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Quand je visitai pour la première fois les pays d'outre- Rhin, une des choses qui me frappèrent le plus, au milieu du mouvement d'idées qui transformait L'ancienne Allemagne, ce fut le rôle extraordinaire des populations slaves et magyares au sein de la monarchie autrichienne. Le spectacle auquel nous sommes accoutumés aujourd'hui offrait alors tout L'intérêt de la nouveauté. C'était 1840. A Berlin, et partout où rayonnait l'action de la Prusse, je venais de voir un peuple impatient dé constituer l'unité nationale, une littérature qui stimulait par tous les moyens le tempérament rêveur des rai s maniques, une philosophie perdue oaguère dans la contemplation de l'infini, qui se jetait l'injure à elle-même, qui
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se détruisail cje ses propres mains, affectant de mépriser L'idéal pour s'emparer plus sûremenl du monde réel. A .Munie!!, à Dresde, à Stuttgart, dans tous les centres des États secondaires, si la vie éclatait quelque part, l'idée dominante éta'il la même : travailler à l'unité de la patrie, empocher respril allemand dé s'endormir, tenir prêtes pour les occasions prochaines toutes les forces \ ives de la nation, ces forces d'où était sortie déjà l'unité intellectuelle el morale, premier fondemenl de l'unité politique. Kl quand j'interrogeais les peuples do l'Autriche, quel était le symptôme qui me frappait Lout d'abord? La somnolence de l'esprit public dans la partie allemande de l'empire, une sorte d'engourdissement sensuel, nulle passion, nul désir, nulle vie, et au milieu de cette apathie générale, un bruit singulier auquel on ne faisait guère attention, le bruit des Slaves et des Magyars qui se disputaient la prééminence au sein de la monarchie i\^> Habsbour
Ce contraste me causa une impression sj vive qu'au retour de mon voyage, résumant ce que j'avais vu el entendu, indiquant quels seraient les candidats à l'empire le jour où l'unité nouvelle s'organiserait, j'écartais immédiatement les Habsbourg. La couronne delà future Allemagne! c'est bien de cela, disais-je, qu'il est question pour l'Autriche! le problème qui se prépare est bien autrement redoutable : « il s'agit de savoir si l'Autriche appartient encore à la société des nations germaniques. »
El comme celte idée, comme celte menace involontaire. réalisée aujourd'hui par de terribles catastrophes, devait paraître inadmissible vingt-trois ans avant Sadowa,
j'ajoutais aussitôt, exposant mes raisons et fournissant les preuves :
« Je ne dis rien de trop. Que se passe-t-il aujourd'hui chez les peuples slaves qu'elle gouverne? Qu'est-ce que ce mouvement qui vient d'éclater du côté de la Bohême et de la Hongrie? Et l'insuffisance de l'Autriche pouvait-elle être plus manifestement révélée? Ces populations qui ont semblé longtemps toutes prêtes à suivre la direction de l'Allemagne, à parler sa langue, à s'associer à toutes ses idées, entreprennent de réveiller leurs antiques souvenirs, éteints depuis i\o> siècles. Elles redemandent leur idiome national, elles recherchent les traces à demi effacées (h1 leur littérature, elles veulent la relever et lui rendre la vie. Les Slaves de Bohême se reprennent avec un amour filial à leurs traditions évanouies : ce ne sont plus seulement des chants nationaux qu'une érudition curieuse s'empresse de recueillir; non, il s'agit d'une chose plus grave : c'est l'esprit même de leur race que bohémiens veulent retrouver sous ses rui- Et pourquoi ce mouvement si tardif? Pourquoi, après tant d'années, ce réveil inattendu? Parce qu'ils Cherchenl à quoi se rattacher dans l'abandon où h laissés l'Autriche. Ces Slaves de Bohême el de Hongrie avaient cru longtemps, cl l'Europe avait peu-'- comme eux, qu'ils prendraient leur rang, sous l'influence de l'Allemagne, dans le mouvement des nations européennes; il n'en était rien. Après avoir patiemment attendu, un loin-, fatigués et poussés à bout, ils ont été forcés de reconnaître que la vie n'était pas dans coi empire qui avait charge de les diriger, et n'\ trouvant pas
à satisfaire ces besoins intellectuels qui travaillent aujourd'hui la famille slave, ils onl décidé sans colère, mais avec le calme I11 plus résolu, qu'ils ne devaient plus compter que sur eux-mêmes. Ce qu'ils disaient à l'Autriche pouvait se traduire ainsi : « Depuis tant de siècles que la Bohême est réunie à vous, elle avait quitté la voie des peuples slaves, el elle était prête à entrer par vous dans le travail dos nations germaniques. Nos pères vous ont suivis longtemps, mais que leur avez-vous donné, el maintenant que nous apportez-vous? Où est la vie, où le mouvement des esprits, où est l'énergie de l'intelnee? Nous ne vous suivrons pas plus loin. » « Certes, jamais injure plus grave n'avait été faite à l'Allemagne tout entière, et c'était l'incurie de l'Autriche qui en était coupable. Eh bien, l'Autriche, l'insouciante Autriche ne s'émeut pas; elle subit les nécessités de la situation qu'elle s'est faite, elle se résigne à ne pouvoir attirera elle el à l'Allemagne ces peuples qui lui échappent. Elle laissera s'enfuir l'Ame, à condition de garder le corps. Il lui suffira de retenir ses sujets par les liens matériels, par les avantages qu'ils trouveront à faire partie d'un grand peuple; et, pendant ce temps, qu'arrivera-t-il? Un autre esprit se sera formé dans les proi inces slaves, si bien que l'unité dont on se croira sûr ne sera qu'une apparence el un mensoD
(dl y a pi 11 s ; oon-seulemenl ce n'est pas l'Autriche qui répond, mais elle abandonne ce soin à un autre peuple m- igé comme elle dans la question, et dont les intérêts ne sont pas les siens. Elle permet que le débat s'établisse
entre les Sla\es et les Hongrois, -an- que le nom de
l'Autriche >« » i t seulement prononcé, et comme si elle
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n'était pas en cause dans cette lutte singulière. C'est la Bohème, on le sait, qui est en Allemagne le foyer de la race slave; c'est elle qui essaye de régénérer cette race et de lui rendre, avec son idiome propre, le sentiment de ses destinées. Elle a dit tout haut ses projets, sans que l'Autriche en prît ombrage, mais tout à coup la Hongrie se lève et proteste. La Hongrie ne veut pas que les Slaves hongrois reprennent goût à leur vie nationale, et s'accoutument à parler la langue de leurs ancêtres. Quand la langue latine était la langue officielle du pays, les idiomes particuliers pouvaient se développer en liberté : cette situation devenait dangereuse pour la Hongrie. en face de ce mouvement universel. La Hongrie remplace donc la langue latine par la langue des magnats, la langue magyare, et elle s'apprête à faire disparaître tout ce qui l'esté encore de ces traditions qu'on invoque.
« C'est à une telle lutte que l'Autriche assiste sans y prendre part. Les deux pays, la Bohême et la Hongrie, \ -'Mit dignement représentés, et ce débat a déjà produit plusieurs écrits remarquahles.il faut citer au premier raii- le curieux travail que 31. le comte de Thun a publié l'année dernière sous ce titre : De Yètat actuel de la littérature en Bohème et de son importance1. M. le comte de Thun est un des chefs de ce mouvement slave. Au grave enthousiasme de ses espérances, à l'ardeur sévère <\r efforts, on dirait non pas un tribun qui souh'"\e les passions, mais un législateur qui veut créer un peuple. Ge peuple existe, il est nombreux; il faut seulement lui