Ucber den gegenwaertigeu Zwtand d( mrund
atuny. Pragu , i
apprendre ce qu'il est, il faul lui donner la conscience de lui-môme. G'esl à cette lâche que s'emploie M. le comle de Thun. Son livre esl une rapide histoire des lettres en Bohême, un tableau clair, animé, destiné à devenir populaire. L'auteur décril avec feu le premier épanouissement de la langue nationale. En Bohême, comme plus tard en Allemagne, c'étaient les réformateurs qui avaient fixé l'idiome; Jean Huss avail rendu à la littérature de sou pays le service que Luther rendit un siècle après à la littérature germanique. Mais le mouvement des querelles religieuses reprit bientôt à la Bohême ce qu'il lui avail donné. La guerre de Tronic ans détruisit cette littérature originale, et la langue allemande envahit le pays conquis. Voici une période de ténèbres. . de Thun y suit encore les représentants obstinés <lc la iradition.il nomme avec respect ces grammairiens, ces ailleurs de dictionnaires qui, de loin, ont prépare le mouvement nouveau; qu'importe que premières tentatives soient souvent bien incomplètes? Il ne parle qu'avec émotion de ces hommes dévoués, car plus d'un parmi eux a consacré sa vie à un labeur dont il devait ignorer l'issue, à une cause don! il lui était imp< ssible de pressentir le triomphe. C'esl Dobrowskj écrivant sa grammaire a mm- une piété patriotique; c'est Pelzel qui donne la première histoire de Bohême; c'est Faustin Prochazka qui publie les monuments primitifs de la langue nationale. Aussi, quand il arrive au dix-neuvième siècle, quelle joie pour lui de signaler cet éclatant réveil ! avec quelle fierté il nomme les poêles, les historiens, les savants, Kollar, Jungmann^ Palacky, Safarick, Louis Gai! C'est tout un monde, toute une littérature. ,
<( Son adversaire, je l'ai dit, ce n'est pas l'Autriche, ce sont les Magyars. Cette race ûère, hautaine, bien que
formée à la civilisation allemande, refuse toute sympathie à l'Allemagne et prétend se maintenir toujours dans pureté nalive. Or. la lutte silencieuse qu'ils ont loi temps soutenue contre l'esprit allemand pour conserver leur caractère et leur génie propre, les Magyars la recommencent contre ce nouvel ennemi. Dans ce mouvement qui agite aujourd'hui la famille slave depuis l'Adriatique jusqu'à l'Elbe, ils sentent bien que si la Bohême devient pour ces peuples le cenlre d'une renaissance efficace, l'unité de la Hongrie est compromise. Voilà pourquoi ils veulent arrêter l'essor de la vie chez leurs sujets croates et esclavons, pourquoi ils imposent aux écoles de la Croatie une éducation qutdoit tuer l'esprit national. Ainsi, tandis que l'Autriche garde le silence devant un pays entier qui prétend se séparer d'elle, on voit quatre millions de Magyars s'efforcer d'étouffer par la violence ce réveil d'un peuple.
« En publiant ces travaux sur la Bohême. M. le comte de Tliun offrait aux écrivains hongrois une discussion publique; M. de Pulszky a accepté la lutte. Tous deux viennent d'échanger une série de lettres qui ont vivement
ité l'attention de l'Allemagne. La situation des SI r-n Hongrie1, tri est 1" litre de ces lettres réunies par M. de Tliun. Les deux adversaires sont face à face. M. de* Thun, plein de sollicitude pour ses frères, unit la circonspection à l'enthousiasme ; M. de Pulszkj défend la cause hongroise avec une véhémence hautaine. Ce qu'il
l. Vie Stellttng der Slowaken in Ungarnbeleuchtet. Pr 13.
crainl surtout, dit-il, c'est que le monde slave n'amène un jour la Russie au cœur même de l'Autriche. La Hongrie ne. doit-elle être autre chose qu'une demeure commune à quatre populations différentes, Allemands, Slaves, Magyars, Valaques, lesquelles auraient chacune des intérêts propres? Cette idée l'indigne. Il rappelle avec orgueil commenl s'est constituée sa patrie, depuis le jour où les Magyars, sous la conduite d'Arpad, ont passé les monts Crapacks et soumis par l'épée les Valaqm les Bulgares. C'est un dialogue altier entre le vainqueur et le vaincu. Vous êtes les vaincus, dit le Hongrois aux Slaves, nos droits nous viennent de l'épée, et nous saurons les maintenir. — M. le comte de Thuh en appelle à cet esprit puissant qui agile et soulève toute sa race; il repousse, eommcw31. de Pulszky, l'idée de voir la Russie mettre à profit ce légitime mouvement ; les Tchèques resteront attachés politiquement à la monarchie des Habsbourg, mais ils veulent retrouver en eux-mêmes celte Nie de l'esprit que l'Autriche leur a refusée. Et rien n'empêchera les Slaves de Hongrie de faire cause commune avec les Slaves de Bohème
(( Comment finira cette lutte? par l'épée, ou pacifiquement par l'influence toujours croissante t\c> Slaves autrichiens? On ne saurait le dire. Dans cet antagonisme des Magyars et des Slaves sur le terrain de la Hongrie, les ^Magyars onl contre eux c rètes inspirations qui
s'emparent i\r> peuples à de certaines heures, et qui poussent aujourd'hui les Slaves d'Allemagne à se constituer comme une race distincte; ils ont pour eux, avec la | lion du pouvoir, leur courage ; leur fierté hautaine, toutes les qualités d'une aristocratie victorieuse.
S'ils devront un jour mettre l'épée à la main, c'est ce qu'il est difficile d'affirmer ou de nier. Tout est possible, dans les péripéties qu'amèneront tôt ou tard les affaires d'Orient. Ce qui est certain, c'est que leurs adversaires en sont déjà venus à concevoir des ambitions extraordinaires, puisqu'ils espèrent amener l'Autriche à former un empire slave.
«On voit par ce seul mot quel chemin l'Autriche a déjà fait dans la direction qu'elle suit en dehors de l'Allemagne. Quoi ! elle était chargée de soumettre à l'influence germanique ces populations étrangères réunies à son empire, et ce sont ces populations, ce sont les Slaves qui vont l'attirer vers eux-mêmes! Ils l'espèrent du moins, et le disent assez haut. Espérances chimériques! penscra-t-on. Je le veux bien; mais qu'on sache cependant que l'Allemagne commence à s'en effrayer, et que plus d'un avertissement a déjà été adressé à l'Autriche. »
Quand j'écrivais ces pages en 1843, je ne me doutais pas que les luttes littéraires des Slaves et des Magyars se traduiraient si vite en hostilités sanglantes. Cinq ans après, la î-évoliilion bouleversait l'Autriche, et, chacun revendiquànl ses droits, Tchèques et Magyars se retrouvaient en face les uns des autres, les armes à la main. Je compris alors le phénomène qui, dans une première et rapide étude, avait tanl frappé mon inexpérience, je compris le silence de l'Autriche au milieu des clameurs adverses venues de Bohême et «le Hongrie. Sous cette indifférence apparente il > avait une politique très-compliquée, la politique d'un régime au\ abois : M. de Metternich laissait grandir les Slaves afin de les opposer aux
Magyars, el il n'étail pas fâché de voir avec quelle véhémence les Magyars résistaient aux Slaves. Divide ut impeivs, c'était la devise de ce système donl les vingl dernières années, à travers des péripéties effroyables*, ont l'ail enfin justic
Je n'ai pas à raconter Ici ces ténébreux épisodes de 1848 et de 1849; puissenl nos contemporains oublier que les Slaves d'Autriche ont aidé les Habsbourg à écraser la Hongrie, et que la Hongrie, par son génie allier, par une sorte d'égoïsme jaloux et méprisant, avail entretenu les haines dont profilait une politique odieuse! Je veux rappeler seulement quel fut le rôle des libéraux de la Bohème au milieu de celle crise, je veux surtout tirer de ce rapprochement des paroles de conciliation entre deux peuples également dignes de nos sympathies. Quelques années après les tragédies de i849, lorsque les Slaves d'Autriche étaient courbés sous le môme joug que les Magyars, consacrani une élude aux grands travaux historiques de leur vénérable chef, M. Franz Palacky, je terminais par ces paroles :
aj'ai dit le mérite du savant, du narrateur el du peintre; que penser du publiciste el de ses patriotiques espérances?
«L'histoire est une école sévère où se dissipent les illusions. Cette conscience des peuples, si on l'interroge avec franchise, ne donne que de mâles conseils; elle oblige surtout les rêveurs à regarder la réalité en face. Après tanl de luttes sanglantes et d'événements irrévocables, il est trop évident que le projet de Charles IV et de son fils Wenceslas ne serait plus qu'une chimère. S'il
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y a encore en Bohème de fanatiques patrie les qui n'ont pas perdu l'espoir de faire dominer la race slave en Allemagne, M. Palacky n'est pas de ceux-là. Quelle peut être cependant la situation des Slaves, et particulièrement des Tchèques, au sein de la monarchie autrichien;: Qu'y a-t-il de sérieux et de fécond dans ce réveil de l'esprit national? N'est-ce là qu'un enthousiasme passager, un souvenir des jours d'autrefois éveillé tout à coup au fond des cœurs, et qui doit s'évanouir comme un song ou bien celte forte race des Tchèques, la ra 'ttocar,
des Jean Huss, des Ziska, a-t-elle encore assez de sève et de vitalité pour que ce mouvement qui l'anime aujourd'hui soit un mouvement durable? Oui, je le crois. je crois à la sève de cette race qui - ille, je crois à
l,i sincérité, à la persévérance de ses efforts: je crois enfin que l'Autriche, quoi qu'il puisse arriver, sera toujours obligée de compter avec les réclamations de ses sujets slaves. Un soulèvement qui produit de pareils travaux n'a rien de commun avec ces fantaisies politiques nées du délire de la lièvre. Ce n'esl pas un parti qui
te ici la parole, c'est un peuple. Qu'on rappelle tant qu'on voudra l'espèce d'éclipsé qu'a subie la nationalité tchèque depuis cent cinquante ans; l'esprit tchèque
,ui pas détruit, il sommeillait dans l'ombre, et aux premiers rayons de soleil, à la première aube de la liberté
terne, il s'esl dressé sur son lit de misé; un,'
étonnante vigueur. La rénovation slave en Bohême a
commencé en môme temps que la Révolution française.
Timide et indécis d'abord, ce mouvemenl national a été
croissant toujours. Il grandit avec la Restaaration, il
n double de zèle el d'e>péi iprôs juillet 1.S30. Le
l'ail môme que nous avons sous les yeux ne parle-l-il pas assez haut? Ce peuple qui se choisi! son historien, cette histoire écrite avec une ferveur si pieuse, celte tâche devenue comme un sacerdoce pour l'écrivain qu'on en charge, quel incident expressif en un pareil tableau ! M. Palackj accompli! deux œuvres à la l'ois; en raconlani la Bohême du passé, il rend témoignage à la Bohême, nouvelle-
«Je crois donc à l'importance, à la légitimité, à la durée de ce mouvement national chez les petits-tils des Prémysl, mais je crois aussi que ce doit être pendant longtemps encore une insurrection littéraire et morale. Renouer les traditions rompues, restaurer les mœurs el le langage des ancêtres, entretenir dans les esprits le culte d'un passé chéri et le sentiment d'un droit, imprescriptible, voilà votre tâche, si vous profitez des enseignements de l'histoire. M. Palacky l'a comprise de cette manière, et l'activité de son esprit ne s'est pas ralentie un seul jour. En même temps qu'il publiait son Histoire de Bohême, il était toujours le premier à l'œuvre dans les sociétés savantes et les recueils patriotiques. Il stimulait le zèle de ses amis, il donnait l'exhortation et l'exemple. Que de travaux, que de monographies outre celles que j'ai déjà citées ! Ici, c'est un mémoire très-neuf el Irès-complel sur l'invasion des Mongols au douzième siècle; là, ce sont (W> études sur la topographie slave, une restitution de cette vieille Bohême défigurée par les dénominations germaniques. Ce n'est pas dans d^> réunions secrètes, dans des conciliabules de conspirateurs, c'est publiquement, à la face du soleil, en présence de l'Autriche étonnée, que le vaillant chef accomplit sa
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croisade. Il sait que la science est ici le plus puissant auxiliaire du droit, et que les meilleures victoires, dans une lutte comme celle-là, sont les victoires que remporte l'esprit.
« Un jour vint cependant où M. Palacky dut remplir son rôle sur le périlleux théâtre de l'action. La révolution de 1848 éclate, et l'Allemagne entière, saisie tout à coup de craintes et d'espérances confuses, est en proie à une agitation indicible. La Bohème est en feu comme F Allemagne. Celte grande secousse de 1818 se prête trop bien aux revanches ou aux prétentions des races opprimées pour que les Tchèques n'en profitent pas; toutes les haines, toutes les colères, toutes les ambitions patriotiques rail innées par un demi-siècle de propagande font explosion a la fois. L'Autriche, après sa révolution de mars, vient de se transformer en gouvernement constitutionnel, mais ce n'est pas lace qu'il faut à la Bohème; les Tchèques consentiront-ils à se perdre dans l'assemblée des chambres autrichiennes? Non, la Bohème veut un parlement à elle, un gouvernement à elle, un ministère responsable qui siégera, non à Vienne, mais à Prague, et ne s'occupera que des intérêts particuliers des Slaves. Or, le mouvement est si vif, la pétition si hautaine et si pressante, que L'empereur Ferdinand essaye en vain d'y résister. Le 211 mars, il a fait une réponse évasive; le S avril, il accorde aux Tchèques la base .les réformes qu'ils réclament, et déjà les imaginations voient se relever le royaume des < ittocar.
"Ce n'est pas tout. Tandis que ces transformations B'accomplissenl en Bohême el que les Tchèques victorieux > dominent le parti germanique, <lcs prétentions
contraires triomphent par tonte l'Allemagne. A la pre* mière nouvelle t\>'> événements «le Paris, quelques hommes résolus se réunissent à Heidelberg, el là, sans autre mandai que celui «les périls publics, décrètent l'appel au peuple, nomment u\\ comité provisoire de cinquante membres, el préparent l'élection d'un grand parlement national convoqué à Francfort. Toutes les royautés s'inclinent devant ce décret d'Heidelberg. Que fera l'Autriche en ces graves circonstances? Quel sera surtout le rôle de la Bohême? La Bohême ne veut pas que l'Autriche envoie ses députés à Francfort. Si l'Autriche, perdant son caractère distinct, comme le veulent les législateurs de Francfort, vase fondre dans l'unité de l'empire d'Allemagne, que reslera-t-il aux Tchèques? Il faut que l'Autriche s'organise en dehors de celte menaçante unité, il faul qu'elle soit une confédération de peuples, — Allemands, Tchèques, Slovaques, Fllyriens, — investis chacun de leurs droits et de leurs franchis Tel es! le système des Tchèques, et connue l'Autriche \ trouve son compte, elle laisse grandir de jour en jour les prétentions de l'esprit slave.
«On Nil alors des scènes terribles dans les rues de Prague : Tchèques el Allemands ensanglantaient la ville; plus nombreux et surtout plus hardis, les Slaves faisaient peso une sorte de terreur sur les amis du parlement de Francfort, et lorsque les Allemands, tournant les yeux du côté «le Vienne, adressaient au ministère des plaintes désespérées, ils s'apercevaient bien vite que le ministère en était médiocrement ému l. Encore une fois, pendant
1. Dana la Revue det Denx-Mondet du rr septembre 1848, un suri
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3 mois d'avril et de mai 1848, on dirait une tacite alliance de l'Autriche avec le soulèvement des Tchèques. Effrayée de la convocation du parlement de Francfort, l'Autriche trouve commode de se retrancher derrière les intérêts de &es populations slaves. L'alliance ne dure pas toutefois; l'ardeur des Bohèmes ne connaît plus de frein, lesche m plus maîtres de leurs soldats, les fureurs
démagogiques se mêlent aux passions nationales, une insurrection éclate le 12 juin, insurrection toute révolutionnaire, avec an mélange de scènes grotesques et d'incidents terribles qui esl en quelque sorte le signe particulier de ce temps-là, et ce mouvement patriotique, noblement annoncé, va Unir, comme une vulgaire émeute, sous le canon du prince Windischgraelz.
« Pendant ces trois mois de luttes et de périls, la conduite de M. Palacky a été telle qu'on devait l'attendre de >on intelligence et de son patriotisme. M. Palacky comprit un dr< premiers que l'existence de l'Autriche était nécessaire aux intérêts des Slaves de Bohème. Au moment où tous les liens dé l'Empire semblaient à demi brisés, à l'heure où les Magyars commençaient à élever la voix, et où l'Italie frémissante secouait déjà son joug, les patriotes de Prague, dociles aux conseils de leur chef, s'attachait nt plus ardemment que jamais à la cause de la monarchie autrichienne. 11 fallait «pie ce lui une monarchie renouvelée, une monarchie libérale et ouverte au travail légitime de l'esprit de race; il fallait surtout que l'Autriche ne Be laissât pas entraîner au sein de cette
dont l" soutenir noua eat cher, M. Alexandre I lutta un dramatique lableau. Voyei la /'» gi
grande unité qui étail le bul de la révolution allemande. '< Au premier appel <l<is législateurs de Francfort, M. Palacky répond par une lettre <|ui esl le plus franc el le plus loyal des manifestes. Le comité «les cinquante, réuni à Francfort pour préparer la com ocatibn du parlement national, avait cru devoir inviter M. Palack) à partager ses travaux. « Je vous remercie, messieurs, disait le publiciste bohème. On m'a souvent accusé d'être L'ennemi de l'Allemagne; L'appel que vous m'adressez aujourd'hui est pour moi une éclatante justification, et toutefois je ne puis y répondre, ni de ma personne, ni par L'envoi d'un délégué. Quel est le but de votre réunion? Vous voulez substituer le congrès «les peuples allemands au congrès dos souverains : noble lâche, mais plus je l'admire et la respecte, moins j'ai le droil d'y prendre part. Je ne suis pas Allemand, je suis un Slave de Bohême, et si la Bohême fait partie de l'Allemagne, c'est seulement par l'entremise des royautés; jamais le peuple Ichèque n'a rien eu de commun avec la nation germanique. En second lieu, un des résultats de vos efforts, ce sera infailliblement d'affaiblir l'Autriche en tant que monarchie indépendante, bien plus, de la rendre impossible. Or, l'indépendance et la force de L'Autriche
ne sont pas seulement indispensables ; m peuple, elles
intéressent l'Europe entière et La civilisation elle-même. Prêtez-moi, je vous prie, votre attention. Vous savez quelle est cette puissance colossale qui occupe tout l'orient de notre Europe; presque inattaquable sur son propre sol, on la voit déjà menacer la Liberté du monde et tendre à La monarchie universelle. Cette monarchie universelle, bien qu'elle s'annonce au profil i\o> peuples
slaves, moi, Slave de cœur et d'âme, je la regarderais comme un mal effroyable, comme une calamité sans fin et sans mesure. Je passe en Allemagne pour l'ennemi des peuples germaniques; on dira de même en Russie que je suis l'ennemi des Russes. Que m'importe? Au-dessus des intérêts de race, j'ai toujours placé les intérêts de l'humanité et de la civilisation, et le simple projet d'une monarchie universelle exercée par les Russes n'a pas d'adversaire plus résolu que moi, non parce que ce serait une monarchie russe, mais parce que ce serait une monarchie universelle. Or, de tous les peuples situés au sud de l'Europe orientale, il n'en est [tas un seul qui puisse résister à l'envahissement des Russes, si un lien vigoureux ne les réunit en faisceau. La grande artère de ces peuples, c'est le Danube; la puissance chargée de régir cette confédération ne saurait donc s'éloigner du Danube sans s'affaiblir elle-même et compromettre sa lâche. En vérité, si l'Autriche n'existait pas, il faudrait la créer dans l'intérêt de l'Europe. Pour moi. quand je porlemes regards au delà des frontières delà Bohême, ce n'est pas Francfort, c'est Vienne qui m'attire; là seulement est le centre appelé à protéger le droit et l'indépendance de mon peuple. Ce centre, messieurs, votre politique tend à l'affaiblir et bientôt à l'annihiler. Vous voulez que Francfort soit la capitale de l'unité allemande. VOUS voulez que Vienne in- soit [dus qu'une résidence provinciale, vous voulez plus encore peut-être, — et Dieu fasse que je me trompe! — vous songez à établir une république allemande. Si la forme républicaine convient ou ne convient pas à l'Allemagne, cette question-là n'est pas de ma compétence; mais la république en Autriche! c'est-à-dire
une série de petites républiques, l'unité dissoute, les liens des peuples rompus, des fractions d'Étal Indépendantes les nues des autres, sons force, sans protection !... Ah ! messieurs, quel service rendu à l'ennemi <jui nous menace ! quelle tentation pour la Russie ! »
« Nobles el profondes paroles qui révèlent bien le double caractère de M. Palacky. Patriote ardent, ce n'est l>;is lui qui sacrifierait à ses rancunes la cause de la civilisation générale. Il avai( pensé que la révolution de 1848 el la transformation inévitable de L'Autriche ouvriraient pour les races diverses abritées sous le Lrône des Habsbourg une ère de développements libres el de pacifique émulation. Certes, on pouvait le prévoir, la race tchèque, avec tous les rameaux qu'elle se fût rattachés, aurait acquis peu à peu la prééminence au sein de l'empire; mais jamais les autres races, moins puissantes par la culture intellectuelle ou par le nombre, n'auraienl subi la loi d'une majorité Lyrannique. On n'aurait pas revu, dans cette Autriche ainsi reconstituée, l'oppression exercée par les Magyars sur les Serbes el les Croates de la Hongrie; aucun droit n'eût été méconnu, aucune nationalité étouffée, chaque peuple aurait conservé traditions el son langage, les conditions de sa vitalité distincte. Tel était le programme du généreux publi ciste et des amis qui le secondèrent pendant cette orageuse période.
« Il sembla un instant que ce beau rêve allait se réaliser. Le gouvernement autrichien, effrayé des desseins du comité de Francfort, s'abrita pendant quelques semaines sous le mouvement national des Tchèques, 31. Palacky, après la révolution du 15 mai cl avant la fuite de
r empereur, fut appelé à prendre le portefeuille de l'instruction publique dans ce ministère Pillersdorf qui lit de si honnêtes efforts pour conjurer la ruine de l'État.
Heures d'illusion trop vite passées! La résistance des Allemands de la Bohême, l'exaspération des Tchèques, surtout L'explosion des folies démagogiques qui, là aussi, comme en Hongrie, comme à Milan, arrêtaient le travail des idées cl souillaient une grande cause, tout cela ajourna pour longtemps des espérances si belles. Ébranlée au nord et au midi, l'Autriche l'amassait toutes forces, et le ministère Schwarzenberg, par sa constitution du 4 mars 1849, établissait une centralisation impérieuse qui ne laissait plus aucune place au développement des races. Le prince Schwarzenberg, avec une sorte d'irritation hautaine, repoussait à la fois et le programme de Francfort et le programme de M. Palacky. La maison de Habsbourg ne voulait ni se perdre dans l'unité de l'empire germanique, ni se séparer de son passé pour former une monarchie slave; je suis l'Autriche, disait-elle, et je n'ai pas cessé d être l'Allemagne.
« Tout esl-il donc perdu? Tant d'efforts, tant de iravaux, un mouvement si vrai, si sincère, et entretenu depuis un demi-siècle, tout cela est-il vain? Non, rien n'esl compromis. M. Palacky et ses amis ont repris leur oeuvre interrompue: ils ont retrouvé les mêmes sympathies fi le même patriotique enthousiasme. Cet esprit national qui revit 'liez les Tchèques u'esl pas le caprice d'une révolution d'un joui-; une défaite d'un jour ne le détraira pas. Il n'\ a. là qu'une douloureuse épreuve qui peu! devenir une leçon salutaire. Lu voyant M. Paiackj dans sa retraite, étranger à loutes les choses politiques
el plus dévoué que jamais aux études qui onl servi si puissamment le réveil de son peuple, les esprits impatients dont la démagogie a fail ses dupes, comprennent mieux sans doute aujourd'hui les devoirs du vrai patriotisme. Ce peuple qui s'est retrouvé en se repliant sur lui-même, ce peuple qui a réveillé ses traditions el restauré l'idiome de ses pries, qu'il se révèle de plus en plus par les travaux de la paix : c'esl là qu'est sa force et ige <le son triomphe.
« Croit-on en effel qu'un gouvernement intelli comme l'Autriche régénérée puisse résister longtempsà celte conscience vivante de loul un peuple? La crise immense qui tient le monde en suspens est favorable, si Ton y réfléchit bien, aux intérêts de ces populations slaves dont les Habsbourg ont reçu la tutelle. Quand on songe à la situation présente de l'Autriche, il est impossible de ne pas s'apercevoir que c'esl à elle surtout d< mettre en garde contre la Russie. Ces belles paroles de M. Palacky, que je citais tout à l'heure, sont un bonimage, à coup sur. dont il lui est permis d'être fière, mais à la condition qu'elle en comprenne le sens el la portée. « Nous avons besoin du patronage de l'Autriche, » dis snt les Tchèques de Bohême. N'oublie/, pas cependant que lorsqu'ils parlaient ainsi, ils venaient de conquérir une existence libre et distincte au sein de la monarchie autrichienne. Qu'arriverait-il si ce droit de vivre et de grandir, compromis par les fureurs démagogiques, et qu'une réaction nécessaire leur a repris un instant, leur était toujours el obstinément refusé? Entre Saint-Pétersbourg el Vienne, les Slaves opprimés n'hésiteraient pas. M. Palack} a beau s'écrier généreusement qu'il ne sacri-
lierait jamais la cause de la civilisation à ses rancunes politiques; comment exiger d'une race malheureuse et humiliée un désintéressement si magnanime? Chaque injustice exercée contre les Tchèques est une arme redoutable donnée à la propagande de l'esprit russe.
« Ce ne serait donc pas assez pour l'Autriche de s'allier plus résolument avec les puissances occidentales et de déjouer, par sa politique extérieure, les projets de Pierre le Grand et de Catherine si hautement revendiqués par Alexandre II; il faut que sa politique intérieure obéisse aux même inspirations. Puisqu'elle n'a pas su germaniser les Slaves, qu'elle se résigne à la pensée de les affranchir; elle n'a plus d'autre moyen de les soustraire aux séductions du panslavisme. Remis en possession de leur existence nationale et associés à la civilisation de l'Occident, les Tchèques de Bohème ne seraient plus tentés de se confondre avec les fils de Rurik; au contraire, le jour où tout espoir leur serait enlevé, le jour où la Russie seule leur apparaîtrait comme une puissance libératrice, ni l'autorité du gouvernement autrichien^ ni les exhortations de M. Palacky ne pourraient opposer une digue au courant de l'opinion; le chef du peuple russe serait bientôt le suzerain de la Bohème. »
C'est en IS.Vi que je publiais ces réflexions dans la H, de des Deux-Mondes; depuis cette date, de grands événements ont fait triompher le peuple qui esl comme le rival de la Bohême au sein de la monarchie des Habsbourg. Les Hongrois, à force de constance, onl amené l'Autriche à reconstituer, pour le profil commun, la Hongrie indépendante et libre. L'ancien empire d'Au-
niche est aujourd'hui l'empire austro-hongrois. Est-ce donc une défaite pour la Bohême? les Tchèques le pensent, les Tchèques en poussent des cris de douleur; mesnoblesamis.de Prague, M. Patacky, M. Rieger, eu son! venus à croire que l'ancien état de choses était pré* férable au dualisme institué par M. de Beust. le serais de leur avis si ce dualisme devait être une organisation définitive : mais voilà précisément ce qui est Impossible. Le dualisme est un premier pas dans la voie où l'Autriche est engagée par des nécessités impérieuses. M. de Beust l'a déclaré lui-même, et, ne l'eùi-il pas dit, les circonstances le crieraient chaque jour : le dualisme esl une promesse, le dualisme esl un exemple. Bon gré ma! t il faudra bien que Y empire dé t'Est réalise un jour les destinées inscrites d'avance dans son nom même.
Lorsque les Tchèques, découragés on irrités, semblent oublier le programme tracé en 1848 par M. Palackj ci tourner les yeux vers Saint-Pétersbourg, je voudrais qu'une voix plus autorisée que la mienne arrivât jusqu'à eux et leur portât les conseils désintéressés de la France. Elle dirait . ayez confiance dans l'Autriche, défiez-vous de la Russie. Le salut de l'Autriche (et de l'Europe orientale) est dans une fédération où les nationalités divers seront mises en possession de leurs droits. Ce sera aussi le salnl des Tchèques. La Russie, comme un abîme, vous engloutirait; l'Autriche, au contraire, je dis l'Autriche future. l'Autriche fédérative aura le plus grand intérêt à faire vivre et prospérer les races dont elle sera le palladium. C'esl ce que les Hongrois ont parfaitement compris. Vous craignez, dites-vous, que les Hongrois n'accaparent pour eux s. Mils ce qui doit être une propriété
commune? ils ne le peuvent. Le principe qui fa i L leur force, se retournerait contre eux. A la place du dualisme austro-hongrois, œuvre excellente, si elle n'est qu'un point de départ, l'avenir établira le large système au sein duquel la Bohême et la Pologne renaîtront, comme le pays des Magyars. Mais avant d'en venir là, dites-vous encore, que de difficultés à vaincre ! que de préventions à détruire! que de mauvais souvenirs à effacer! Travaillez-y donc sans relâche, accroissez toujours vos litres, montrez aux incrédules que vous êtes véritablement une nation; surtout, sachez bien que les souvenirs des mauvais jours doivent être écartés à jamais, si vous voulez que les jours meilleurs se lèvent. Au lieu de nourrir contre les Hongrois des ressentiments implacables, apprenez à triompher comme eux des obstacles par votre esprit de conduite !
On a vu, dans la première partie de cet ouvrage, un exemple tragique des vieilles haines qui armaient l'un contre l'autre le pays des Tchèques et le pays des Magyars. Elle explique bien des choses, même pour l'histoire de notre siècle, cette lutte de Mathias Corvin, roi de Hongrie, et de George de Podiebrad, roi de Bohême! A lire ce terrible épisode, on conçoit que les ressentiments (\v> Tchèques contre les .Magyars aient persisté jusque sous le joug de l'ancienne Autriche, on ue s'étonne plus que les fureurs séculaires aient éclaté de nouveau dans les révolutions de nos jours. Il faut pourtant que ces souvenirs s'effacent, l'esprit du dix-neuvième siècle le veut. La Hongrie n'a-t-elle pas cruellemenl expié ses fautes? Elle a lait plus, elle a donné i\c> exemples de magnanimité qui doivent exciter l'émulation des Tchèques.
h I LES TCHÈQUES ET LES MAGYARS AU XIXe SIÈCLE.
Les études qui suivent sont consacrées à ce tableau; c'est le dix-neuvième siècle opposé au quinzième, c'est la réparation morale d'un âge civilisé en face des crimes d'un âge barbare. Ce qui nous frappe surtout, c'est qu'au milieu d'un martyre héroïquement supporté, la Hongrie, à ton i prendre, a montré un sens politique admirable. On va voir à travers quelles épreuves les compatriotes du comte Széchenyi ont sauvé leur indépendance sans se séparer de l'Autriche. Il y a là, ce me semble, des avertissements qui ne doivent pas échapper à la généreuse Bohême.