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MINISTÈRE DE M. DE BEUST, MINISTÈRE TAAFE-POTOKI

Le jour même du départ de M. de Belcredi , parut une patente impériale convoquant pour le 25 février un Reichsrath extraordiuaiie, « à l'ettet de concilier les prétentions conlradicloiros des » p.iys de la couronne hongroise, touchant les institutions cons- » titutionnelles de l'empire. — el pour y faire concourir les re- » présentants des autres royaumes et pays. » Toutes les diètes provinciales existantes étaient dissoutes : Les élections devaient avoir lieu dans un court délai, et les nouvelles diètes devaient se réunir, aussitôt élues, pour nommer leurs représentants au Reichsrath exlraordinaire.

Les fédéralistes triomphèrent eu Bohême, mais il se fit dans les provinces allemandes un lel mouvement en faveur de la constitution centraliste de février, et, d'un autre côté, la transaction avec la Hongrie marcha si rapidement, qu'il devint inutile de convoquer le Reichsrath extraordinaire.

La constitution de 1861 fut rétablie, et le Reichsrath ordinaire convoqué pour le 18 mars, en vue des changements à introduire dans cette constitution, par suite du compromis avec la Hongrie.

Ce retour au passé n'était pas fait pour combler de joie le parti national Bohème, son désappointement fui immense, tt se traduisit par le vote d'une adresse (2-3 février), où le programme fédé-

raliste était nettement exposé. Se plaçant sur le terrain dn droit conslitiilionnel , apr^s avoir exprimé leurs regrets de l'ahandon de la patente de septembre 1 865. les Tchèques se relusaient à nommer des représentants pour le Keichsrath, en vertu d'une constitution qui était abrogée dans ses parties essentielles , c'est-à-dire dans la composition de ce Ueiclisratli même, par suite de la transaction intervenue avec les Madgyars : « Le Reichsraih actutlle- » ment convo(|ué, disait l'adresse, ne doit plus être une représen- » tation de tout l'empire : Il ne peut plus se réunir conformément » à la loi fondamentale, en vertu de la (juelle il est convoqué; l'as- » semblée ne saurait donc être qu'un parlement extraordinaire » placé en dehors du droit constitutionnel exisilant.» Invoquant les droits historiques de la Bohême, la diète déclarait encore « qu'elle » se croirait infidèle à sa mission, si elle renonçait à l'importante » promesse de Sa Majesté, d'entendre la voix des repiésentanls » du royaume pour l'œuvre de la transaction , et d'en tenir » compte, en lui accordant une valeur égale à celle de la Hongrie » et des autres pays de l'empire. » — Enfin la diète protestait contre l'idée de voir l'existence de la Bohême fondue dans une « moitié occidentale de l'empire, combinaison politique qui » man(|ue de toute base légale, et dont la forme serait incompa- » tible avec l'existence, en fait et en droit , incontestable de la » couronne de Bohême, avec la signification de la série des cou- » lonnements remontant aux temps les plus anciens des glorieux » ancêtres de Sa Majesté, comme rois de Bohême, et avec » la signification politique, incontestée jus(|u'ici , des diètes » de Bohême. » — Dans la discussion de l'adresse, M. Riéger, emporté par son patriotisme, s'était écrié : « Il faut armer toutes » les races de l'Autriche, en leur donnant à toutes des droits » égaux. On veut aujourd'hui étouffer les Slaves entre les » Madgyars et les Allemands! Eh bien.' eux aussi, ils veulent » être entendus! Qu'on y prenne garde! »

Cette leçon valut, dès le lendemain , à l'assemblée de Prague une ordonnance de dissolution. La diète de Moravie eut le même sort. De nouvelles élections eurent lieu, mais le Gouvernement mani[»ula si bien la matière électorale, que, cette fois, les fédéralistes furent vaincus. La nouvelle diète .se réunit le 6 avril, et, dès le premier jour, les Tchèques, bien ([n'eu minorité, élevèrent des réclamations violeolcs coutre le gouverneur qui n'avait lu

82 MORAVIB ET BOHÈME.

qu'en Allemand le discours d'ouverture : Signe trop manifeste des intentions du Gouvernement, qui dut poini;int céder sur ce point cl laire droit aux rtV-lamations des députi^s bohèmes. La question des élections au Rcichsraili vint à l'ordre du jour le \2 avril : Elle occu[)a trois séances des plus orageuses, et fut signalée par deux faits imporl.ints : Le discours prononcé par M. Uiéger, au nom du parti national tout entier, et la protestation déposée, le même jour, sur le bureau de l'assemblée contre l'élection de déléguer pour le Ileiclisralh des pays non hongrois.

Cette protestation, que nous aurons l'occasion d'analyser plus loin dans un chapitre spécial *", était l'expression la |>lus complète de? VOMI X de la nation tchèque et de ses droits historiques. La djète passa à l'ordre du jour, et tous les députés Bohèmes, M. Riéger en léie, quittèrent la salle des séances, au milieu de la plus vive agitation. Les membres restant qui formaient , il est vrai, la majorité, n'en procédèrent pas moins aux élections, et poussèrent la condescendance jusqu'à nommer 14 députes tchè- (|ues sur 54. Touchant exemple de la modération Allemande! Les Teutons de Bohême, qui constituent un peu plus des 2/7 de la population du pays, et se trouvent, par suite d'une loi électorale inique, former la majorité dans la diète, pouvaient aller jusqu'au bout de leur injuste triomphe, mais la loyauté traditionnelle, et toute de surface, il est vrai , de cette race passionnément dominatrice ne voulut pas se démentir en cette circonstance. Les Slaves eurent l'impudence de méconnaître tant de délicatesse. Les privilégies d'entre eux, les quatorze Tchèques honorés des suffrages allemands, refusèrent unanimement de se rendre au Beichsralh; et pour accentuer la scission profonde que la politique de M. de Beust avait amenée entre la Bohême et l'empire, les chefs du parti se rendirent avec ostentation au congrès ethnographique de Moscou (18 mai 186T).

Le but de la Russie avait été de provoquer par ce congrès une grande manifestation panslaviste. Les événements d'Autriche étaient arrivés à point , pour favoriser les projets du gouvernement Moscovite. Indignement repoussés par les Allemands de l'empire, dans l'expression de leur droit historique et national , les Tchèques se portèrent du côté des Slaves de la Russie, et,

(1) Voir chapitre des Dr. Hitt. rfe la Bohême.

en, XII. LA BOHèME KT LA C0?ÎSTITLT10.N DUALISTE. 83

conirae l'avait prédii M. PaiaçkyJ'opposiiion tchèque prit d'abord la nuoncedu Panslavisme. Les députés de la Bohême arrivèrent à Saint-Péterbourg au mois de mai ; ils y furent l'objet des attentions les plus délicates de la part du czar et de l'impératrice. Ou leur offrit, dans la salle de l'assemblée de la noblesse, un dîner splendide, où les toasts ne manquèrent pas : « A défaut de l'union * politique des Slaves, dit M. Riéger, poursuivons activement leur » union spirituelle. Pour nous, nous considérons la Russie comme » notre guide, et nous pensons qu'en qualité de nation indépen- » danle, sa mission est de surveiller les intérêts des peuples, qui » se trouvent sous la dépendance politique des autres puissan- » ces. » Mais cette déclaration, pourpanslaviste qu'elle fût, n'était surtout qu'une marque éclatante de l'antipalliie des Tchèques pour la doiifination germanique. C'est ce que les faits ont nettement établi depuis. Elle ne fut pas d'abord bien comprise en France, parce qu'elle y fut jugée à travers la presse allemande, qui la fau.<sa à plaisir, comme elle avait déjà fait pour le congrès de I8i8. C'est à peine si l'on connut, qu'à côté de sa déclaration panslavisle, Riéger avait eu le courage d'élever la voix en faveur de la Pologne. Ce qui devait amondrir, et amoindrit, en effet, beaucoup, la portée des tendances moscovites , que les Slaves de Bohême avaient pu faire paraître.

De St-Pétersbourg, les Tchèques se rendirent à Moscou, où la Bohême et les autres pays slaves, avaient envoyé une foule d'objets caractérisant les mœurs, les coutumes, les aptitudes des différentes familles slaves, et les manifestations de leur génie, dans tout» s les branches de l'activité humaine. Puis on revint à Saint- Pétersbourg, et, de là, les députés de la Bohême rentrèrent dans leur pays en passant par Varsovie, où les Polonais leur firent d'ailleurs, un assez froid accueil.

Cependant le Reichsrath s'était réuni à Vienne le 20 mai, et le compromis avec la Hongrie, c'est-à-dire les nouvelles lois constitutionnelles de l'empire furent volées et promulguées le ii décembre. .Nous n'avons pas à décrire ici les différents rouages du dualisme Austro-Hongrois. Il ne changea pas grand'cliose à la situation de la Biihême, sinon qu'il mit un obst.icle de plus à la réalisation des Nœux du pays, en même temps qu'il envenima les animosités de race, en faisant à la Uoiigrie seule sa place au soleil dans l'empire. Battu en effet, sur le terrain du centralisme

pur, du cenlralisme absolu, dont le ministère de M. de Schmerlinj( fut la plus vivante |)ersonnilication, le parti allemand av.iit dû bon gré niali^ré, se résii^ner : il lit son deuil de la Hongrie et reporta ses appétits de domination sur le reste de l'empire. La Cisleitlianie , comme on l'appela par opposition aux pays de la couronne de Si Etienne, devint son nouveau champ de bataille. C'est là que le parti unitaire, et toujours constitutionnel, se retrancha, vis-à-vis des nationalités non Allemandes, derrière un « non volumus y> inébrynlablc jusqu'ici : centralisme restreint, centralisme relatif, mais d'autant plus brutal, qu'il s'appliquait sur une moins grande surface. Par là, la vieille Autriche restait encore une puissance allemande, et, par la grâce des événements, on pouvait espérer ressaisir un jour en Allemagne la position perdue à Sadowa. Aussi désormais, toute la politique autrichienne en Cisleithanie allait-elle tendre à la germanisation des Slaves, et, suivant le mot de M. de Beust, « à les mettre au pied » du mur. »

Le 1" janvier 1668, le ministère Cisleithan fut constitué : ses membres étaient allemands, pour la plupart, et centralistes à outrance. C'étaient le prince Charles d'Auersperg, président du conseil, MM. Giskra à l'intérieur, Herbst à la justice, Hasner à l'instruction publique, autrement dit, les chefs du parti unitaire, les plus chauds partisans du ministère Schmerling. Aussi, la nomination des nouveaux ministres fut-elle mal accueillie .en Bohême, et comme on était au lendemain du congrès ethnographique de Moscou, comme la Russie était, pour ainsi dire, à l'ordre du jour, on se mit à afficher un grand luxe de sentiments moscovites; on applaudit les airs russes au théâtre; la presse ne parla plus que des sympathies des Tchèques pour les czars ; et, voulant sortir sans doute de la monotonie d'une hostilité platonique, les étudiants de Prague se rassemblèrent sous les fenêtres du casino allemand et provoquèrent leurs ennemis. La police intervint, et réussit, non sans peine, à raaîiiiser le désordre (19 janvier.)

Dans le cours de l'année, l'opposition t(hèi|ue, toujours en haleine, ne laissa pas échapper une occasion de prolester contre l'état de ch )S'S imposé au pays. Les lois tinancières. votées par le Utiehsiath, fournirent plus d'un prétexte : not.imment la loi qui éleva à 2b p. 100 l'impôt du 7 p. 100, jusque-là perçu sur

les coupons de rente et sur les gains de loteries. Le conseil municipal de Praj^ue adressa même une pétition à l'empereur contre cet impôt ; mais elle s'engagea dans l'engrenage administialif du gouvernement impérial et n'aboutit point. L'opposition tchèque se rattrapa sur les meetings et réunions publiques, où le sentiment national s'échaullait au contact. On tint de grandes assemblées sur nombre de points, comme au temps de Jean Hus, pour réclamer le rétablissement du droit national. Les meetings des des 10''^ et 16 mai furent particulièrement importants: On y demanda la dissolution de la diète, et un nouveau système électoral assurant une vraie représenialion du pays. Quelques jours après, une foule de pèlerins se rendait à Constance, pour y célébrer unek'lecommémorativeen l'honneur de Jean Hus (C juillet.)

Dans le mois de juin, l'empereur fit une tournée en Bohême, et vint assister, à Prague, à l'inauguration d'un pont sur le Moldau {i\ juin.) Ce fut une occasion toute trouvée d'entrer en relations avec les représentants les plus accrédités du parti national. M. de Beust lut mandé pour conférer avec M.M. Uiéger et Palaçky, malgié l'opposition du prince d'.\uersperg. Le parrain du Dualisme .4ustro-llongrois, assez ignorant au fond des atl'aires Autrichiennes, se montre des plus rebelles aux prétentions fédéralistes des Tchèques, il donna même pleinement à entendre à ses interlocuteurs qu'il n'y avait point lieu à réaliser un quel- C0B([ue de leuis projets, et, devant celte déclaration catégori(jue, la conférence fut vite terminée. Les Bohèmes, qui avaient un moment espéré en voyant le gouvernement faire des avances, ne furent que plus irrités du résultat de la conférence, et manifestèrent leur colère par des rassemblements tumultueux dans les rues de la ville : Ce qui amena encore une fois la suspension des pouvoirs civils, remplacés par des mesures exceptionnelles.

La diète reprit ses séances le 23 août : Aucun député du parti ne s'y présenta, sauf pourtant trois membres, qui, au nom de tous leurs compatriotes, déposèrent entre les mains du président une déclaration motivant leur absence. Elle était signée par 81 représentants du peuple Bohême. Après un coup d'œil rétrospectif sur les rapports de la nation avec l'empire, la déclaration continuait par une énumération des vœux et griefs de la population

It) ÀDDivcrsâire de la fête de St Jean Nepomucène, patron de la Boiiéme.

86 MORAVIE ET IJOHÈME.

Tchèque. On y lit en siibstniice, que « du moment où la transfor- » mation de la monarchie absolue en un état conslitutionuel » unitaire fui abandonnée par le souverain lui-même, et que les » lois fundameiilak's furent abolies, tous les droits et devoirs » qui en découlaieni ont été annulés; partant, que, tout en re- » connaissant le droit de la lIonj<rie de conclure un traité avec » le chef de l'état, la Bohème considérait comme lui portant » préjudice la nouvelle constitution, tjui limitait les droits de la » dièle nationale, et appelait les Tehè(jues à faire partie d'une » représentation (|ui n'éiait plus celle de l'empire tout entier, » c'est-à-dire à y subir la loi d'une majorité allemande ; — que » les membres de la dièle n'avaient pas qualité pour élire des » dépulés au Reichsrath, ni même pour siéi^er dans cetie assem- » blée, qui n'existait pas au moment où ils ont été élus, et dont » les transformations n'ont aucune valeur légale ; enlin que la » seule représentation léi^itime était celle qui se fonde sur un » droit égal des deux nationalités, et que les (|uestions pendantes » ne pouvaient recevoir de solution équitable que par des traités » entre le roi ei la nation. »

Malgré l'abstention des Tchèques, la diète comptait encore 122 membres, nombre suffisant pour qu'elle put valablement siéger. On se borna à sommer les absents de se présenter dans les quinze jours on de justifier leur absence : mais la somm.tion resta .sans réponse. Alors le 28 .septembre les Allemands déjà diète, en réponse à la déelaralion des 81, voièreni une résolution portantMjue le royaume de Bohême était « aussi bien la propriété » des Allemands ciue des Slaves ; que les droits de ce royaume y^ ne pouvaient être représentés que par la diète loyalement » constitué ; que la diète actuelle était dans ce cas ; partant, (|iie » l'absence des déclarants n'était pas justifiée et qu'il y avait lieu » de les considérer comme démissionnaires.»

Cette résolniion mit le comble à la surexcitation publique, déjà très-vive par suite des agissements de 1 1 majorité Allemande au sein de la diète. Dès le 29 août, elle avait commencé par abolir la loi du 18 janvier 1866 sur l'enseignement obligatoire du tchè(iue dans les écoles. Cela équivalait à une déclaration de guerre. Le vole (|ui partagea en deux sections l'une Allemande, l'autre Slave, l'école polytechniqui; de Prague, sans donner même aux Tchèques la compensation d'une division semblable

dans rUniversilé, et la loi sur la surveillance des écoles furent le sii^nal des lioslilités. La résolution du 28 si-ptonibre mit le feu aux poudres. Le conseil municipal de Prague voulut voter une adresse de fi'liciiation aux 81 déclarants, et n'abandonna son projet que sous la menace des p^'ines les plus sévères. Les journaux tchè(|ues tonnèrenf contre le gouvernement , qui répondit à leurs attaques par une pluie de confiscations et de saisies. La presse bâillonnée, on courut aux meetings, qui dégénérèrent bientôt en rassemblements tumultueux. .\u commencement d'octobre, l'émeute se dessina. Le 4, la foule s'était portée sur la maison de campagne d'un JDurnaliste allemand, et toutes les fi-nèlres avaient été enfoncées. Le lendemain, ce fut le tour du casino allemand de Prague. Des charges de cavalerie, appuyées par trois bataillons d'infanterie, n'eurent qu'avec peine raison de l'acharnement des perturbateurs. Le gouvernement était désarmé devant cette agitation opiniâtre et croissante. L'art. 20 de la loi constitutionnelle du 21 décembre 1867 avait bien prévu le cas où il y aurait lieu de suspendre quelques-unes des garanties assurées par la constitution, mais il avait été stipulé qu'une loi spéciale déterminerait les circonstances prévues par l'art. 20, et cette loi n'était pas faite. On recourut à une ordonnance, quitte à la faire ral'lier plus tard par le Reichsrath. Le H octobre, la Gazette Ofticielle publia une série de prescriptions, sanctionnées par l'empereur et contre-signées par tous les ministres, qui simplifiaient considérablement les formalités ordinaires des arrestations et perquisitions domiciliaires, et édictaient des peines rigoureuses conire tous contrevenants aux ordonnances de police sur la vente et la possession d'armes et de munitions. En même temps, une autre ordonnance appliquait à la ville de Prague et à deux districts environnants les dispositions de la première.

C'était l'état de siège mitigé ; mais on savait comment les autorités allemandes allaient user de leurs nouveaux pouvoirs. Aussi l'agitJition publicjue faillit-elle un moment se porter aux extrêmes. Des barricades s'élevèrent dans un des fiuibourgs de Prague, et peu s'en fallut que l'émeute n'en vînt aux maius avec la troupe. Le gouverneur militaire, le général fcoller, se montra si résolu et si fort ; il déploya un tel luxe de bayonneties et de canons, que la foule, à peu près sans armes, recula devant un 1874 :

88 MU II A VI K KT mtHKME.

massacre. L»'s rues furent balayc^es, à coup de patrouilles, les réunions publiques inierdiles, les journaux suspendus, el l'ordre rétabli, selon la formule (15 octobre).

Grâce à ces mesures, le calme ré£>na dans le pays, calme tout exti^rieur, tout matériel; car la paix ne se fil point dans les esprits. Les sentiments fédéralistes de la Bohèiuc grandirent dans l'ombre, s'allermirent encore dans le silence; et quand, le 28 avril 1869, Prague et les environs furent affranchis de l'état exceptionnel qui pesait sur eux depuis six mois, il y eut comme une explosion du sentiment national, qui donna fort à penser au gouvernement. Les meetings recommencèrent, celte fois, dans le plusgrand ordre, et la régularité parfaite des discussions, la modération des orateurs, lirent une véritable sinécure de la charge de commissaire de police. Malgré la scission (lui se produisit à cette époque entre les « jeunes et h'S vieux Tché(|ues, » el dont nous parlerons plus loin, le sentiment national ne fit que croître en intensité. La question des élections complémentaires ù la Diète des quatre-vingt un déclarants, ramena dans la presse de violentes polémiques. Une proclamation; adressée au peujde bohème, reproduisit les desiderata de la déclaration, et ce document devint le signe de ralliement de tous les patriotes. Le 1 2 septembre, les élections eurent lieu, et sauf une exception, amenèrent la nomination de députés tchèques. A la même époque. Prague avait convié tous les peuples de l'Europe à la célébration d'une fête nationale en l'honneur de Jean Hus, tt l'éclat de cette fête, le succès remporté dans les élections grisèrent absolument les esprits. La presse bohème s'abandonna sans mesure à sa joie, et, oubliant toute prudence, se mit à déchirer les Allemands. On l'accabla de procès, mais les Jurys acquittèrent successivement tous les délinquants.

Le 30 septembre, à la réouverture de la Diète, aucun député tchèque ne se présenta. Après la cérémonie d'usage, on les déclara tous démissionnaires. C'est le fait le plus im|»ort.'nt de la session : les Bohèmes se tenant en dehors de l'assemblée, l'histoire doit les suivre sur le terrain qu'ils ont choisi. Nous laisserons donc la majorité allemande régner en souveraine au sein de la diète, pour continuer notre récit en nous attachant aux événements du dehors.

Le discours de clôture, prononcé par l'Empereur au Beichsrath

(15 mai), n'avait pas peu contribué à exalter le seniimenl national des Tchè(|ues : « L'Aulriche, —avait dit le souverain, — est » la i^rande patrie appeU^e à embrasser tous ses divers peuples, » quei(|ue langue qu'ils parlent, dans les liens d'une égale jus- » lice, et d'une égale sollicitude pour leurs intérêts et leurs par- » ticulariiés. * La fin du discours avait été comme un rayon d'espoir pour la Bohême : « La constitution est le terrain sur lequel » peut être réalisée l'entente entre les peuples, et cette entente » s'accomplira, parce qu'il faut (|u'elle s'accomplisse, parce que » l'Autriche seule est capable d'assurer à tous les peuples li- » berté et indépendance ! »

D'un autre côté la fin de l'année 1869 avait été marquée par une crise ministérielle. Le faisceau des ministres du premier janvier 1868 s'était enfin rompu, sur la question de réforme électorale, soulevée par les députés de la diêie de la Basse-Autriche. Le système électoral en vigueur était une des institutions fondamentales de l'empire, et quel(|(ies-uns des ministres appréhendaient sur ce point un changement, dont les fédéralistes pouvaient profiter. C'étaient le comte Taafe, Potoçky et le docteur Berger : Pour ces hommes d'Etat, au lieu d'aggraver l'attitude menaçante des nationalités par l'adoption du système des élections directes, il fallait aborder les prétentions nationalistes avec un grand esprit de conciliation, et transiger, si faire se pouvait. Ces trois ministres se retirèrent devant la majorité de leurs collègues, et le ministère recorapo^^é, avec MM. Uassner, Giskra et Herbst, trois centralistes obstinés, entreprit de mettre à la raison les nationalités turbulentes. Il se brisa devant la double opposition des fédéralistes et des adversaires de la réforme électorale. Mis en défiance par le passé politique de ces hommes d'Etat, et leurs idées bien connues, les chefs du parti tchè(|ue ne se montièrenl pas faciles dans les leniatives de pourparlers, qui leur furent laites; et le 21 mars, le ministère Ha^sner-Giskra dut en désespni" de cause, envoyer sa démission à l'Emiiereur.

La polititiue pseudo -conciliatrice du docteur Giskra avait amené de nouvelles complications dans le Reichsrath : Polonais, Slovènes, Istriens s'en étaient retirés, en alléguant qu'il n'y avait rien à attendre du gouvernement présent, L'Empereur revint à la politique du comte Potoeky et le chargea de constituer un ministère, capable de rétablir la paix entre ses peuples. Avant même

t>0 MORAVIK r.I BOHÈMK.

de l'avoir vu à l'œuvre, le Rcichsralh jn-otesta conlre le nouveau ministre, qui ne trouva d'ailleurs aucun amateur pour les portefeuilles dont il disposait. Enfin, au mois d'avril, las de cherclier à concilier des éléments contradictoires, désireux, avant tout, de respecter la constitution, le comie Potocky choisit un miiiisière d'afl'aires, avecle comte Taafe à l'intérieur.

Néanmoins, sous l'influence agissante de M. de Beust, les ministres Cisleithans arborèrent une nouvelle politique. Une circulaire, en date du 28 avril, annonça l'intention du gouvernement d'affranchir le Reichsraih de la tutelle des Diètes, au moyen d'élections directes, et d'étendre, en revanche, l'autonomie des assemblées provinciales. Dans la pensée du ministère, il y avait là deux idées absolument corrélatives. Comme moyen iffeci if d'arriver à ce but, le comte Potoçky demanda dans un rapport à l'empereur, la dissolution du Reichsralh et de toutes les diètes provinciales, saufcelle de Bohême. Le motif de celte exception était dans la crainte du ministre de voir la diète de Prague, retrempée dans l'élection, refuser encore d'envoyer des députés au Reichsrath; (21 mai), et, « si la nouvelle diète venait à imiter l'ancienne, les » difficultésd'une solution ne feraient que s'en accroître, en même » temps que s'accentuerait davantage encore l'attitude hostile » de l'Assemblée provinciale. » L'empereur ac((uiesca , et le décret de dissolution fut aussitôt rendu. Cette politique, pleine de réticence, de défiance même vis à vis de la Bohême, y fut assez mal accueillie. Le parti national y répondu par un mémoire, adressé au prince delà Tour d'Auvergne, à Paris, dans lequel M. Riéger, exposait le but de la politi(|ue tclièijue, à savoir la reconstitution de l'ancien royaume de Bohême, avec la Si^ê^je prussienne et la Slovaquie. — « Cet objet ne pouvait être atteint » selon lui , qu'au moyen d'une guerre entre la France et la » Prusse, guerre où l'Autriche serait l'alliée de la France, et dont » la conséquence serait la restauration du royaume Bohême, et » la certitude pour la France d'avoir un allié aux portt^s même » delà Prusse. ^'K »

La guerre franco-allemande éclata, mais la tournure qm- prirent les événements renversa bien vite ce rêve du parti national tchèque. Les catastrophes répétées, dont la France lut le théâtre

(1) Annual Register, 1870.

CH. Xil. LV BOIIKMK El L\ CONSTITUTION DUALISTE. 91

et la victime, (^veillèrent en Bohême de douloureuses sympathies. (Véi.Mls.1 propre cause (|(ii se jouait, el se perdait. D'ailleurs, ce [).' l'ut pas MMili-m.'ni la Dohciin', mais r.Vutriche entière, Uoni^rie à pail. qui ressentit le contre-coup de nos désastres. La victoire de la Trusse, c'était la ruine des projets de M. de Beust et du pdiii allemand ; le nlour oflensif en Allemagne, préparé depuis 1807 pai' une politique iniérii-ure toute allemande, n'ayant pour but (fue la germanisation du pays et la prépondérance de l'élément i{ermani(|ue, ce retour devenait impossible devant la reconstitution de l'empire allemand au prolil de la Prusse. Néanmoins, il fallut fairecontre niauvaise fortune boncamr. Dans son discours au Reichsralli (septembre 1870), l'empereur se félicita de la paix dont avaient joui ses peuples; et, soucieux de rétablir une entente commune entre les nationalités de son empire, il exprima son vif rei^rel de ne pas voir les représentants de la Bohème au sein du Parlement. (Quelques jours après, la diète de Prai^ue lui envoya une adresse oii, réj»ondant au sentiment ds l'impereur, elle insi.Niaii sur la nécessité d'une coopération unanime de tous les pays de Sa Majesté. L'empereur, sous le coup des événements de France, brus(|uenu'nt désillusionné sur les avantages de la politn|ne centraliste allemande , effrayé surtout du schisme qui divisait ses Ktats, si'ntil l'urgenced'une conversion du côté des Slaves. Dans un rescrit impérial, lu à la diète de Bohème, le 29 septembre, il laissa entrevoir la pei^spective de son couronnement, comme roi de Bohème, et annonça l'intention de réviser les rapports du royaume avec l'empire sur les bases de la constitution. En finis- .sant, le rescrit invitait la diète à nommer des députés au Reichsrath, sans plus différer.

Mais les Tchèques ne virent là qu'une promesse sans valeur, un moyen de briser leur op|>o>ilion à la politique du gouvernement, d(jnt la nouvelle ligne de conduite ne leur parut pas suffisamment nette. Ils persistèrent dans leur abstention eu dépit d'une patente impériale d'octobre, ordonnant les élections pour le Ueichsraih, conformément à l'art. 7 de la loi fondamentale de l'empiie. Devant cetto inllexible résistance, le ministère Potoçky dut se retirer. D'ailleurs, en novembre, le Keichsralh vola contre lui une adresse de défiance; mais l'empereur ne ratitia point ce vote, et garda ses ministres jusqu'au mois de lévrier 1871.

C'était alors un speciach^ curieux que celui rie l'Autriche. L'élémentalk'mand, qui, depuis la guerre rie 1866, s'était vu favorisé, dans SCS dévcloppemeuts. parla politiqueallemanrierieM.de Beust, se voyaii niainl(*n:iril pncipid' du liaut de ses espérances par les iriomplus rie l'AlIemagiie Prussienne. Aussi, If mécontentement ciait-il extrême de ce côté, et, quand l'empereur crut devoir se tourner vers les autres peuples de son Empire et faire des avances aux Tchèques rie Bohême, le riépit ries Allemands devint une grosse colère, qui rendit, pendant quelques mois, tout gouvernement impossible. Ce ne fut pas seulement une querelle riomeslique, la chose fut p'us grave encore. Cet empire Allemand qui venait rie se faire sans leur participation, les Teutons du midi rêvèrent un moment de s'y précipiter, et d'y entraîner avec eux tous les peuples rie l'Autriche qu'ils étaient habitués à tlominer. C'est pourquoi ils auraient peut-être pardonné à l'Autriche les mécomptes rie sa politique cxiéricure, si le gouvernement s'était montré favorable à leurs linriances. Mais, en présence riu mouvement qui portait les Allemands rie son empire vers leurs congénères du norri, l'empereur leur opposa, fort à propos, ses firièles Slaves de la Bohême, et les tint rie la sorte en échec. D'un autre côté, ces mêmes Slaves, pressentant, aux triomphes de la Prusse, une évolution nécessaire rians la politique impériale, caressaient l'espoir rie l'avènement du fédéralisme, et croyant que c'en était fini pour jamais de la politique allemande, estimaient pouvoir parler en maîtres rie la sitiiation.

Après s'être longtemps riébattu rians cette impasse, impuissant à calmer les Allemands comme à triompher ries Slaves, le ministère Potoçky reçut rie l'Empereur ses lettres rie congé (16 février 1871). C'était l'inriice riune nouvelle poIiti((ue, mais rien ne la faisait pressentir. Il paraît certain que l'empereur hésitait beaucoup et ne savait à quoi s'arrêter, ou plutôt, était-il très-anxieux, avant de s'engager dans la voie qu'il avait choisie. Il revint même un moment à l'iriée d'une politi(jueccntralisle, et ries propositions furent faites à M. rie Schmerling rians ce but. Mais, en fin de compte, l'empereur se riéciria pour le fédéralisme, et, fidèle à la pensée qui lui avait inspiré le lescrit du 29 septembre, il appela autour de lui un ministère fédéraliste. Le comte de Hohennart, un allemand, grand seigneur féodal et réactionnaire, fut chargé de la composition du cabinet. Plusieurs Tchèques en firent partie

CH. Xlir. NOUVELLE TENTATIVE DE FÉDÉRALISME \)3

Hahietineck. Holzgethaii. Serezprk, Schaeffle. Ce fut parmi les libéraux Alleminds un d.^s;ippi)inlcment ifénérai, moins parceque la cause du libéralisme élail menacée, que parcetjue le fédéralisme arrivait au pouvoir.

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