CHAP. V. LES COMPACTATS DE BALE ET GEORGES DE POD[EBRAD
quelque sorle l'iniliative des idées modernes, Podiebrad ne songeait à rien moins (\u'à une réorganisaiion complète des états de l'Europe, en instituant une espèce de triliuii.il des souverains européens, devant lequel chacun pourrait porter ses plaintes. Ne jugeons pas celte idée; inclinons-nous devant elle! Elle atteste chez le roi de Boiième une élévation de sentiments politiques qui le rapproche d'Henri IV; et pour la Bohème même, ce n'est pas un mince honneur d'avoir, sur ce point, comme sur tant d'autres, préludé aux rêves de l'avenir. Le projet d'ailleurs, pour chimérique qu'il fût, se conçoit aisément après les grandes assemblées internationales de Bâle, Constance, Mantoue, etc., où les peuples étaient quelcjuefois arrivés à une commune entente.
Louis XI repoussa, comme de juste, les propositions du roi de Bohême, et, empêché qu'il était dans les filets de la féodalité, il ne promit aux Tchèijues qu'un appui platonique. Repoussé de la France, Podiebrad se tourna vers l'Allemagne et songea un moment à l'entraîner dans une croisade contre les Turcs; mais Pie II ne jugeait pas qui; la Bohême eût la foi assez épurée pour la défendre contre les hérétiques, et l'expédition, projetée contre les Osmanlis, fut confiée aux Madgyars. Georges de Podiebrad fut ainsi réduit à ne chercher son point d'appui qu'en lui-même. Il resta isolé, mais se trouva fort : grâce à un gonvernement intelligent, il avait réussi à sortir du bourbier de la féodîililé, et d'un bout à l'autre de son royaume, c'était la même administration, la même volonté qui en dirigeait tous les eflorts.
En I4Go. le pape Pie II mourut. Paul II, son successeur, commença par lancer l'anatlièine contre le roi de Bohême, dont l'ambassadeur à Rome fut grossièrement insulté par le pape. L'Allemagne se couvrit de légats, à l'etlet de soulever les barons catholiques contre la Bohême; mais Podiebrad vit successivement se prononcer en sa faveur tous les princes de l'empire. Fort de ce premier succès, il tenta (W. rapprocher la Bohême de la Hongrie, en faisant de Mathias Corvin .son gendre. r,'eùt été un véritable coup de maître. non-.seulemenl pour le présent, mais pour l'avenir; en outre il eût forcé, par là, la cour de Rome à l'accepter pour son ^'fenseur contre k-s Turcs. Mais le roi de Hongrie, jaloux de la gloire de Podiebrad, voulut être seul à triompher des hérétiques; il brusqua l'expédition et partit sans rien conclure avec la lohême.
La guerre civile commença en Bohême : Georges en devint ai-
s^'ment le maître, et pour prouver sa force, en même temps que la mod<''ralion de sa loi, il lit enferuier une secte liiissite avancée, les frères de l'Unité. Cette conduite, loin de désarmer Uome, l'irrita jusqu'à la fureur. Pape épilepiique, Paul II réussit à coramuni(juer quel(|ues étincelles de ses colères au Souverain de la Hon^rrie, vainqueur des Turcs, et la Bohême fut envahie.
Craignant avec raison cette arme violente, qui s'appelle le fanatisme, Georges de Podiebrad se garda bien de le déchaîner. Il ne fil appel qu'au sentiment de la patrie, le jugeant par lui-même assez fort pour repousser les envahisseurs. D'abord vaincu à Trébisk, il reprit bientôt l'avatilage, et harcela tant et si bien l'armée hongroise, ({ue Mailiias Corvin demanda la paix (27 fév. 1469), — Le 7 avril , les deux adversaires eurent à Olmiitz une entrevue pour débattre les conditions de la paix ; mais Corvin , dont l'armée .s'était tirée des mains de Podiebrad, à la faveur de la suspension des hostilités, rompit brus([uement les négociations, traître à la parole jurée, et la guerre recommença. Elle fut heureuse pour la Bohême. Les Madgyars, complètement défaits à Hradish (2 novembre), perdirent une seconde bataille, à l'issue de laquelle Corvin prit honteusement la fuite.
La mort vint enlever Georges de Podiebrad au milieu de ses victoires. Avant de mourir, il avait encore réussi à faire reconnaître pour son successeur Viadislas, fils du roi Casimir de Pologne, préférant à sa famille, sa patrie, et rêvant peut-être pour sa race une union qui aurait scellé sa grandeur ''^ (22MarsU7l).
Le jeune Viadislas réunit peu après sur sa tête une troisième couronne, celle de Hongrie, et les princes chrétiens, en proie h la perspective d'une invasion musulmane, durent lui contirmer tous ses titres. A sa mort (lolC), son tils Louis hérita de ses couronnes ; mais en 152G, il perdit la vie à la bataille de Mohacz contre les Turcs et laissa le trône sans héritier. C'est alors que la maison d'Autriche se prévalut du traité de 1364 pour réunir la couronne de St Venceslas à ses possessions ducales.
Nous touchons ici au terme de l'histoire de la Bohême : le gouvernement du pays par les princes de la maison d'Autriche
(1) \ou Bohême et Hongrie au x\* siècle par M. Saint-ReDé-Taillandier.