CHAPITRE VU
En 1780, Joseph II succéda à Marie-Thérèse : prince d'un esprit généreux, mais hanté de projets chimériques, ce fut lui qui donna le coup de fouet à la Bohême, par les réformes qu'il prétendit introduire dans ses Etats, sur un ordre de sa volonté souveraine. Frappé de la diversité de langues qui régnait dans ses états héréditaires, il avait déjà travaillé avec Marie-Thérèse, à fusionner les races disparates de son empire dans une commune pensée, et, croyant avoir réalisé dans cet ordre d'idées un certain progrès, dès qu'il fut le maître, il imposa à ses peuples une langue officielle unique. 11 paraît qu'il hésita longtemps dans le choix de cette langue; un moment même, il aurait songé à la langue slave, celle, à coup sûr, qui eût été le moins antipathique au plus grand nombre de ses sujets; mais circonvenu par les Allemands du saint-empire, il fit choix de la langue allemande qu'il déclara obligatoire. Trop faible pour s'insurger contre cette prétention despotique, comme le fit la Hongrie, la Bohême, sans clameur et dans l'ombre, se mit courageusement à l'œuvre, et pendant qu'avec force décrets, Joseph II proscrivait la langue thèquede l'école et de l'administration, quelques vieux patriotes,
jaloux du passé de leur pays, en recherchaient pieusement l'histoire, et en débrouillaient les gloires nationales. Franz Knisky, Pelzel , Hankenstein, Dobner, Paikowic, toute une pléiade de lettrés et de savants entreprit de ressusciter l'idiome national et de revendiquer, au nom de l'histoire, les droits du peuple bohème. La Révolution française, en ébranlant tous les trônes de l'Europe, apporta un appui moral à ce travail de reconstitution nationale : En 1791, le roi Léopold II se vit forcé de restituera la ville de Prague la couronne de St Venceslas, et, l'année suivante, la diète obtint le rétablissement d'une chaire à l'université pour la langue et la littérature bohème. Bientôt même, Prague eut un théâtre, où lespièces-écrites dans l'idiome maternel afflué-^ rent en grand nombre. Enfin, du sein de celte agitation féconde, sortit un grand esprit, Dobrowsky, dont les travaux consciencieux et profonds, tout en révélant à la Bohême sa propre histoire qu'elle ignorait, constatèrent l'identité des tchèques avec leurs frères de race slave. L'effet de ces études fut immense : une légion d'écrivains se précipita sur les traces de Dobrovsky; — la poésie nationale refleurit et l'on se mit avec fureur à faire des vers bohèmes. iMais il manquait encore à tous ces travailleurs la foi dans l'avenir de leur œuvre : tout à coup, un jeune homme, Hanka, leur apporta ce levier indispensable au succès de l'entreprise. Il découvrit dans une église de village un manuscrit du xiii* siècle le KralodvorskyRukopis, contenant un certain nombre de chants nationaux. Ce fut une véritable fête patriotique que cette importante découverte : d'abord contestée par Dobrowsky lui-même, elle le compta bientôt parmi ses plus chauds défenseurs. Dès-lors la Bohème s'élança vers l'avenir, rajeunie et pleine de confiance. Comme un arbre longtemps déraciné, qui aurait conservé quelque sève et reprendrait vigueur en plongeant ses racines dans le sol où il aurait pris naissance, la Bohême se revivifia, en se retrempant aux sources de son passé. Grâce à l'extrême flexibilité qui dislingue tous les idiomes slaves, le tchèque moderne tout en s'ai)propriant les richesses de la langue ancienne, trouva de nouveaux mots pour exprimer les idées nouvelles. L'œuvre du perfectionnement de la langue, interrompue pendant plus de deux siècles, s'accomplit de la sorte en quinze ans, et l'antique patrimoine de la littérature nationale s'enrichit de jour en jour de nouvelles productions.
Comme on le voit, c'est par sa lillérature que la Bohcîme reprit naissance; c'est par son individualité littéraire qu'elle reron(|uit sa nationalité. Avant de voir comment le mouvement tchèque se produisit sur le terrain politiqne dnns l»'s temps modernes, il est utile, croyons-nous, de s'arrêter un moment sur cette langue et cette littérature qui jouent un si grand rôle dans son histoire.
Douce et mélodieuse, comme tous les idiomes slaves, la langue tchè(|ue, si l'on s'en rapporte au témoignage de ses plus anciens monuments littéraires, eut, dès l'origine, son caractère particulier. Ce fut une langue distincte et homogène, quoique son étroite parenté avec le russe et le polonais surtout soit un fait incontestable. C'est, à coup sûr aussi, la plus ancienne des langues slaves, la première qui soit parvenue de bonne heure à une culture relative, La raison en est que, de tous les peuples slaves, les Bohèmes furent les premiers à accepter le christianisme, et que le christianisme, pour prendre racine chez eux, contribua puissamment à la maturité de la langue, dont il créa les lettres et fit même un dialecte sacré. Dès le ix* siècle, et peui-être avant, ou écrivait en langue bohème : le jugement de Libourha, dont nous avons déjà parlé, atteste dans le style un degré de perfectionnement précoce. Après l'établissement du chistianisme, le génie slave se trouva aux prises avec la barbarie germanique, dont il subit malheureusement l'influence , si bien que jusqu'au XIII* siècle les naïfs élans de la muse nationale demeurèrent paralysés dans le cercle monotone du romantisme germanique et féodal. Mais à celte époque, sous le coup d'une grande invasion de Tartarcs, la poésie nationale se réveilla : le manuscrit de Kraiodvor contient un long poème, presque une épopée, où l'auteur raconte la défaite des Tartares devant Olmiiiz, en 12i'l, et célèbre la valeur d'un chef bohème, Jaroslav. Sans faire une élude détaillée de ce remarquable monument littéraire, nous ne pouvons passer outre, sans signaler à la fois son double mérite : la perfection du style et l'élévation des idées. Hien de plus simple et de (dus grandiose tout ensemble que la composition de cette tragédie lyrique, comparable à plus d'un titre au récit des grandes luttes de rilyade, et supérieure peut-être aux inspirations les plus brillantes de la Jérusalem délivrée. Rien de plus élevé et de plu-s sublime aussi, que l'abnégation du héros tchè(|ue dont le duel idéal est : sa patrie et sa religion. — Sans doute, ce poème
ne fut pas la seule production du xiii* siècle ; sans les posséder, on saitquil parut alors de nombreuses traductions de l'évangile; mais la pro.^e bohème n'existe pour ainsi dire pas. C'est en latin que les chroniqueurs écrivent, jusqu'au xiv' siècle, où, un bel esprit du lem[»s, Dalimil imagina de composer en vers bohèmes une longue histoire de son pays di-puis les temps mythiques. C'est le premier historien national de la Bohème, d'autant plus qu'il écrivait à une époque où l'Allemagne s'efforçait d'imposer tout, même la hmgue allemande, à la société slave. Aussi réagitil dans toute la mesure de ses Ibries, souvent avec une grande éloquence, contre cette importation qui lui semblait funeste : « Je vous laisse, ô mes fils, fait-il dire à un prince tchèque au » cours de son histoire, je vous laisse un grand royaume et une » chose plus grande encore, une langue nationale. Cherchez à » défendre l'un et l'antre contre les étrang^-rs. Une langue élran- » gère arrive à petit bruit ; elle traverse (l'abord le pays en cher- » chant à se fixer, mais ayant pris une fois possession du terri- » loire, elle envahit la langue nationale et la détruit.
D'ailleurs, le règne de Charles IV vint aider Dalimil et les littérateurs bohèmes dans leur pieuse résistance à la langue allemande, et grâce à la protection éclairée de ce prince, la littérature prit un nouvel essor. Flaska de Pardubic, André de Dube, Thomas de Seztitny écrivirent des œuvres morales, entre autres, un commentaire sur les droits du royaume de Boiième, et la républi(|ue chrétienne. Enfin Jean Uns apparaît, et, avec ce chef national, qui réforme l'orthographe de sa langue, prêche et compose ses ouvrages en tchèque, la littérature reçoit une si énergique impulsion (|u't'lle s'en ressent encore aujourd'hui. Jacob de Siribro, Jean de Pribram, l'archevèiue de Uokyjana, Pierre de Chelzic, et cent autres vinrent tour à tour apporter leur pierre à l'édifice commencé par Jean llus. Ce siècle est un nouvel âge de la lilt'''ratu;e bohème, un âge d'or, tant pour la multitude des œuvres auxijuelles il donna naissance, (juc pour leur excellence. Alors se fo'ida la communauté des frères Moraves, qui, pendant les siècles suivants, continua la gloiieuse tradition de ses illustres maîtres.
Puis vint la renaissance qui développa en Bohème le goût des lettres antiques, en même temps que la .science contemporaine trouvait en quebiue sorte son sanctuaire dans l'université de
Prague. Il sérail trop long de dresser la liste de tous les littérateurs et savants qui, pendant tout le xvi* siècle, vinrent ajouter un nouvel éclat à la gloire littéraire et scientifi(jue de la Bohême. Bornons-nous à constater, qu'au moment où la nationalité tchèque s'affaissa sur le champ de bataille de Bila-Hora, aucun état, en Europe, n'était capable de rivaliser avec la patrie de Jean Hus pour les richesses et la gloire littéraires.
Tout alla s'engloutir dans le gouffre creusé par les jésuites au lendemain de la défaite. Le feu dévora plus de 60,000 volumes; la bibliothèque de Prague eut aussi ses Arabes incendiaires, dissimulés sous le manteau des moines : la Bohême s'abîma dans les cendres de sa propre gloire! Ses derniers écrivains s'exilèrent; son université n'enseigna plus que la langue latine, si chère aux jésuites, et la langue allemande non moins chère à la maison d'Autriche. Mais la langue nationale ne disparut qu'à la surface : au fond, tout au fond des campagnes, sous le chaume du paysan, se conserva indestructible le germe de l'avenir, cette langue maternelle, dernier vestige de l'individualité de la nation.
Kn 1815, au moment même où l'empereur d'Autriche englobait illégalement dans la Confédération germanique son royaume de Bohême, la littérature de ce pays était en pleine rénovation , et la civilisation nationale se révélait par nombre d'ouvrages originaux. L'annexion anti-constitutionnelle des traités de 1815 ne le détourna point de sa tâche : Des savants continuèrent d'étudier ïe passé politique et littéraire de leur race, en général, s'eftorçant de faire connaître les peuples Slaves les uns aux autres et cherchant le lien capable de les réunir tous. Œuvre laborieuse, entreprise avec enthousiasme , poursuivie avec patience, et qui, indépendamment du respect qu'elle inspire, s'impose encore à l'admiration par son caractère moral : l'impartialité! A la suite de Dobrovsky, et comme lui, Pesizel, Hanka , Jungmann, Schafarik, etc., avant de se mettre à l'œuvre, s'en allèrent parcourir tous les pays dont ils avaient à parler. Véritable pèlerinage à travers les souvenirs du passé et les espérances du présent! Le latin, l'Allemand, l'Italien, le Français, ces infatigables bûcherons de l'arbre de la science, écrivent toutes les langues ne voulant négliger aucun moyen de mettre sous les yeux de l'Kurope l'histoire de leur race et les pièces du procès qu'elle va bientôt soulever. En 1818, le musée de Prague est fondé, et la revuç
qu'il publie devient le répertoire attitré de tous leurs travaux d'iTudition. C'est l'époque où Schafarick compose son grand ouvrage des antiquités Slaves. Au nom delà science et de l'histoire, il y établit les rapports des différents dialectes et des différents peuples de sa race. Il exhuma du passé tous les témoignages des vieux grammairiens sur la solidarité des langues slaves; il montra qu'à travers ses nombreuses perturbations, en dépit du morcellement qu'elle avait dû subir, sa race avait perpétuellement conservé l'instinct de son uniié littéraire. Evoquant des noms inconnus à la Bohême moderne, il rappela toutes les tentatives faites depuis longtemps pour consacrer cette unité; — les généreux efforts des philologues Polonais au xvi' siècle , Lucas Goricki, Krijanich, l'apôtre de la mutualité des idiomes slaves, tous deux travaillant à rapprocher les peuples par la fusion de leurs dialectes; — plus anciennement encore, les tendances des rois de Bohême vers ce but, les essais d'union avec la Pologne sous Przemysl-Ottokar II" ; — puis, après Jean Hus, la faveur que la langue bohème trouva à la cour de Varsovie, et l'étroite communion de sentiments des Tchèques et des Polonais à l'université Prague, votant toujours ensemble en haine de l'Allemand ; — au XIV* siècle, les rapports de Charles IV, le bon roi Charles, avec lesSlaves.du midi, pou rie rétablissement en Bohême de la liturgie grecque ; — au concile de Constance , en i 41 2, les sollicitations réciprotfues des Tchè(|ues et des Kagusains pour se convertir à une :eligion commune, prêchée dans un dialecte commun; — enfin au xvu* siècle, les appels répétés de Pierre-le- Grand aux savants de la Bohême pour la traduction de livres en russe, et l'exportation considérable dans les pays croates de livres de piété écrits en langue bohème. A côté de ce tableau historique du grand mouvement national slave, la poésie s'efforça de réveiller l'instinct d'une origine commune à toutes les populations slaves,
( I^ lAi grammairien Lucas Gornichi disait : « Sachez que notre langue n'est pas ancienne par elle-même; mais qu'elle est née il y a peu de temps du Slave, Polonais, Thèque, Russe, Croate, Bosniaque, Serbe, Bulgare, toutes ces langues n'étaient d'abord qu'une seule langue Slave , de même qu'il n'y avait qu'un peuple Slave. » — « Quand on ne sait p.is le mot Polonais, on peut sans hésitation employer le mot Tchèque. •• D'ailleurs , celle parenté des langues Slaves est un fait indiscutable, et nous tciions d'un témoui oculaire, que pendant la Révolution de ISlS, les paysans Serbes les plus illettrés compr. naient parfaitement le langage des officiers Russes.
et, tout en chantant les gloires particulières de la Bohême, prophélisa la t^ramleiir fulure de la Slavie unifiée. Un pasteur de la Slovaquie, Kollar, composa son poème la Slavy Dcera , où, dans sept à huit ct'nis sonnets, il prêcha à ions ses coinpatiioles la loi dans l'avenir Toutefois, quellequ'ailélérinfluencedeson lyrisme et de ses vigoureuses exhortations, il ne trouva pas toujours la note juste et propreà entraîner dans la même direction tous les peuples Slaves. La Bohême, notamment, ne témoigna jamais beaucoup d'enthousiasme pour ses poésies, et la raison en est dans la pensée poliii(|ue qui inspire pres(|ue tous les sonnets de Kollar « Si de ce » métal si muiti forme, — dit-il dans une de sesplus énergiques ins- "» pirations, en parlant de la diversité des nations Slaves, — je » pouvais fondre une statue, je ferais de la Russie la tête; — la » Pologne occuperait le cœur; — la Bohême ferait les fondions » de brasi » — «je ferais de la Russie la tête! » Telle fut son unique pensée ^'^ : Froid et sceptique, sous une apparence de chaleur et (le foi, Kollar n'avait guère d'espoir que dans la puissance matérielle, et cette puissance, il ne la voyait ((ne dans et par la Russie. Mais pour faire partager ce sentiment à la Bohême, il eut fallu d'abord lui ôter la conscience de sa nationalité, effacer l'histoire et les pages les plus glorieuses de son passé. Les Tchè(jues préférèrent attendre que de i)roclamerla Russie la seule espérance des peuples Slaves, en y rattachant, comme le voulait Kollar, les lambeaux de leur nationalité. Mais si les sonnets du poète, la prenaière expression de ce qu'on nomme aujourd'hui le Panslavisme, ne répondirent pas aux désirs du peuj)le Bohême, ils eurent, au moins, ce résultat, d'atrirmer une fois de plus la solidarité littéraire des Slaves. Du Danube à la Visiule, on comprit et l'on dianla les poésies de Kollar, pendant que d'autres bardes, également enthousiastes, Czelakowsky, Polak , Kamenicky, Stulc, etc., avivaient le feu sacré, les premiers par leurs poésies épiques, les autres par leurs ballades populaires et leurs légendes sacrées. Pour compléter la pléiade d'écrivains, qui se rattachent à cette époque de renaissance, citons encore le savant Jimgmann, l'auteur du dictionnaire tchèque, œuvre de trente-cinq années de recherches; Pahçky, l'historien national delà Bohême, Ondrak, le traducteur de Chateaubriand et de Bernardin de Saint-Pierre, et cent
(1) Voir : Adam Mickicwicz. loc. cil.
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autres dont les ouvrages, tout en enrichissant l'idiome national , attirèrent les regards vers l'antique ville de Prague , qui devint ainsi le centre de la vie intellectuelle des Slaves.
En présence de cette résurrection nationale en Bohême, la maison d'Autriche, représentée par François l" et conseillée par 31. de Meiternich, garda son attitude passive, et pour faire triompher son absolutisme traditionnel, continua d'opposer les unes aux autres les différentes races de l'empire. Impassible et saine, elle assiste aux premiers tressaillements d'un peuple qui se ranime peu à peu, et, pour écarter l'orage, se borne à donner pour adversaire à la Bohème, la Hongrie, sa rivale héréditaire. « Dititieut imperes : » Telle est la seule politique de Metternich et de son auguste maître, politique éminemment fausse et imprévoyante ; car si la discorde vient à séjjarer les parties disparates dont se compose l'empire, c'est la ruine de cet empire même ; mais politique propre à favoriser, à l'extérieur, l'action de la diplomatie autrichienne, puisqu'elle ajourne, à l'intérieur, toutes les complications. C'est contre la Hongrie, non contre TAulriche, que s'engage la lutte de la nationalité bohème, et réciproquement. .\u lieu de cette politique d'expédient, qu'eût- il fallu faire, ou du moins essayer? Puisque l'Autriche s'était donnée la tâche de germaniser les Slaves , il fallait entreprendre sérieusement l'œuvre de la germanisation <". Deux siècles n'y avaient pas suffi, il est vrai, mais c'est que les moyens employés étaient absolument défectueux : la bureaucratie allemande, en s'abattant sur le pays, n'avait abouti qu'à comprimer dans les liens d'une inextricable administration, la vie du peuple tchè(|ue ; mais elle ne l'avait pas épuisé, et l'une des principales causes du réveil de la nationalité bohème, c'est précisément le besoin que tout peuple éprouve de vivre intellectuellement, besoin que l'Autriche n'avait pas su satisfaire. Elle avait tout pris à la Bohème, et ne lui avait rien donné. Peut-être, au commencement du siècle, alors que la vie politique n'était pas encore revenue, était- il possible de détourn»T le mouvement littéraire (|ui se j»roduisait, de le faire dévier du but que lui assignaient déjà (luelques écrivains nationaux;
(♦) 1*8 Allemands du nord ont absolument réussi dins cette tftchc de la dr>monclisatio'i appliuuL-c aux races, et IVIénieat slave de la Posmanio, par ' xempic, est nujuufd hui complètement efface,
peut-cHre anrait-on pu en profiler, pour imprimer aux esprits une autre direction, pour exciter partout l'énergie de l'intelligence et donner la vie, sans céder sa conquête ; mais roi)scuranlisme autrichien était incapable de comprendre cette politique : elle eùl d'ailleurs, par trop juré avec la tradition de la maison impériale, et cette momie, qui eut nom François I", fût mort de peur à la seule pensée d'un tel chani,'ement.
Néanmoins, il vint un jour où l'empereur s'inquiéta, et sortit enfin de sa longue impassibilité : c'est quand le mouvement national se produisit sur le terrain politique, et s'y manifesta par quelques velléités d'opposition. L'empereur comprit, mais il était trop tard : La chancellerie anti(|ue rappela bien la diète à l'ordre ; seulement à la session suivante, l'assemblée demanda l'introduction de la langue nationale dans l'enseignement, et prononça même, quoique timidement, le mot de droits historiques. Ces prétentions mirent à l'envers la cervelle impériale : C'était alors Ferdinand Iqui occupait le trône (1835). La censure autrichienne redoubla de rigueur à l'endroit des écrivains nationaux; mais rien n'y fit. Havliczek, le fondateur du journalisme politique en Bohême, sut, par un artifice ingénieux, échapper aux vexations des censeurs impériaux : il prit pour ttièrae de ses articles l'histoire de l'Irlande, il peignit ses misères, retraça ses luttes contre l'Angleterre, proclama ses droits historiques imprescriptibles et, offrit ainsi à la Bohême, qui le comprit, le miroir fidèle de son passé. En même temps, à la génération des Kollar et des Czelakovsky, avait succédé une génération nouvelle de littérateurs et de poètes, plus nombreux encore et non moins riche, éclose au soutfle du romantisme moderne ; et par eux, la renaissance littéraire de la Bohême entra dans une nouvelle phase. Hynek Mâcha, Boleslas Nebesky, Tyl, Yaromir P>ben, Pravoslar Kuubek vinrent successivement donner le coup de fouet au réveil des intelligences, et attester par leurs productions remarquables, souvent éclatantes, les énergies de leur race. C'est ainsi que, comprimée brutalement dans son expansion politique, la nationalité thèque s'affirma à ses propres yeux par son essor littéraire, et assura la conquête de ses droits historiques. Grâce aux efforts de ses savants et de ses poètes, elle re|)rit conscience d'ellemême, et sortit du mythe inoffensif, pour devenir une réalité menaçante. On le vit bjen, dès avant 1848, lorsque, las peut-être
de ne se faire entendre que par la voix de ses chefs, le peuple Bohême commença d'agiter l'étendard de l'action et descendit lui-même dans la lice. La première manifestation de la vie politique se produisit à l'automne de 1847; Jungmann, un des plus fervents apôtres au réveil national et le poète kaliha moururent à quelques jours de distance. La ville prit le deuil et douze mille personnes conduisirent leurs dépouilles. En passant devant l'hôtel de ville, où était emprisonné Arnold, l'ami de Kalina, pour avoir prostesté contre l'introduction des Jésuites à Prague, la foule s'arrêta et se découvrit devant l'écrivain martyr. La police autrichienne s'émut de cette audace collective : aussitôt, elle dressa des listes de suspects, qu'elle flétrit au nom de Vlastenci; (patriotes) mais elle ne put empêcher la formation de sociétés secrètes où tout le monde s'affilia pêle-mêle, sans distinction, nobles, bourgeois, ouvriers, tous réunis dans une pensée de libération commune. — Cette même année, la diète, enhardie sans doute par le bruit et le mouvement qui se faisaient autour d'elle, osa rejeter une demande d'impôt soutenue par le commissaire impérial, et quand ce même commissaire proposa l'érection d'une statue en l'honneur de son auguste maître, un des nobles de la diète, s'étant levé, montra à l'Assemblée une pièce de monnaie à l'effigie de François 1", considérablement altérée par des dépréciations successives : « C'est là, dit-il, un monu- » ment suôisant pour perpétuer la mémoire des sentiments pa- » ternels de l'empereur et de la reconnaissance filiale de ses » sujets. »