‹ Tchèques et MagyarsChapitre 24 sur 40 · KO NT II U IIEDEHVAR · texte numérisé non relu

KO NT II U IIEDEHVAR

« Trente chevaliers marchent vers l'unie; ils vont librement à la mort. Celui qui s'avance le premierdevant les trente nobles compagnons, c'est Konth, le héros terrible.

« Les trente chevaliers, les trente héros, sont des cœurs dévoués à la [latrie; ils mit été dénoncés comme rebelles par le traître \ aidafi.

« A l'unie, devant le roi irrité, ils sont là debout, intrépides. Quelle force virile dans leurs bras «l'acier: Dans leurs yeux, quelle noble colère !

« Assis sur son trône, le roi leur crie d'une voie hautaine et

furieuse : — A genoux devant m a, à genoux .'i terre, insolents rebelles!

a El un geste sauvage accompagne ces paroles. Les trente se

remanient les uns les antres; à la tète de ses trente nobles

compagnons était Konth, le héros terrible.

« — Non, sire poil B'écrie-t-il, et sa voix retentissait cornue la foudre, et il Becouail sa tète grise; te] l'orage secoue tes arbres de lu forêt, tels retentissent ses rugissements dans Usa branches.

(> Non, sire, ce ne sera point, par les cieux! Toi seul es un rebelle; les adcs seuls, comme une malédiction, ont chassé la paiï de ce pays !

« Son sang, sa vie, ce peuple a toul sacrifié pour ton trône. Dieu sait pourquoi tu n'as jamais récompensé notre dévouemenl que par le dédain et la haine !

« L'indépendance de notre patrie, ces bras sauront nous la rendre : sinon, nous tomberons en combattant, fidèlement unis au sein même de la mort!

« Devant toi, tyran, qui toujours nous as foulés aux pieds, qui jamais n'as respecté nos droits, tu ne verras se courber ni cette vaillante troupe, ni son chef, Konth d'Hedervar! »

« C'est ainsi qu'il parle, audacieux, indigné : dût sa tète tomber snus la hache, jamais il ne se prosternera comme un esclave, le hardi Konth au cœur de fer.

« I.o roi répond, transporté de colère, et puissante est la colère d'un roi : — Toi qui insultes la majesté souveraine, ta mort sera terrible !

« Oui. terrible sera ta mort, toi qufoses, Nil rebelle, jeter ici même un cri de révolte ! » Pendant qu'il parlait, un bourreau à la stature gigantesque sedressait derrière lui.

« Le peuple pâlit; I" héros demeure immobile, immobiles aussi sonl les trente chevaliers, et les regards de Sigismond, examina ni la foule, essayent (h- pénétrer se- pensi i - - icrètes.

« — J'ai la Nie et la mort dans mes mains. Entendez-Tons, rebelles ? m'entendez-vous? Celui qui s'agenouillera, la Nie peul lui sourire encore! » La troupe des chevaliers reste immobile.

« Les trente chevaliers, les trente héros, sont des cœurs dévoués .1 la patrie. Le héros, quand le devoir l'ordonne, sait saci ifi i sa \ ie : jamais, jamais il ne tremble.

« — Mourez donc tous ensemble ! s'écrie le roi; vous appartenez au bourreau. Mourez tous, et périsse, s'il le faut, périsse • vous un million d'hommes ! »

« Les trente chevaliers marchent à l'échafaud d'un pas résolu et lier. A force de frapper avec sa lourde hache, il est fatigue déjà, l'homme exercé au meurtre.

« Sur la Lugubre place du supplice, pas un gémissement ne se fait entendre, pas une plainte ne retentit; seulement des lèvres tremblantes du peuple s'échappe un soupir étouffe.

« Quel est celui-là qui des trente héros est reste le dernier? Qui est-il, qui est-il. cet homme impatient de se dévouer conflue mpagaons, de partager cette glorieuse mort?

« Tel le chêne gigantesque, ornement de i'< paisse forêt séculaire, élève sa tète sans crainte, car la hache elle-même, avec son tranchant qui étincelle, n'ose s'en approcher qu'en tremblant.

« Tel le héros, le grand chêne, attend avec majesté le coup qui va l'abattre. Son attitude est intrépide, il regarde le bourreau en Eace; c'est lui, c'est Konth, le chevalier au cœur de fer :

« — Peuples, sachez-le, ce D'est pas un vil malfaiteur qui paraît devant vous sur cet échafaud, c'est un homme, un loyal soldat du droit qui va périr sous la main du bourreau!

« Yi\ coquin renie Dieu pour sauver sa vie ignoble I - rvile. I mort affranchit le héros de- chaînes honteuses, et lui donne une riche couronne de lauriei s.

« Ma mort, comme celle de mes compagnons, est un sacrifice sanglant, source de bénédictions pour la patrie, pour v moud source de malédictions et de remords ! »

« Ainsi parle le héros, et le bourreau achève son œuvre, i >mbrit, la nature se voile... Ainsi -ait tomb tii ute chevaliers et Konth, le héros au cœur de fer.

a Sur la lugubre place du Bupplice, pas un gémissement ni

se l'ait entendre, pas une plainte ne retentit; seulement des lèvres irritées du peuple s'échappe un murmure de révolte.

« — Écoute, roi Sigismond, roi députe ! o et le tyran, tout pâle, a senti le froid de l'épouvante, « le jugement que tu as rendu est contraire au droit. Désormais te voilà prisonnier dans ton empire. »

Ces pages ont été écrites il \ a une quinzaine d'années; elles retracent un événement qui a dû se passer au commencement du quinzième siècle : no dirait-on pas cependant une allusion aux plus douloureux épisodes de l'histoire contemporaine? La réprobation unanime qu'a soulevée d'un bout de l'Europe à l'autre le supplice du comte Bathiany n'a-t-elle point un étroit rapport avec ces murmures des âmes révoltées?' Telle est, héîas! la destinée de celle malheureuse Hongrie; en chantant les tragiques histoires du passé, les poètes semblent raconter à la pairie ses infortunes récentes. Certes, la chanson du hardi Konlh d'Hedervar devait faire tressaillir les Hongrois du quinzième siècle, el il \ avait plaisir à l'entendre quand lesjongleurs, en s'accompagnanl de la kobza, Pen- Lonnaient dans la salle {W> repas à la cour de Malhias Corvin. La Hongrie du roi Sigismond était réhabilitée alors par la Hongrie du roi Mathias, les prédictions du peuple s'étaient accomplies; l'empereur d'Allemagne ne dominait plus sur la terre d'Arpad, el les Magyars, redevenus libres, avaient un chef puissant, qui était entré vainqueur dans la capitale des Habsbourg. On aime ù croire que ce chanl épique de Konili et de ses trente compagnons fui chanté devanl Mathias Corvin pendanl qu'il régnail à Vienne dans le palais de Sigismond. Le

roi magyar devait sourire avec orgueil en comparant la Hongrie telle qu'il l'avait faite avec celle qu'avait illustrée si tragiquement le héros d'Hedervar.

Un autre chant très-célèbre de Jean Garay, un autre poëme qui arrache des larmes aux Hongrois, c'est Hèlent Zrinyi. Parmi tant d'héroïques familles qui ont illustré l'aristocratie magyare, la famille des Zrinyi occupe certainement la première place. Les chroniqueurs affirment qu'elle se rattache au sang même du roi Arpad, et qu'elle joua toujours un noble rôle pendant les lattes du moyen âge. Au seizième siècle surtout, et clans la période qui vint après, ce tronc vénérable poussa tout à coup (\r> rameaux d'une étonnante vigueur. Soldats ou généraux, poètes ou négociateurs, champions de l'Europe chrétienne contre le fanatisme musulman ou défenseurs de l'indépendance hongroise contre la tyrannie autrichienne, les Zrinyi ont montré leur dévouement sur tous les champs de bataille. Et malgré tant de sen ices rendus à toutes les nobles causes, malgré tant de bravoure et île talents supérieurs, l'histoire de celle vaillante race n'est qu'une longue suite de tragédies; il semble qu'une impitoyable fatalité la poursuive, et l'on croil voir dans l'histoire d'une maison l'histoire de la Hongrie tout entière.

Au milieu du seizième siècle, l'homme qui avail porté si haut la puissance ottomane, le vainqueur de Mohacs, le conquérant de Rhodes el de Belgrade, Soliman II. vinl échouer el mourir devant un Zrinyi. C'était en I5G6. Les généraux turcs venaienl d'être battus en plusieurs rencontres parles Hongrois, etilsavaienl été forcés de laisser entre leurs mains quelques-unes des villes que Soliman avail prises. Soliman irrité ^ t ^ 1 1 1 laver en personne

la bonté de ses pachas, il rassemble une armée el va mettre le siège devant Sziget, place forte silure au milieu des marais de l'Almos. La plate eta.il défendue par trois mille hommesàpeine, mais ces trois mille In un mes avaient pour chef Ni fol as Zrinyi, comte deSerinvar. Attaqué par plus de vingt-cinq mille Turcs, le comte Zrinyi jure de ne livrer à l'ennemi que des ruines et des cadavres. Il commence par élever un gibet destiné au premier des siens qui abandonnera son poste ou qui parlera de rendre. L'ardçur qui l'anime enflamme bientôt tous soldais, et chacun, sachant qu'il faui mourir, ne soi plus qu'a sauver la Hongrie- à retarder l'invasion du sultan, à lui tuer le plus de soldais possible, à frapper les autres d'éiunnemcni el de terreur, (le seront les Thcrmopyles des Magyars. La vieille ville, mal défendue par une faible muraille, est déjà entamée de tous côtés par l'artillerie ottomane. Tantôt s'élançanl sur l'ennemi av< c L'impétuosité de la foudre, tantôt combattant sur labrèehe, Les Hongrois tombeniendétrnisantdesmilliersd'bomni s : mais la lutte est trop inégaie: Zrinyi se décide à abandonner la vieille ville, il mi renverse les maisons et Les murs, el s'enferme dans les fortifications de la \ ille neuve avec ses troupes décimées. Un second siège recommence, toujours meurtrier pour les Turcs. l>es renforts leur arrivent : Ali-Pacha, avec trente mille janissaii saye de détourner le bras de la rivière qui protège La \ill<v neuve ; /iiii\ i se jette sur eux, les surprend, et, profitant du désordre, en fait un effroyable carnage. Cependant, les fossés sont comblés par les cadavres, et, après maint tutde jour et de nuit, le nombre finit par l'emporter : Ali-Pacha, qui a pénétré dans la ville neuve, n'en sortira

plu.-, ni le pacha d'Egypte, ni d'autres chefs, ni dos milliers de janissaires frappés de mort parles soldats de Zrin\i; pourtant la ville est prise, et le comte, qui n'a plu- (pie six cents hommes autour de lui, va soutenir un troisième siège dans la forteresse. Nouveaux combat.-. nouveaux cam ges. Soliman, exaspéré, fait parvenir an comte d'effroyables menaces, el les menaces ayant t'ait rire Zrin\ i, il espèce le tenter par des offres magnifiques : a Tu seras roi, lui écrit-il. si tu me livres le fort; je te donnerai la Croatie.» Le comte sourit ; puis, bourrant

mousquet avec la missive impériale, il le déchi sur le- ants. Devant cette ténacité indomptable, l«

vieux sultan perd la tète; il assemble ses généraux et les accable d'insultes : « Lâches, si dans une heure Szigel n'est pas pris, je vous fais tous décapiter,... je comble le fossé de vos têtes,. ~ je j tss sur ce pont pour monter à la brèche, d A peine peul-il achever ces paroles, la i le suffoque, il tombe à demi foudroyé, et meurt la nuit suivante.

Lu royanl le comte Zrinyi vivant encore dans sa for to- - liman II, la terreur de l'Europe, étendu mort bous sa tente, l'armée ottomane aurait perdu cour

\ i/.ir se déride à cacher la mort du grand padischah : il lait" irancher la ode à sou médecin, ans officiers d chambre, pour s'assurer que le secrel sera bien gardé; puisil couvre le cadavre «le ses plus -pie ml ides vêlement-, le place sur son trône, le montre de loin à l'armée, et donne le signa] d'un dernier assaut. L'assaul n'eut italien: b' canon turc venait de mettre le fea aux pond et une partie de la forteresse, dévorée par l'incendie, roulait sur ses héroïques champions. Le comte n'avait

plus que deux cent dix-sept hommes en état de se défendre; il fait ouvrir les portes, et, debout, l'épée à la main, il offre le combat aux assiégeants: Il ne demandait plus à la forteresse que de l'ensevelir sous ses ruines, mais il voulait mourir en soldai. Frappé au flanc, puis à la jambe, il combattait encore à genoux, quand un coup de feu à la lêle L'étendil mort au milieu des siens. Tous périrent jusqu'au dernier.

Cet épisode seul suffit à montrer quels furent les glorieux débuts de ces Srinyi qui \oui être si cruellement traités par la maison d'Autriche. Ce soldai de l'empereur et de la chrétienté tout entière, ce Léonidas hongrois, comme l'ont appelé les historiens du temps, aura pour descendants toute une lignée de martyrs, qui périront sur l'échafaud des Habsbourg ou deviendront fous dans les cacbols; les plus heureux iront mourir en exil. Ainsi sera payée la dette contractée envers If noble comte. Ri n rst-il pas lui-môme la première \ ictime de la politique de l'Autriche au seizième siècle? Quand Ziïnvi lui abattu au seuil de la forteresse de Sziget, les Turcs, admirant son courage, lui tirent do> funérailles magnifiques, et le grand-vizir, envoyant la tèie du héros à l'empereur Maximilien II, lui écrivait ces paroles : <j Avez-vous bien pu, tenant cenl mille hommes sous vos tentes, laisser périr sans secours un aussi brave capitaine? et faut-il que vos ennemis pleurent pour nous une lelle perte?» Le reproche n'étail que trop fondé; les historiens liongrois se demandent encore comment il se fait que le comte de Salm, campé non loin de Etaab avec une armée de soixante mille hommes, n'ait pas envoyé une partie de ses forces au défenseur de Sziget. L'empereur Maximi-

LES RAPSODES DE L'HISTOIRE NATIONALE. 34i

lien II était alors à l'armée du comte de Salm; faut-il croire que Maxim ilien, jaloux de la gloire du général hongrois, inquiet peut-être du salaire qu'il demanderait, des réclamations qu'il oserait faire au nom de son pays, ne fut pas fâché de le voir écrasé par les Turcs?

Après Zriayi, son petit-fils George Ier, ban de Croatie, joua un rôle dans la guerre de Trente ans. C'était un homme loyal, intègre, au franc parler; or, comme il avait maintes choses à blâmer dans la conduite de Wallenstein et de ses bandes, Wallenstein le fit empoisonnera Prague en IG26, au milieu d'un festin. Le fils de George, Nicolas Zrinyi, vainqueur des Turcs comme son grand-aïeul, fut victime comme lui des intrigues de la cour. Il était poète en même temps que soldat, à la manière i\c* anciens Hongrois. «Tout le monde, dit 31. Àmédée Thierry, était poêle chez les premiers Magyars... Non-seulement on était poète et chantre d s actions des autres, mais on se chaulait fréquemment soi-même, on chantait ses aïeux, et chaque grande famille eut ses annales poétiques1. » Nicolas Zrinyi célébra la gloire de sa race dans un poème en quinze chants intitulé la Zrinyiade. On a de lui d'autres chants encore, des idylles, des épigrammes, une brochure imprimée sous ce titre : N'offense ; as le Magyar [Ne bantsd a Magyart). Ce vaillant homme était un des meilleurs poètes de son temps, et ses œuvres intéressent encore les Hongrois de nos jours; il en a paru (\^\\\ éditions à Peslh, l'une en l s 1 7 , l'autre en 1852. Ni la gloire militaire, ni la renommée poétique ne purent soustraire le comte Nicolas Znn\ i ;i la funeste destinée de ses ;iïeu\.

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