DU 28 OCTOBRE 1871 jusqu'à la fln de
A partir de la chute du ministère Hohenwart, la situation de la Bohème redevint ce qu'elle était auparavant, et sa politique n'est plus qu'une longue et énergique protestation contre l'éiat de choses qui lui était imposé. Nous n'avons donc qu'à raconter, aussi brièvement que possible, l'odyssée de ses inforlunes.
Le discours impérial, prononcé à l'ouverture du Reiclisrath, le 29 décembre 1871, fut l'occasion d'une saisie générale de de tous les journaux tchèipies. dont les appréciations n'avaient point ménagé les .\llemands et le ministère centraliste de M. fl'Auersperg. Le 13 janvier 1872, le Reichsrath consacra dans son adresse à l'empereur, la ruine des prétentions nationalistes des Tchèi|ues. La chambre leur déclara catégoriquement qu'entre I ars vœux et la constitution, il n'y avait pas de compromis ni de conciliation possible! Inutile de dire que les députés de la Bohème ne s'étaient point présentés au Reichsrath; mais il comptait encore 120 membres, et ce nombre était suffisant. Toutefois, le ministère ne pouvait se contenter d'un Reichsraih ironijué, dont les décisions étaient subordonnées à l'exactitude ou à la santé des membres elfeciifs qui le composaient : En outre, du moment que la politique centraliste avait repris le dessus, il fallait recommencer l'œuvre inter-
rompue de la p:oi'manisntion de la Bolu^me, et le premier soin à prendre c^taii de m* pas laisser plus longtemps le parti national maîlre de la po>iiion, grâce aux éleclioiis de novvmhre 1871. Le 13 mars, la diète lut dissoute, et de nouvelles élections prescrites dans la quinzaine. C était plus de temps qu'il n'en fallait au ministère pour travailler à sa guise la ni;itière électorale, et forger une majorité allemande. De grands déploiements de troupes dans les districts tchèques sous prétexte de réprimer le brigandage, la conliscation des journaux patriotes, la fondation de banques ouvrant des crédits considérables pour faciliter aux centralistes l'acquisition de propriétés donnant droit de vote dans le collège des prop:'iét:)ires, les menaces f.jites aux nobles tchèques dans l'administration , tout l'arsenal ordinaire de la corruption électorale, tels sont les moyens mis en œuvre par le ministère Auerspcrg pour donner la majorité aux Allemands. Il y réussit, mais ce l'ut une triste victoire, qui, le lendemain, souleva une série de protestations contre les n-maniements opérés dans les listes électorales *' et ne fit que raviver, pour l'avenir, l'animosité des Tchèques contre les Allemands.
Le parti national, vaincu à la diète, n'obtint que H sièges au Reichsrath, grâce encore à la curie des communes rurales, composée exclusivement de Tchèijues; c'était une minorité infime, qui jugea inutile d'engager la lutte, et, reprenant la déclaration de1Xl>8, en fit son prOj^ramme et sa ligne de conduite. Les représentants nationaux s'abstinrent donc de se présenter au Reichsrath; ce qui nécessiia l'application d'une loi, votée le 24 février précédent, sur les élections complémentaires. Cette loi établissait, pour ce cas, le suffrage direct, et le ministère comptait beaucoup sur elle pour mettre fin à la « grève parlementaire » des députés bohèmes '^K
Toute l'année 1872, jus(|u'au mois de novembre, ne présente rien de bien notable dans l'histoire de la Bohême, sauf le terrorisme, sous lequel le ministère chercha à étoufl'er la presse nationale, et les procès scandaleux qu'il ne craignit pas d'en-
(!) On poussa la chose jusqu'au scandale. Ainsi, l'on rétablit sur la liste des électeurs du premier colléfîe (granité propri-lé). le nom d'un iiomme taré, condamue |iour délit d'escroquerie à la privation de ses droits de citoyen 1
[i] C'est ce qu'on a appelé le Nottiwahlgesetz.
CHAI'. XHl. NOUVELLE TENTATIVE DE FKDKRALISME. 101
gager dans re but. Lors de l'entrevue des empereurs d'Auirirhe ei de Russie, à Dresde, au mois d'août, il souffla comme une bourteede hon vent sur la Bohème, et le bruil courut que l'empereur n'était pas éloigné de revenir à la politique fédéraliste. Mais ce n'était qu'une manœuvre destinée à neutraliseï l'effet qu'avait produit dans le pays la connaissance de cette entrevue. Il s'était, en effit, accrédité dans l'opinion publique, que le czar se poserait devant {'«'mpeieur d'Autriche en tuteur officieux des peuples slaves de l'empire, et l'agitation panslaviste de 1848 et de 1867 , agitation , qui , pour le dire encore , n'a servi qu'à fausser le jugement public en Kurope, sur les prétentions nationalistes des Slaves de Bohême, revint pour la troisième fois à l'ordre du jour. Mais l'entrevue eut une toute autre issue : Les deux souverains s'y réconcilièrent, et le czar désavoua toute tendance paiislaviste.
Au mois de novembre, la diète se réunit de nouveau , et le parti niitional tchèque qui s'était scindé, au cours de l'année, sur différentes questions secondaires, se montra unanime dans la résolution de ne point paraître au Reichsrath, ni même à la diète. Nous n'avons pas à juger ici ceite pol.ti(|ue du parti : Elle peut être blâmée, si l'on songe que cette poliii(|ue d'abstention fait la force des centralistes en les débarassant d'un obstacle parleii entaire, et qu'après tout, quel que soit leur nombre, les Tchèques ne forment pas une masse assez compacte pour arrêter la vie politique de l'empire, comme ont pu le faire les Hongrois, Mais le rôle de l'histoire n'est pas d'engager des polémiques, surtout lorsqu'il s'agit d'événements contemporains dont les conséquences sont encore ignorées : Elle doit se borner à constater les faits, sans discuter les idées.
Le 29 novembre, 82 députés tchèques adressèrent à la diète une noiaelle déclaration , pendant de la fameuse déclaration de 1868, où ils prolestaient contre la constitution oppressive de 1867. Après avoir parlé du conllil (|ui régnait depuis 10 ans sur le droit d'Etat du royaume de Bohrme et sur le droit électif, base m(me de la diète, la déclaration rappelait « que, » le 12 septembre 1871 , l'empereur avait reconnu le royaume » de Bohême et invité la diète à faire des amendements à la » constiluiion sur la loi électorale ei le droit égal des deux » naliooalilés du pays; que la diète avait présenté des articles
» fondamontnnx sur la manière de mcltre en harmonie le droit » du royaume et son autonomie, avec les actes d'Clat accordés » à la Honî^ie et les cxiK«inces nécessaires à l'unité de l'empire ; » que ces articles garanlissaienl les mêmes drots aux deux » n.itionalilés ; — que remporeur ne les avait pas ratifiés; » qu'au contraire, on avait livré la nation tchèijue, pieds et » poings liés, à la consliiuiion de 1867, — et que les seuls » avantages qu'elle en »ut recueillis, c'étaient :
» 1" La confiscation des journaux patriotes et les amendes » doni ils étaient accablés ;
» 2" La juridiction de jurys allemands, chez qui la passion » politique détruisait tout sentiment de justice et d'impartialité;
» 3" Les tracasseries de la police, quant à l'exercice du » droit de réunion ;
» 4" Le germanisme de l'université, et la dilapidation des » sommes payées par les Tchèques, au profit des écoles alle- » mandes;
» 5" Une corruption électorale effrénée;
» 6" Enfin la violation constante de la liberté individuelle » sous de futiles prétextes ". »
En terminant, les déclarants faisaient un dernier appel à la loyauté de l'empereur, et se montraient prêts à tous les sacrifices pour participer, dans la mesure qui était due à leur pays, aux affaires de la monarchie. — Quant à leur abstention dans la diète, ils la motivaient sur les manœuvres électorales dont ils avaient été les victimes. — Celte déclaration obtint l'approbation (!cs électeurs; mais elle valut à ses auteurs un vote de la diète qui les déclara démissionnaires (29 novembre).
Quelque temps après, les journaux tchèques, qui vivaient encore, publièrent un manifeste au peuple bohème, dans lequel les deux fractions du parti national attestaient une seconde fois leur parfiii accord sur la nécessité de persister dans la politique d'abstention (3 janvh-r 1873), « Soyons unis, disait ce manifeste, » et nous finirons par sortir vai:i(|ueur.« de la lutte. » C'était une réponse péremptoire à l;i presse allemande, qui, depuis quel(|ue temps, avait adopté pour tactique de parler sous toutes les formes de la désunion du parti national. Aussi l'enthou-
(1) Témoin le procès des journalistes Gregr et SJcrejschowsky.
siasme fut-il grand parmi les populations de la Bohême et de la Moravie, ([iiand on vit que les hommes de confiance du parti marcliaienl dans une entente commune vers le but commun.
Pendant ce temps, le parti allemand ne restait pas inactif, et le ministère préparait, à son instigation, un projet de réforme éle(;tprale, où, étendant le principe de la loi du 2Î lévrier 187:}, il établissait le su flVage direct pour les élections au reichsrath. Il avait à cet égard l'appui de toute la presse hongroise, qui, depuis les élections fédéralistes de novembre 1871 , ne cessait de réclamer l'alfranchissement pour le reichsrath de l'intluence des diètes, et qui s'escrimait à prouver que c'était le seul moyen de briser la ligue des nationalités dans les pays cisleithaniens. Le parti centraliste allemand, après avoir longtemps hésité, éclairé peut-être par les derniers événements de Bohême, où le sutt'rage direct avait, à deux mois de distance, donné la majorité successivement aux fédéralistes et à leurs adversaires , s'était enfin rallié à cette idée, et son leader attitré, le docteur Giskra, un ex-défeoseur passionné de la nomination des députés par les diètes, était devenu un chaud partisan du nouveau mode d'élection.
Dans le projet ministériel, la Bohême devait être représentée par 90 députés, dont 22 élus par les grinds propriétaires, 7 par les chambres de commerce, 31 par les villes, 30 par les communes rurales. Les villes seules gagnaient 19 députés, au détriment des campagnes, et la disproportion entre ces deux corps électoraux était outrageusement inique. Ainsi , pendant que les villes étaient appelées à nommer 1 député par 30,000 habitants, les campagnes n'en élisaient que 1 par 130,000. Mais l'élément allemand dominait dans les villes, et la réforme n'avait qu'un but, assurer la prédominance aux Allemands, de façon à se passer des Tclii-uncs t-i à nVivoir phis ;'i se iiM-occnner de leur abstention.
Ce projet de loi >()iiii'\;i en jioiirnK.' de vives rerlani;iiions, et le parti national se mil en mesure de le faire échouer, sans vouloir se départir pourtant de sa politique d'abstention. Il eut des alliés tout trouvés dans les Galiciens, très-hostiles à la réforme, et des négociations, entamées avec eux, aboutirent à la résolution de ces derniers d'observer vis-à-vis du reichsrath l'altitude passive des députés bohèmes. En même lemps, les 1874 8
chefs du parti, fidèles à leur lactique, choisirent cdle nouvelle occasion de protester. Ils ne le firent toutefois que quand le projet de loi fut déposé au reichsrath, et l'attitude des Polonais en retarda le dépôt de quelques semaines. Le ministère était bien assuré des deux tiers de voix nécessaires pour le vole de la réforme électorale, mais il tenait à la présence des Galiciens à la séance, les laissant libres de s'abstenir ou de voler contre, alin de ne point paraître j,^ouverner avec une majorité exclusivement allemande. — Le projet fut voté le 6 mars, et le jour même, les Tchèques firent parvenir une pétition à l'empereur, pour lui rappeler encore le rescrit de septembre 1 871 .
Vaincus sur le terrain parlementaire, les Tchèques prirent leur revanche d'un autre côté, et mirent le ministère Auersperg dans une situation compromettante. Les journalistes Gregr et Skrejschowsky, ce dernier propriétaire et directeur du journal la Politik, avaient été, au mois d'aoùl 1872, accusés d'escroquerie et incarcérés, sans autre procédure. Leur prison préventive durait depuis cette époque, et l'on s'était plus d'une fois demandé quelles difficultés pouvaient bien arrêter si loni^temps l'instruelion de leur aflaire. Enfin leur cause était venue devant le tribunal de police correctionnelle de Prague, et les débats n'avaient révélé aucune charge contre les prévenus. Le tribunal les acquitta, et le jugement qu'il rendit ne fut qu'un long blâme des procédés auxquels les autorités avaient eu recours pour emprisonner les deux journalistes. On pense si la presse bohème triompha de cet acquittement, et la dignité du ministère ne laissa pas que d'être assez gravement compromise.
Les Slaves répondirent d'ailleurs à la loi électorale par une véritable manifestation de leurs sentiments parlicularisles. Ils convoquèrent à Vienne un g-'and congrès de toutes les populations slaves de l'empire, et l'on y jeta les bases d'une union fédéraliste où chaque peuple conserverait son individualité propre, fondée sur son droit historique. Comme poliii(jue, on se rallia unanimement an programme de résistance passive, mis en avant par les Tchèque^, mais on ne s'y maintint pas longtemps. Le premier moment de dépit passé, les Tchèques firent retour sur eux-mêmes, et, considérant la loi électorale nouvelle, dirigée principalement contre eux , conçurent l'espoir de retourner l'arme contre leurs adversaires. Xu grand étonnement
des centralistes, les journaux, naguère encore les plus hostiles à la réforme électorale, la Politik et le Pokrok, conseilleront à tous leurs compatriotes de descendre dans l'arène et de lutter. On pouvait, en eflet, espérer obtenir au moins une majorité simple, suffisante pour moditior la répartition du nombre des députés sur les districts électoraux , et cette première partie gagnée, comme on avait la majorité dans le pays, le reste viendrait à son heure.
La crise financière , dont Vienne fut le théâtre à l'époque même où s'ouvrait la période électorale, la situation compromettante où se trouvèrent les principaux chefs du parti centraliste, la scission qui se traduisit à son tour dans le camp des unitaires, l'appui que le clergé leur apporta, semblèrent présager le succès des fédéralistes. De nombreuses réunions se tenaient en Bohème, en Moravie, dans le Tyrol et la Haute-Autriche. Farlout le sentiment public paraissait dégoûté des centralistes, dont les querelles dt; famille dévoilaient chaque jour de nouveaux vices; et quand les élections commencèrent en Bohème, le 13 octobre, l'existence du cabinet Auersperg n'était rien moins qu'assurée. Pourtant, et contre toute attente, le parti fédéraliste fut battu, et les Tchè(|ues reprirent leur attitude passive. Ce ne fut pas toutefois sans tiraillements : Les « jeunes » du parti voulaient assister au moins aux séances des diètes, motivant leur politique sur trois considérations qui n'étaient pas sans valeur. Ils représentaient qu'il était nécessaire aux Tchèques d'avoir une tribune où ils puissent formuler leurs griefs, lutter contre la germanisation du pays et sauvegarder le royaume de Bohème; mais les « vieux » imposèrent leur autorité, et, le 4 novembre, à l'ouverture du reichsralh, le 28 novembre, à l'ouverture de la diète, les députés de la Bohème laissèrent leurs places inoccupées. Le 10 déciMiibre. ils étnii'iit. stnvaiii rusn^^c, déclarés démissionnain
I)epui> . ..m » |.,Mj... . ■, M > -i ... .. ,-,., ,.111, ... FMCii r.'inarcjuable dans Ce pays, et le irécit des polémiques engagées par les journaux ; contre la' presse allemande ne nous offrirait que
H ^redites. Constatons seulement que, dans ces derniers
temps, un revirement s'est produit dans l'attitude d'une fraction du parti national. Les « jeunes » se sont détachés de la politique des « vieux, » et, pénétrés de la justesse de leurs raisons, ils
sont décidés à se présenter à la diète de celte année. C'est aux événements de justilier leur conduite. Pour nous, notre tâche est remplie : nous avons terminé le tableau des péripéties qu'a traversées, et que traverse encore, le peuple tchèque dans la conquête de son droit et de son individualité historique. Il ne nous reste plus qu'à bien établir la base même de ses réclamations, et, cela fait, la conclusion sera facile Ji tirer. Nous la puiserons aux sources du droit et de l'histoire.