacun dans son domaine et sa forteresse ; il leur permet de se réunir à Breslau, la capitale de l'insurrection, et de conférer ensemble sur la conduite à suivre, tant il a confiance en son droit, tant il lui répugne de pousser les choses à outrance, tant il est heureux de faire luire sur ce pays désolé l'esprit de conciliation et de paix! Ainsi s'accroît son autorité morale en même temps qui1 se déploient ses forces militaires; ainsi le roi se révèle à tous plus grand, plus bienfaisant que jamais, au moment même où le pape a rayé son nom du livre des souverains. Chose digne <l<' remarque, les évoques des deux pays où itait surtout La rébellion, les deux chefs spirituels de La Silésie el il»' la Moravie, révoque de Breslau, Josl de Rosenbourg, et L'évêque d'Olmùlz, Procas de Boscowic, furent touchés de cette grandeur toute chrétienne; en dépil des injonctions de Paul 11. ils proposèrent de faire

la paix avec le roi. L'évoque de Breslau, fils du plus ancien ennemi de Podiebrad, ne craignit pas d'affronter les fureurs de la populace pour faire triompher son opinion. Il mourul peu de temps après, el ce fui à grande peine que les habitants de Breslau le taissèrenl ensevelir dans sa cathédrale.

Si le noble cœur du roi triomphail i\o> préventions les plus opiniâtres, on pense bien que son prestige ne diminuait pas chez ces princes de l'Empire, accoutumés depuis tant d'années à respecter ses vertus royales. N'oublions pas un événement où éclatent les sympathies qui l'entouraient. On a vu plus haut que la Bile du margrave Albert de Brandebourg avait été fiancée, on 1 160, au prince Henri, fils du roi George. La princesse n'avait que dix ans au moment des fiançailles; quand elle atteignit sa dix-septième année, le roi de Bohême venait d'être mis au ban de l'Église par les imprécations de Paul II. Le margrave de Brandebourg oserait-il bien donner sa lille au fils de l'hérétique, au fils de celui que le pape avait exclu de la bénédiction universelle", et qu'il rouait en termes outrageux à la haine de la chrétienté? La diplomatie pontificale s'agita beaucoup autour du margrave; on l'avertit, on employa tes menaces, el comme le margrave inflexible persistait dans son dessein. États furent frappés d'interdit le 15 octobre I »<ii;. Les ids de la politique romaine essayèrent aussi d'effrayer la conscience de la jeune princesse. Violences publiques, violences secrètes, tout fut inutile. Le roi George, en sa até chrétienne, inspirait plus de confiance aux âmes religieuses du Nord que le fantasque pontife italien. Le mariage fut célébré dans la ville d'Égra, le K) février

L'A.NATHÈME. 101

1467, c'est-à-dire au moment même où des bandes de croisés allemands, sans antres chefs que des moines fanatiques, se glissaient ténébreusement dans les défilés de la Bohème.

Les victoires du roi, la fermeté de son administration au milieu des désordres de la guerre civile, les hautes sympathies qui de jour en jour se manifestaient pour lui, comment aient à décourager ses adversaires. Le roi n'avait pas craint d'accorder une trêve de six mois aux barons de la ligue catholique, et en même temps qu'il dédaignait ainsi les nouvelles entreprises de ses sujets rebelles, il déclarait la guerre à celui qui I ss - i tenait, a L'empereur Frédéric 111 en personne. Le prince Yiclorin venait d'envahir l'Autriche à la tête d'une petite armée, et, profitant des divisions du pays, il marchait victorieusement sur Vienne [l -468] . Cette trêvi dée

aux ligueurs par un double sentiment d'humanité et de dédain, cette invasion audacieuse des États de L'en reur. attestent la solide puissance do roi de Bohême. George de Podiebrad recueillait Le fruit de

:e à l'ordre qu'il avait établi , aux instituti qu'il avait a a rigueur, et pour ainsi dire au peuple

nouveau qu il avait créé, il pouvait mener de front une double guerre sans avoir à déchaîner la révolution. Pendant que les ligueurs se réunissent en parlement à Br slau, envoient une ambassade au pape, implorent le ors du roi de Pologne, se cherchent partout des alliés; pendant que le prince Victorin s'avance sur Vienne et porte la terreur dans le palais de Frédéric 111. Le roi de Bohême continue de gouverner >*>\\ peuple dans même esprit de sagesse et de modération. Attentii aux

nécessités de la guerre, il n'oublie pas les devoirs de la paix.

il s'applique surtout à réprimer le fanatisme i\c* anciens jours, afin que nulle \ iolence ne \ ienne déshonorer la sainte cause qu'il défend. Sous le coup dos provocations du pape, les calixlins onl été entraînés à affirmer leurs doctrines avec une plus virile énergie, el une secte nom (die \ ieni de se former. Ce sont ces frères de Vunité^ chrétiens pratiques et mystiques à la fois, runes toutes religieuses, qui ne veulent ni du pharisaïsme de Paul II, ni des compromis de Rokycana, et qui, se détournant des choses mondaines, repoussant toute alliance du spirituel avec le temporel, abandonnant toute église constituée, même celle des hussites, parce que les églises de leur temps sont trop mêlées aux intérêts politiques, ne reconnaissent d'autre loi que l'Évangile, d'autre pontife que Jésus-Christ. Ces doux esséniens du monde moderne, qui n'ont succombé ni aux luttes de la Réforme, ni aux violences de la guerre de Trente ans, ni à la léthargie morale de la période suivante, et qui, ranimés au dixhuitième siècle par le comte Zinzendorf, se retrouvent encore aujourd'hui dans maintes contrées de l'Europe, ont pris naissance au quinzième siècle, Tannée même où le roi George, frappé d'anàthème par le pape, déjouait si énergiquemenl les efforts de la rébellion. On comprend que le roi n'ait pu juger en toute liberté d'esprit .cite singulière entreprise. Était-ce l'ancien esprit qui se levait? Était-ce le fanatisme qui allait répondre aux outrages de Rome, connue il avait répondu, soixantetrois ans plus tôt, aux fureurs des théologiens de Constance? tue telle apparition, en pleine guerre civile,

devait effrayer une âme aussi profondément humaine que celle du roi George.

Notez bien que ces frère* de l'unité, devenus [dus tard si doux, si humbles, si détachés du monde, déployaient alors une liberté de paroles et de doctrines que n'ont jamais connue les disciples du comte Zinzendorf. Avant de se détacher du monde, ils ne se faisaient pas faute de le maudire: en cherchant les voies de l'humilité évai lique, ils parlaient souvent comme d'orgueilleux - taires. Le roi n'hésita pas à les ranger parmi ces fauteurs d'hérésies que son serment l'obligeait à extirper de la Bohême. A peine organisés en communauté religi. s , - Lvaient écrit an roi : « Nous désirons que Votre Majesté le sache : le jour où seront rassemblés les reprenants de toute l'église chrétienne, nous produirons des textes certains, irréfutables, dictés par Dieu luimême, où Ton verra qu'il est juste de refuser obéissance à l'église romaine; que l'autorité des papes n'est pas fondée dans l'esprit divin; que leurs bénédictions ou leurs anathèmes sont sans force, n'étant soutenus ni par la parole du Christ, ni par la puissance des apôtres; que leur empire, au contraire, est un monstrueux scandale devant Dieu; qu'ils ne possèdent pas la lumière à l'aide de laquelle on distingue le bien du mal; qu'ils ne peuvent ni lier ni délier... »

'■tait le commencement de la Réforme; mais le roi de Bohème,^ en lutte avec le pape Paul II, ne voulait pas rompn le catholicisme. Il appelait de ce uom

l'église des premiers temps, l'église du haut moyeu celle qui présentait l'image d'une grande Fédération et non pas d'une monarchie absolue. Les /' èrei auraient pu

194 LE ROI c.KOHGK DE PODJEBRÀD.

uer sa faveur en ne frappant que Paul II ; ils avaient offensé ses croyances en dirigeanl leurs coups sur le saint-siége Lui-même, attaquer I»1 saint-siége de Rome, et lui refuser toute vertu divine, c'était, aux yeux du roi George, attaquer la présidence consacrée de La fédération chrétienne universelle. Il espérait toujours obtenir «les concessions de Rome, ou du moins Limiter ses usurpations, comme ers barons d'Angleterre <|ui avaient arraché une charte à Leurs souverains sans ébranler Leur Lrône. La secte des frère» de C unité lui parut une complication funeste dans une situation déjà si périlleuse, et il résolut do sévir contre Les perturbateurs. Un grand nombre d'entre lux furent jetés en prison.

Le roi cependant ne larda pas à s'apercevoir que c'étaient de nobles âmes, des âmes altérées de Dieu, et il

ya de Les ramener à L'église nationale, au Lieu de Les aliéner à jamais par la violence. Au mois d'avril et de mai 1468, Les prédications et L'emprisonnement des/rèrei de l'umii' ayant produit une vive agitation parmi le peuple, le roi convoqua dans la ville de Beneschau uni) sorte de concile hussite chargé de pacifier les esprits et de rétablir la concorde religieuse. Déjà les membres de

;oncile, prêtres el Laïques, avaient répondu à L'appel, déjà on délibérait sur les moyens de détourner L'effervescence mystique des sectaires, quand loui à coup arrive une Lettre du roi, ordonnant de Laisser là ces questions ci de courir aux armes pour la défense de la patrie et de la loi; car un danger les menaçait, le plus grand, !«■ plus terrible danger qui nïi jamais éclaté sur la Bohême. Ce môme cri : « Aux arme-! la patrie est en

L'ANATHLME. 193

danger!» retentit en quelques jours aux deux extrémités du royaume.

Que se passait-il ? Quel était ce danger? Sur quel point venait de fondre l'orage? Le pape, on l'a déjà vu, avait longtemps et inutilement cherché un chef pour sa croisade, un chef assez hardi pour exécuter la sentence du saint-siège, assez fort pour détrôner le roi George et s'asseoir à sa place. Ni l'empereur Frédéric III, ni le roi de Pologne, ni aucun des princes allemands n'avait voulu accepter cetlc mission. La ligue des barons catholiques venait de l'offrir au duc de Bourgogne, à relui que dévoraient de si vastes pensées et que L'Europe appellera bientôt Charles le Téméraire; tout entier à sa Lutte avec le roi de France, le duc de Bourgogne a dû ajourner desseins sur l'Empire. Mathias Corvin, il est vrai, dès La rupture du roi George avec La cour de Rome, avait sollicité L'honneur de porter les premiers coups à celui qui avait été son bienfaiteur et sou père, mais son offre à celte date était prématurée, et depuis qu'on avait eu recours à ses armes, ses guerres avec Les Turcs ou les Roumains ne lui permettaient plus de songer à la Bohême. Le roi George était donc parfaitement rassuré. 11 ne croyait même pas aux projets ambitieux que la \oi\ publique prélait au chef (\c>, Magyars. Était-ce bien au Bis • le Jean Hunyade de faire cause commune avec L'empereur contre les Bohémiens? Était-ce à l'adversaire ottomans de démanteler le boulevard de L'Europe? D'ailleurs, ce soldat de la chrétienté, ce ûls du glorieux Hunyade, c'était aussi le tils du roi de Bohême; La Pille de Podiebrad s'était assise avec le jeune Magyar sur le trône de Hongrie. Lu mort de lu reine avait-elle û

190 LE ROI GEORGE DE l'ODIEDRAD.

rompu tous les liens entre le gendre e1 le beau-père? Ma- Lhias Corvin pouvait-il ne plus se souvenir qu'il devait la liberté, la vie, le pouvoir souverain, à l'intervention du roi George? «Non, non, disait le lovai hussite, jamais L'homme que j'ai sauvé ne se fera l'exécuteur des vengeances du pape. » Qu'on jiige de sa douleur lorsqu'une dépêche du prince Victorin lui annonça que l'année hongroise, commandée par Mathias Corvin en personne, s'avançait, enseignes déployées, pour exterminer les hérétiques de Bohème!

Cette guerre en effet, provoquée par les clameurs de Paul II ei entreprise par un homme tel que Mathias Corvin, devait être une guerre d'extermination. La Hongrie a trop vanté le fils du grand Hunyade. Ses luttes contre les Turcs, ses victoires sur l'empereur, sa conquête de l'Autriche, le chef des Magyars trônant à Vienne dans le palais de Frédéric III et y terminant en paix sa carrière, ce rude soldat devenu le protecteur des ails, i\c> lettres, des sciences, ce second Attila rêvant le rôle (Ywn Charlemagne dans l'Europe orientale, toutes ces choses ont ébloui longtemps les imaginations et il s'esl terme sur Mathias Corvin une légende dont l'histoire a grand'peine à déchirer les voiles. Au fond, malgré son amour île la gloire, c'était un barbare avec le- vices de la civilisation. Appelons-le un autre Attila, puisqu'il Ta voulu lui-même, mais ajoutons que cet

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Attila joignait le fanatisme d'un inquisiteur à la férocité du sauvage.

Les documents nouveaux mis au jour par l'historien de la Bohême ne laissent aucun doute sur ce point. Dirat-on que M. Palacky est suspect? M. Palacky cite les faits et laisse au lecteur le soin de les apprécier. Interrogeons d'ailleurs les Allemands; entre les Tchèques et les Magyars, les écrivains de la Saxe et de la Prusse sont des juges désintéressés. M. Wilhelm Jordan et M. Clément Brockhaus, le premier dans son livre sur George de Podiebrad, le second dans l'étude excellente qu'il a consacrée à Grégoire de Heimbourg, ont Qétri sans hésiter le fanatisme de Mathias Corvin. L'incorruptible histoire, à mesure qu'elle pénétre les secrets de l'Europe oriental»1, commence à démasquer ce faux grand homme. Tous ceux qui ont éclairci de nos jours une partie de arcanes ont rencontré sur leur route l'odieux Mathias Corvin frappant autour de lui les meilleurs soldats de la chrétienté, les plus héroïques adversaires des Turcs. C'est ainsi que M. Edgar Quinet, dans ses belles études sur les Roumains, nous montre le grand chef moldave, saint Etienne le Bon, obligé de disputer le sol de sa patrie à ['ambition du roi magyar, à l'époque même où il défend si énergiquement la ligne du Danube contre les bandes furieuses de Mahomet II1.

Face à face avec Mathias Corvin, la figure de Geoj ge de Podiebrad apparaît plus grande que jamais. Nul coutrasle n'est plus saisissant. Ici l'égoïsme le plus barbare, là

l. Voyei les Rownaiiu, par M. Edgar Quinet, dans la Revu*

Dciix-Muiidcs du 15 janvier et du ltr BMLH 1

I 18 LE ROI GEOlUlK DE PODIEBRAD.

L'humanité la plus haute; ici Le fanatisme alla haine, là le respecl des consciences au nom d'un Dieu d'amour; ici le catholicisme étroit, sombre, étouffant comme une caverne de mort, là Le grand catholicisme, celui de Jésus, des apôtres, du pape saint Grégoire, «les primitives Églises, celui qui admet la variété des formes et qui esl avant tout un souffle immortel de vie. Mathias Corvin a pris des mains d'un pontife haineux Le glaive d'extermination; George de Podiebrad ne tire L'épéeque pour la défense de sa pairie Mathias a Les passions d'un conquérant, George aie cœur et les vertus d'un roi. Mathias esl cruel, perfide; George esl loyal et clément Leur vie même répond à leur politique : Mathias Corvin aime Le faste dans L'intérêt de son pouvoir, et les science-, les lettres, les arts qu'il a eu l'incontestable honneur (Wncourager, devaient être L'instrument de ses desseins; George de Podiebrad, dans son foyer domestique, était un modèle de bonté auguste et de simplicité vénérable.

II \ a quelque chose de saint Louis chez ce représentant couronné des nouveaux bussites.

Le commencement de La guerre ne fut pas favorable aux armes des Bohémiens. Le roi George avait recommandé à ses Lieutenants de respecter Les Lois de l'humanité autant que celles de l'honneur militaire, de se battre noblement, chevaleresquement, sans obéir jamais à ces conseils de haine qui font Les ressentiments éternels. a Mon plus grand soin, au milieu des ardeurs de la guerre, écrit un des généraux du roi George, Le sire Zostka de Postupic, c'était de prévenir tout incident qui aurail pu exaspérer les deux sjonverains. Tout en faisant la guerre, je songeais à la paix future, et je ne voulais

L'ANÀTHÊME. t '.»'.'

pas qu'il y eût un jour entre les rois et les peuples réconciliés quelque souvenir plus amer, plus irritant, que celui des nécessités naturelles de la lutte. » On voil que l'humanité du roi avait passé dans rame de ses lieutenants. Quelle distance entre les hussites de George de Podiebrad el Les hussites exterminateurs que commandait le grand Ziska! On dirait les soldats de l'Évangile succédant aux soldats de la Bible.

Mais pendant que le roi de Bohême faisait prévaloir l'esprit chrétien sur les fureurs guerrières, h- pape ne négligeait aucun moyen d'enflammer la rage des crois Après avoir renouvelé ses anathèmes le jeudi saint de Tannée 1468; après avoir maudit Podiebrad, .si famil; . . ses alliés, jusqu'à la quatrième génération, il s'adressait dans les termes les plus véhéments a ceux des catholiques de Bohème qui ne s'étaient pas détachés île leur souverain, « Nous nous étonnons, s'écria-t-il, qu'après tant de huiles et d'analhèmes, il y ail encore i\c> catholiques qui soient favorables à George, qui lui prêtent assistance, qui s'engagent à son servi qui fassent le commerce avec ses sujets. Quiconque ne rompt pas tout rapport avec lui, quiconque vend el achète aux sujets de l'hérétique, est banni de la communauté ^\r> Qdèles et frap] malédictions île l'Église. Vous tous qui résistez à dos ordj .<•/. infâmes, in pables de tout acte légal, incapables d'hériter et d en justice. Nous déclarons vos débiteurs libérés de toute dette envers vous. Nous ordonnons que vos biens soient confisqués. Déclins de tous les droits de l'homme h vous !.i\es du croisé qui s'emparera de votre personne, fi vos enfants, esclaves comme vous jusqu'à

la quatrième génération, naîtronl el raourronl dans le même opprobre. Vous, prêtres catholiques de Bohême ci ilii toutes les contrées allemandes, vous lirez cette bulle chaque dimanche dans vos églises, vous prononcerez nominativement el publiquement L'anathème contre ceux qui ne se soumettront pas sans délai, et s'il en est un seul parmi vous qui néglige d'exécuter cet ordre, la même malédiction est sur lui ! »

Une seconde bulle, en date du même jour (20 avril), octroyait des indulgences plénières à tous ceux qui prendraient les armes contre George, ou qui, ne pouvant combattre eux-mêmes, équiperaient un soldat à leur place. Ces deux bulles avaient été répandues dans toute la chrétienté et particulièrement en Allemagne. Aussitôt de nouvelles bandes de croisés allemands se jetèrent sur la Bohême, mais ce furent surtout les Hongrois de Mathias Corvin, qui, absous d'avance de leur férocité par l'horrible impiété du pontife, portèrent en tout lieu le pillage et la mort. Les catholiques eux-mêmes n'échappèrent point à leurs fureurs. Contre nous ou pour nous, telle était leur devise. On faisait un crime aux laboureurs, aux pâtres des montagnes, de ne pas s'être soulevés contre l'homme qui depuis vingt années assurait le travail et le repos de leurs familles; Bien [dus, (\c> couvents, des hôpitaux, longtemps à- l'abri sous la main paternelle du roi George, furent souillés par dleffroyables attentats. Les religieuses violées, les vieillards massacrés, les autels pillés, attestaient que les haines de race se joignaient au délire du fanatisme, et que toutes les passions déchaînées ;i la fois transformaient les soldats magyars en bêtes fauves.

« Est-ce là une guerre de Dieu? s'écrie un des amis du roi dans un dialogue célèbre1. Ah! plût au ciel que ce fût une guerre de Dieu! on ne verrait pas tant de brigandages, d'assassinats, d'incendies, de saintes maisons détruites, de saintes filles outragées. Était-ce une guerre de Dieu, quand les abbayes de Choteschau, de Tepler, respectées jadis dans les plus horribles tempêtes des guerres civiles, ont été mises par vous à feu et à sang? Les taborites, en leurs fureurs, n'ont jamais rien accompli de pareil. Et que dire des nobles femmes livrées toutes nues à la risée de vos soldats, des enfants égoi à la mamelle, des villages catholiques abandonnés aux flammes, de tous les malheureux qui, survivant à la mort ou au déshonneur des êtres les plus chers, se sont tués de désespoir? Voilà *be que vous appelez la guerre de Dieu! Voilà ce qui a élé fait dans noire Bohème par Tordre du vicaire de Jésus-Christ ! »

Quelles étaient les ressources du roi George contre ce

fanatisme féroce? Plus ses ennemis s'acharnaient à irriter

les passions religieuses, plus il s'efforçait de les contenir

au sein de son peuple. Il aurait pu, lui aussi, donner à

soldats ces armes empoisonnées. En poussant le cri

1. Disputatin baroman Behemiae : Zdenkonis de Sternberg, Wilhelmi RabiA, Johanniè de Schwunberg et Johatmis Rabentteinii de bello contra regem Georgium 1467 moloy scripta a Johanne de Rabenstein anno 1469. Cette dispute, qui cul lieu pendant une trêve entre des amis <t drs adversaires du roi George, Cul rédigée immédiatement par un des interlocuteurs, Jean de Rabenstein, catholique resté (Mêle à sa patrie, C'est an des plus curieux documenta que nous possédions sur l'état de la Bohême pendant lea premières années île la guerre. M. Wilhelm Jordan en a publié le texte latin ; M. Palacky en a donné deux traductions, l'une eu (chèque, l'autre en allemand'

de guerre au nom du divin calice, il eût ai ôment * 1 *"* — chaîné les "\ ieilles colères. Pour défendre la coupe sainte, Ziska lui-môme serait sorti de son tombeau; les taborites auraient bientôt reconstitué leur farouche république, fi tuant, saccageant, entraînant sur leurs chariots la terreur et la mort, ils auraienl enseveli l'armée de Math ias Gorvin dans le même sépulcre ou gisaient par milliers les soldats de Sigismond. Le roi Geor je ni voulut p is 'I" i prudeni e politique autant que sa

haute humanité lui interdisait les violences révolutionnaires; n'était-ce pas s'aliéner à jamais les catholiques qui le soutenaient encore <it répondre à leur loyauté par une trahison? D'ailleurs, quand on a une fois dému le fanatisme, l'autorité cesse d'appajrtenir au plus digne,

si le plus furieux qui est roi. On aurait vu reparaître

tribuns qui avaient mis la patrie à deux doigts de sa perte, et l'œuvre de restauration nationale si hardiment, si I -h' rieusement accomplie par ('.cor--' et les siens eût été frappée à la base, comme le chêne à la racine. Le roi, écartant la question religieuse, appela tous ses sujets, catholiques ou calixtins, à défendre la patrie en péril. Il no s'agissait pas d'opposer des fanatiquesà des fanatiques, mais d'expulser l'invasion hongroise qui

; Hait le sol de la Bohême. Noble ei grande politique! On ne s'étonnera pas cependant qu'à une époque où la foi, aveugle ou non, tenait plus déplace au cœur des hommes que le sentiment de la patrie, la généreuse armée du roi George ait été pourvue de ressources moins redoutables que les fanatiques Magyars de Matbias Con in.

Une autre cause encore explique les premiers échecs

L'AXATIIÈME. 203

de la Bohême, je veux dire l'absence forcée du roi, appelé souvent par la politique loin du théâtre de la guerre. Podiehrad, qui avait montré les talents d'un capitaine dans les campagnes de sa jeunesse, avait toujours une àme guerrière dans un corps alourdi par les infirmités. Dés le début de la lutte, il avait pris le commandement, s'était porté en Moravie à la rencontre de l'armée hongroise, et l'avait obligée de battre en retraite. Enfermé près de la ville de Laa, dans une position inexpugnable, Mathias refusait la bataille, et George, qui ne voulait pas user l'ardeur de ses soldais dans les ennuis prolongés d'un blocus, était pourtant forcé d'attendre, l'épêe au poing, que le Magyar quittât ses retranchements. Plusieurs fois, pressé d'en finir, il attaqua Tennemi, le provoqua, essaya de l'attirer dans la plaine et de le prendre corps à corps; tentatives inutiles, Mathias ne bougea poinl. Tant de journées perdues au camp auraient pu être activement employées dans les conseils de Prague, car bien des intrigues s'agitaient autour de la Bohème, et la sagesse du roi paraissait encore plus nécessaire au milieu des négociations que son habileté stratégique sur l'échiquier îles combats. Son armée d'ailleurs commençait à manquer de provisions; il reprit donc le chemin de la Bohême, à petites journées toutefois, et toujours prêt à se retourner contre les Hongrois, si Pennemi se décidait à le suivre. Mathias le suivit en effet, niais à la première attaque des Bohémiens il courut s'enfermer de nouveau dans son camp de Laa. Le roi revint donc à

Prague, laissant le commandement à ses Ris.

(Vêlaient deux chevaliers, deux héros, d'une bra\ oure

aussi folle que brillante, qui compromettaient les troupes

par leur témérité. Le roi avail ordonné au prince Victorin de s'établir solidement dans la ville de Trebisch pour 5 observer les mouvements de l'ennemi; Math i as, qui avail fui devant George, concentre aussitôt toutes forces sur ce point. Le jeune prince, impatient de se battre, s'élance à sa rencontre, se jette sur les Hongrois, mais obligé de cédera des forces bien supérieures en nombre, il rentre dans la ville, où, enveloppé de touies parts avant d'avoir pu se retrancher, il va subir un formidable assaut. La ville est prise, brûlée, sa e, et Victorin rallie les débris de ses bataillons derrière les créneaux d'un couvent de Saint-Benoît espèce de forteresse immense adossée aux montagnes; les habitants de Trebiscb y avaient déjà cherché un asile au moment où s'approchaient les Hongrois. Informé de ces nouvelles, le loi se hâte (renvoyer au secours de son fils aîné les escadrons du prince Henri qui essuient à leur tour une sanglante défaite aux environs de Trebiscb. Matbias Gorvin faillit payer cher sa victoire, une grave blessure le jeta sur le terrain. Cependant les souffrances des assiégés étaient de jour en jour plus cruelles. Pressés par la famine, ils commençaient à manger leurs chevaux, quand tout à coup le bruit se répand qu'on a vu se déployer dans la plaine la bannière du roi George. Le roi. en effet, instruit par ses courriers de la situation critique des deux princes, était monté à cheval avec ses hommes d'armes et venait d'apparaître sur les flancs de l'ennemi. Les Bohémiens, enflammés par sa présence, se précipitent hors de la forteresse sur trois points à la fois, et, faisant à l'armée hongroise d'effroyables trouées, ils brisent le cercle de fer et de feu qui les entoure. Deux co-

L'ANATHÈME. 20o

lonnes sur trois passent à travers ces grandes brèches humaines; la troisième, après une lutte sanglante, est forcée de regagner son asile. Lorsque Mathias Gorvin apprit que le prince Victorin avait échappé, il eut un véritable accès de fureur contre ses soldais, et, dédaignant les derniers défenseurs de la place, il ne tarda pas à lever le siège.

Celte bataille de Trebisch, qui, sans l'activité du roi George, aurait pu être plus désastreuse encore pour les Tchèques, fut saluée par les ennemis de la Bohème comme un présage de l'infaillible triomphe des Magyars. A Rome, dès la levée d'armes de Mathias Corvin, on avait poussé des cris de joie. Plus on avait craint de ne pas trouver un bras pour exécuter la sentence pontificale, plus on exaltait le soldat du sainl-siége avec une sorte de délire. C'était Daniel dans la fosse aux lions, c'était le missionnaire de Dieu, c'était l'archange qui allait écraser la tète de Satan sous son brodequin de fer, cl balayer comme la poussière le royaume des pécheurs. « Nous demanderons au Dieu des batailles d'assister le pieux souverain, écrivait, le cardinal Jacques Piccolomini au cardinal Carvajal, nous le prierons de lancer sur les Bohémiens une pluie de feu et de soufre pendant que le roi Mathias les percera de son glaive. »

On l'exalta si bien, on le pressa si fort de marcher en avant, que l'empereur en devint jaloux. Le Hongrois, déjà si redoutable à l'Autriche, allait donc conquérirun nouveau royaume 1 Frédéric 111, pour écarter ce péril, n".i\ isa de convoiter la Bohême pour son fils Max i mi lien, et résolul «le s'en ouvrir à Paul II. L'idée élail trop singulière àcetle date pour qu'il la confiât à un ambassadeur:

il ni lai-même an pèlerinage auprès du saint-père afin de traiter l'affaire en personne. Essayer de soustraire à Mathias Corvin la croie que lui avait désignée le Vatican, vouloir lui dérober la récompense promise au triomphe de ses armes, et cela au moment ou Mathias maniait si rudement ce glaive de l'Église que Frédéric avait reissé, c'était là une prétention si extraordinaire, que l'empereur ne pouvait arrivera ses uns sans mettre l'empire aux pieds du saint-siége. C'est précisément ce qu'on vit à Rome au mois de décembre 1468. Jamais pape n'avait été si arrogant en face de l'autorité Impériale, jamais empereur n'avait été si humble sons la main de la théocratie. Remarquez en elfet qu'il n'j a pas ici de luttes à soutenir, de vengeances à exercer, comme au temps de Grégoire VII; c'est en pleine paix, sans motifs de colère et comme la chose la plus naturelle du momie, qu'on voit l'empereur d'Allemagne obligé de rendre publiquemenl an pontife de Rome un hommage de vassalité et soumis aux plus humiliantes prétentions de Porgueilleux Italien.

Ce spectacle est le dernier du même genre que le moyen âge ait donné à l'Europe, et les contemporains en lurent si frappés, qu'ils en consignèrent les moindres détails. Quand Frédéric III fui admis auprès de Paul II, il dut se jeter deux lois à ses genoux, <d <•>>! à la troisième seulement qu'il put. lui baiser le pied. Le trône de

Frédéric III était placé à Côté du trône de Paul II, à rôle,

mais fort au-dessous, de façon que la tête de l'empereur

fût au niveau dis pieds du pontife. A la messe, tandis

pie le pape officiait avec la triple couronne, Pempereur,

en simple costume de diacre, lisait modestement L'épitre.

L'AHATHÈME.

Si le pape montait à cheval, l'empereur lui tenait Fétr I >n peut lij-e tous ces détails et bien d'antres dans le programme du maître des cérémonies, messire Augustin Patricio, de Sienne, qui le publia en latin pour l'édifieation de son temps. La chose fit si grand bruit. queMathias Corvin, an milieu de son camp, ne tarda point à l'apprendre. Il devina ce qui se tramait «•outre lui; i bien qu'il n'eût pas à redouter une trahison de Paul II au commencement de la guerre, il voulu! que Frédéric III

aât de Rome au plus tôt. Frédéric, avec ce mêla de bonhomie et de ruse qui est le trait dominant de caractère, lui avait confié le gouvernement de l'Autri pendant son pèlerinage à Rome; une insurrection des États, excitée tain par le redoutable coadjuteur,

l'obi lipitamment son royaume. Dig

couronnement de cet gne: Frédéric III

avait humilié l'empereur sans rien obtenir pour le duc d'Autriche.

Pendant la guerre continuait toujours ave- des chances dn Au milieu des villes prises et repris s,

coups de main, des embus . au

mil; - raille détails d'une lutte où chaque jour

tuerie recommence, il y a un t'ait qui domine (•"; . la résistance obstinée de la Bohême. Mathias Corvin, lier de toire de Trebisch, et qui axait pr

Paul 11 d'aller saisir le i dans son châl

Pra immençait à - ayer d'une entreprise qui lui

coûtait tant d'hommes et d'argent. Chaque fois que le pouvait quitter la \ ille pour le théâtre d\ [ait obligé de battre en retraite. L de Bohême était cependant en proie aux infirmités les

LE ROI QEORGE DE POPIKRRAD.

plus graves. Son corps, l*;ii( pour l'action, s'était alourdi dans les travaux de la paix; depuis qu'il avait cessé de vivre à cheval et L'épéeà la main, son sang épaissi avait enflé ses membres, et une obésité maladive semblait condamner le héros à ne déployer désormais que l'ardeur de son esprit ; mais l'âme, maîtresse du corps, le forçait d'obéir. Une fois transporté en (ace de L'ennemi, George faisait son métier de capitaine sans se soucier de la fatigue. Son coup d'oeil était toujours aussi siïr, ses combinaisons aussi justes, et l'armée, se sentant aux mains d'un chef supérieur, courait au feu avec un enthousiasme irrésistible.

Yn jour, il réussit à enfermer Mathias dans une gorge de montagnes près de la petite ville de Wilimow. Le froid était (\ix> [dus vifs, la neige couvrait les monts, et le roi avait fait occuper toutes les issues du défilé. Tandis que Mathias cherchait vainement à se dégager, les Bohémiens arrivaient déboutes parts, et L'armée royale, déjà trèsforte sur ce point, grossissait d'heure en heure. George n'avait qu'un signe à faire, et pas un des Hongrois de Mathias Corvin n'aurait revu ses steppes natales. Le roi, dans son humanité, eut-il horreur de cette boucherie trop facile? Croyait-il loucher l'âme impie du Magyar en lui tendant une main si généreuse? Persistait-il à vouloir unir la Hongrie et la Bohême contre les projets de l'empirt1? Tous ces motifs se combinèrent peut-être dans sa pensée; ce qui est certain, c'est que, Mathias Corvin lui ayant demandé la paix, c'est-à-dire la vie de ses soldats et la sienne, Le roi George n'eut pas le courage de frapper. « Les nôtres sont furieux, dit un témoin dans un écrit qui semble daté du camp de Wilimow ; ils espé-

raient écraser enfin l'antique ennemi , ils espéraient briser pour toujours les cornes du taureau, et voilà un traité de paix qui leur arrache des mains la victoire. Ah ! si le prince Victorin n'était pas arrivé un jour trop lard, il aurait bien empêché son père de commettre une telle faute! On crie terriblement dans l'armée, et il n'est pas de reproche qu'on n'adresse au roi. » On voit quelle est la magnanime candeur du roi George; il brave sans hésiter le mécontentement de ses amis pour accomplir jusqu'au bout son œuvre de haute politique et de pacification chrétienne.

Une fois les préliminaires arrêtés, les deux rois se donnent rendez-vous au petit village d'Auhrow. Ils arrivent chacun avec son escorte, se saluent amicalement et entrent dans une pauvre cabane à moitié détruite par les flammes (27 février 1409). C'est là qu'ils délibérèrent seul à seul et posèrent les bases du traité. Le roi Mathias, pour prix de la générosité du vainqueur, s'engageait à réconcilier le pape et le roi de Bohème sur le terrain des compactais. De son coté, le roi de Bohème promettait obéissance au saint-siège pour tout ce qui ne concernait pas la coupe sainte et la doctrine établie à ce sujet par les pères du concile dcBàle. 11 fut convenu que les deux pois se réuniraient le 2\ mars à Olmûlz avec leurs conseillers, afin d'y conclure une paix éternelle entre les Tchèques et les Magyars. A ces conditions, un armistice général fui proclamé jusqu'au lundi de Pâques 3 avril , armistice qui devait être prolongé, si les négociations relatives à la paix n'étaient pas terminées à cette date. Le surlendemain Ier mars , le roi Gi oi ge licenciait son armée ; le même jour, Mathias écrivait aux barons île la

210 LE ROI GEORGK DK PODISBRÀD.

ligue, aux villes de Siléste et de Lusace, que la pan était faite, el leur donnait ordre de suspendre immédiatement les hostilités.

Le roi de Bohême faisait-il sagemenl de se Ber ainsi à Mathias Corvin? Le quinzième siècle est le siècle des traités rompus, dos paroles violées, le siècle [\c> perfidies et des impudences diplomatiques en tout genre. À Fêpoque des Louis XI, des Sforza, des Warwick, il esl convenu que, vis-à-vis d'un ennemi, rengagement le plus sacré n'oblige point la conscience. Mathias Corvin, qui avait tan! de fois trompé le roi George, était mieux pourvu de dispenses d'honneur qu'aucun i\r> princes de son temps. «Dès que le légat de Paul 11 apprend les événements de Wilimow, il délie le Magyar de tout engagement envers le Bohémien, et si le Magyar hésite à violer sa parole, il le menace, lui aussi, de la grande excommunication. Ce légat, nommé Novarella, chargé des affaires de Rome dans l'empire et sur le théâtre de la guerre, était le digne agent des fureurs du pape. «Si Mathias Corvin, disait-il, a conclu sincèremeni ce traité avec Gcorire de Podiebrad, il tombe sous le coup de la sentence qui a frappé l'hérétique et tous les alliés de l'hérétique. » En même temps, joignant In séduction à la menace et pour rompre plus sûrement l'amitié de Mathias et de c. ige, la ligue catholique *\r> barons, réunie dans

L'ANATHÈMB. 211

Olmûtz, proposait au roi de Hongrie la couronne de Bohême.

Il n'était pas besoin de tant de manoeuvres [mur triompher des scrupules de Malhias, car le Hongrois, en donnant sa parole pour échapper au glaive du vainqueur, était bien décidé à reprendre sa liberté d'action aussitôt que le péril serait passé; il voulait seulement par son hésitation se faire payer d'un plus haut prix le secours qu'il apportait au saint-siége. C'était surtout de l'argent qu'il réclamait au pape. « Comment l'aire la guerre avec seules ressources à cette nation opiniâtre? Était-il donc si aisé de vaincre l'hérésie hussite? Sigismond n'y avaitil pas épuisé en pure perle les fonvs de l'Autriche el de l'empire? » 11 demandait encore si un simple roi de Hongrie pouvait exécuter ce que n'avait pu l'empereur d'Allemagne. Combien la situation changerait, si le défenseur du pape était nommé roi des Romains et eoadjuteur de l'empire! De toutes ces prétentions altières, une seule réussit à son gré : Malhias Gorvin, élu roi de Bohême par les barons delà ligne catholique, accepta ce vote insolent quelques semaines après celte entrevue d'Auhrow, où le Bohémien, tenant sous la pointe du ïcv le Hongrois terrassé, Pavait relevé d'une main si généreusi (7 avril I 169).

N'oubliez pas que ces intrigues s'agitaienl au moment même où les deux rois, George el Malhias, devaient se rencontrera Olmûtz el > signer définitivement la paix. Ils se virent en effet le 7 avril, oon pas à Olmûtz, où s'étaient rassemblés tous les ennemis des Tchèques, mais sous une lente dressée dans la campagne. Entrevue inutile, on h- peux- bien ; quand môme le roi de Hongrie eût

voulu rester fidèle à la parole jurée, les chefs de la Ligue ci le légat romain auraient bien su empêcher la conclusion de l'alliance. Les conseillers du roi George s'étanl rendus à Olmûtz pour conférer avec les représentants de Mathias Con in, Nbvarella mit rinterdit sur la \ ille aussi longtemps que les hérétiques séjourneraient dans ses murs; ils se retirèrent aussitôt, évitant comme leur maître tout ce qui pouvait envenimer les passions. George, toujours fort de sa loyauté, demanda une entrevue au légat; le Légat, décidé à ne rien entendre, rejeta la demande de George. Tel fut le résultat de la convention de Wilimow, telle fut la récompense du roi de Bohême et le prix de sa magnanime imprudence. Nous pouvons nous représenter sa colère quand il sut peu de temps après que Mathias Gorvin violait si effrontément sa parole et qu'il avait accepté la couronne des Tchèques. On prétend que d'abord il se contenta de sourire avec dédain : « Il y a des princes, disait-il, qui prennent le litre de roi de Jérusalem, et qui de leur vie ne mettront le pied en Palestine; c'est de cette façon-là que Mathias sera roi de Bohême. » Bientôt cependant, mieux informé des perfidies de Mathias Gorvin, il reprit l'offensive avec une vigueur terrible. Le temps des ménagements était passé. Saisi de cette indignation que tome félonie Inspire aux âmes de race noble, il était impatient de se venger. Étaitce un sentiment de vengeance personnelle? Non certes, mais le sentiment de la justice publique. Après les condescendances du roi chrétien, le grand justicier se réveillait.

Avant de recommencer la guerre, il prit une résolution digne «le son cœur héroïque et véritablement royal. Il

avait désiré l'autorité souveraine pour sauver sa religion et sa patrie. Simple chef de fédération, lieutenant du royaume, coadjuteur de Ladislas, roi élu par les états et consacré par l'acclamation populaire, il n'avait eu qu'une pensée, le salut de tous, la restauration religieuse et politique de la Bohème. Cette œuvre accomplie après vingt années de travaux, il la voyait menacée de ruine aujourd'hui par toutes les passions que le souverain pontife déchaînait contre sa personne. Le patriotisme qui lui avait fait désirer le pouvoir ne lui conseillait-il pas maintenant de céder la place a un chef plus heureux? Il serait heau pour lui de descendre du trône aussi généreusement qu'il y était monté. S'il avait pu servir la Bohème en lui donnant une dynastie de rois nationaux, avec quelle joie il eût laissé le sceptre à ses fils! L'établissement de celte dynastie devenant au contraire une source de malheurs pour la chose publique, son devoir était d'y renoncer. Le sort de ses enfants était assuré à jamais : sa tille était mariée à l'un des plus nobles princes de l'empire; ses fils, l'entrés dans le sein de la nation tchèque, y seraient toujours honorés en souvenir de leur père. Ainsi parlait dans son héroïque candeur ce Washington du quinzième siècle, et, après avoir religieusement délibéré avec luimême, après avoir informé sa famille, ses amis, les conseils de L'État, de la résolution qu'il venait de prendre, il donna La couronne de Bohême au tils du roi de Pologne. Il la lui légua du moins après sa mort, car il voulait mourir debout sur le trône, à SOD poste de combat,

espérant bien poursuivre son oeuvre jusqu'au terme <it avec l'aide de Dieu châtier la trahis. m du Magyar. La résolution du roi tut adoptée par les états du royaume

•Jli LE ROI QBOBGB DE PODIEBRAD.

convoqués solennellemenl à Prague (juillei \\iw. I! inutile d'ajouter que le roi el les états réglèrent d'un commun accord les conditions de ce grand acte, et que le prince polonais appelé à régner sur les Tchèques devait s'engager à maintenir les droits religieux, véritable charte nationale, pour laquelle an si noble sang avait coulé. Ce vote extraordinaire simplifiait la situation; le roi de Pologne, Casimir, circonvenu depuis quelque temps par les intrigues de Matbias Corvin, et qui semblait disposé à embrasser sa cause, était intéressé désormais au triomphe des Bohémiens.

Quelques semaines après, toute la Bohême est en aimes; Mathias Corvin, qui venait de se faire couronner roi de Bohême à Breslau en présence du légat, des barons et des èvéques de Silésie, apprend tout à coup que l'armistice est rompu. Il avait espéré que ces fêtes de Breslau vaudraient pour lui une victoire décisive; il croyait George réduit au désespoir, en le voyanl offrir son trône à un prince étranger; il croyait le peuple tchèque ébranlé, incertain, et il trouvait en face de lui toute une nation plus résolue que jamais. Il convoque aussitôt le ban et l'arrière-ban de la Hongrie. Les Bohémiens avaient pris les devants; les premiers avanta sont pour eux. En Moravie, en Silésie, dans les deux Luitholiques pris au dépourvu sont obligés .de fuir ou de se rendre. Sur bien dr> points d'ailleurs, les sujets révoltés du roi de Bohême se préparent mollement à la lutte. Les habitants de Breslau, naguère les plus implacables ennemis du roi, commencent à parler de conciliation el de paix, lisent vu «le trop près leur nouveau maître, ils savent trop bien quel est ce défenseur delà

foi; l'arrogance, la dureté, les débauches de*Mathias Corvin1 leur ont inspiré des réflexions un peu tardives, et ils se demandent, malgré leur fanatisme, si le souverain hérétique avec sa douceur, ses vertus, son respect de la justice, ne valait pas mieux que le prince orthodoxe avec sa brutalité farouche. Ces sentiments, qui se répandent de proche en proche, assurent le triomphe des Bohémiens. Les barons de la ligue eux-mêmes voient leurs rangs s'éclaircir. La lutte n'est vive et terrible que sur les champs de bataille où Tchèques et Magyars sont aux prises. Un jour, entraîné par son courage aveugle, le prince Victorin, qui se conduit toujours en chevalier bien plus qu'en général, se laisse attirer dans une embûche, et c'est vainement qu'il brise les lignes ennemies à coup d'estoc et de (aille; errant dans la campagne avec un de ses lieutenants, il fut bientôt pris par les hussards hongrois et conduit à Mathias Corvin qui, tout lier d'une telle capture, la fit publier partout comme un triomphe -21 juillet 1469). Le prince, disait-il, était la main droite de son père; privé d'un tel appui, l'hérétique était incapable de résister bien longtemps. Ces fanfaronnades, répétées jusqu'à Rome par des imaginations impatientes, furenl bientôt démenties parles faits. En réalité, le prince Victorin, malgré son éclatante bravoure, était plutôt un embarras qu'un appui pour la cause nationale. Le roi, dans sa tendresse imprudente, ne pouvait se décider à lui retirer le commandement général des troupes, et il lais-

1. * Noti* quotidie vacabat, nt publiée ferebatur, nuptiis, » dit le chroniqueur polonais Jean Dngioe, peu tovorable pourtant au roi de Bohême,

sait au second rang des hommes de guerre formés à son ('•.oie des chefs aussi expérimentés qu'intrépides, dont tous les conseils venaient échouer contre la folle témérité du . jeune prince, o Si I»1 roi, écrivait Grégoire de lleimbourg, avait confié ses soldais à de véritables capitaines, la guerre qu'il fait depuis trois ans eût été plus heureuse. La bravoure ne suffit pas à qui prétend conduire une armée. A pari la douleur du roi, la captivité du prince Vie2 torin n'est donc pas un malheur pour l'État; et grâce à Dieu, le roi, malgré l'affliction qu'il éprouve, est plus confiant que jamais. » Grégoire de Heimbourg avait le droit de prononcer ces sévères paroles sur le (ils de son mai Ire, car il avait redouté dès le début de la guerre les entraînements irréfléchis du prince, il avait même essayé de lui apprendre son rôle de capitaine dans un recueil de conseils expressément composé pour lui1, leçons excellentes que l'impétueux jeune homme oubliait toujours au bruit du clairon et au cliquetis des armes. On vil bientôt que le malheur du fils de George n'avançait en rien les affaires de Mathias. Tandis que le prince Viclorin, prisonnier de son beau-frère, était enfermé dans une forteresse au bord du Danube, les Bohémiens poursuivaient leurs avantages. Du mois d'août à la fin d'octobre, les opérations de l'armée "royale se concentrent autour de la ville de Hradisch, assiégée par les Hongrois. Enfin, le 2 novembre, les Bohémiens, sous la conduite du roi, ayant réussi par une

1. Da Mililià et de republicâ ad ducem Victorinum, aitclnrc Grcanrio Heimburgiénsi, Cet ouvrage, qui n'a pas été imprimé, fait partie d'un recueil de documenta manuscrits connu dans les archives de Bohême

is le litre de Cuticcllaria regisGeorgii.

fuite simulée à faire sortir l'ennemi d'une position inexpugnable, le second iîls du roi, le prince Henri, exécutant avec autant de précision que de vigueur les ordres de son père, se retourne brusquement contre Mathias, bat L'un après l'autre ces cinq corps d'armée, les culbute, les écrase, et poursuit les fuyards i'épée dans les reins jusque sur le territoire de la Hongrie. Mathias demande une suspension d'armes; le roi George ne faiblira pas cette fois, il veut profiter de savictoife, et nul doute qu'il eût achevé la destruction de l'armée magyare, si un hiver terrible, un hiver tel que de mémoire d'homme il n'y en avait jamais eu dans ces contrées, n'était venu placer les troupes décimées de Mathias à l'abri des coups du vainqueur.

Pendant cette inaction forcée, le roi de Bohème ne perdit pas son temps : il avait à combattre Mathias Corvin sur le terrain de la politique comme sur les champs de bataille; là encore, ainsi que dans les plaines de Hradisch, il fallait le déloger des positions qu'il avait luises et mettre ses plans en déroute. On a vu que le -\ar convoitait hardiment le titre de roi des Romains, fi qu'il avait déjà entamé des négociations à ce sujet, soit avec les légats du pape, soit avec les princes de rempire; le roi George s'adresse aussi aux princes de rempire, ci, reconnaissant avec eux qu'il importe de donner un coadjuteur à Frédéric III, il cherche un candidat qui fasse projets de Mathias. Il y a beaucoup

d'obscurité sur le détail de cite affaire; un.- chose i taiue. c'est qii'uo envoyé du roi. le sire George de Ste a, alla trouver Charles l<- Téméraire à la fin de l'année ! et le pressa vivement, au nom de son maître, de - » » 1 1 i —

118 LE ROI OEOROE DE PODIEBRAft,

citer ce \ [cariai de l'empire d'Allemagne. Déjà le sire de Stein par ses négociations personnelles, el Grégoire de Heimbourg par ses manifestes, avaienl préparé l<is voies à cette compétition; le duc n^avail qu'à parler, à payer de sa personne : entre le farouche Magyar el le brillant duc de Bourgogne, les électeurs n'hésiteraienl pas. Lé roi George s'engageait d'ailleurs, moyen n a ni une certaine somme, à \\<ti de loul sou pouvoir auprès des éle< leurs*, spécialement auprès de l'archevêque de Mayence, du duc de Saxe el «lu margrave de Brandebourg, pour faire obtenir au duc de Bourgogne la dignité de roi des Romains, c'est-à-dire de successeur désigné de l'empereur1.

L'attitude de Mathias Corvin semblait justifier d'avance cesproi du roi de Bohème. Au moment où Podie-

l . Histoire des ducs de Bourgogne de la maison de Valois, parM.de Barante. -ic édition, 1826; t. IX, p. 205. — Voici les termes du traité « aussi injurieux, dit M. de Barante, à l'empereur Frédéric que Batteurs pour le duc. » Ce texte, que ne donnent ni M. Palacky ni M. Jordan, esl emprunté par M. de Barante au savanl recueil de pièces dont Lenglct-Dufresnoy a enrichi en 1747 Bon édition de Contînmes. — a Repassanl eh notre esprit les grandes el divergea défaites el oppressions auxquelles les clin' liens nul été exposés de la pari des cruels Turcs : craignant, ô douleur ! qu'ils ne soi en I en ce moment menacés de maux plus grands encore et que la chrétienté elle-même ne suit eD péril, à moins qu'il y suit pourvu avec (dus de ?oin el de diligence que jusqu'ici ; il nous a semble que rien ne serait plus avantageux au bien public de la chrétienté, de l'Église universelle el du Saint-Empire, que de procéder à l'élection d'un nouveau roi des Romains, à la fois vaillant, vertueux et puissant. C'est pourquoi, considérant que monseigneur Charles, due de Bourgogne, elc, etc., est plus qu'aucun autre prince de l'empire valeureux à la guerre, sélé pour le maintien de la justice, dans la verdeur de l'âge, doué de beaucoup d'autres qualités, riche en domaines et Bcigneuries, nous avons porté les veux sur lui. »

L'AXATHÈME. 210

brad faisait ainsi appel à Charles le Téméraire, Mathias Corvin allait trouver l'empereur à Vienne, et, lui demandant sa fille en mariage, essayait de s'imposer à l'Allemagne comme un protecteur dont elle ne pouvail passer. N'élait-il pas le seul souverain, depuis l'empereur Sigismond, qui eut osé combattre l'hérésie bohémienne? Frédéric III eut l'air de consentir à tout; il avait pourtant de bien autres projets, et il n'avait pas eu besoin de considérer d'aussi près l'arrogance du Hongrois pour écarter sa demande. On ne sait pas exactement ce qui se passa entre eux; il est avéré seulement que la fin de-ces fêtes de Vienne ne ressembla guère au début. Pendant tout le mois de février 1470 l'empereur et le roi de Hongrie ne .s'étaient pas quittés un instant; l'empereur appelait le roi son fils, le roi donnait le nom de père à l'empereur; tout semblait réglé entre Frédéric et Mathîas, et le Magyar allait recommencer la guerre à l'hérétique avec une autorité nouvelle qui doublerait forces. La double comédie, car on se trompait des deux côtés, finit aux derniers jours du carnaval. Le 10 mars. Mathias Corvin quitta Vienne la fureur dans l'âme et la menace à la bouche. Il devait 5 revenir, onje sait, vingl et un ans plus lard après en avoir chassé Frédéric ; mais i là un épisode qui n'appartient plus à nuire histoire, et l'échec de Mathias Corvin auprès de L'empereur en i 170 confirmai! la poli.tique du roi de Bohême.

La lutte de Mathias el de G . interrompue par

l'hiver, esl reprise avec furie aux premiers jouis du printemps. Le roi de Bohême a profité de l'armistice pour établir une armée permanente el organiser uni' sorte de landwekr. Le roi de Hongrie, moins assuré de ses fon

puisqu'il combal en pays ennemi, est obligé de faire appel aux plus féroces passions de la soldatesque. Jamais peut-être, en ces luttes sans merci, on ne vil plus de cruautés que dans celle dernière campagne. L'armée hongroise comptai! des régiments irréguliers qui n'avaient d'autre solde que le pillage, el comme si cela ne suffisait pas pour irriter leurs instincts féroces, il 5 un ait une récompense particulière pour chaque tête coupée qu'apportaient ces bandits : digne pensée dif chef qu'un chroniqueur hongrois appelle avec enthousiasme A second Attila. Le 29 juin 4470, après la sanglante bataille de ling dont le succès demeura indécis, un corps d'armée hongrois ayant surpris un convoi de Bohémiens, les massacra jusqu'au dernier. Cinq cent quatre-vingt-cinq Lêlcs coupées furent présentées le soir même au roi de Hongrie. Mathias ordonna de les placer sur des balistes et de les jeter dans le camp des Bohémiens. 0 grande spectaculûm! s'écrie sans autre émotion le chroniqueur silésien Pierre Eschenloer, un des fanatiques ennemis de la Bohème.

L'indignation qui soulevait le cœur du roi George s'emparait Cependant peu à peu des catholiques euxmêmes. En face de ces barbares qui frappaient amis et ennemis avec une fureur égale, les plus fanatiques champions du saint-siége commençaient à éprouver desjremords. Ils s'accusaient d'avoir mal jugé les choses; l'anathènie qu'ils avaient appelé sur le roi n'était-il pas retombé sur leur tête? Ces hordes féroces déchaînées par eux contre les schismatiques de Bohême n'étaient-elles pas le lléau de Dieu qui châtiait leurs propres iniquités? Comparant le roi des Tchèques avec le chef des Magyars,

ils auraient presque dit comme la femme de Pilate : « Ne vous mêlez point dans l'affaire de ce juste »

Le même chroniqueur que nous venons de citer, Pierre Eschenloer, nous a conservé sur ce point des détails singulièrement expressifs. Le 26 décembre 1469, en installant un nouvel abbé dans un des monastères de la Silésie, le légat Rodolphe de Lavant, naguère l'intraitable ennemi du roi de Bohème, se mit à parler des affaires publiques, et confessa, les larmes aux yeux, que le saintpère avait été mal informé sur le compte de George de Podiebrad. «Moi-même, ajoutait-il, si j'avais su dès mon arrivée à Breslau tout ce que j'ai su plus tard, jamais j n'eusse permis cette guerre abominable. Ceux qui ont la responsabilité devant Dieu et devant les hommes ont chargé leur âme du plus grand des péchés. » Il lit ensuite tout un discours animé d'une tristesse éloquente pour prouver qu'il était non-seulement permis, mais ordonné de vivre fraternellement avec les hérétiques; l'œuvre la plus urgente à ses yeux, et il engageait tous ses auditeurs à y travailler sans relâche, c'était de préparer au plus tôt la conclusion de la paix. Parmi ces auditeurs se trouvait le docteur Tempelfeld, un des prédicateurs populaires qui avaient le plus soufflé le feu de la haine au cœur des Silésiens. Accablé par les reproches du légat, il gardait un morne silence. On l'entendit seulement prononcer ces mois, où il > avait encore plus de fureur que de repentir : « Mou Dieu ! mon Dieu ! qui aurail pu penser que ces hommes fussent si forts? La pensée de tous se reporta bientôt sur h* prudent évéque de Breslau, Jost de Rosenberg; on rappela sa charité prévoyante, ses efforts pour le maintien de L'union,

les outrages qu'il avait subis de la pari d'une populace aveugle, el chacun s'empressail de faire réparation à sa mémoire.

Dans une autre assemblée du même genre, à laquelle assistail un des barons de la ligue, comme on évoquai! le souvenir t\o* jours heureux où G i de Podiebrad gouvernail pacifiquemenl son ro'yaume, un des seigneurs s'avisa, de dire, suivanl les superstitions de l'époque, que ces effroyables malheurs avaienl été prédits depuis longtemps par \n conjonction de doux planètes sinistr «Eh! çpie parles-tu dos planètes du ciel qui ne font de mal à personne? s'écria le ligueur repenti; s'il n'y avait pas eu dans Breslau deux planètes infernales [el il nommai! parleur noms les deux boute-feux de la ligue, Duster et Tempelfeld), celle guerre n'aurait pas éclaté. Pourquoi Satan ne les a— t-il pas rappelés à lui il y a une vingtaine d'années? Si nous sommes réduits à prendre un jour le bâton du mendiant, nous le devrons à ces planètes du diable. »

Calholiquesel ligueurs avaient raison de se frapper la poitrine; 1rs férocités qui leur arrachaient de tels aveux s • renouvelaient de jour en jour. Mathias Corvin, presque toujours vaincu en bataille rangée, évitait les acti

solidement établi dansson camp ou se portant d'un point à l'autre avec sa cavalerie rapide, il allait faire ses coups de main dans la plaine et revenait s'appuyer aux montagnes. Sa tactique i mposail de surprises, d'embuscades, car il in* voulait que prolonger la guerre, m! lasser à la lin la patience du peuple tchèque et ►1er l'âme paternelle du roi. Mathias avait visé juste :

uni dans son pauvre peuple, le roi de Bohême était

frappé au cœur. Ce noble Georges voulut en Unir, et loyalement, cbevalercsquement, il adressa un cartel à Mathias. Plusieurs de ses barons, munis de saufs-conduits, pénétrèrent dans le camp du Magyar et lui parlèrent en ces termes : « Sire, notre roi et seigneur, pour arrêter celte horrible effusion de sang chrétien, vous provoque à un duel à mort, en présence des deux armées. Équipés de la même façon, les mêmes armes à la main, les deux champions auront à combattre sur un terrain circonscrit dont nul ne pourra sortir, car vous êtes plus agile que le roi notre maître, et ce n'est point à la course qu'il prétend vous défier. Si Dieu condamne noire maître et vous donne la victoire, vous disposerez de son sort: si vous vaincu, il aura le même droit sur vous. » Le roi de Bohême, prévoyant le cas où Mathias Corvin n'accepterait pas ce cartel, demandait au moins une grande bataille entre les deux armées, une bataille décisive et suprême, qui mit Un à cette épouvantable guerre, qui arrêtai cette lente extermination d'un peuple. Mathias Corvin ne répondit que par des outrais et n'accepta ni le duel ni la bataille. Retranché aux environs de Brunn, dans les montagnes de Moravie, il ne songeait qu'à lancer partout ses pillards, et il eût pu continuer longtemps ses incursions, si un incident imprévu n'eût terminé tout à coup la lutte par uni' scène à jamais mémorable.

Le roi G. ml pu attirer Mathias hors

retranchements, se dirigea au nord vers la Silésie. Était-ce une teinte? On ne sait; en tout cas, le pii était bien tendu, car L'armée royale s'éloignait à graj pas du principal théâtre i\<~> hostilités el semblait laisser la Bohême à découvert. Voyant cela, Mathias Corvin

224 LE ROI f.EORGE DE PODIEBRAD.

pense qu'il aura le temps de frapper un grand coup sur la ville de Prague. Il quitte sou campement de Moravie et fail irruption en Bohême.

Ce lui alors qu'on admira la prévoyance du roi, la force el la fécondité de ses institutions. Cette landwehr, organisée depuis quelques mois, se trouva sur pied au premier péril. En quelques jours une armée fui réunie dans les murs de Prague. La reine Jeanne monte à cheval, et tout ce peuple la salue de ses acclamations; chacun est impatient de se battre. En même temps, le roi, informé des projets de l'ennemi, revient à marches forcées. Ses courriers, qui le devancent, ont déjà porté ses ordres sur tous les points de la landwekr : « Les Hongrois vont se trouver pris entre deux feux. Qu'on creuse partout des tranchées, qu'on ouvre des fondrières pour arrêter la cavalerie magyare; l'infanterie de la landwehr en aura bon marché. » Malhias Corvin devine le péril; il a peur de cette nation qui se lève, altérée de vengeance, et qui se préparc à l'immoler comme on immole un criminel; il a peur de George, qui menace de lui couper la retraite. Enlre la Aille hérissée de défenseurs sans nombre et l'armée du roi toute prête à l'envelopper, il craint de ne pas trouver d'issue. 11 part donc aussi rapidemenl qu'il est venu; il pari, il fuit de la vitesse de - is chevaux et laisse sur la route une partie de ses hussards, qui, exténués de fatigue ou précipités dans les fondrières, tombent sous les coups du paysan : terrible revanche de tant de férocités commises en des embuscades ténébreuses! Celte victoire, gagnée sans coup férir, était le digne couronnement des opérations du roi George. Ce chef si noble, si humain, grand surtout par

L'A.NATllÈME. 223

la prévoyance politique el la sagesse de ses lois, méritait de terminer la guerre sans tirer l'épée du fourreau et de mettre l'ennemi en déroute par la seule efficacité de ses institutions civiles et militaires.

Tant d'activité, de sagesse, de courage, de vertus royales, tant d'épreuves si héroïquement souffertes et si glorieusement terminées devaient finir par désarmer les ennemis ifu roi George. Déjà, dans les derniers mois de la guerre, au moment où les cruautés de Mathias Corvin désolaient toutes les contrées de la Bohême, où les Hongrois ne respectaient pas plus les catholiques que les hussites, où les églises et les couvents étaient la proie des pillards aussi bien que 1rs villages du peuple tchèque, on avait vu l"s deux légats du pape s'accuser eux-mêmes de ces horreurs et en demander pardon à Dieu. Les habitants de Breslau, qui s'étaient révoltés les premiers contre l'autorité du roi, se rappelaient avec larmes années de bonheur et de prospérité paisible que leur avait assurées le commencement de son règne. I plaintes, ces cris avaient retenti jusqu'à Rome. On assure que Paul îl commençait à éprouver des remords. Le plus inflexible des ennemis du roi de Bohème, le plus redoutable de tous par les vertus sévères qui se mêlaient chez lui à un fanatisme outré, le cardinal Carvajal, venait de mourir [1470 . Un autre membre du sacré collège, dont l'histoire malheureusement n'a pas conservé le nom, avail osé prendre la défense de I e dans les conseils du pape. George, vivement ému, s'était empressé de l'en remercier en le suppliant de poursuivre son œuvre et d'obtenir le rappel d'une sentence inique. Enûn, de ; côtés, chez [es barons de la ligue el parmi 1

catholiques, en Silésie, en Moravie, à Rome même, une réaction éclatait, favorable au roi de Bohême el hostile à l'arrogant Magyar. Les catholiques ne voulaient plus d'un défenseur tel que Mathias Corvin, e1 lui-même, obligé bientôt de repousser une nouvelle invasion de Mahomel II, ne se souciait plus de recommencer une guerre où il sentait bien qu'il n'avait moissonné que de la honl

Un rayon de l'éternelle justice semblait dissiper les Lênî bres des passions. Sur ce théâtre si longtemps désolé, la figure d ge de Podiebrad reprenait son éclat,

tandis que la situation de Mathias Corvin s'assombrissail d'heure en heure. On admirait ce roi qui, au milieu plus tragiques infortunes, n'avait - ' de remplir les de\ :rês de sa charge, toujours juste, toujours hu-

main, toujours dévoué au bien public. « Que me faisaient et l'aigle impériale, el les menac . et les vio-

lences du Magyar? Le monde avait beau me maudire, j'ai Loujours vécu en roi. »

Nil aquilae, ni! Roma minax, nil arma valebant Pannonis; invito sceptravel orbe tuli.

I s vers, qu'un poëte du seizièm • mettait dans

la bouche «lu roi George, résument l'opinion qui commençait à se former dans l'empire sur le généreux modérateur de la révolution de Bohême. On était ému de

malheurs et dé sa gloire; la sympathie succédait à la haine. Peut-être allait-il recueillir le fruit de ses prodigieux labeurs. « La Providence en décida autrement,

rie M. Palacky; au moment où le héros, après avoir

épuisé le calice d'amertume, entrevoyait l'aurore des jours heureux, elle le relira de la scène qu'il avait si vaillamment occupée. Dieu ne lui avait pas assigné icibas le rôle d'un roi vainqueur et triomphant; il fallait qu'il restât dans notre histoire comme l'image du roi martyr. »

Atteint des infirmités les plus graves, accablé par tant de travaux et de fatigues, le roi George rendit son âme à Dieu le vendredi 22 mars 1471 . Son corps resta exposé le samedi et le dimanche dans la grande salle du palais, transformée en chapelle ardente; tous les habitants de Prague purent contempler une dernière fois sur son lit de mort le grand justicier, l'inflexible défenseurdu droit national. 11 fut enseveli le 25 mars dans les caveaux de Saint-Vile, où dorment les Prémysl et les Oltocar, les saints et les héros.

Ce ne furent pas seulement les calixtins qui raccompagnèrent en pleurant jusqu'à la tombe : catholiques et hussiles, confondant leurs sanglots, rendaient le même nommée au père du peuple. Son grand compagnon d'armes dansles combats de la foi, maître Rokycana, étail mort quelques semaines auparavant; son autre ami, son intrépide lieutenanl dans les luttes politiques et religieuses, le docteur Grégoire de Hciinbourg, expira l'année suivante. Ainsi disparaissaient à la fois les principaux acteurs de ce douloureux1 drame. Tous les irois furent grands par le dévouement «le leur vie entière à ce qu'ils croyaient la vérité ; le plus grand, parce qu'il fui le plus simple d'esprit, le plus large de cœur, le plus dégagé de toute passion étroite, le plus dévoué au droit commun ci au christianisme universel, le plus grand, ce n'est ni

LE KOI GEORGE DM PODIF.BIUD.

le prêtre ni le docteur, c'est le roi, le roi puissant el bon, le roi qui a maintenu sa puissance tutélaire au milieu de son royaume déchiré, le roi qui esl resté bon, humain, chrétien, sous le coup i\r> malédictions du saint-siége.

Le roi George, tel qu'il se relève aujourd'hui devant nous à la lumière de l'impartiale histoire, est une des plus nobles figures de son siècle — et de tous les siècles. Ce qu'il a fait en Bohème est admirable : tout jeune encore, membre obscur de la petite noblesse, il veut sauver son pays d'une anarchie meurtrière, et, après un hardi noviciat sur les champs de bataille de la révolution hussite, il rallie à vingt-quatre ans tous les hommes chez qui bat encore le cœur de la patrie. De 1444 à 1448, il affermit ce parti, ou, comme on disait, cette fédération d'où sortira un jour la Bohème ressuscitée. En 1448, devenu maitie de Prague, il établit un gouvernement né de la force des choses, et que soutient tout un peuple. Il règne, il administre, il unit les citoyens divisés, il fonde Tordre publie, il relève les travaux de la paix, il est le sauveur et le père d'une nation. Dégagé de toute ambition mesquine et ne songeant qu'au succès durable de son œui r<\ il va chercher en Autriche le Qls des anciens rois, en lui imposanl le respect des libertés religieuses et ^\r> franchises politiques du royaume. Tuteur du prince, comme il a été le buteur du peuple, il accomplit sa tâche avec le même dévouementau bien général, le même oubli de

intérêts et de sa personne; il est si bien le représentant de la chose publique, qu'au moment où le jeune souverain est emporté par la peste, l'acclamation universelle le fait roi, écartant sans hésiter les compétiteurs les plus puissants, l'empereur d'Allemagne et le roi de France. La féodalité germanique essaye vainement de le rejeter de son sein ; ces fiers seigneurs s'inclinent bientôt devant la haute sagesse du parvenu, et, le prenant pour juge de leurs querelles intestines, ils reconnaissent en lui une sorte de coadjuteur de l'empire. Arbitre des princes allemands, il est aussi leur modèle. Rois, durs, margraves. imitent à l'envi ses institutions, si bien qu'en sauvant s o pays, ce grand homme n'a pas moins servi l'Allemagne et l'humanité.

Pour accomplir de telles choses sur un sol qu'avaient bouleversé si longtemps les hideuses fureurs du fanatisme, il avait pris son point d'appui dans la conscien ç nationale et la sienne propre; celle base, ce roc, c'était le droit religieux établi parle concile universel. Vn p veut détruire cette charte sainte, le roi justicier la protège. Et voyez l'originalité de son rôle : il n'agit pas en lire, mais en catholique; il n'invoque pas la raison individuelle, il se l'attache aux tradition- «le l'Église; il met le concile au-dessus du pape, sans nier l'autorité

; il*- «lu saint-siége; il proteste e<jnltv les usurpati des souverains pontifes sans attaquer le principe de l'unité; au lieu d'un catholicisme qui \;ih' rétrécissant et qui retranche du tronc antique les rameaux eu circule la sève, il a le sentiment d'un « atholicisme à qui l'esprit de Dieu communique une fécondité immortelle; il coinbal en un mol l'absolutisme latin et lui oppose dan-

pensée l'immense république chrétienne, dont le successeur (l<i saini Pierre n*es1 que le premier magistrat. Soutenu par cette foi, dont il ne sail pas se rendre compte, mais qui est pour nous la clef de ses contradictions apparentes, il lutte contre le souverain pontife avec une cônstaneeque ne souillent jamais ni l'opiniâtreté de l'orgueil ni les \ iolences de la haine. Vigilant, actif, à la fois énergique el humain, songeant à la paix tout eh taisant la guerre, il continue de veiller sur l'État au milieu *\c> horreurs de la lutte, et garde sous les outrages de Rome sa sérénité royale et chrétienne. Il oblige enfin ses ennemis eux-mêmes à regretter les violences qu'ils ont commises: quand les Barbares que le pape a lancés sur ce royaume chrétien reprennent en fuyant le chemin de leur contrée, les catholiques, honteux et repentants, ne peuvent retenir un cri de joie. N'\ a-t-il pas une grandeur épique dans cette série d'épreuves et de victoires? Plus l'homme est grand par lecceur, plus il est condamné à souffrir ici-bas; n'y a-t-il pas une majesté religieuse dans les viriles souffrances dn roi George?

George de Podiebrad n'est pas moins grand dans ses rapports avec l'histoire politique de son siècle. C'est surtout cette partie de sa gloire que M. Palacky s'attache à mettre en lumière. L'éminenl historien lui attribue l'honneur d'avoir introduit (tans le monde le principe fondamental de la société moderne, l'affranchissement de l'État vis-à-vis de l'Église, c'est-à-dire, en d'autres teru d'avoir porté le premier coup à ce pouvoir temporel inconnu et contraire à l'Évangile. « Si dans les bouleversements du seizième siècle, ajoute-l-il, la cour romaine ne s'esl pas laissé entraîner à combattre ses adversaires

par les armes Lhéôcratiques, c'est qu'elle avait bien senti dans sa lutte avec George l'impuissance de ces armes et la marche irrésistible des idées. » M. Palacky, dans son patriotisme, oublie que bien d'autres champions avant le roi de Bohême avaient soutenu ce principe; il oublie les hommes qui, du sein même du moyen Age, ont prolesté contre cette confusion des deux pouvoirs, il oublie Dante condamnant Boniface VIII, il oublie notre saint Louis résistant aux empiétements du saint-siége; et que fait-il de cette suite de rois qui ont préparé depuis saint Louis la transformation du monde moderne? Il suffisait de dire que sur cette liste glorieuse une place immortelle était réservée à George de Podiebrad.

Quant à l'influence que le roi de Bohême aurait pu exercer sur les affaires orientales de l'Europe, les conjectures de l'historien sont aussi légitimes que douloureuses. On disait au quinzième siècle, en maintes contrées de l'empire, que le roi George, si on lui eût laissé sa liberté d'action, aurait replanté la croix sur Sainte-Sophie de Constantinople. M. Palacky# rappelle ces témoignages avec un juste orgueil, et, bien qu'il n'ose les ranger parmi les titres incontestables de son héros, il affirme du moins que la guerre impie faite aux chrétiens de Bohême a favorisé rétablissement de la puissance ottomane sur le sol de l'Europe. Qu'on se figure George de Podiebrad et Mathias Gorvin, au lieu de s'entre-déchirer, unissant leurs armes contre les hordes de l'Asie, à l'époque où ces barbares, campés encore en terre conquise, étaient organisés pour l'attaque bien mieux que pour la défense. Ah ! la, Providence a des justices sévères. Quels sont les hommes qui ont le plus ardemment travaillé à l'expulsion

des Ottomans? Deux surtout, /Eneas-Sylvius el Jean Gapistran. Tous les deux ont été sans pitié pour les dissidents de Bohême, el ce sonl précisément ces fureursqui, précipitant les Hongrois sur les Tchèques, c'est-à-dire détruisant l'armée chrétienne en face de l'ennemi, ont fail le triomphe des soldats de Mahomet. Marinas Corvin, l'exécuteur des vengeances de Paul II, recevra^ussi son châtiment, sinon dans sa personne, au moins dans son uMi\ iv, dans son peuple, el pour être différée la punition n'en sera que plus terrible. De mauvais .jours viendronl pour la Hongrie; attaquée par l'empereur, elle scia délaissée par le pape; où sera-t-elle alors, celle alliée généreuse que le roi George voulait lui assurer à jamais? Au seul nom de Hongrie, de hideux souvenirs se dresseront d'un bout de la Bohême à l'autre, et il faudra que les Magyars soient purifiés à leur tour par ilcux siècles de souffrance et d'héroïsme pour que ces haines s'évanouis sent enfin à la lumière du dix-neuvième siècle.

Est-ce assez de montrer la grandeur du roi George sur la scène de son temps? Je ne le pense pas; maintes réflexions se pressent dans noire espril au récit de ces tragiques aventures, el nous manquerions à notre lâche si nous ne cherchions pas à dégager quelques-unes des leçons qu'elles renferment. L'historien de la Bohême ne voit ici que la Bohême; pour nous, moins touchés des intérêts d'un peuple que des destinées de ^humanité, moins préoccupés dr> malheurs du passé que des inquiétudes de l'avenir, ce qui nous frappe particulièrement dans cette noble histoire, c'est la naïve et loyale hardiesse du prince chrétien. Bon gré mal gré, des rapprochements involontaires s'imposenl à nous à la \ ue de ces

L'àNÀTHÈHE.

luttes d'un autre âge. Au moment où une science courageuse exhume du tombeau d'une nation l'adversaire d'JUneas-Sylvius et de Paul II, le pouvoir temporel des papes, occasion de tant de fautes, source de tant de misères pour la divine église de Jésus, est menacé d'une déchéance inévitable. Or, que demandait le roi Geo: . et par quelles nouveautés avait-il attiré sur sa tête les foudres du saint-siége, lui qui ne repoussait aucun des dogmes internes du catholicisme, lui qui avait foi aux mystères, aux sacrements, à tous les profond.- ei sublimes symboles consacrés par les siècles? Ce n'était pas sans doute une question de forme dans l'administration de l'Eucharistie qui justifiait les fureurs dont il fut la victime; que voulait-il donc, encore une fois, et d'où ?enaient lui tant d'implacables haines? Il voulait

quelque chose d'analogue à ce qui s'accomplit sous nos yeux, la destruction de la théocratie. Or, si la Providence gouverne l'histoire, il faut bien reconnaître qu'elle a donné raison au roi George, car les faits dont nous sommes témoins ne sont pas une explosion inattendue: voilà [dus de trois cents ans que celte théocratie, circonscrite «l'abord, puis démantelée pièce à | . a été p peu réduite à ce douloureux étal où elle n'esl plus proté< que par -a faiblesse même et par le respect dû au plus vénérable des pontifes. Mais poussons plus avanl l'analyse des penséçs du roi George. En désirant la lin de la t! cratie, le roi de Bobéme faisait-il <\c< vœux contre l'unité de l'Église? Non, certes; il prétend rester catholique mal. a qui le repoussent. 11 vénère, même chez son ennemi, !<• représentant de l'unité chrétienne, el i pour cela qu'au lieu de ruser avec lui comme Louis M.

il le supplie sans cesse, il lui demande la paix; il voudrait le voir, lui parler, lui ouvrir son cœur, tant il a conscience il*1 la sincérité de sa foi. Seulement celle unité qu'il aime est l'unité vivante qui admet la diversité <lf> phénomènes; cette suprématie qu'il reconnaît est la haute magistrature d'une confédération et non pas le pouvoir arbitraire d'une monarchie absolue.

Qui sait si ce voeu du roi de Bohême ne sera pas une • les réalités do l'avenir? Elle ne mourra point cette grande magistrature sacrée; les événements qui se préparent lui donneront au contraire une existence nouvelle, si elle en accepte les conditions. Il ne disparaîtra pas ce grand catholicisme, qui a eu l'honneur d'organiser la vie chrétienne et d'en tracer les cadres; l'esprit nouveau qui dissout les choses caduques le transformera sans le détruire, car il répond à un besoin éternel de notre esprit : et où trouver ailleurs une plus grand • de

respect, d'humilité, de sanctification? Si l'église catholique, fidèle à ses préceptes, reçoit avec une soumission entière les terribles avertissements de la Providence, si elle ne se révolte pas contre les décrets d'en haut, si elle suit la route qu'une main mystérieuse lui signale, si elle

dépouille de toute convoitise humaine, de tout orgujeil pharisaïque, et ne cherche pas à regagner par l'intrigue

que Dieu même lui enlève, quelle grandeur sera la sienne! Un profond et religieux penseur, Alexandre Vinet, disait, il 5 a quelques années : «Je puis avoir

ame protestant dv^ pensées catholiques, et qui sait si je n'en ai pas?» Le jour où le catholicisme agrandi pourrail pailer avec la même largeur de sentiment, où il pourrait embrasser toutes les libres aspirations dont le

principe est l'Évangile, où il mériterait enfin son adiflirable nom et s'écrierait avec le pape saint Grégoire le Grand : « Ubi nnus colitur Christus, nihil efflcit rituum varietas ! » ce jour-là peut- être la grande attente qui agile en sens divers les meilleurs esprits de notre Age serait enfin satisfaite1.

Il est impossible de ne pas se rappeler ici les sublimes

1. Dieu c[uc de si grands sujets ne puissent être traités incidemment, il est des réflexions auxquelles l'historien ne saurait échapper. Comment ne pas être frappé de certaines analogies entre la situation du roi George de Podiebrad et celle que les événements ont laite à quelques-uns des plus nobles esprits de notre siècle? Il y a cinquante ans, le philosophe catholique de l'Allemagne du Sud, M. Franz Baader, inquiet des dangers que la doctrine hégélienne faisait courir au protestantisme, conjurait la Prusse de sauver l'église de Luther, et il ajoutait avec une franchise hardie : notre église a besoin de la votre. De nos jours, M. Guizot, inquiet des périls de la papauté, se porte noblement au secours de celte grande institution, et semble dire à son tour : la vérité chrétienne a besoin de vous. Lorsque de tels hommes, partis de points opposés, se rencontrent ainsi dans un même sentiment, sans quitter d'ailleurs l'église où ils sont nés, il est évident qu'ils ont l'idée d'une église plus haute, et que le catholicisme, dans le vrai sens du mot, c'est-à-ilire Y église chrétienne universelle, existe déjà pour eux, Franz Baader le disait expressément lorsqu'il écrivait le 25 mai 1825 à Varnliagen d'Ense : « Je me réjouis, comme catholique, d'avoir contribué à fortifier !e protestantisme, qui est la grande chambre des communes de l'église ^universelle. » De même, M. Guizol s'applaudit, comme protestant, de prêter son appui à l'église de Rome. Franz Baader n'a jamais développé à fond celle idée de l'église universelle indiquée dans les paroles qu'on vient de lire; nn tel sujet serait digne de M. Gui- EOt. Au lieu d'inviter l'illustre écrivain à changer de communion (on sail que plusieurs de ses am^s lui onl exprimé ce vœu avec la plus sympathique éloquence), mieux vaudrai! obtenir de lui l'exposé complet des principes qui mil réglé sa conduite envers les deux églises. Si quelqu'un au dix-neuvième siècle peul annoncer dignement ce grand idéal de l'église universelle, c'est l'auteur des Méditation* sur la religion chrétienne dans ses rapports avec l'état actuel des sociétés et tlt s esprits.

LE ROI QEORGB DE l'ODIKRRAD.

paroles que l'auteur des Si irêi s de Saint-PêU rsbourg met dans la bouche du sénateur russe : « Examinez-vous, dit l'ardent schismatique au catholique allier, examinezvous dans le silence des préjugés, et vous sentirez que votre pouvoir vous échappe; nous n'avez plus cette conicc de la force qui réparai I souvent sous la plume d'Homère lorsqu'il veul nous rendre sensibles les hauteurs du courage. Vous n'avez plus de héros, vous n'osez plus rien, el Ton ose tout contre vous. Contemplez ce lugubre tableau, joignez-y l'attente des hommes choi! et vous verrez si les illuminés ont tort d'envisager comme plus ou moins prochaine une troisième explosion de la tout-puissante bonté en faveur du genre humain. Je ne finirais pas si je voulais rassembler toutes les preuves qui se réunissent pour justifier cette grande attente... Vous, mon cher comte, vous, apôtre si sévère de l'unité et de l'autorité, vous n'avez pas oublié sans cloute tout ce que vous nous avez dit au commencement de ces eut retiens sur tout ce qui se passe d'extraordinaire dans ee moment. Tout annonce, et vos observations mêmes le démontrent, je ne sais quelle grande imité vers laquelle nous marchons à grands pas. Vous ne pouvez donc pas, sans vous mettre en contradiction avec vous-même, condamner ceux qui saluent de loin cette unité, comme vous le disiez, et qui essayent, suivant leurs forces, de pénétrer des mystères si redoutables sans doute, mais tout à la fois >i consolants pour vous. » Et plus loin : « Quant aux manifestations futures, j'ai mille raisons pour m'y attendre, tandis que VOUS n'en avez pas une pourme prouver le contraire, L'Hébreu qui accomplissait la loi n'était-il pas en sûreté de conscience? .le VOUS

L'ANÀTHÈME. 237

citerais, s'il le fallait, je ne sais combien de passages de la Bible qui promettent au sacrifice judaïque et au trône de David une durée égale à celle du soleil. Le Juif qui s'en tenait à l'écorce avait toute raison, jusqu'à V événement^ de croire au règne temporel du Messie. Il se trompait néanmoins, comme on le vit depuis ; mais savons-nous ce qui nous attend nous-mêmes l"l... »

Ces paroles, quand on les relit aujourd'hui, prennent une signification extraordinaire. Jamais le prophétique instinct que s'attribuait Joseph de Maistrc n'a été si hardiment inspiré. Ne croyez pas cependant que cet affaissement du catholicisme, signalé ici avec tant de force, ait lieu'au profit des communions protestantes ; ne sontelles pas, elles aussi, exposées à de terribles attaques? Le doute, la critique, le désenchantement, lui font une guerre incessante. Ici, ce sont des esprits ardents qui veulent être affranchis du joug de la Bible; là, ce sont de mystiques âmes qui demandent un sacrifice sur l'autel. L'écrivain qui a le mieux exprimé cette situation poignante semble regretter le libre et large christianisme de certaines période du moyen Age '\ Ce regret dit beaucoup, à mon avis, et je crois que la mission de l'avenir

est d'établir avec réflexion ce qui s'était produit dans ces

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