‹ Tchèques et MagyarsChapitre 27 sur 40 · Lettre* d* Etienne Pasquier, ll\ro I(,,\ le lire vut · texte numérisé non relu

Lettre* d* Etienne Pasquier, ll\ro I(,,\ le lire vut

Maintenant voilà les sons qui s'élèvent et mugissent. C'est la Marche de Râkôczy, l'entcndez-vous retentir?

« Dans la bataille où sifflent les balles, entendez-vous les sabres qui frappent les sabres? Voyez -vous les hardis Magyars, comme ils se battent pour leur liberté?

« Y a-t-il du sang dans cette chanson, pour qu'elle brûle ainsi nos cœurs? Est-ce parce qu'elle nous frappe si douloureusement que nos fronts se plissent tout à coup?

« Est-ce la douleur, est-ce la colère qui nous arrache des pleurs des yeux? Sous le feu de ces mélodies brûlantes, nos vieilles blessures ne vont-elles passe rouvrir?

« Chaque fois que retentit cet air, une flamme soudaine parcourt les rangs de la foule. Secoués jusqu'au fond de notre être, transportés d'enthousiasme et de fureur, nous nous sentons attendris jusqu'au fond de l'âme et animés d'une force invincible.

« A présent, écoutez le violon quand il parle aux enfants du peuple. I)'' ses accents doux et plaintifs s'épanchent la joie et la tristesse.

« On dirait le chant du pâtre quand il garde son troupeau de poulains, ou bien lorsque dans la danse capricieuse il embrasse la brune jeune fille.

« Puis soudain éclatent sur l'instrument les souffrances de trois siècles ; les cordes gémissent, gémissent... In peu plus, elles vont se rompre.

« Entendez-vous comme 1»' violon retentit, comme les cordes soupirent et tremblent?... Se peut-il (m'en ces quatre petites cordes habite une âme si désolée? »

( eiie Marche de Hâkôczy, la mélodie lapins chère aux Hongrois, est une espèce de Marseillaise magyare; elle

l'appelle à tOUS les héroïques Indes que les princes .le

Transylvanie soutinrent pendant deux siècles contre la

maison dé Habsbourg. La tradition prétend qu'elle fut composéeau dix-septième siècle par un Bohémien. François Il de Ràkdczy, le Bis d'Hélène Zrinyi et l'un des plus redoutables adversaires de l'Autriche, sjétait pris de passion pour ces accents à la fois si doux et si forts, si plaintifs el si lerribjes, qui répondaient à tous les mouvements de son coeur. Chaque fois qu'il se p réparai 1 à livrer bataille aux impériaux, il faisail jouer la marche du Bohémien. D'abord c'étaient des soupirs, des gémft ments, des sanglots à fendre le cœur. Et comment n'eûtil point senti le charme de ces lamentations, lui qui se rappelait la destinée de sa mère? comment n'eût-il pas eu le goût des pleurs, lui qui, par sa mère Ilona et par son père François Ier dé Transylvanie, rassemblait en sa personne tous les tragiques souvenirs do* deux plus illustres familles de la nation magyare? Les Zrinyi, les Râkôczy, deux races de héros, étaient unis au fond de son cœur, et de quel poids pesaient tous ces grands morts! que de nobles figures outragées, que de généreuses m<times, que de martyrs il portait en lui-même! A cette pensée, il pleurait, il sanglotait tout bas comme le violon du Bohémien, puis tout à coup éclatait la mélodie venJ geresse : c'étaient des cris héroïques, la clameur de l'homme qui va détruire enfin l'injustice et venger ses aïeux insultés. Bataille! disait la musique, et Ton entendait le cheval qui hennit, le hussard qui s'élance, le sabre qui frappe le sabre, le Hongrois qui terrasse L'Autrichien. Alors François II de Râkôczj donnait te signal du combat, ignait ces victoires qui faisaient trembler l'empereur Charles VI.

La Marcha de Râkôczy est devenue si chère aux lion-

grois, elle exprime si vivement leur douleur et leur espérance, elle excite de tels frémissements dans ces âmes impétueuses que le gouvernement autrichien, à de certaines époques, a proscrit l'air national comme un agent de sédition. Cette proscription a duré de 1830 à 1840, et elle a été renouvelée, comme on pense, en 1849. On a essayé aussi de substituer à la mélodie consacrée des accents qui parfois la rappellent, accents plus amollis toutefois, et qui berceraient les âmes au lieu de les réveiller. Vaine défense, stratagème inutile : la musique de la Marche de Rdkôczy vit dans le souvenir du peuple. Il y a bien longtemps, il est vrai, qu'elle n'a retenti en public sur les cordes d'un instrument. Quelquefois, dans un faubourg, dans un village, sur le chemin de la Puszta, un Bohémien qui passe la joue sur son violon; on se rappelle alors les jours de bataille, et la grande image du chef qui l'aimait tant se dresse devant les esprits. «Ce prince, — ■ dit un historien du dix-huitième siècle trèspartial pour la cause de l'Autriche, — ce prince est presque le seul chef de parti à qui l'intérêt général n'ait pas servi de prétexte pour soutenir des intérêts particuliers... Elevé à l'école du malheur, il fut l'ami de ses semblables, le compagnon de ses soldats. Son courage émit ;i l'épreuve Ses revers, sa modestie à l'épreuve des prospérités. Il avait refusé des couronnes pour être libre de venger sa patrie, et il aimait mieux être citoyen à Presbourg que roi à Varsovie, il ;i\;iit «te grands talents pour l'art des négociations, de plus grands pour celui de la guerre. Patriote enthousiaste, il fermait les yeux sur Les traités qui avaient livré la Hongrie à la maison d'Autriche, et se rappelai! seulement que le- empereurs

avaient passé les bornes prescrites à leur puissance par ces traités mômes. Il fui le Gustave de la Hongrie; persécuté, proscrit, brave, entreprenanl comme le héros suédois, il ne fui pas heureux comme lui... La nouvelle de sa mort rassura la maison d'Autriche1. » Voilà l'homme qu'on se rappelle aux sons de cette merveilleuse musique; mais surtout ce qu'on \ voit, c'est l'image de la 11 ngne tout entière, c'est la Hongrie qui pleure dans les mélodies plaintives, el qui se lève, irritée, dans les notes retentissantes de la Marche de Râkôczy.

Un écrivain qui mérite d'être distingué dans ce bataillon de poêles dont nous parlions tout à l'heure, M. Chartes Bérecz, a écrit aussi une pièce datée de 1851 sur la Marche de Râkôczy, et nous y retrouvons encore l'impression extraordinaire de cet hymne magique : < Ne joue pas, bohémien, ne joue pas ainsi parmi nous la Marche de Râkôczy l Mon coeur se fend, mon cœur éclate lorsque j'entends la chanson hongroise, lorsque j'entends retentir la Marche. Ah! brise-le plutôt, ce violon qui sanglote, et va l'ensevelir dans la Puszfa. Pourquoi le garder encore? Il ne peu! plus que désoler nos âmes. » Le mouvement est beau, les vers sont bien sentis; ce n'est pas ainsi pourtant qu'il faut parler à la Hongrie de nos jours. Nous dirons au contraire aux poètes digne- de ce nom : chantez l'air national tout entier, chantez les notes plaintives et les notes éclatantes! Continuez la tradition de Vôrôsmarly et de Petoefi, entretenez au fond des cœurs et la souffrance salutaire el l'espérance in-

1 . Histoire générale de Hongrie depuis lu première invasion des Huns jusqu'à nos jours, par M. de Sacy, censeur roval ; Paris, 1778.

domptable. Empochez qu'on n'oublie, empêchez aussi qu'on ne se résigne. C'est pour avoir obéi à cette inspiration que Jean Garay, à notre avis, occupe le premier rang parmi les écrivains qui ont succédé aux deux maîtres de la poésie hongroise.

La situation présente de la Hongrie montre bien que ces deux mai 1res, Vôrôsmarty et Peloefi, ne s'étaient pas trompés. Si la douleur nationale n'avait pas été profondément sentie, si une espérance opiniâtre n'avait pas été plus forte que l'oppression pendant les années qui viennent de s'écouler, le vainqueur serait-il contraint aujourd'hui de traiter avec les vaincus? Ce sentiment nation! 1 qui a éclaté sous maintes formes, celte alliance de races séparées naguère par des haines si ardentes, l'union même (\c<, catholiques avec les protestants et leur émulation de patriotisme, tous ces symptômes, dont la littérature hongroise peut revendiquer une bonne part, ont uni par frapper le gouvernement autrichien. L'empereur François-Joseph ne peut plus douter qu'il n'y ait là un peuple digne de > i\ re, un peuple loyal, généreux, ennemi des entreprises démagogiques, mais bien résolu à revendiquer ses droits.

Le cabinet de Vienne semble disposé à supprimer le système de centralisation oppressive établi par le prince Schwarzenberg; il promet de rendre à la Hongrie ses lois, ses coutumes, ses institutions civiles el politiques. Espérons pour l'Autriche comme pour la Hongrie que cette restitution sera sincère el complète '. Le mouvement

i. Écril «'ii 1860. /aujourd'hui la réconciliation esl faite, ellaHongi i • c i li braa droit de la nouvelle Autriche ; qu'elle pense maintenant

qui s'esl produit dans la Dation magyare ne s'arrêtera pas devanl des demi-mesures. L'Autriche, on r a dit avant nous avec une raison hardie, l'Autriche est une sorte de Turquie chrétienne : connue la Turquie gouverne des peuples dont le grand nombre n'esl pas de race turque, l'Autriche domine des nations dont la majorité n'est pas de race allemande; comme la Turquie, l'Autriche fait des promesses, annonce des réformes, et, soit impuissance, soit duplicité, elle résiste aux conseils, et l'ait mentir les écrivains qui comptaient sur sa régénération. Si ces ressemblances sont vraies, et il en est encore d'autres, pourquoi donc la Hongrie, la Bohème, ne seraient-elles pas un jour vis-à-vis de l'empire d'Autriche ce que sont la Serbie, la Moldavie, la Valachie vis-à-vis de l'empire ottoman? Ce sont là les secrets de l'avenir. Une chose du moins est certaine, et nos études sur la littérature magyare nous confirment de plus en plus dans cette pensée : c'est qu'un immense désir s'est emparé de tous les enfants de la nation hongroise, que le temps des compromis est passé, que les descendants de Jean Hunyade veulent une autonomie non-seulement distincte, mais indépendante, qu'ils aiment mieux disparaître comme nation que traîner une existence mensongère, et que le poète -Michel Yoiosmarh est le fidèle interprète des aspirations d'un peuple entier, quand il s'écrie : « Au nom de mille années de souffrance, nous demandons à vivre ou à mourir î »

aux antres races opprimées, qu'elle pense aux Tchèques el aux Polomi-, qu'elle justifie sa victoire par la générosité de Ba politique.

LE

COMTE LÀDISLAS TÉLÉKI

Au mois de mars 1SGO, plongé dans l'étude de la poésie hongroise et devinant un maître chez Pelocfi Sândor, j'étais résolu à pénétrer dans ce monde si nouveau, quand une visite inattendue vint me prêter assistance. C'était à Montpellier. Je vois encore la maison tranquille et studieuse, le jardin avec ses grenadiers en fleur, ses mutes, ses lauriers-roses el les deux grands platanes de la terrasse. Un poëte ami, M. Maurice Hartmann, a décrit ce modeste asile dans son Journal du Languedoc et de Provence '. -l'ai eu le bonheur en effet d'y re-

l. Tagebuch aus Languedoc und Provence, von Moriti Hartmann. 2 vol. Darmstadt, is.,:»,. Ma! ré les pages h bienveillantes que m'a consacrées l'amitié de l'auteur, je n'éprouve aueun embarras à signaler le mérite de ce livre charmant, ('.'est un des meilleurs tableaux qu'on ail tracés de la*France du Midi. J'j recommande Burtout le voyage en Provence. Les paysages de la vallée du Rhône 3 sonl rendus avec la Ision du peintre ei !»• sentiment du poâte, \vlgnon, Tarasoon,

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cevoir plus d'un hôte illustre el cher; un jour, ce fui le chantre des traditions celtiques, l'auteur de Marie cl des Breton*, qui vini \ mourir dans mes bras ; un autre jour, c'était Maurice Hartmann, le poë te aimable, le romancier louchant, l'éloquent orateur du parlemenl de Francfort, à peine échappé aux vengeances de la réaction autrichienne; d'autres fois, c'était le bon Joseph Roumanille avec celle Qeur de poésie qu'il venait de retrouver dans les sentiers des Alpines, sous les ombrages de Saint- Rémy, non loin du village désormais consacré où .maudissait en plein soleil le chantre de Mireille et de Calendal. Quelques-uns des plus précieux souvenirs de ma vie littéraire habitent pour moi ce jardin dont j'ai dû m'éloigner. Do ces visites si douces au songeur lahorieux, je ne dirai pas la plus douce, mais la plus particulière assurément et la plus inattendue, ce fui celle que je reçus au mois de mars 1860. J'achevais de traduire les strophes où Petoefi chante avec tant de grâce l'oiseau des marais de son pays, la cigogne au long col, au plumage gris et noir; je comparais ma traduction avec le texte de la traduction allemande, je me demandais, non sans inquiétude, si cette Qeur des steppes, transportée ainsi du magyar en allemand et de l'allemand en français, n'avait pas laissé en chemin une trop grande part de

Beaticaire, Arles, Saint-Rémy, la vieille cilé des Baux, si prospère au mo}cn âge, aujourd'hui si pittoresquemenl ruinée, <>nt fourni à *I. Maurice Hartmann les plus heureuses inspirations. Au moment où M. Hartmann parcourait nos Alpines, ta nouvelle poésie provençale venait de s') épanouir; artiste vraiment libéral, ami de tout ee qui est humain, <!<• tout ce qui profite à la culture populaire, il salua de v.riu l'école naissante <i ■■ Roumanille c\ ,i,. Mistral,

grâce sauvage, quand un voyageur vient frapper à ma porte. Il entre, il se nomme; c'était le comte Ladislas.' Téléki.

N'eût-on pas dit que Petoefi lui-même me l'envoyait? Le comte Ladislas Téléki aimait passionnément la poésie sa terre natale; il fut charmé de voir entre mes mains un de ses livres favoris. Je n'eus garde de négliger une telle occasion d'améliorer mon travail ; notre premier entretien fut une consultation littéraire demandée par moi au noble voyageur, et accordée séance tenante avec la meilleure grâce du monde. Le comte Téléki savait par cœur les strophes que j'avais essayé de traduire : il parlait le français non-seulement en homme d'excellente compagnie, initié depuis longtemps à notre société françai mais en lettré, en délicat, habile à peser les mots, à discerner les nuances. Rétablissant un texte que j'avais eu seulement de seconde main, il corrigea, il arrangea... La traduction de la Cigogne est notre œuvre. Pendant an mois qu'il passa à Montpellier^ je le vis presque tous i airs. Il se mêlait souvent à uns auditeurs de la faculté des lettres; et que de longues promenades faites mlde! que d'entretiens sur son pays! que d'indications, que de confidences recueillies par moi d'une oreille avilie! H semblait que ce poétique hasard, celte i outre de Petoefi , cette cigogne du poëte lcsaluanl sur mon seuil, l'avaii attaché au sol de la ville hospitalière.

Neuf mois plus tard, en décembre 1860, j'appris par les journaux que le comte Ladislas Téléki, l'illustre ré- : rois, venait d'être arrêté à Dresde par ordre

du ministère saxon el livré à la police autrichienne. Je

LE COMTE LADTSLAS TKLKKI.

pris la plume et j'écrivis la noir suivante, qui parut le Ier janvier dans la RevUedes Deux-Mondes,

« An mois d'octobre 1854, une diète extraordinaire était convoquée dans la capitale de la Saxe pour discuter, entre autres projets de lois, la réforme du Code pénal el «lu Code de procédure criminelle. A la suite de ces débats el comme appendice au\ mesures qui venaient d'être votées, le gouvernement saxon conclut avec plusieurs cabinets de l'Allemagne des conventions relatives à l'extradition des accusés. Par une de ces conventions, eu date du 28 novembre, la Save et l'Autriche s'engageaient réciproquement à se livrer les criminels réfugiés sur leur territoire. 11 s'agissait de criminels, il s'agissait île crimes tel- que 1< -^ définissent les lois chez tous les peuples chrétiens; dans l'esprit <\<-< ebambres, et, nous en sommes convaincu, dans l'esprit du ministère saxon, ce n'étaient |>ns <lr> opinions politiques, ce n'étaient pas des regrets et des espérances que Ton voulait frapper. .Non, sous le règne du prince qui a comment'' la Divine Comédie et consacré de si nobles pages à l'exilé de Florence, ce n'était pas contre les exilés qu'on inscrivait sur h'- frontières de la Saxe les sinistres paroles : voi ctïentrate... Vous qui entrez dans ce pays, m vous êtes Italien el que vous ayez fait des vœux pour l'indépendance de l'Italie, si vous êtes t\>' race slave et que nous avez réclamé des institutions nationales pour la Galicie et la Bohême, >i N"iis «'tes Hongrois et que vous ayez défendu votre patrie aux heures décisives où il est impossible de rester neutre, sachez-le bien, nous vous livrerons ,i l'Autriche.

« Le ministère saxon vient d'agir comme si cet écriteau honteux « t. nt planté en effet aux portes de Dresde et de Leipzig.

M. le comte Ladislas Téléki, réfugié hongrois, voyageant avec un faux passe-port où il était désigné comme sujet de l'Angleterre, a été arrêté par la police de Dresde. Dans tout autre pays, il eût été simplement reconduit à la frontière; le gouvernement saxon Ta livré au gouvernement autrichien, et le noble patriote hongrois est aujourd'hui dans ces prisons qui rappellent tant de tristes souvenirs.

« Qu'est-ce donc que le comte Ladislas Téléki? Un des plus dignes représentants de la noblesse magyare. Héritier d'un grand nom, disciple et successeur des hommes qui, vers J820, ont commencé la régénération du pays par la régénération des hautes classes, M. le comte Téléki a consacré sa vie à l'étude lois de son pays et des besoins nouveaux qui s'y produisent. Lu célèbre écrivain hongrois, M. Moritz Jokay. dans un dramatique tableau de mœurs; a vivement peint, et l'une en face de l'autre, doux familles ou plutôt deux périodes de la noblesse de son pays : d'un côté l'ancienne aristocratie, façonnée aux usages de la cour de Menue, n'ayant d'autre ambition que de montrer ses uniformes dans les salons, pleine de mépris pour la langue et hx> mœurs nationales, incapable d'une pensée sérieuse, d'un travail utile, dégradée enfin par l'inaction autant <[iie par la bassesse des sentiments, et quand elle revenait séjourner quelque temps dans st^s domaines, se livrant pour se désennuyer aux plus puériles extravagances; de l'autre, au contraire, la jeune noblesse, active, laborieuse, passionnée poulie pays natal, étudiant les ressources du sol et le travail des

esprits, étudiant aussi l'Europe, s'initiant aux lumières nouvelles, s'eflbrçanl de les répandre parmi le peuple, en un mot

préparant par tous les moyens la renaissance intellectuelle et morale de la patrie, condition première el gage assuré d rénovation politique. Le comte Ladislas Téléki tenait dignement >a place dans cette jeune phalange quand les événements de 1848 Mureiii le mettre plus particulièrement en évidence; i lui qui fut chargé de représenter le nouveau gouvernement

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de la Hongrie auprès de la république française. Sous la présidence du généra] Cavaignac, dans les premiers mois de la pré sidence de Louis-Napoléon, .M. le comte Téléki, envoyé du gouvernement national tic smi pays, eul maintes fois l'occa- Bion de défendre sa cause auprès de nos hommes d'État, et, s'il ne réussil pas à leur faire partager ses vues, il leur inspira du respect par l'élévation de son caractère et la modération <1»' son esprit. C'est 1«' témoignage que lui a rendu ici même un fonctionnaire éminent du ministère «les affaires étrangères, M. Hippolyte Desprez, dans une étude où il combat certaines idées politiques du parti auquel se rattachait le généreux Magyar. Depuis la défaite de la Hongrie en 1849, M. le comte Téléki vivait soit à Paris, soit à Genève, toujours occupé d'études sérieuses, les yeux tournés vers sa chère patrie; et ceux qui ont eu l'honneur de le connaître se demandent par quel enchaînement de sophismes, par quel étrange interprétation des lois saxonnes, une âme si pure, si noble, un cour si loyal et si désintéresse, a pu être assimilé aux criminels.

« Ce n'est pas pour le comte Ladislas qu'une pareille assimilation est infamante. Certes, nous avons le droit d'élever la voix dans cette affaire, et il y a même là un devoir sacre pour nous, car il est bien évident qu'un des principaux mobiles du ministère saxon a été l'espèce de haine qu'il porte à la France et qu'il affiche eu toute rencontre. M. le baron de Beust, qui, sans présider le ministère, eu est l'âme depuis bien des années, ne dissimule guère ses sentiments à notre égard; on l'a mi en deux occasions solennelles, pendant l'expédition de Crimée comme pendant la guerre d'Italie, nous chercher des ennemis par toute L'Allemagne, lai 1854, il a été sur le poinl de brouiller La Saxe avec L'Autriche, parce que L'Allemagne refusait de faire cause commune avec la Russie; en 1859, il a fait acte «h- vassalité envers la monarchie des Habsbourg des le moment où h'- Habsbourg se sont trouvés en face de nous sur Les champs de bataille d'Italie. L'extradition du comte Ladislas Téléki est

un pas de plus clans cette voie, c'est un hommage obséquieux du vassal au suzerain; et comment ne pas y reconnaître l'intention de jeter un défi, défi indirect il est vrai et médiocrement courageux, aux principes de notre politique internationale? Encore une fois, à part même toute question générale d'humanité, d'honneur, de civilisation, nous avons le droit de protester contre la conduite du cabinet de Dresde, et la presse française n'a pas manqué à sa tâche ; mais il y a un peuple, j'en suis sur, qui ressentira plus vivement encore cette violation de tous les principes, car son honneur y est expressément et directement engage : c'est le généreux peuple du royaume de Saxe. Et non-seulement la Saxe, mais la Bavière, le Wurtemberg, le grand-duché de Bade, le grand-duché de Saxe- Weimar-Gotha, la Hesse-Électorale, toute cette Allemagne, divisée sur la carte, mais unie de cœur et de pensée, tous ces États secondaires qui gardent leur originalité germanique en face des prétentions prussiennes et autrichiennes, ontdù éprouver au même titre cette commune impression de honte et de douleur. Il y a, en effet, une solidarité particulière qui les relie au sein de la confédération générale, et puisque M. de Beust a eu plus d'une fois l'honneur de porter la parole au nom de ce groupe d'États, il est bien naturel que, sur tous les points de cette Allemagne vraiment allemande, tous les honnêtes gens, tous les cœurs libéraux se sentent également engagés, c'est-àdire humiliés, parla décision du cabinet de Dresde.

« Nous la connaissons cette Allemagne loyale et généreuse; nous savons ce qu'elle a souffert en maintes circonstances, sous des gouvernements presque tous dévoués à l'Autriche; nous savons qu'au moment où elle se vante de représenter dans

le monde le principe de la liberté morale, le respect de l'individu, si indifférent, disent-ils, aux races romanes, ils reçoivenl sans cesse de leur police les plus douloureux démentis; nous savons quelle scission profonde s'établil de plus en plus entre les cabinets et l'opinion publique; nous n'ignorons pas non

plus la tendre el reconnaissante affection de ces peuples pour leurs princes, lorsque le prince porte un cœur allemand, et qu'il tient à honneur, comme I»1 due de Saxe-Weimar, par exemple, d'être le- premier défenseur de l'esprii germanique. a coup sûr, un acte comme celui qui nous arrache ces paroles • -i une humiliation, el la plus cruelle de toutes, pour ces âmes éprises du juste el de l'honnête. Nous espérons que les publicistes Baxons n'auront pas attendu notre appel pour protester avec nous au nom de la justice, etavec leurs frères d'Allemagne au nom de l'honneur national.

« Quant à l'Autriche, voilà une belle oceasion pour le ministère Schmerling de confirmer immédiatement les espérances que son avènement a fait concevoir à l'Europe libérale. En renonçant à cet otage que lui a livré d'une façon inique l'obséquiosité du cabinet saxon, elle rejettera la responsabilité d'une mesure qui a soulevé la conscience publique, et qui peut lui faire de nouveaux ennemis en Allemagne et en Europe. Est-ce au moment où la Hongrie s'agitej où tous les (Meurs frémissent, où chacun se demande si l'on peut se fier aux concessions et aux promesses de Vienne, qu'on aurait la folie de réveiller les souvenirs irritants? Que le ministère nouveau, respectant un loyal adversaire, s'empresse de rendre au comte Ladislas ïïléki la liberté de l'exil : un tel acte, dans les conjonctures présentes, sera le plus éloquent des programmes. »

On sait quelles furent pour le comte Téléki les su i les de cette arrestation. L'empereur d'Autriche lui offrit sa grâce, à condition qu'il ne s'occuperait plus de politique. Le comte était une nature chevaleresque et primesantièir, aux vife élans, aux impressions soudaines. Il fut touché du langage affectueux de l'empereur, el s'engasur parole à rentrer dans la vie privée. Hélas! s'il y

eut là un mouvement de faiblesse, qui aura le courage de lui en faire un reproche? Bientôt après, la réaction autrichienne, ébranlée déjà par la guerre d'Italie, tentait un dernier effort pour étouffer l'esprit magyar, la Hongrie se recommandait à la vigueur morale de tous

enfants': on pouvait se résigner, on pouvait souffrir, nul n'avait le droit de rester neutre; la vie publique, bon gré, mal gré, faisait irruption dans le foyer de famille. Lié par une promesse imprudente, en proie aux tourments dosa conscience, devinant des reproches dans les regards de ses amis, la situation lui devint intolérable : il chercha un refuge dans la mort.

Ce n'est point là certes la moins cruelle page du long martyr* lis au dix-neuvième siècle. Tout

cela, à Dieu, es! désormais loin de nous. En payant

celte dette d'un souvenir ami au malheureux comte Ladislas, devais-je atténuer les pages où je condamne la conduite du ministère saxon? Devais-je oublier ce que M. de Beusl a fait en 1860, et ne me souvenir que de son rôle d'aujourd'hui, de ce rôle bienfaisant dont il est chargé en Autriche et qu'il peut rendre plus bienfaisant encore? I! me semble que je n'en avais pas le droit.

n'est pas ici de la polémique courante, c'est un fait qui appartient à l'histoire. M. de Beust est en train d'accomplir une grande œuvre : il travaille à la reconstruction de l'Autriche, il essaye de régénérer l'empire des Habsbourg en donnant satisfaction à tous les droits. Honneur au chef d'une telle entreprise! Que le succès couronne ses efforts, c'est un de no- \,ru\ les plus chers. Il n'est pas mal pourtant de rappeler à l'oc sion que l'illustre homme d'État a plus d'une faute à ré-

LE COMTB LADISLAS TKLKKI.

parer. Quand il s'agit d'ailleurs d'une cause juste, d'une cause urgente, comme Triait celle de la Hongrie, comme l'esl encore pour les Habsbourg celle de la Bohême el de la Pologne, n'est-on pas heureux do montrer par un êclalanl exemple que l'esprit de notre siècle les fait triompher loi ou lard, et que ceux-là même qui les avaienl combattues, s'ils êprouvenl un jour quelque terrible échec, ne peuvent se relever qu'en les servant ?

Paris, avril ISU'J.

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