‹ Tchèques et MagyarsChapitre 28 sur 40 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Au moment où l'autonomie de la nation hongroise, naguère encore l'épouvantai! des Habsbourg, semble devenir une ancre de salut pour la nouvelle Autriche, au moment où la politique des .Magyars, maintenue obstinément à travers tant de péripéties sanglantes, remporte ce pacifique triomphe, un sentiment naturel évoque le souvenir des hommes qui ont succombé dans la lutte el préparé la victoire. Que de victimes a coûtées cette noble cause, les ânes Immolées par le bourreau, les autres

frappées sur le champ de bataille, celles-ci enfin, les

plus malheureuses de toutes, que le désespoir a pousg au suicide! Batthiany, Petoefi, Téléki , voilà dis noms qui rappellent les plus tragiques épi-. ides de la révolution magyare. On pourrait en citer beaucoup d'autres: elle esl longue* hélas] cette funèbre liste, s'il tai-

lait pourtant faire un choix dans le martyrologe de la Hongrie du dix-neuvième siècle, le sentiment public n'hésiterait pas. L'homme qui a I11 plus travaillé, le plus combattu, le plus souffert pour les idées auxquelles la maison de Habsbourg est obligée de se rallier aujourd'hui, incontestablement c'est celui que les Hongrois appellent le grand Magyar, le comte Stéphan Széchenyi.

Il 5 a quelques années, quand M. de Schmerling, ivprenant le programme du prince de Schwarzenberg, avec des idées plus libérales sans doute, mais dans la même vue de centralisation, essayait de soumettre à un régime unique les races diverses de l'empire d'Autriche, quand la Hongrie était privée de ses antiques franchises et menacée dans son esprit national, sous quelle forme éclataient les protestations? On ouvrait des souscriptions populaires pour élever une statue au comte Széchenyi. Le comte Széchcmi était le représentant de la patrie hongroise. N'était-ce paslui qui, en 1825, avait réveilb sentiment national dont le cabinet de Vienne espérait triompher par la force? Se rattacher au grand Magyar, c'était dire à l'Autriche : tous vos efforts sont vains; c'était lui dire aussi : en défendant pied à pied l'autonomie hongroise, nous ne sommes pas les ennemis des Habsbourg. Le comte Széchenyi en effet est bien le type de ces hommes qui ont pu être poussés à la révolte par les prétentions oppressives de la vieille Autriche, qui ont pu faire cause commune avec la démagogie dans une heure de crise, qui ont paru briser les liens séculaires du peuple hongrois et de la monarchie, mais qui n'agissaienl ainsi que pour sauver la patrie hongroise, c!est-à-dirè, on le voit aujourd'hui, pour conserver à

LE COMTE STÉPHÀN SZÊCHENYI. 383

friche de l'avenir no élément de rénovation et une chan - dut. Chez de pareils hommes, la révolte n'é-

tait pas une entreprise révolutionnaire, c'était la ré tance au nom du droit. Ils connaissaient l'Autriche, on peut l'affirmer, mieux que l'Autriche ne se connaissait elle-même; ils la servaient en se défendante Leur idéal, it l'autonomie de la nation magyar, sons la royauté tutélaire de la maison impériale. La longue histoire des lattes de l'Autriche et de la Hongrie ne signifie pas autre ce que leurs ancêtres avaient fait durant ies par une sorte d'instinct, ils le faisaient de nos jours avec une pleine conscience de leur mission particul; le L'intérêt commun. De là autrefois ces alternat! raordinaires d'hostilité violente et de dévouement chevaleresque à la cause des empereurs, comme urd'hii tours inattendus de confiance, ces tentatives d'alliance et d'organisation nouvelle au lendemain d'une guerre à mort. Chaque fois que 1< ars du dix-neuvième siècle, poussés à bout parles excès du Qtralisateur, étaient contraints d'accepter le e la déi e, leur situation était véritablemenl tragique. L'un d'eux, le plus grand de tous, — >l le litre. pie lui a .l.'y-Tiié la Hongrie, — le wéeurmvement qui transforme L'Autriche en ce momenl mên mit si violemment ces épreuves dans l,i fièvre de 1848, qu'il \ a 1 raison ; douloun oire qui. dans une période tour à lour glorieuse el rail de la destinée d'un homme L'image de un peuple! Tel est l'intérêt que présentent a Y -

item- impartial la vie et la mort du comte Stépl

3&J HOMMES D'ÉTAT DE LA HONfilUK.

De nombreux travaux onl élé publiés depuis quelques années sur le comte Széchenyirun écrivain célèbre, M. le baron Sigismond Kémény, a rassemblé 1rs principaux traits de sa physionomie, tandis que des témoins dignes de foi racontaient les longues épreuves qui précédèrent sa mort. Parmi ceux-ci, il faul citer au premier rang M. Aurèle de Kecskeméthy. Il \ a deux périodes distinctes dans La carrière politique du noble comte, d'abord vingt-trois années de labeurs el de combats (1825- 1848), et puis, après que sa raison eut paru se voiler, douze années de souffrances au fond d'une maison de fous (1848-1860). C'est sur cette dernière période que M. Aurèle de Kecskemétln fournit à l'histoire les renseignements les plus précieux. Le moment est doue venu de dessiner ce portrait en toute sécurité. Quelque chose manquait à l'ensemble de cette noble vie tant qu'on pouvait croire à la folie complète du comte Széchenyi, a une folie qui l'aurait absolument séparé du monde. Aujourd'hui enfin la vérité se dégage, profitons des documents qui nous arrivent '. Le réformateur dr> Magyars est devant nous tout entier; sa vie explique sa mort, sa mort est le couronnement tragique de sa vie. 11 > a là deux tableaux à placer en lace l'un de l'autre. .!<• veux donner le premier dans les pages qu'on va lire; avant de suivre l'illustre victime à l'hospice de Dôbling, il faut voir grandir le comte Stéphan sur le théâtre de ses travaux et de sa gloire.

1. Grnf Stéphan SxéchenyVi itaatsm&nnische Laufbahn, seine Icizini Lebensjahre in der Dùblinger Irrenanstall und tein Tod, von Aurel von fcecskeméthy ; l vol. in-sn. PesUi I86G.

Le comte Széchenyi appartenait à une famille qui s'était illustrée depuis des siècles au service de la nation magyare. Aussi attachés à l'Autriche que dévoués à la Hongrie, les Széchenyi avaient dû en mainte circonstance déployer les plus rares qualités d'esprit et de cœur pour demeurer fidèles à ces deux sentiments. Que de fois le patriote s'était trouvé en désaccord avec le sujet loyal! La diplomatie n'était pas moins nécessaire que le courage à des hommes que réclamaient en même temps des exigences contraires. De là, chez ces nobles personnages, un mélange singulier de prudence et de fermeté, de circonspection et d'héroïsme moral. Quand on n'est ni assez fort pour établir son indépendance absolue, ni assez faible pour s'abandonner soi-même, il faut bien s'accommoder aux circonstances, et l'esprit po litique se développe. On apprend alors, non pas à oublier, niais à pardonner; on ne permet pas aux ressentiments du passé d'entraver les compromis du présent et de fermer la porte à l'avenir; on s'exerce à dominer ses passions pour ne servir que l'intérêt public; on acquiert enfin cette clairvoyance qui donne la vraie mesure des concessions utiles et des résistances nécessaires. Si l'esprii politique formé au milieu de ces épreuves est un des traits les plus intéressants de la Hongrie, la famille Széchenyi est une de celles qui onl le plus constamment représenté ces différentes phases de l'éducation nationale. Vers la tin du dix-septième siècle, à l'époque ou la

grande levée d'armes des Rékôczy, des Téléki, ébranlail l'empire des Habsbourg, Paul Széchenyi, archevêque de Kalotscha, l'un des ancêtres du comte Stéphan, resta obstinément Qdèle à la maison impériale; mais lorsque rAutriche, nue fois l'insurrection vaincue, voulul réorganiser la Hongrie sur une base nouvelle, l'archevêque de Kalotscha, invité par l'empereur à prendre pari aui dèV libérations de son conseil, s'opposa ênergiquement aux mesures qui avaient pour but de réduire à néant la vieille constitution et de germaniser les Magyars. Ni le ministère ni les jésuites autrichiens ne purent triompher de sa résistance; menaces, intrigues, tout fut inutile. L'archevêque faillit payer de sa vie celte ré\olle héroïque, il perdit à jamais les bonnes grâces du souverain et l'espérance de siéger un jour à Gran comme primat de Hongrie; qu'importe? il avait fait échouer des projets qui ne lui paraissaient pas moins funesies à TAutriche qu'à la Hongrie elle-même. Telle était, au temps de Râkôczy, la double inspiration de cette forte ra.v; telle on la retrouve, plus active et plus glorieuse encore, au milieu des terribles épreuves du dix-neuvième siècle. C'est à Vienne, le 2i septembre 179:2, que naquit le comle Stéphan Széchenyi. Son père, le comte Franz, y occupait des emplois considérables, bien qu'en plusieurs occasions l'aristocratie autrichienne eût essayé de le rendre suspect au gouvernement. Il était fldèle au\ traditions de ses ancêtres, et son attachements la mpnarchie îles Habsbourg ne l'empêchai! pas d'entretenir par tous les moyens le patriotisme hongrois; c'est lui qui établit à ses trais le musée national de lVslh et le dota d'une riche bibliothèque. Le jeune stéphan n'avait qu'à

recueillir les leçons d'un tel père pour remplir noblement la carrière que l'esprit des temps nouveaux allait bientôt ouvrir h son pays. Les événements qui agitaient le monde parurent l'arracher d'abord à sa vocation véritable; en 1809, âgé de dix-sept ans, il fait ses premières armes sous les drapeaux de l'Autriche, il prend part à toutes les grandes journées de 1813 à 1815 ; il retourne à Vienne pendant que les plénipotentiaires européens remanient la carte à leur gré pour assurer la défaite de la révolution. Que fait le jeune officier de Leipzig en ces graves conjonctures? C'était hier le plus brave des hussards de Hongrie, c'est aujourd'hui le plus élégant, le plus aimable, mais aussi le plus frivole des cavaliers. On connaît ce mot célèbre : le congrès ne marche pas, il danse. Le comte Stéphan Széchenyi était un des chefs de cette jeunesse qui faisait danser le congrès. Après les émotions du champ de bataille, après les fêtes aristocratiques devienne, la vie de garnison est bien vide, bien fastidieuse; plus fastidieuse et plus vide encore est l'oisiveté du gentilhomme. Le comte Stéphan se met à courir le monde : il visite l'orient, le sud et l'ouest de l'Europe; il passe quelques années en Grèce, en Italie, en France, en Angleterre, et des idées nouvelles s'emparent de son intelligence. A la vue des nations qui déclinent ou qui se relèvent, qui s'éteignent dans l'inertie ou se transforment par le travail, com« iinMii De songerait-il pas à son pays? L'Angleterre surtout lui cause une sorte d'éblouissement. Cette activité Incessante, cette ardeur d'initiative, ce bon sens robuste èl pratique, l'emploi fécond de la liberté, les merveil-' leux résultats de l'association volontaire, tons cesspec-

tacles si nouveaux lui sont une révélation. Transporté de surprise et d'enthousiasme, il rêve pour ses compatriotes des destinées semblables. La Hongrie esl pleine de ressources donl nul ne songe à profiter; pourquoi ne serait-il pas le réformateur qui réveillera ces forces endormies? Celte pensée ne le quitte plus, et voilà le brillant gentilhomme à l'école dv> contre-maîtres, (\v> h nieurs, des organisateurs de me tings, étudiant tous les secrets de l'activité britannique. Sa vie errante et inutile a un but désormais : initier tout un peuple aux conditions du progrès, réunir en faisceau les éléments dispersés, faire passer de l'enfance à la virilité une race généreuse, accoutumer les Hongrois à être les artisans de leur destinée, leur rendre sans révolution le premier rang en Autriche, de telle façon querAutriclie elle-même y trouve son compte, — quel programme! et dût-on ne pas en voir l'accomplissement, qu'il serait beau d'y attacher son nom!

A peine de retour en son pays, le comte Stéphan se mit à l'œuvre. C'était en 1825. Un jour, se trouvant à Presbourg au moment de la diète, il entre dans la salle i\i'< séances; on discutait la fondation d'une académie qui aurait spécialement à veiller sur les intérêts de la langue nationale. « Celte langue, disait un orateur, le signe de notre existence distincte au sein des populations de l'Autriche, un des joyaux de la couronne de Saint-Étienne, les traités la reconnaissent, la respectent;

-t nous-mêmes qui l'abandonnons! A cette plainte douloureuse, un autre membre de rassemblée ajoute un véhément appel. C'est M. Paul Nagy, un des maîtres de la tribune magyare après 1845. Il reprend la pensée du

préopinant, énumère les divers moyens de remédier au mal, expose les lenteurs, les difficultés de chaque système; puis, ne voyant de salut que dans la générosité des hautes classes, il conclut en ces termes : « Les sacrifices des grands du pays peuvent seuls mener à bonne fin rétablissement d'une académie nationale. Il faut répétera ce sujet ce que disait un général illustre parlant de la conduite de la guerre : trois choses sont indispensables : de l'argent, de l'argent, et encore de l'argent. » A ces mots, un des auditeurs se lève : « Messieurs, dit-il, je n'ai pas voix délibérative dans cette enceinte, je ne suis pas un des grands du pays, mais j'y possède des terres. Eh bien! s'il se forme un institut chargé de relever la langue hongroise, chargé de procurer une éducation hongroise aux enfants de notre race, je donne à cet institut une année entière du revenu de mes domaines. » C'était un don de soixante mille florins, environ cent cinquante mille francs, que cet assistant à peu près inconnu venait de jeter dans l'urne des législateurs. Qui a parlé? demandait-on de toutes parts. On sut bientôl que c'était le comte Stéphan Széchcnyi, un gentilhomme dont on ne se rappelail que les juvéniles équipées el les frivolités brillantes. L'enthousiasme est prompl comme la poudre en ces imaginations à demi

itltales; nul ne voulu! être le dernier à suivre cet exemple. Une souscription immédiatement ouverte se couvril di1 signatures. Magnats et députés, chacun apportai! sou offrande. Dans l'espace d'un quarl d'heure, demie nationale l'ut fondée.

Était-ce le hasard qui avait amené le comte Stéphan à li diète de Presbourg? ou bien, en intervçnanl m à pro-

pos, avait-il voulu frapper l'imagination de ses compatriotes et les décider par l'enthousiasme? Heureux hasard ou combinaison généreuse, la scène de Presbourg fui l'éclatant d.ébut du comte Széchenyî dans la carrière où il entrait. Il avait compris L'immense intérêt d'une culture intellectuelle véritablement nationale, et il avait l'ait de cette réforme le point de départ de son œuvre;

Honorer la Langue du pays, la relever, l'enhardir, l'accoutumer à traiter les plus grands sujets, en faire 1V\pression respectée de l'esprit public et provoquer par là un nouveau développement de cet esprit, Lelle était la tâche de l'académie l'ondée par le comte Széchenyi. Elle y travailla si efficacement que le réformateur put concevoir bientôt une ambition plus haute. En 1825, le comte Széchenyi avait demandé à l'académie hongroise de prendre en main la cause de la langue populaire; en 1831, il lit un appel du même genre à la littérature dramatique, et montra quelle gloire lui était réservée si elle voulait se faije l'institutrice de la nation. «Le théâtre magyar, — Magyar sz/n/tâ:, » tel est le titre d'une hrochure publiée en 1831 par le comte Széchenyi, et qui exerça aussitôt une action considérable. Ce manifeste est une date dans riiistnire de la régénération de la Uongrie. Il est impossible de m1 pas se rappelée ici les paroles charmantes de Montaigne sur l'utilité du théâtre. A quelque point de vue qu'on se place, selon L'aimable moraliste, au point de vue do l'ordre public ou du sentiment national, que d'avantages pour les citoyens dans cette institution d'une scène fidèle à ses devoirs \ aOn ne leur saurait concéder dv^ passe-temps plus réglés que ceux qui SC tout en présence d'un chacun et à la mu-

même du magistrat; je trouverais raisonnable que le prince, à ses dépens, en gratifiât quelquefois la commune, d'une affection et bonté comme paternelle, et qu'aux villes populeuses il y ait des lieux destinés er disposés pour ces spectacles : quelque divertissement de pires actions et occultes. » Voilà pour Tordre et la moralité. Une autre idée, — le sentiment de la communauté nationale, le désir de rallier les forces dispersées du -, — animait le réformateur magyar, et cette idée se retrouve aussi chez le philosophe du seizième siècle. « Les bonnes polices prennent soin d'assembler les citoyens et les rallier, comme aux offices sérieux de la dévotion, aussi aux exercices et aux jeux; la société et amitié s'en augmente. » Paroles exquises! avec quel rnélange d'ingénuité et do profondeur Montaigne indique l'origine sacrée du théâtre, en marque le but, en fait derinerla règle! Et comme ces vérités, senties des âmes d'élite aux époques d'enfantement héroïque et de laborieux essor, reparaissent naturellement dans toutes les circonstances analogues! En provoquant la fondation d'un théâtre national en Hongrie, le comte Széchenyi ne taisait que développer les paroles de Montaigne : « La société et amitié s'en augmente. »

Le manifeste du comte Stéphan avait paru en 1831; ilès L'année suivante, la diète de Pestlî s'appropria - idé.s et eu lit un projet de loi qui fut définitivement \<>lé

en 1836. in an après eul lien l'ouverture solennelle du théâtre ma .rai peine à croire, dit un écrivain

hongrois, qu'en aucun pays du monde Le théâtre soit plus constamment, plus pieusement fidèle à sa mission île culture virile et d'enseignement national que le

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théâlre magyar de Pesth. » C'esl un Hongrois qui parle, et les Hongrois cèdenl volontiers à l'enthousiasme quand il s'agil d'eux-mêmes; rabattez donc quelque chose de

ces paroles, il n'en reste pas moins un témoignage digne d'être recueilli. On ne se donne pas de telles louanges quand les faits sont là pour les démentir. Le témoin que j'ai cité ne vante point le génie des écrivains qui ont répondu à l'appel du comte Széchenyi, il ne s\n ise pas de porter aux nues les chefs-d'œuvre dramatiques de la littérature magyare ; il affirme seulement que la pensée des hommes associés à cette œuvre du théâtre national, directeurs, auteurs, comédiens mémo, n'a pas cessé d'être une pensée d'éducation patriotique; il affirme surtout que le sentiment public, très en éveil sur ce point, appréciait chacun à cette mesure. On ne demandait pas à l'auteur : « Étes-vous un génie original?» On lui disait: «Àvez-vousà produire des figures, des tableaux qui puissent parler au peuple hongrois de ses souvenirs et de ses devoirs? Savez-vous traduire en notre langue les chefs-d'œuvre de Shakspeare et de Goethe, de Schiller et de Corneille, afin que les Hongrois, associés à la culture générale, s'accoutument à tenir virilement leur place dans le concert des peuples? Traduisez on invente/, il n'importe; instruisez toujours, si là ce qu'on exige de vous; c'est là-dessus (pie vous serez jugé. » Et ces nniles exigences, si j'en crois plus d'un témoignage, ne se sont pas endormies un seul joui-. Voilà trente ans que le théâtre magyar a commencé son œuvre patriotique et sociale; si tous les poètes qui ont tenté de s'y produire n'ont pas également satisfait aux conditions éternelles de l'art, il parait pourtant que ce

théâtre a une âme, et que cette âme le soutient au milieu de ses épreuves; ce foyer de vie, tous les Hongrois l'attestent, c'est l'inspiration du comte Széehenyi.

Aujourd'hui, quand les lettrés magyars, jetant un regard on arrière, comparent leur culture intellectuelle et morale avant 1830 à ce qu'elle est devenue sous l'impulsion du comle Széehenyi, c'est à peine s'ils osent y croire. Avec quel dédain l'ancienne aristocratie magyare traitait l'idiome de ses ancêtres! La fierté des Magyars ne s'accommodait guère de ce langage barbare. Dans leurs luttes contre l'aristocratie allemande, luttes de vanité mondaine autant que d'influence politique, ils la suivaient à Vienne sur son terrain, rivalisant de frivolité avec elle et méprisant ce qu'elle méprisait. Comment n'eussent-ils pas rougi de la langue informe en usage de l'autre côté delà Leitha? Un magnat hongrois à la cour de Vienne parlait volontiers l'allemand ou l'anglais, le français ou l'italien, il affectait d'ignorer le hongrois. Était-ce bien l'expression de la Hongrie, cette langue qui séparait les Magyars de toutes les nations de l'Europe? C'était la langue de l'étable, de l'écurie, la langue de la valetaille, non pas la langue d'unpeuplequi voulait tenir tête aux Allemands de l'Autriche. Ainsi pensaient ces tiers Magyars, dup de leur vanité hautaine, et tout à coup, sous l'impulsion du comte Széehenyi, la langue hongrois»1 devient nonseulemenl l'interprète d'uni1 littérature nouvelle, mais encore l'instrument d'une révolution. On rit d'abord dans les hautes classes de ce magnat qui écrit des livres, m qui se sert pour les écrire d'un idiome abandonné aux gens de la rue. Ces livres pourtant, ce sont des manies qui émeuvenl le pays; ce sont dos armes qui bat-

lent en brèche toutes les barrières du vieux monde féodal. Il faut répondre au novateur, car la noblesse magyare ne renoncera pas du premier coup uses privilèges, ci elle renferme des hommes qui se croient en mesure de tenir tête à ce contradicteur inattendu. Dans quelle langue répondront-ils? Le latin est la langue officielle; s'en tenir aux formes des chancelleries quand le pays est agité par dos questions brûlantes, c'est se condamner à parler dans le désert. Employer L'allemand, ce serait bien pis encore; les magnats hongrois, en combattant l'adversaire intérieur, sembleraient passer à l'ennemi du dehors, à l'ennemi héréditaire plus détesté que jamais; ce serait à la fois une trahison et un suicide. Ils n'ont qu'une ressource, cette langue même que leur vanilé repoussait. Ils ramassent donc l'insirument dédaigné qui brille déjà si bien aux mains du réformateur ; le fer se dérouille, s'arïine, s'aiguise, la langue hongroise est vengée. Bien plus, la mode s'en mêle; ce qui était d'abord une néecssi(é devient bientôt une affaire d'enthousiasme. Quand Ovide exilé récitait aux Gètcs et aux Sarmates le poème qu'il avait composé dans leur langue, les barbares, enivrés subitement de ces accents nom eaux, poussaient des ciis de joie et frappaient leurs boucliers à coups de lance. Il y eut quelque chose de ces transports chez les Magyars du dix-neuvième siècle, lorsque la langue nationale, déjà relevée par les livres, vint éclater à la tribune au milieu des acclamations. Quelle joie d'enlendre ces bravos, — eljenl cljen! — qui retentissaient comme un signal de victoire! Les gentilshommes blasés, hôtes de la cour de Vienne, prenaient -oui à ces émotions aussi bien «pie les barons de la steppe, et tous, on les vit bientôt,

LE COMTE STÉPHAX SZÉCHENYI. 395

nlalgré leurs préjugés aristocratiques, associés aux esprits libéraux dans la joie du réveil commun. Les éléments les plus dissemblables peinent concourir à une nème oeuvre; vanité frivole chez les uns, élans généreux :hez les autres, le comte Széchenyi employait tout cela m succès de sa réforme.

Cette réforme ou plutôt cette transformation d'un teuple, cette langue à demi éteinte subitement rendue à a vie, cette explosion soudaine de forces qui veulent igir, est-ce donc là vraiment un résultat qui appartienne m propre au comte Széchenyi? Non entes. Nul n'aceom- 'lii de telles choses, si la nation elle-même ne les a préparées. La uloire du noble comte est d'avoir ea fui dans ^sources morales de son pays, une foi active et viale. Non-seulement il a réveillé ce qui dormait dans la nation magyare, mais, sitôt l'ambition nationale rallumée au fond des cœurs, avec quelle vigilance il a pris la Ijrection du mouvement! Ses plus fervents admirateurs ;ont obligés de convenir qu'il y a eu parmi les Magyars lu dix-neuvième siècle des politiques plus habiles, des orateurs plus éloquents, des savants plus profonds: quim- HH-ie? ajoutent-ils. Inférieur à chacun de ses rivaux lans tel domaine particulier, il les surpassait tous par la •éunion de ces mérites divers. Il était mieux qu'un chef le parti, il était le chef du mouvement général, le promut.an- d'une Nie nouvelle. Sa prudence égalait son arleur. Riche de conceptions hardies, il se défiait de l'inimité hongroise. Procédons avec ordre, si nous roulons fonder oew re qui dure, disait-il sans collaborateurs Impatients. L'ordre, la règle, le développement logique des choses, telle était la d

3fWÎ HOMMES D'ÉTAT DE LA HONGRIE.

mateur. On voyail bien qu'il avail été initié à la vie politique par l'élude <lrs institutions anglaises ; l'enthousiasme s'alliail chez lui à une intelligence toute pratique. C'est un type hongrois cl britannique tout ensemble. Grand patriote, remueur de grandes affaires, il eût parlé volontiers comme cet amiral qui, présidant à Londres i • puissante compagnie de navigation, terminait son rapport en ces termes: «Continuons ainsi, nousécrase^ s les Russes et nous gagnerons de bons <li\ idendes. » La seule différence, c'est que le comte Széchenyi ne voulait écraser personne. Plus libéral que ses émules, on le verra tout à l'heure, il travaillait à la grandeur de son pays sans prétendre l'établir sur l'affaiblissement ou l'oppression des autres races. Sa devise serait plus simplement celle-ci : ((Servons la cause magyare et taisons de bonnes affaires. »

Ces bonnes affaires, qui étaient en même temps de vastes entreprises nationales, excitèrent plus d'une fois l'admiration du gouvernement autrichien. Széchenyi avail commencé par éveiller le sentiment de la communauté, le goût des associations fécondes; c'est ainsi qu'il avait fondé le casino de Pesth, espèce de forum propice à l'échange des idées; c'est ainsi encore qu'il avait organisé des sociétés hippiques, dont le but assurément était de réunir les hommes beaucoup plus que d'améliorer les chevaux. Une fois ses compatriotes accoutumés aux entreprises utiles, une fois l'esprit d'initiative excité chez des hommes si prompts à l'action, il lança enfin son lt nid projet, et- projet qui lit sourire les uns, qui éblouit les autres, que presque tous, adversaires ou amis, traitèrent de rêve chimérique, et qui, en partie réalisé au-

jourd'hoi, es! une des ressources que le pays des Magyars

heureux de prêter au rétablissement de la puissance

autrichienne. De quoi donc s'agissait-il? de débloquer

la Hongrie, de lui frayer une rouCte vers la mer Noire.

d'ouvri s naturelles le débouché de TOrient,

et pour cela de s'emparer de la navigation du Danube.

L'entreprise offrait des difficultés sans nombre; l'énergie,

l'activité, la foi du comte Széchenyi renversèrent tous

h s obétacleç. avant d'établir le pont de Pestb, de creuser

le tunnel de Bude, «le régulariser le cours de la Theiss,

de couler à fond les masses de rochers nommées les portes

fi" fer, avant de supprimer toute- les barrières qui era-

i. lient des relations directes entre la ville des Ma-

t Constantinople, il fallait triompher du scepti-

i du découragement1. A toute heure, à chaque

incident nouveau, le comte Széchenyi était là. Ce fut

toute une campagne qui mériterait un historien, une

I. « Si on leur parlait du Danube comme de Tarière vivifiante de leur pays, ils objectaient ces mots sans réplique : et les parles de fer? M. (I - n\i se chargea de leur répondre. II lit construire sur le

quai de Pesth une barque légère, en annonçant à ses compatriotes qu'd voulait avec elle franchir les cataractes. Il partit. [Vu de temps -. la Hongrie tout entière applaudissait à son triomphe. 11 y eut alors un revirement complet dans les esprits. La nouvelle du du Cap ut- produisit pas plus d impression en Europe que 'parmi les Hongrois l'arrivée du comte Széchenyi au delà des cataractes. « La

M, I mard Thouvenel. 1 vol. Paris, i s in.

— Les voyageurs qui ont visité depuis trente-cinq ans 1rs

lu Danube ont tous rendu hommage aux grandes créations du

I mom ni isaienl, et avant que

M. 1 M. S in -M <.:i\ir-

din - ses vœux Débats. Voycs les

;\ articl( t de 1836 î Ils dans ■ S

• tu tes, (Un \«>i. Paris, i - . .' )

campagne semée d'épisodes douloureux, de péripéties

.■ usantes, mais enfin, grâce à tant de dévouement ci de constance, une campagne victorieuse. Le prince de Metternieh, inquiet* peut-être de cette fougue enthousiaste cl de cel esprit public si héroïquement réveillé, ne pouvait refuser son admiration à ce vaillanl personna • An reste, en donnant ainsi l'essor aux Forces matérielles et morales de la nation hongroise, le comte Széchenyi évitait avec soin les conflits politiques. Il était persuadé que la transformation sociale, le progrès des idées, le développement du travail et de la richesse publique amèneraient infailliblement une réforme décisive dans les rapports de l'Autriche et de la Hongrie. Enga trop tôt celte lutte avec La maison de Habsbourg, c'était s'exposera tout perdre. Un jour viendrait, il n'en doutait point, où l'Autriche aurait besoin du concours des Magyars : n'essayons pas, disait-il, de lui imposer aujourd'hui ce qu'elle nous demandera elle-même, ce qu'elle réclamera de nous comme un Ben i.ce, quand nous serons de\enus ce que nousdevons être. Plusieurs de ses émules, après l'avoir traité tic rêveur au commencement de sa carrière, voyanl désormais le succès de ses entrepris lui adressaient des accusations tout opposées. Cette préoccupation dr> affaires n'était-elle pas l'indice d'un matérialisme dangereux? Qu'était-ce que ce prétendu réformateur des Magyars avec son armée d'ingénieurs anglais? N') avait-il pas des intérêts [dus élevés à poursuivre? et ne fallait-il pas craindre que cette fièvre de créations industrielles ne détournai la nation du plus sacré de devoirs, c'est-à-dire de la revendication de ses droits? Le comte Széchenyi dédaignait ces cris <\<> impatients,

comme il avait dédaigne d'abord l«s railleries des sceptiques. Malgré certaines contradictions apparentes dans sa conduite, malgré une disposition singulière à sionner tout à coup et en même temps pour les ch< les [dus diverses, il était fidèle à une pensée première ênergiquement conçue. Ces soubresauts d'enthousiasme n'étaient pas un symptôme de mobilité; c'était la trace d'une imagination orientale unie à l'activité de l'Occident. Un jour qu'un grand personnage politique autrichien lui marquait son étonnemenl au sujet de ces explosions d'idées qui déconcertaient sa logique: < La

pie hongroise, répondit vivement le Magyar, n'est pas la même que la logique allemande. » Ne voyez là ni épigramme ni impertinence; le comte Széchenyi formulait à sa manière le trait que je viens d'indiquer. A juger de liant, à embrasser dans leur ensemble les œuvres du grand Magyar, et nous pouvons le faire aujourd'hui plus facilement que ses contemporains immédiats, il est clair que le comte Széchenyi avait un but auquel il marchait dûment ; ce but. ce n'était n'as moins que la destruction du vieux magyarisme et l'enfantement du magyarisme nom eau, du magyarisme régénéré par l'esprit

«•rue id appelé à renouveler aussi la vieille Autriche san- se séparer d'elle.

.le résume, sur pièces authentiques, la suite des idées H' la logique hongroise inspirait au comte

henyi. Pendant les cinq premières année- de sa vie active, de 1823 à 1836, il -'était attaché, on l'a mi plus haut, à éveiller le sentiment de la communauté national.'. L'esprit public une fois réveillé, le tribun va le saisir des plus hardis problèmes. Le premier de ud<

ion SOMMES IVKTAT DE LA HONGÎtlE.

manifestes paraîl en 1830. Le litre esl l>irn simple : Le Ut, pas un mol de plus, o Si rauteur de cel oui rage, dit l'un «les biographes du comte, n'eût été qu'un simple publiciste el non \\\\ magnai opulent, il aurait été infailliblement condamné pour crime de haute trahison. Que contenaient ces pages en effet, de la première à la dernière? Une attaque radicale contre luui l'édifice social el politique de la Hongrie, nue déclaration de guerre à l'idée traditionnelle, à ridée populaire il»1 la vieille liberté hongroise. » La Hongrie avait encore en 1830 un droit public et prive tout rempli «le L'esprit féodal. Ces institutions, que les magnais défendaient comme l'arche sainte, le peuple même les entourai l d'un respect superstitieux, croyant l'existence nationale attachée à ces formules d'un autre âge. Le comte Széchenyi, au nom de l'esprit moderne, les soumet aune critique sans pitié. Il prouve que le droit féodal, dans les conditions du monde nouveau, bien loin de protéger le maître du sol, le paralyse, le ruine, le tue. Il prouve que le seigneur magyar, si lier de sa Liberté, est l'homme le moins libre de la terre, puisqu'il ne peut disposer de ce qu'il possède. Maintes questions de détail, dîmes, corvées, entretien des routes, étaient liées au système général; il les prend une à une, il montre comment ces pratiques despotiques et routinières sont nuisibles aux intérêts de tous. C'étaient les seigneurs avec leurs privilèges, c'étaient les co mitais avec leurs attributions locales qui réglaient le tracé des mu tes et les prestations individuelles; le jour où une direction centrale dominera ces prétentions opposées en vue de L'utilité commune, quelle transformation s'opérera aussitôt! Ces vérités, devenues

pour nous si banales, il fallait les faire accepter d'un peuple chez qui les préjugés de l'ancien régime se confondaient avec le senliment de l'indépendance nationale. Le comte Széchenyi déploie sur ce point toutes les forces de sa dialectique. 11 sait les arguments qui toucheront le plus le cœur de ses compatriotes. Avec quelle verve il aiguillonne les esprits routiniers! Il les flatte ou les pique tour à tour. Si la raison est rebelle, l'orgueil cédora plus facilement. « Ne répétez plus, s'écrie-t-il, que le gouvernement autrichien est responsable de la stagnation de la Hongrie; il n'y a pas de force humaine qui puisse vous empêcher de vivre, si vous êtes résolus à ne pas vous abandonner vous-mêmes. La régénération du pays est dans vos mains. Le poids qui vous opprime, ce n'est pas l'Autriche, ce sont vos préjugés gothiques. Vous vous enfermez dans vos institutions vermoulues, et vous croyez défendre le palladium de notre liberté; vous ne défendez qu'un tombeau. Il semble, à vous entendre, que la Hongrie n'existe que dans le passé : élevez vos cœurs, Hongrois dégénérés; la Hongrie n'a pas achevé sa tâche, c'est aujourd'hui que ses destinées commencent. »

L'argumentation, résumée ici en quelques lignes, était appuyée sur des faits que chacun pouvait contrôler en détail, el qui, rassemblés en faisceau, éclairés par une discussion vigoureuse, formaienl le plus redoutable des réquisitoires. Bien i\c> membres de la noblesse, au moins parmi les plus jeunes, étaient en proie à de vives perplexités; comment ne pas être ému en voyant les ressources futures de la Hongrie opposées avec lanl de force aux abus destructeurs de l'ancien régime? Au mi-

lieu de l'agitation produite purées pages véhémentes, le droit féodal trouva an défenseur, Lq comte Joseph Dessewffj se donna la lâche de raffermir les magnats ébranlés dans jeurs croyances. C'était une âme élevée qui ne voyait que L'esprit patriarcal des anciennes 'coutumes; homme instruit, habile publiciste, il mit en'œuvre tous les arguments qui pouvaient servir sa cause. Celle réfutation était intitulée simplement Analyse. S'il faut avouer. que la déclamation et même une certaine violence de langage n'\ faisaient pas défaut, on doit reconnaître pourtant que le talent de l'écrivain imprimait à la discussion un caractère solennel. Le comte Dessewffy avait eu jusque-là les plus vives sympathies pour le comte Széchenyi, il avait même chanté en vers rnthoula première apparition du jeune Magyar, son patriotisme ei sa Libéralité chevaleresque; s'il le traitait maintenant ^'iconoclaste, s'il Le dénonçait comme un ennemi public, c'était bien sa foi qui le faisait parler. Croyance contre croyance, deux mondes étaient aux prises. Môme ardeur des deux parts et même sincérité* Desséwiïj représentait la fidélité à de vénérables souvenirs; Széchenyi, la claire intelligence des -conditions du monde nouveau. Le Monde! tel est le titre de I'oum où le tribun, ripostant aux attaques de son contradicteur, reprend sa thèse avec une vigueur nouvelle. 11 est

lein de ses idées, il voit si bien L'avenir préparé patrie par la réforme du vieux droit, qu'il ne mén plus rien. L'iconoclaste est sans pitié pour Bon ami d'autrefois. A travers Les arguments que lui fournil la science, ou entend siffler le sarcasme injurieux. Blessé, meurtri, t.' comte Dessewfiy ne tarda guère à se retirer de la

lutte. La déroule du vieux magyarisme avait commencé. Peu de temps après, en 1833, le comte Széchenvi publiait un troisième manifeste intitulé Stadium. Le premier était une déclaration de guerre à l'ancien régime, le second une affirmation du droit nouveau; qu'était celui-ci? Le titre le laisse deviner sous sa forme bizarre : un stade, un champ de courses est ouvert; c'est là que les lutteurs généreux doivent exercer leurs forces et remporter les prix. Partout ailleurs il n'y aurait que de vains efforts et des résultats stériles. L'attachement superstitieux des magnats aux institutions féodales se traduisait volontiers par cette formule ; extra Hungariam non est vita. Széchenvi au contraire, enseignant à ses compatriotes la vertu de l'émulation, voulait leur inspirer le désir de tenir une place toujours agrandie au sein de la. famille européenne. Or, quelles étaient pour les Magyars les conditions à remplir, s'ils avaient enfin l'ambitioù de jouer un rôle dans le monde moderne? A cette question, l'auteur du Stadium répondait par douze projets de lois, projets très-étudiés, très-pratiques, appropriés à la situation du pays, et dont les principes fondamentaux peuvent être réduits à ces termes: affranchissement du sol, liberté du travail, égalité civile. Tout L'arsenal des vieilles lois du moyen âge était renversé comme une bastille. Plus de ces prh ilégesqui paralysaient l*1 commerce et L'industrie, plus de ces contributions qui pesaienl sur Les plus méritants. La loi de Vanticité% comme on L'appelle, permettait à L'héritier, pendant un espace de Ireiile-ileuv ans, d'annuler la Tente consentie par ses auteurs et de reprendre le domaine patrimonial au simple prix d'achat, avec on sans indem-

iO-'i HOMMES D'ÉTAT DE I.A HONGRIE.

aités pour toutes les dépenses que l'acquéreur avail pu \ faire; la loi de fiscalité autorisai! la confiscation; la loi du maximum donnait le droit aux seigneurs de limiter le prix des denrées; le seigneur étant le maître el par conséquent, disait la loi, le défenseur naturel de ses vassaux, il était interdit au paysan de choisir lui-même son avocal dans quelque procès quece pût être, surtout, on le pense bien, dans les procès de maître à colon ; les lois de corporation enchaînaient l'ouvrier au travail que lui avait imposé le hasard; il y avait enfin sur ions les points, sous toutes les formes, i\v> entraves, i\c* monopoles, des iniquités sans nombre. Parmi ces lois d s temps barbares, les unes étaient odieuses, les autres simplement absurdes. Que les lois odieuses fussent adoucies dans la pratique par les progrès des mœurs et la générosité de l'esprit hongrois, on n'en saurait douter; comment nier pourtant que les lois absurdes fussent une cause d'affaiblissement continu, c'est-à-dire à brève échéance une menace de ruine pour la nation magyare? Le comte Széchenyi était donc bien inspiré lorsque, après avoir dénoncé le mal, il indiquait si nettement le remède. Ge1 ensemble de lois fécondes opposées par le réformateur à des institutions désastreuses fut salué comme une sorte d'Évangile par les générations qui venaient de se lever à son appel.

L'effroi même que la fougue du comte Széchenyi inspirait aux derniers représentants du vieux magyar isme contribua au succès du livre. Ses deux premiers manifestes avaient paru librement à Pesth; le troisième, arrêté par la censure, fut imprimé bors i\v> frontières «le 1 1 Hongrie et de l'Autriche : c'est à Bucharest que le

comte Széchenyi dut chercher un éditeur, c'est de la Valachie qu'arriva aux lecteurs du généreux tribun le programme de la Hongrie nouvelle. Le succès fut immense. L'image du pays régénéré enchantait les esprits. On avait pu empêcher l'impression de l'ouvrage, on ne put empêcher la nation d'accueillir avec enthousiasme cet idéal d'une liberté régulière et d'une existence agrandie. Dans toutes les diètes locales, dans toutes les discussions des comitats, partout où l'iniative du comte, depuis 1825, s'était préparé un auditoire, les projets du Stadium étaient devenus le programme des orateurs. Celle école des juristes, représentée aujourd'hui avec tant d'éclat par M. Franz Deâk, comment s'est-elle formée? Au souille ardent de Széchenyi. Ce sont les idées de Széchenyi, c'est la suppression des privilèges féodaux, i l'établissement de l'égalité civile que Franz Deâk, Paul Nagy, Nicolas Vésselényi, avaient mis comme point de départ dans les brillantes et orageuse sessions de 1832 à 1836.

On s'étonnera peut-être que (\v> idées si simples, un demi-.-. | rès la révolution française, aient demandé

tant d'efforts aux réformateurs hongrois. G'esl que les épreuves de la Hongrie avaient a coutume le patriotisme à une défiance ombrageuse; regardez-) de plus près, cette œuvre, qui nous semble si naturelle, apparaît au contraire teuie hérissée de complications. On avait vu au dix-huitième siècle un souverain philosophe entreprendre la réforme des institutions du moyen à\ge et gratifier la Hongrie i\*>> bienfaits de l'égalité civile; par malheur, ce philosophe couronné employait le despolismc a l'établissement ^\^> idées les plus justes. Est-il

besoin de nommer Joseph II?Àvec les meilleures intentions, l»1 lils de Marie-Thérèse ne réussissait qu'à se rendre odieux. Poursuivanl l'idée abstraite du droil sans tenir compte du droit historique et du sentiment national, il irritait ceux qu'il croyait servir. La Hongrie, dans le système de Joseph II, devenait plus libre et plus heureuse à conditition de ne plus être la Hongrie. <>n ne voulut point de cette liberté qui coûtait si cher; on se révolta contre ce bienfaiteur qui détruisait le Magyar pour affranchir le citoyen. Après lui, Léopold ne put apaiser La colère des Hongrois qu'en abolissant toutes les lois, même les plus sages, imposées par le réformateur despotique, et l'acte par lequel il le condamnait ainsi était rédigé en hongrois, c'est-à-dire dans la langue môme que Joseph II avait voulu proscrire. On montre encore à Budece trophée de 1791, témoignage delà victoire remportée par le vieux magyarisme sur l'esprit moderne, je dis l'esprit moderne mal compris et appliqué à faux. Cette rectification est indispensable. Étaient-ce donc les principes du dix-huitième siècle qu'avaient repoussés les Magyars en résistant aux innovations de Joseph II? Non certes. L'année même <>ù ils arrachaientà Léopold ce désaveu dont je viens de parler, les principaux membres de la diète de Pesth préparaient une série de projets de lois manifestement inspirés par notre dixhuitième siècle et les grandes scènes de la Révolution. L'esprit de liberté, d'humanité, l'abolition des vieilles entraves, un viril appel aux forces du pays, voilà ce que les Législateurs hongrois de 1791 voulaient associer au' respect de leurs traditions. Il faut bien reconnaître pourtant que cette généreuse entreprise s'éva-

Douit sans laisser de traces. Les guerres européennes

lèrent bieniôl !<• dans un autre courant

d'idées. Les projeta des députés de 17!>1 n'étaient condus qui ! ud.it>. la nation I rait. A vrai dire,

principes de la socié lerne. jusque vers 1825,

n'a}. paraissaient aux Hongrois que sous la forme pédantesque et odieuse des décrets de Joseph II. Il fallait le

5 tige d'un Széchenyi pour triompher de ces souvenirs. Joseph II avait imposé le progrès au nom d'une centralisation où disparaissait la Hongrie; Széchenyi, en travaillant à détruire la Hongrie féodale, jetait les hases d'une Hongrie bien autrement forte et prospère, i était là précisément ee qui inquiétait le gouvernement autrichien. Le prince de Metternich n'était pas fâché de voir diminuer le rôle d'une aristocratie féodale qui, même en servant la maison de Habsbourg, opposait à ses empiétements une résistance inflexible; mais cette Hongrie nouvelle, une fois pénétrée de l'esprit qui transformait l'Europe, n'allait-elle pas offrir des dangers d'une autre espèce ? Permettre à ta Hongrie de briser ses liens féodaux, rien de mieux, si la centralisation autrichienne devait en profiter; l'affranchir au profit de la Hongrie elle-même, au profil de la révolution peut-être, quel péril! En face de ces défiances contraires du vieux ma-

irisme el d ateurs autrichiens, on devine

lout ce que le comte Széchenyi eut à déployer de souplesse et d'habileté. Enthousiaste avec le- Hongrois, circonspecl avei le- politiques de. Vienne, M était obligé liait ensemble d'entraîner les uns et de rassurer les autres. El H \ avail réussi. Au moment où nous sommes parvenus dans cette existence, après Lapublica-

Lion de ses trois manifestes, quand <l<vs entreprises gigantesques, ajoutant l'exemple au précepte, ouvraient à la Hongrie des ressources Inconnues jusque-là, le comte Széchenyi étaii véritablemenl le roi de l'opinion et ne portail pas ombragea l'Autriche. Le prince deMetternich s'inscrivait parmi les actionnaires qui apportaient leur concours à l'oeuvre de la navigation du Danube; les orateurs magyars réclamaient à la tribune de la diète l'exécution du programme tracé par le réformateur, i mots « roi de l'opinion, » si souvent prodigués par la déclamation et la flatterie, n'étaient ici qu'une vérité littérale. Jamais peut-être on ne vit pareille victoire, jamais du moins popularité acquise plus noblement et plus noblement justifiée.

Quels beaux jours que ceux-là pour le comte Széchenyi ! jours d'enthousiasme pur, de triomphe sans mélange. Il n'avait pas dû encore se séparer de ses disciples ; il n'avait pas encore payé la rançon de sa clairvoyance; il n'avait pas deviné avant tousses frères d'armes le mal que l'absolutisme autrichien d'un côté, de l'autre l'impatience hongroise, allaient faire à sa cause; il n'avait pas été obligé par sa conscience loyale d'adresser.à son pays de sévères avertissements et de sacrifier sa popularité. Quand il traversait la Hongrie pour surveiller ses vastes entreprises, il voyait partout rayonner les visages, il voyait le paysan ainsi que le gentilhomme, l'ouvrier aussi bien que l'étudiant, saisis d'un.' émotion patriotique, se découvrir avec respect el saluer le grand Magyar.

LE COMTE STÉfHAN SZÉCHENYI. 409

(/(Hait un des principes du comte Széclienyi que les diètes hongroises devaient éviter toute cause de conflit avec le gouvernement autrichien et se donner le temps de fonder la grandeur du pays sur le terrain de l'économie politique. «J'ai réveillé mes compatriotes pour qu'ils marchent, non pour qu'ils se jettent par la fenêtre, » disait-il un jour à un étranger en lui expliquant rétat de la Hongrie. Faut-il s'étonner qu'un peuple fier, animé tout à coup d'une vie nouvelle, n'ait pas montré dans sa conduite la même prudence que l'homme d'État accoutumé à la méditation? Non certes. En signalant tes pussions qui amenèrent une rupture douloureuse entre le coin le Széchenyi et les plus impétueux de ses disciples, à Dieu ne plaise que je veuille condamner des hommes dignes de sympathie! Il résultera pourtant de ce récit impartial que le comte Széchenyi voyait plus clair que ses détracteurs, et que ses conseils, s'ils (Missent élé suivis, auraient épargné à la nation magyare les plus cruelles épreui

Au moment où les ouvrages populaires du noble comte viennent d'enflammer tous les coeurs, où ses adversaires les plus redoutables sonl réduits au silence, ou la jeune noblesse s'unit avec le peuple dans l'espoir d'un radieux avenir, à ce moment-là même un parti nouveau s'organise, qui \a s'emparer de l'esprit pnblic réveillé par le réformateur etle pousser dans nue voie opposée à la sic mie. Est-ce li démocratie qui se dresse en face du libéralisme?

Défions-nous de ces termes à propos de la Bongrie; démocratie, aristocratie, libéralisme, ces dénominations de notre Occidenl ne eoni iennenl guère dans un milieu où l'esprit de race môle à toutes les idées quelque chose de hautain. La vérité esl que le vieux magyarisme, mis en déroute par les polémiques du comte, allail prendre une Mule de revanche en déconcertanl ses projets, el que le magyarisme nouveau s'apprêtait à le dépasser par une ardeur d'émulation irréfléchie. Le comte Széchenyi disait : « Oubliez vos griefs contre l'Autriche, ne vous occupez que de la réforme sociale, assurez-vous une place dans le travail de l'Europe moderne, le reste Viendra par surcroît. » C'était décidément trop demander à ces imaginations magyares si vives et si exigeantes. Dans les villes, sinon dans les campagnes, le premier résultat de ce réveil, dû à l'ardente prédication de Széchenyi, fut la l'éprise des hostilités contre le gouvernement autrichien. Cette même dicte de 1833 ;'i 1836, où furent posées les bases de l'édifice nouveau rôvé par le comte, vit se lever une armée d'assaillants qui entra eu campagne sous une autre bannière; son chef était le baron Vesselényi. le géant de la Transylvanie, comme rappellent les publicistes lion-roi-, gentilhomme passionné, orateur véhément, nue sorte de Mirabeau à repaisse chevelure et aux formes athlétiques. Possesseur de vastes domaines en Transylvanie et en Hongrie, il avait sa place dans les diètes de l'une el de l'autre contrée, si le comté Széchenyi n'avait pas été le promoteur d'une rénovation sociale, qui transformait bon gré mal gré l'aristocratie hongroise,

il est à peu près certain, — i\v> juges impartiaux nous

l'affirment, — que Vesselényi n'aurait jamais songé au

rôle de tribun populaire. Privé de L'influence féodale par

le mouvement que Széchenyi avait imprimé, mou\ement encore incomplet, mais qui déjà, même avani réussir sur lous les points, avait paralysé le vieux ma-

isme, V se lényi, comme beaucoup de ses amis, avait cherché un dédommagemenl dans l'influence politique. Il étail l'arrière «petit-fils d'un ancien palatin. L'ambition personnelle chez cel impétueux personn s'alliait aux passions nationales les plus sincères. Il voulait tout ensemble arracher à l'Autriche la reconnais- Ban autonomie lern - t restituer indirectement aux hommes de sa caste une part de la puissance que leur enlevait i des idées. Rien de pareil chez le comte Széchenyi; son dévouemenl à la caùs

re était bien autrement désinléi le fut pourtant

le baron Vesselényi qui le premier, avant Kossuth luimême, disputa au réformateur le sceptre de L'opinion* Quel est le plus grand ami des Magyars, Széchenyi ou Vess i débat remplissait les livres, les bro-

mférences tumultueuses. Széchenyi, plus ttilhomme dans sa tenue extérieure, était bien plus libéral au fond; Vesselényi, plus son rôle,

avait i\*> allures plus populaires. L'un était prudent et temporisateur, l'autre n iolent et désordonné. Le premier, si habile à manier la parole, si bien armé de rai-. in et d'ironi t pourtant se taire à pro] os, mod

voix, graduer ses attaques; le second étail toujours prêt

later en inve< lives formidables. Comment s'étonner que les combinaisons profondes de l'homme d'Etal aient pâli aux yeux de la foule devanl l'enthousiasme irréfléchi du tribun? • L'opposition des deux patriotes, dit un pu-

.il 2 HOMMES D'ÉTAT DE I-A HONGRIE.

bliciste hongrois, aboutit pour le vulgaire à ces formules équivoques, à ces antithèses superficielles que la suite des événements a rendues parfaitement ridicules : Vesse- Lényi, disait-on, veut conduire la nation au bien-être par la liberté, Széchenyi la veut conduire à la liberté par le bien-être; Vessplényi représente le progrès 'au nom des principes et de la vie morale, Széchenyi le progrès matériel l. »

Le noble comte abandonnai! à l'avenir le soin de réfuter ces déclamations. Le travail est une vertu, si je ne me trompe, et l'affranchissement du travail, avec toutes les conséquences qui en résultent, est une des conditions de la vie morale des peuples. On a reproché à Széchenyi d'avoir eu trop de confiance dans la justice de l'histoire,, de ne pas s'être attaché à maintenir en face de ses rivaux le caractère moral de son oeuvre. Pourquoi en 1836, tandis que le baron Vesselényi devenait l'idole de la foule, le réformateur a-tril cessé tout à co up dé suivre les séances de la diète? Pourquoi s'est-il réfugié en quelque sorte sur le théâtre de ses grands travaux, au milieu des ingénieurs qui transformaient le pays? Peutêtre voulait-il montrer que, la où régnait encore son influence, les promesses de son programme s'accomplissaient de jour en jour, tandis que l'agitation de Vesselényi arrêtait l'élan des réformes civiles. Il est certain, m effet, que la diète, après avoir si bien commencé eu l(S3^, Unissait en 1836 sans avoir réalisé les réformes promises; une lutte intempestive contre le ministère

1. Graf StëpliunSzéclunyïs striatsmànnisclic Laufbahn. Pestli, 1866, p. 21,

autrichien avait détourné les esprits du programme tracé par Széchenyi, et au milieu des passions confusément soulevées tout demeurait en suspens. Pourquoi du moins, après cette fâcheuse épreuve, Széchenyi n'avait-il pas \r de ressaisir son autorité murale en vue de la diète suivante? C'est dans les comitats que se préparaient les élections, ce sont les comitats qui donnaient aux députés • les mandats impératifs: comment donc se faisait-il que le noble comte n'eût pas cherché à dominer les comitats parle prestige de sa renommée et l'ascendant de sa personne? Celte question est d'autant [dus naturelle que le comte Széchenyi. après le succès de ses manifestes, avait reçu de presque Lous les comitats de Hongrie le droit fïindigénat, c'est-à-dire le droit de siéger, de parler, de voter comme les représentants de la commune.

Les récentes études publiées sur le Comte Széchenyi nous fournissent ici des explications fort curieuses. D'après la vieille constitution magyare, telle qu'elle existait encore en 1836, la Hongrie se divisait en cinquantedeux comitats. Chacun de ces comitats ou districts avait une assemblée où pouvaient siéger non-seulement les grands propriétaires, mais les plus modestes gentilshommes de la contrée, les notables de tout rang, magistrats, juristes, hommes d'affaires; on cite tel comitat qui renfermait de vingt-cinq à trente mille personnes ayant droit de suffrage. An momenl des élections générales pour la difte, chacun des comitats arrêtait le mandat que ses députés avait mission de remplir, et ce mandat était impératif. Une commission préparait le travail; rassemblée, au moyen de subdivisions nombreuses, délibérait ri Notait. On se figure aisément le désordre

qu'une telle organisation introduisait dans les affaires du pays. Institution féodale, les comitats ayaienl été inoffensifs tant que l'esprit féodal û'avail pas été remplacé par un»1 force plus active. Depuis le mouvemeni réformateur du comte Széchenyi, ces cinquante-deux parlements au petit pied réunissaient, sans aucun correctif, les inconvénients de deux systèmes contraires* C'était le morcellement du moyen âge avec l'agitation do la vie moderne. Malgré le nombre <\r> votants ci la vivacité des discussions, 1rs intérêts de clocher dominaient tout. Quiconque n'était pas en rapports directs avec les personnages importants du district, quiconque n'était pas initié aux passions, aux intrigues, aux rivalités locales, était certain d'échouer, s'appolàt-il Széchenyi ou Kossutti. Oui, Kossuth lui-même, à l'heure des entraînements! révolutionnaires, a «mi moins de chances de succès dans tel comitat que l'orateur de lias étage sachant quelles liassions particulières il convenail de caresser, quelles; espérances on quelles appréhensions il fallait mettre en œuvre. « Personne n'ignore, dit un publiciste hongrois, qu'il y avait en 1847, dans le comitat de Pesth, deux ou trois célébrités d'occasion qui, en se portant candidats aux élections de la diète, eussent écarté Kossuth, —

K-ossuth, adoré de la nation à cette date, mais étranger à la vie >\^> comitats1. » On ne saurait déclarer plus nettement que la vie des comitats était étrangère ellemême à la vie de la nation. Széchenyi le savait bien :

1. Ces paroles Boni du baron Sigfamond Kemény; Je les emprunte à mu' dtatiofi «le M. Aurrir de lécskeméthy. Voyez Graj Stéphan Széchthyi't ttaaltmûnnischi Laufbaknt Pesth, 1066, page 24.

sa clairvoyance explique sa réserve. Plutôt que d'user autorité morale en des luttes peu dignes de lui, il aima mieux garder le poste qu'il avait choisi, au-dessus ni(;iK au-d !3sus même des partis de la diète, et poursuivre obstinément deux choses qu'il regardait rue la ciel de l'avenir : la réforme législative de la Hongrie, et l'alliance des Magyars avec la monarchie autrichienne.

c ; je rende ma pensée aussi claire pour tous

le l'est pour moi, afin que mes paroles ne donnent lieu à

aucune mé] rsonne n'en puiss

n'ai en vue aufc ciliation, non pas seulement

la conciliation des partis rde des deux chambi s,

rde de la nation et du gouvernement. La cause de notre

p moins dans les hommes que dans notr -- -

ciation hél

une constitution et que l'Autriche n'eu a point. Or, puisque les sont ainsi et que notre devoir es1 de server cette constitution sans permettre que l'esprit en suit faussé, la mission <lu gouvernement, l»i<'ii plus son intérêt propre, >'il veut vivre en paii avec nous, est de favoriser notre développement dans le Bens <l" nos institutions nationales, Il n'eu t'ait rien ndant. Ne ' pas, depuis l'ouverture de la

diète, non-seulement permettre, mais ordonner à ses scribes - d'accumuler contre nous calomnies sur calomnies? vident qu'il veut soulever contre nous l'opinion de l'étranger? Quand je me souviens de toutes les indign que j'ai '• de lire dans le cours de cette diète, quand je

rappelle qu'en les lisant j'étais i onvaincu «l<- l'impossibilité <l \ répondre en détail, pourquoi ne l'avouerais je pas? mon . brûle ne - ' - une «I irritantes; pour

n'en citer qu une seule, il était dit qu'il suturait de lâcher

tailles écluses, et qu'on en finirait une bonne fois avec, toute l'aristocratie privilégiée de ce pays ! admirable système de conciliation, surtout chez des hommes qui invoquent à tout propos le dogme sacro-saint de la légitimité! Rappelons-] s

l'histoire de Marie-Thérèse; rappelons-nous seulement les événements de ce Biècle, lorsque le Conquérant essayait de séduire la nation, de lui l'aire oublier ses devoirs envers la dynastie, nous aussi nous pouvions dire alors: Il nous suffirait d'ouvrir certaines écluses... Je n'achevé pas, les membres de la chambre haute savent bien ce que je veux dire; mais il ne se trouva pas dans ce pays un seul criminel pour concevoir cette pens Appuyé sur ces souvenirs avec une fierté nationale, je déclare que nous n'avons besoin d'aucun avertissement du dehors pour remplir nos devoirs envers le roi et la patrie. »

C'est devanl la diète de 1839 que le comte Széclienyi tenait ce ferme langage; puis, après avoir ainsi réduit au silence les publicistes viennois, après les avoir écartés de la scène comme étrangers au débat et n'ayant nulle qualité pour intervenir, il met pour ainsi dire en présence le gouvernement des Habsbourg d'un côté, la nation magyare de l'autre, et montre à quelles conditions Uniront les luttes séculaires. Tl faut que l'esprit de défiance disparaisse. Le gouvernement attribue au pays ^\r> pensées factieuses, et par cela même il les fait naître; le pays attribue au gouvernemenl des projets d'usurpation, ci par cela même il les provoque. Qu'ils se tient l'un à l'autre en se connaissant mieux. Le principal tort du gouvernement, c'est l'ignorance... Voyez quelle impartialité dans ses conseils! et alors même que l'orateur proclame avec sincérité son attachement à la dynastie de> Habsbourg, quel sentiment de l'indépendance natio-

nale ! Ce sont bien là les traits de l'esprit magyar tel que nous le voyons éclater aujourd'hui :

« Si nous voulons apprécier d'une façon équitable les actes du gouvernement, plaçons-nous souvent à son point de vue; nous reconnaîtrons alors que, dans maintes affaires où nous soupçonnons des intrigues méphistophéliques, il n'y a autre chose que l'ignorance... Il faut désirer d'autre part que le gouvernement se place souvent au point de vue de la Hongrie, au point de vue de notre régime constitutionnel; sinon, là où il n'y a qu'une légitime préoccupation de nos droits, il verra toujours révolution et rébellion... — Faisons donc parvenir à Sa Majesté les remontrances de cette chambre! Puisse son auguste personne connaître directement nos inquiétudes ! Puisse le gouvernement avoir l'occasion de considérer à. notre point de vue les affaires de notre pays! C'est seulement alors que l'irritation de tous fera place à un jugement refléchi. Soyons persuadés que les intentions du gouvernement sont honnêtes, bien qu'elles ne soient pas conformes à l'esprit de la constitution. Peut-être aussi nous-mêmes ne sommes-nous pas encore murs pour la vie constitutionnelle librement développée ; car le respect auquel nous avons droit augmente ou diminue avec notre valeur intellectuelle et morale. Renonçons donc à cette impétuosité d'allures par laquelle beaucoup d'entre nous cherchent à se rendre populaires et s'efforcent même de se dépasser les uns les autres. N'est-ce pas cette émulation de fougue irréfléchie qui a conduit la France de Baillj à Camille Desmoulins, de Camille Desmoulins à Danton, de Danton à Robespierre, pour finir dans le despotisme le plus absolu qui fut jamais? Apprenons de notre patriotisme a sacrifier nos personnes, si mais ne voulons pas subir le même sort ; nourrissons en nous le sentiment • le in communauté, n'ayons tous qu'une seule âme, en un mot forçons nos ennemis eux-mêmes a respecter le peuple magvar !

Quant .-m gouvernement, ce n'est pas assez qu'il ait renoncé à naniserla Hongrie, il faut aussi qu'il renonce à l;i fondre avec les autres États de l;i monarchie : ce serait une entreprise désormais impossible. <>n peul nous tuer, on ne nous fondra jamais dans l'Autriche.,, Il est c< rtain que la complète régénération <lr la Hongrie est une nécessité de premier ordre; mais commenl accomplir une telle œuvre, si la nation ne comprend pas le gouvernement, ni le gouvernement la nation, qu'ils sont par de continuelles défiances? »

Excellentes paroles et merveilleuse prévision de l'avenir! N'est-ce pas, à vingt-huit ans de distance, le i rogramnie adopté aujourd'hui par 31. de Beust? Quel sang précieux on aurait ménagé, que de scènes horribles on rut épargnées à L'histoire du xi\ siècle, si Magyars et Allemands eussent écouté plus tôt les conseils <lu comte S chenyi! Malheureusement, pour des causes qu'il serait superflu d'exposer en détail, les défiances, apais un instant par les remontrances du noble orateur, éclatèrent bientôt plus \ives que jamais. Louis Kossuth venait de paraître sur la scène. Publiciste fougueux, orateur inspiré, il entraînait dans des voies toutes nouvelles le- anciens disciples du réformateur. L'idée de lu révolution, épouvantai! <le Széchenyi, souriait au jeune tribun, si la rupture avec l'Autriche, si une réforme radicale des institutions du pays, si la révolution enfin peut nous donner l'indépendance nationale, pourquoi redouter t\r> épreuves dont la récompense est si haute? Ainsi pensait Kossuth, el le Journal de Pesth (Pesti hirîap , qu'il Muiait de fonder en I8tl, mettait le feu aux poudres. Tous les sentiments généreux sur lesquels i

LE COMTE STÉPHÀN SZÉCHENYI. 419

tait appuyé le réformateur, libéralisme, patriotisme, devenaienl aux mains du tribun de M'aies machines de guerre. Telle était pourtant l'ardeur des esprits, tel était le prestige exercé par la prédication enthousiaste de K >suth, que Széchenyi lui-même, en le combattant, n'osa se séparer de lui qu'à moitié. Dans un livre expressément dirigé contre le journal de KossuLh, et intitulé le Peuple de VEst\ on voit le courageux lutteur, un instant déconcerté, fournir une réplique facile à son adversaire. Les idées de Kossuth sont les siennes; la seule chose qu'il blâme, c'est le ton, l'accent, la forme, cette forme passionnée qui exalte l'enthousiasme populaire aux dépens de la raison politique. « Quoi! répondait Kossuth, nous sommes d'accord sur le fond, et vous vous attachez à la forme! Quoi! c'est la l'orme de mes articles qui fait naître pour la Hongrie le danger d'une révolution! Avouez (pie cette révolution, si elle doit éclater, aura eu des causes plus profondes.» Széchenyi, on le devine aisément, avait ressenti un déchirement douloureux au moment de voir disparaître sa popularité : de là les contradictions de ce livre, ou étincellent d'ailleurs des traits de génie; de là cette déclaration inattendue que le programme de Kossuth, sauf les témérités de la forme, était le programme de sa ne entière. C'est peutêtre la seule marque de faiblesse qu'ait donnée ce mâle esprit, et qui oserait lui reprocher d'avoir faibli une heure, si l'on songe qu'il s'a issait pour lui, à cette heure dé :isive, de perdre ou «le garder ta faveur de ce peuple qu'il avait toujours si ardemment aimé, si loyalement

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