I. IDÉE DU DROIT CHEZ LES SLAVES. II, DROITS HISTORIQUES
DE LA bohème; DROITS POLITIQUES; INSTITUTIONS, COUTUMES KT L\Nf;i K NATIONALES. III. LE FÉDÉRALISME; CONCLUSION.
I. — Il nous est souvent arrivé, au cours de notre récit, de parler des droits historiques de la Bohême, au nom desquels nous l'avons vu plus d'une fois réclamer contre les empiétements delà germanisation. Quels sont donc ces droits dont les Tchèques sont si jaloux, dont ils sont surtout si bien pénétrés, qu'ils abritent derrière une thèse juridique la cause même de leur nationalité? Ce n'est point (|ue, dans les efforts faits jusqu'ici pour reconquérir son indépendance nationale, la Bohême n'ait mis en avant le thème de la race : Placée, comme elle est, au centre de l'Kurope, et dans la condition qui lui était faite, il était impossible qu'elle restât en dehors du courant moderne qui, depuis un demi-siècle, influe sur la politique générale, et que le principe des nationalités ne devînt pas la base de ses réclamations, surtout quand elle vit ce principe prendre corps et passer à côté d'elle dans la réalité des faits. Toutefois, la thèse de droit naturel, quelle que fût sa valeur, dut fléchir devant celle de droit po-
CHAP. XIV. DKS DKOITS HlSTORlytiES I)K LA BOEIKMK. l07
sitif ; car la Bohême n'est pas seulement le patrimoine héréditaire des Slaves, elle appartient aussi aux Allemands, — par droit de eoni]uète, il est vrai, «comme appartient au coucou le nid où il dépose ses œufs '• ; » — mais enlin ils se sont enracinés dans le sol de ce pays, et l'Allemagne est aujourd'hui, en Bohême, une force avec laquelle il faut compter. Or, la question de race, pour légitime qu'elle fût, présentait cet inconvénient d'irriter les Allemands du royaume, de les rendre hostiles aux tendances nationales des Tchèques, et de rompre ainsi l'unité de vues et de sentiments, si nécessaire au succès de la cau.-^e. C'était déjà bien assez d'avoir à lutter contre Allemands et Madgyars du reste de l'empire; il ne fallait pas s'attirer encore l'animosité de la population hétérogène du pays, et comme la Bohème possédait dans son histoire une base, aussi solide ((ue celle de la race, pour faire valoir ses prétentions, ses hommes d'Etat s'en emparèrent et, remuant les anciens documents et faits historiques sur lesquels s'appuie le droit national, c'est au nom de ce droit qu'ils réclamèrent la reconstitution de la patrie.
D'ailleurs, nul peuple au monde, dans la con(juèle de son indépendance, ne pourrait mieux que les Slavo-Bohémes se placer sur le terrain du droit, car, chez aucun, l'idée du droit n'a de racints aussi profondes; chez aucun, cette idée ne constitue, avec autant d'énergie, l'essence même de la nationalité. Si nous remontons, en effet, aux origines de l'histoire des Slaves, à l'époque de leur apparition, nous y constatons que le trait vraiment caractéristique du peuple nouveau venu, c'est la notion du droit qu'il apporte avec lui et qu'il met en pratique, au milieu de peuples (jui n'ont de culte que pour la force. « La société slave, — » nous dit Procope de Césarée -\ est une démocratie; les Slaves » se consultent simultanément au sujet de leurs intérêts com- »muns. » El, de fait, alors (ju'aulour de lui domine le droit du pus fort, le principe de la violence et de la comiuêle, ce |)euple, héritier en cela des Juifs et des Grecs, ne reconnaît de loi que celle qui repose sur la volonté collective des individus. C'est la nation-type du droit naturel, comme les Kom tins sonî la plus brutale expression du droit positif. A ce propos, il n'est peul-
(I) CoroparaiM)n empruntée à un dicton trcK-populaire en Bohême. a) Historien du vi* siècle.
être pas inutile de faire remarquer que ce contraste entre le peuple slave et le milieu dans lequel il se trouvait, fut pr(?cisément la cause de ses malheurs, de sa désagrégation, de sa ruine. En présence d'ennemis guerriers et rapaces, de ces peuples de proie (Raubvœlkern), selon l'énergique dénomination de Palaçky, en contact surtout avec les Allemands dispo.sa.nt de forces concentrées, les Slaves ne pouvaient se maintenir qu'au prix d'une concentration analogue. Elle fut tentée à plusieurs reprises avec Samo, Sojatopluk et Oltokar notamment, niais l'abdication des sentiments de liberté qui constituaient le fond même du caractère slave, ne put jamais durer, et la soumission volontaire à un commandement général ne fut jamais que transitoire. Cette dernière considération a fait dire des Slaves qu'ils n'étaient qu'une société anarcliique, impuissante à fonder dos Etats ; mais on ne s'est pas rendu compte que celte impuissance de la race slave venait beaucoup moins d'elle-même que du dehors, c'est-à-dire de la difficulté pour elle de faire triompher des principes de droit, de liberté, de justice et de paix, en face des principes de rapine, de violence, de conciuête et de force des peuples germaniques.
A toutes les époques de l'humanité, il existe un peuple en qui s'incarne, en quelque sorte, l'idée du droit et de la justice, ces fondements de la société humaine ; nous avons déjà cité les Juifs et les Grecs : les Slaves en furent peut-être la plus haute personnification. C'est pour cette idée que la Bohême a souffert, combattu, triomphé quelquefois, et finalement failli périr ; c'est en son nom qu'elle se relève aujourd'hui pour reconquérir son existence nationale, c'est la foi qui l'anime et la force qui la soutient: Hoc signo vincet !
II. — Examinons donc quels sont les didiis [)i)iiii(jm's du royaume de Bohême, quels sont surtout ses droits nationaux. — Pour les premiers, il semble qu'on i)ourrait les passer sous silence; car les rapports entre la couronne et la nation paraissent plutôt une question de politi(|ue intérieure, un historique de la monarchie constitutionnelle bohème, qu'une étude des libertés nationales du pays vis-à-vis de l'étranger. Mais, tout au contraire, il importe de connaître ces rapports, il importe de savoir dans (Quelles conditions la maison de Habsbourg fut appelée au trône de Bohême, et s'y maintint héréditairement depuis le xVî* siècle
'"jusqu'à nos jours; il importe enfin de constater par quels liens les Tchèques sont rallachés à l'empire. Nous obtiendrons ainsi la mesure exacte des droits de cet empire sur le royaume de Bohême.
C'est à ce point de vue que se place tout particulièrement la protestation des députés tchèques, du 13 avril 1867, et elle établit avec autant d'énergie((ue de vérité la valeur du droit historique-politique invo(jué par la Bohême.
(> droit est fondé :
1° Sur les rapports du royaume et du roi de Bohême avec les pays de la couronne de Bohême, et l'intégrité du territoire de cette couronne;
2" Sur les rapports spéciaux de la dynastie avec la nation bohème, que la maison d'Autriche gouverne en vertu des traités qui constatent des obligations réciproques;
3" Sur le droit enfin de la diète de Bohême d'élire librement le roi, dans le cas d'extinction de la famille régnante, droit consacré par la pragmati(cie-sanction de 1720.
Va, de fait, la bulle d'or du roi Charles, en 1348, les lettres royales de Ladislas II Jagellon, de 1510, celles de Ferdinand I*', en 1545, énumérèrent comme suit les droits et privilèges du royaume de Bohême :
1° Droit de choisir librement les rois ;
2" Droit de décréter, changer et supprimer les rois ;
3° Droit de lixer et d'approuver les impôts de toutes sortes;
4" Droit de lever des troupes et d'ordonner les levées en masse ;
5" Droit de décider sur tout ce qui concerne la vente, l'échange ou la cessiou des biens de l'Etat.
Or, l'ensemble de tous ces droits constitue l'individualité politique du royaume et de la couronne de Bohême, et tous les rois de Bohême l'ont tour à tour reconnue et proclamée sous la foi du serment.
.\insi, Ferdinand I, le premier prince de la maison de Habsbourg, qui reçut la couronne comme roi librement élu par la diète, s'obligea par deux serments, prêtés le 30 janvier et le 24 février l')27, pour sa personne et celle de ses successeurs, de conserver tous les droits et privilèges du royaume.
La formule des. serments (|ue le roi Ferdinand dut prêter à l'occasion de son couronnement est importante à connaître :
« >'oiis jurons, devant Dieu tout-puissant, devant la Sainte-
\\0 MORAVIE ET KOHKME.
» Vierj^e et devant tous les Saints, que nous roulons el ilemtis » maintenir rintéj;rité des statuts, lois, privili^ges, donations, » libertés du royaume de Bohême, aussi bien que de ses ancien- » nés et honorables coutumes... Que Dieu, la Sainte-Vierge et » tous les Saints nous soient en aide ! »
Tel est l'acte de prise de possession du royaume de Bohême par la maison d'Autriche. C'est, on peut dire, la charte même de l'indépendance nationale des Tchèques. Les empereurs d'Autriche ont déchiré le contrat signé par les rois de Bohême; mais la teneur en est restée profondément gravée dans le cœur du peuple, et c'est là un titre récognitif parfaitement sullisant en droit.
Vainement on a prétendu que la soumission de !a Bohême au sceptre de Ferdinand II, après la bataille de la Montagne-Blanche en 1(120, avait eu pour effet de changer complètement le droit politique de la Bohême : complètement, cela est incontestable, et nous avons tracé le tableau des oppressions de tous genres dont le pays fut alors victime ; mais légalement, non ! car l'abus de la force ne saurait être considéré comme une interversion du droit, pas même comme une juste cause de prescription. D'ailleurs, Ferdinand II s'appuya lui-même, dans la Constitution qu'il octroya à son pcu|de de Bohême en 1627, sur les chartes antérieures de 1348. 1510 et 1545, et par sa Confinnmio primlegiorum du 29 mai 1027, il renouvela et confirma formellement et solennellement, une seconde fois, tous ces droits, lettres royales et privilèges du royaume et des Etats de Bohême.
Dans la suite, aucune atteinte ne fut portée légalement aux droits, privilèges et libertés du peuple tchèque. Au contraire, en 1040, le roi Ferdinand III rendit à la diète du royaume quelques-uns des droits constitutionnels (jue Ferdinand II lui avait retenus, et spécialement le droit de délibérer, — avec la permission du commissaire royal, il est vrai, — sur certaines affaires d'administration, de finances, de police et de commerce. C'est ainsi que, jus((u'à la réclamation de la diète de Prague eu 1847, réclamation (|ui fut comme le préambule parlementaire de la révolution de 1848, les Ftats du royaume de Bohême ont usé du droit d'accorder la perception des impôts nécessaires pour les besoins du pays ou ceux de l'empire tout entier.
De même, en 1742, il fallut le consentement de la diète pour la cession de la Silésie à la Prusse, et le roi Frédéric II, sachant
bien «|ue celte province ne pouvait pas être détachée légalement de la couronne do Boliême, sans la volonté des Etals, ne l'ut assuré de sa conquête qu'après s'être procuré leur assentiment.
Plus lard, en 1790, l'empereur Léopold s'inclinait devant le droit de la dièle du royaume d'appeler et de tixer la quolilé du contingent miliiaire. Enfin, lorsqu'en 1829 s'éleva la question de la vente des biens de l'Etat, la dièle, invoquant une antique constitution du temps des Jagelion, ne^permit d'etiecluer cette vente (ju'avec son consenlement '* .
Mais c'est surtout la pragmati(|ue-sanction de 1713, acceptée par les Etals en 17iO, (jui constitue le monument le plus considérable du droit politique de la Bohême. Cette pragmatique reconnut formelkment à la diète le droit d'élire le roi de Bohême, si la dynastie des Habsbourg venait à s'éteindre, et elle garantit de plus au royaume de saint Wenceslas, comme elle le faisait pour la Hongrie, son autonomie dans l'Autriche. C'est donc sur la seule base de l'union personnelle que la maison de Habsbourg s'appuie pour gouverner la Bohême, et l'oppression de ce pays par le gouvernement autrichien n'est (ju'une monstrueuse violation du droit, un odieux abus de la force! La pragmatique de rempercur Charles VI n'autorise rien de semblable, et il importe de remarquer que cette pragmatique est la véritable loi fondamentale de l'emiiire d'Autriche, la loi sur laquelle repose nonseulement rexistence de la dynastie, mais aussi celle de l'Etat autrichien. Cela est si vrai que tout, dans la constitution dualiste de 18()7, est fondé sur la pragmatique-sanction, tout y est déduit delà pragmatique-sanction. « C'est en Autriche, a dit M. Rieger, » la seule charte, la seule loi fondamentale de l'empire, parce » (ju'elle a été acceptée de toutes les diètes directement et libre- » ment. Outre les fleurs de rhétorique de la <ourioisie servile, » qui était le caractère distinctif de cette époque du rococo, les
1) Voici la icltn- de Majesté iiivoqiicc en colle circonstance. Elle fut promulguée vers 1500 par le rt>i [.adistas II de la dynastie des Jagellon :
« Conform«Mnenl a la volonté et avec le consonlenient des Etats-Oëuéraux, >• en noire nom cl au nom de nos successeurs, nous dêcrclons qu'à l'avenir » rien ne pourra être décide sans consulter le pays cnlier. Autrement, lo >• pouvoir royal n'y peut rien. Et si nous, ou nos successeurs, les rois do » Bohème, cnjiafiions , donnions, vendions un territoire sans les conseils u et la volonté du pays etUicr, ce* donations, engagements ou ventes ne u l>.ii\.iil .ivnir f I n'.iiiriiiii .Mi.iiti. vi'ii.iir nj aujourd'hui, ni à l'avenir. »
112 MOUAVIE ET BOHÊMK.
» Etats de Bohème, en acceptant la pragmatique, ont dit assez » clairement qu'ils espéraient que l'empereur respecterait à » l'avenir les droits, privilèges et lettres royales de la nation » bohème. »
Depuis, le rescril d'avril 1848 et le diplôme d'oclubre 1860 ont rappelé et consacré à nouveau tous ces droits. Ce sont les corollaires législatifs de la pragmati(jue en question. Le premier de ces documents s'exprime ainsi :
1" La nationalité bohème sera prise pour base; la langue bohème jouira, dans toutes les branches de l'administration de l'Ltat et de l'instruction publi(iue, des mêmes droits que la langue allemande ;
2" A la première diète, qui doit être convoquée sans relard, seront appelés tous les états du pays. Cette assemblée se compose des représentants élus sur une base telle, que toutes les questions imi»ortantes puissent être également discutées et que le plus grand nonibre des citoyens puissent être électeurs et éligibles;
3" La diète aura le droit de discuter et de statuer sur toutes les affaires de l'Ktat;
4" Le royaume de Bohème aura la nomination des hauts fonctionnaires responsables, résidant à Prague, avec pouvoirs trèsétendus;
5° La question de la i( union de la Moravie et de la Silésie à la Bohème sera discutée par la première diète, dans laquelle les trois pays seront représentés;
6° La constitution aura pour bases : l'indépendance des tribu- Daux, la liberté de la presse et des associations, la garde nationale, et enfin l'égalité de tous les citoyens du royaume.
Le diplôme d'octobre 1860, moins explicite peut-être, contient aussi une reconnaissance solennelle des droits historiques et traditionnels du royaume de Bohême :
« Dans l'intérêt de notre maison et de nos sujets, — disait » l'empereur, — il est de notre devoir souverain de maintenir » la puissance de la monarchie autrichienne et d'octroyer pour y> sa consolidation les garanties de droits définis clairement et » sans équivoque et d'une action commune et concordante. // » n'y a que les instiluMons et les droits qui répondent éf/alement » auj' droits traditionnels, à la diversité existante de nos royau- )» mes et pays, et aux exigences de leur union indivisible et in-
» séparable, qui puissent offrir ces garanties dans toute leur plé- » niludo. »
Et l'article premier de ce diplôme impérial, proclamé loi fondamentale, irre'vocahle et obligatoire de la monarchie autrichienne, était aijisi conçn :
« Le droit de donner, de modifier et d'abolir des lois ne doit » pas être et ne sera pas désormais exercé, ni par Sa Majesté » elle-même, ui par ses successeurs, autrement que de concert » avec la dièie du roy.'Uimo, et en tant qu'il s'agit des alfaires » communes à tout l'empire, avec le rcichsratli composé des » dépntés de tout l'empire. »
Enlin, il est bon d'ajouter que jusqu'au souverain actuel de l'empire d'Autriche, la cérémonie du couronnement des rois de Bohême a toujours été célébrée selon le rit accoutumé : cérémonie que les {daisants du germanisme aiment à traiter de « gotlii(jue », mais qui, en réalité, est loin d'être de pure forme, car elle implique la reconnaissance solennelle des droits et privilèges du peuple bohème. Nous connaissons à cet égard la formule du serment. Jusqu'ici, l'empereur François-Joseph a reculé devant celte cérémonie. Deux fois seulement, en 1865 et en 1871, il a pris l'engagement de se faire couronner roi de Bohême, mais Sa Majesté très-catholique hésite encore à se lier vis-à-vis des Tchèques par le serment solennel qu'il lui faudrait prêter à cette occasion. C'est dire (juelle en est à ses yeux l'importance ! Elle est grande, en effet. « Les Tchèques, — a dit M. Rieger dans » son discours du 12 avril 1867, où il développa les conclu- » sions de la protestation résumée plus haut, — les Tchèques » voient dans le couronnement de leur roi la reconnaissance de » l'individualité politique du royaume et de la couronne de Bo- » hême. Ils ne veulent pas d'un couronnement de pure forma- » lité, et si on leur offrait un couronnement qui ne soit pas la » reconnaissance de l'individualité politique du royaume, qui » ne soit (|u'une pure cérémonie, ils diraient tous ((u'ils n'en » veulent pas et préfèrent attendre. (>, serait un bien triste cou- » ronnement (jue celui qui se passerait sans la joie du peuple ; » car l'essentiel du couronnement, c'est le serment de lidélilé que » le roi prêle à son peuple, et (jue les représentants du peuple » et les grands du |iays prêtent à leur roi : C'est un contrat » si/nallûf/nialif/ue que le peuple approuve par ses cris de joie! »
1 I 4 MORAVIE ET BOflèME.
Voil;\ pour les drofls poliliques de la Bohême. Quant h ses droits nationaux, nous en avons déjà parlé, en esquissant le tableau des rapports de la Bohême avec l'Allemaj^ne; il nous reste à en délerminer la nature; rien n'est i)Ius facile. Ni le tribut de saint Venccsiav, ui la dignité d'électeur, conférée aux rois de Bohême comme récompense des services rendus, ne peuvent être envisagés comme une manjuede dépendance de la Bohême vis-àvis de l'Allemagne. L'engagement pris par le roi Venceslav au X* siècle, de payer à l'empereur un tribut annuel, soit en nature, soit en argent, tire son origine du conseniemer.t mutuel, et non d'un rnppori féodal. La meilleure preuve en est que les fiefs de la î'onfédération germanifj4ie, tels que la Bavière et la Saxe, par exemple, ne payaient aucun tribut, et il serait fort ditlicile d'établir à quel litre une exception eût été faite |tour la Bohème. D'un autre côté, il n'est pas moins difficile de soutenir qu'une dignité comme celle d'électeur de l'empire, accordée en 1126 au roi Sobieslas, en reconnaissance de services rendus, ail pu limiter l'indépendance de la nation. C'était une dignité essentiellement attachée à la personne du monarijue, et nullement à la terre ; et cela est si vrai, (|u'en 1711, les électeurs de l'empire, sollicités par Marie-Thérèse de reconnaître cette dignité à son mari, le grandduc de Toscane, décidèrent que « la voix de la Bohême serait » suspendue, attendu qu'il n'y avait pas actuellement de roi de » Bohême. »
Sous le rapport de la juridiction, l'indépendance de la Bohême fut toujours pleine et entière. D'après la bulle d'or, les Tchèques ne ponvaieni être jugés que d'après les lois locales, et l'enipereur Ferdinand I" alla même jusqu'à défendre de porter les appels devant les tribunaux de Magdebourg. Il était d'ailleurs défendu, en règle générale, de citer les Bohèmes devant les tribunaux étrangers.
A aucune épo(|ue, la Bohême n'a dû fournir de contingent militaire à la Confédération germanique; à aucune époque, non plus, elle ne paya d'impôt à son profit. En 1548, la diète d'Augsbourg ayant soulevé cette question et prétendu traiter le pays t('hè(|ue à l'égal des pays allemands, le même empereur, Ferdinand I", protesta avec force contre le décret de la diète et les usurpations de la Confédération germani(|ue. Au nom de la vérité, de la justice et de l'histoire, il proclama l'indépendance
du royaume de Bohème. Il prouva que « la Bohême ne fut jamais )♦ incorporée à la Confédéralion; qu'elle n'y était point liée par » des liens féodaux; que le royaume de Bohême n'était soumis » ni à la tutelle, ni au protectorat, ni aux lois, ni à la constitu- » lion de la Confédéralion, que le territoire tchèque n'était pas » enclavé dans celui de l'empire, et que, dans cette situation, » les Bohèmes ne pouvaient être tenus de payer à l'empire ni » impôts, ni conlriliutions. »
Pour la première fois seulement, en 1815, au congrès de Vienne, l'indépendance de la Bohème vis-à-vis de l'Allemagne fut gravement méconnue : on réunit le royaume de Bohême à la Confédération germanique, et cela, sans le consentement de la diète, au mépris de la patente impériale du 1" août 1804, au mépris de l'arl. 53 des actes mêmes du congrès, au mépris enfin du serment prêté par le roi de Bohême, qui lui défend « de détacher rien du territoire du royaume. » — Or, ce serment, l'empereur François 1" l'avait solennellement prèle, en 1792, à Prague, le jour de son couronnement; la palentedu1"aoijt 1804, qui créa le titre d'empereur d'Autriche « pour les grands et nombreux Etats comprenant de précieux royaumes et d'indépendantes principautés, » contient celte déclaration caractéristique : « Tous les royaumes et autres provinces conserveront leurs » noms d' Fatals; quant aux pays qui étaient en rapport avec la >► Confédération germanique, ils conserreronl ces rapports, sans )» ifMnyer leurs anciens traites et privilèges: le couronnemt;nt )► du roi de Hongrie et du roi de Bohême restera, comme jusqu'à » présent, sans modification. » — Enfin, l'art. 53 des actes du congrès de Vienne porte, en propres termes, que le roi de Prusse et l'empereur d'Autriche entreront dans le nouveau Buiui allemand «avec toutes celles de leurs possessions qui ont ancien- >♦ n^»je/t/ a^/?ar/?»w à l'empire germanique. » — C'est donc contre toute légalité, et par un véritable abus de pouvoir, que la Bohême s'est trouvée réunie à la Confédération, et jamais la diète n'a voulu ratifier celte réunion.
Plus d'une fois, au cours de notre récit, nous avons assisté aux efforts faits par les Tchèques pour garantir leurs coutumes et institutions nationales contre l'influence allemande. Successivement vaincus sur le terrain politique et sur le terrain religieux, les Slavo-Bohèmes se rallièrent toujours autour de leur langue
116 MORAVIK KT BOHÊME,
nationale comme aulour d'un drapeau, et si prépondérant qu'il fût, le germanisme ne put jamais enlever cette derni{?re position. Il serait long d'énumérer tous les statuts royaux et toutes les décisions des diètes, dirigés conlreles envahissements de l'idiome germanique : nous ne remonterons pas au delà de Jean Hus ; c'est d'ailleurs de lui que datent les résistances les plus acharnées aux assauts répétés de l'élément allemand contre Ja langue bohème.
On se rappelle que le roi Waclav IV ayant, à l'instigation de Jean IIus, abrogé le règlement de l'université de Prague qui donnait trois voix aux étrangers cl une seule voix aux T{'hè(jues, tous les étudiants allemands quittèrent la ville pour n'y plus revenir. Ce fut le signal de la lutte : les Tcliè(|ues, toujours en butte aux illégitimes prétentions des Allemands, prirent l'offensive, et à queli(ue temps de là, le roi Wladislav II, de la dynastie des Jagellon, ordonna qu'à l'avenir les rois de Bohême devraient accorder les titres d'investiture en langue tchèque et non en langue allemande, « soit que les biens fussent compris dans le territoire bohème, soit qu'ils appartinssent à d'autres pays. »
En 154-7, un décret de la « dièle sanylante» interdit d'appeler les étrangers aux charges publiques, et imposa à tous les justiciables, sujets ou non de la couronne de Bohème, l'obligation de présenter et de défendre leurs causes, devant les tribunaux, en langue bohème. — En 1600, un autre décret de la diète réglementa avec une extrême prévoyance les conditions de la naturalisation.
« Tout individu, — porte ce décret, — qui demanderait à être » naturalisé bohème, doit s'engager, d'abord, à faire apprendre » à ses enfants la langue nationale, de manière (ju'ils puissent la » parler comme les Bohèmes de naissance, et soient à même de » rendre des services, eu cas de besoin, à la patrie adoptive.
» Après la mort des citoyens naturalisés tchèques, ceux-là » seulement de leurs enfants qui parleront la langue bohème » pourront hériter des biens fonciers du défunt; les autres touchey> ront leur part en argent. Celui des enfanis qui ne se confor- » raerait pas à ces règlements verrait son admission aux droits » de citoyen considérée comme non avenue. »
Cette disposition toute spéciale, concernant la transmission des biens fonciers aux seuls héritiers de nationalité bohème, con-
corde avec les autres lois et Hrcrets relatifs à la vente des biens aux étrangers. La lettre XIV de la Constitution de lEtat [rzizeni zemske), œuvre de LadislasII Jagellon, contient, à cet égard, un paragraphe ainsi conçu :
« Afin que la vente aux étrangers des biens fonciers, com- » pris dans le territoire bohème, ne tourne pas au détriment de » l'Etat et qu'elle n'amène pas de discordes nuisibles, nous sta- » tuons qu'aucun prince, seigneur, vladika, ecclésiastique ou » laïque, ne peut, sous aucun prétexte, vendre, engager, léguer, » céder, échanger, au profit de personnes étrangères, de haute » ni de basse naissance, ses châteaux, forteresses, villes, ni au- » cuns biens fonciers dans le royaume, sans la permission du » roi et de ses successeurs. Sa Majesté et ses successeurs, de leur » côté, ne peuvent donner aucune permission, sans l'avis et le » consentement des Etats.
» Celui qui agira contre ce statut sera puni comme traître à » la patrie, condamné à l'infamie, banni du royaume, et ne » pourra jamais, sous aucun prétexte, regagner ses droits, ni » civils, ni ecclésiastiijues. »
On voit par là quelle importance était attribuée à la connaissance de la langue bohème, puisque la propriété et la transmission héréditaire des biens étaient, l'une et l'autre, subordonnées à cette condition. Cela n'empêcha pas, néanmoins, les colonies allemandes d'affluer en Bohême, où l'on joui.-sait des bienfaits de la liberté de conscience, et d'y faire plus d'une brèche à ces dispositions prohibitives. Mais les Tchèques tinrent bon, et usant des droits de la légitime défense, ils édictèrent contre les ennemis de leur langue et de leur nationalilé des peines souvent rigoureuses. C'est ainsi que la diète de 1615, complétant le décret de 1609, statua qu'à « l'avenir il ne suftirail plus, pour obtenir la » naturalisation, de parler la langue bohème, et de la faire ap- » prendre à ses enfants, mais qu'il faudrait encore prouver, par » sa comluite el ses actions, » qu'on était Bohême aussi bien de y» cœur que de langage f »
« En outre, — porte le 56" paragraphe de ce décret, — aucun » des étrangers naturalisés, ni ses enfants jusqu'à la troisième » génération, ne sera admis à un emploi, d'abord parce qu'ils » ne peuvent se déshabituer aussi vite de leurs coutumes et » mœurs, ensuite parce qu'ils ne peuvent pas pénétrer assez à
\\H MORAVIE ET BOHÈMK.
» fond les lois du royauni*^ de Bolirnie pour ne pas y introduire, » en remplissant leurs fonctions, quel(|ue chose d'inusité et de » nuisible ; enfin pour que les vrais Bohèmes, enfants du pays, » puissent, avant les ('lran£,rers, attendre des récompenses, trou- » ver aide et appui ()Our leurs services fidèles et réels.
» Kl comme il est parvenu à notre connaissance que (luelques » personnes de la haute et basse classe s'engagent muiuellement » à ne pas parler entre eux la langue bohème, nous décrétons :
» Si un citoyen de ce royaume, quel qu'il soit, ne veut pas » parler le bohème, connaissant cette langue, ou s'il dissuade » les autres de la parler, qu'il soit obligé de quitter le royaume » dans l'espace de dix mois; — et s'il ne veut pas le faire, » qu'il soit privé, comme ennemi du bien public, de lajouis- » sanct de tous les droits et Ubi'rU's du royaume.
» De même, quant aux individus d'origine allemande qui, » dans certaines localités, s'intitulent : Commune allemande, » comme le royaume de Bohème ne connaît pas d'autre com- » mune que la commune bohème, nous décrétons qu'à l'avenir, » aucune commune ne prendra un nom nouveau et étranger, » surtout celui de commune allemande. Quicon(jue enfreindra » cette loi sera passible de la peine sus-mentionnée. »
On a reproché aux Tchèques celte guerre à coups d'ordonnances et de décrets, pour la défense de leur langue nationale contre les envahissements de l'idiome germanique; on est même parti de là pour faire le procès de leur littérature : « La litléra- » ture bohème, — a dit Adam Mickiewicz, — manqua d'origi- » nalilé ; elle était dépourvue de force réelle, si bien qu'après » quelques siècles de vogue, elle dut céder peu à peu le pas à » l'allemand, non sans résistance, il est vrai. Mais la langue » bohème n'avait de national que la forme; elle ne portait pas en » elle l'esprit de la nation; elle [ut vaincue. Les Bohèmes, d'ail- » leurs, usèrent de mauvaises armes pour se défendre. Au lieu » de produire des ouvrages pins profonds et d'une tendance » plus élevée (|!ie les ouvrages allemands, ils ont cru pouvoir » chasser le germanisme, à l'aidede règlements et ordonnances. »
Ce jugement .sévère, porté sur la langue nationale des Tchèques, ce verdict d'impuissance, que Mickiewicz lui inflige, ne nous semble pas tenir un compte sullisanl des faits de l'histoire. Sans doute, il est très-juste de dire qu'une littérature n'est viable qu'à
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la condition d'être originale, que la langue d'un peuple n'est i'raime}i{ originale qu'à la condilion de porter en elle l'eaprit de la nation: mais il est plus juste encore d'ajouter que cette littérature ne peut prospérer, que celte langue ne peut ac(|uérir de force réelle, (|u'à la condition d'avoir pour elle la liberté. Or, tant que la Bohème a joui de celle liberté, tant qu'elle a pu sans gêne rivaliser avec la langue allemande, qui oserait soutenir qu'elle s'est montrée impulsante par elle-même, impropre à relléter le génie de la nation, sans originalité et sans vigueur? Toute la période liussile, si féconde en éc ivains et en penseurs, et cet âge d'or, comme on l'a nommé, de la littérature bohème qui dura jusqu'à la guerre de Trente ans, protestent contre une pareille allégation. Dès la fin du xv* siècle, l'in.'itruction s'était répandue en Bohême jus(jue dans les dernières couches de la société, et la liberlé religieuse avait fait peu à peu éclore, au souffle de Jean Ilus, une riche littérature populaire, La Bohême était certainement, à celte époque, le pays le plus éclairé de l'Europe, et le légat Sylvius .Eneas Picculomini remarquait que les plus pauvres femmes parmi les Taborites étaienl versées dans la connaissance des Saintes Ecritures.
Dun milieu aussi instruit, où le goût de la lecture et de la discussion était poussée à ses dernières limites, il ne pouvait que surgir quel(|ues esprits d'élite, s'inspirant au plus haut degré tlu génie national, et le résumant dans leurs œuvres. C'est d'abord, après Jean Hus, le philosophe l'ierre de Cheizic, dont nous avons déjà parlé, auteur du Siù' viry [Filet di la Foi) et des Lectures du Dimanche, ouvrages d'une valeur capitale qui, par la beauté de leur style, la hardiesse des idées, l'élévation des sentiments et l'éloquence dont ils sont animés , méritent de prendre place à côté du Discours sur la Servitude volontaire du grand Etienne de la Boétie. Pierre de Cheizic publia aussi un irès-grand nombre de lellres pour la propagation de ses idées ; sa correspondance fut aussi volumineuse que l'a été, plus tard, celle de Voltaire, et, comme le patriarche de Ferney, il eut aussi sa retraite célèbre, d'où l'influence du penseur rayonnait sur un monde nombreux d'amis cl d'ennemis, tous également avides de ses œuvres.
Des mains de Pierre de Chel/ic, le (lambeau intellectuel passa dans celles de Jean Amos Komenskv (aulremenl dit Coménius), 187* 9
120 MORAVIE ET BOHKMK.
(lui, avec une aelivilé (''lonnanle, se voua à l'œuvre de propai;an(leconimciieée par Jean Hus, et à travers une longue suite de travaux et de malheurs, produisit des œuvres qui apparaissaient comme le résultat de la sagesse de son siècle. L'Abînie de la Sécurité et le Labyrinthe du monde ou Tableau allégorique de la vie humaine, ne sont pas seulement des livres très-précieux pour les Bohèmes, comme monuments de leur langue; ce sont aussi des œuvres pleines d'esprit et d'humour, marquées au coin de l'originalité. Comme Juvénal, Komensky, dans son iMbyrint, ù osé dire à la société ses vérités les plus amères ; il n'a reculé devant rien, pas même devant la majesté royale, et le fouet de son ironie a frappé avec la même âpreié la cour et les courtisans.
Autour de ces deux grands esprits gravitait une pléiade de savants illustres, de littéraleui-s distingués, d'orateurs éloquents, de poètes inspirés : c'étaient les historiens Stransky, André de Habrnfeld, Théobald, Pavel Skala, auteurs de chroniques et d'historiographies émouvantes sur les événements contemporains; l'orateur Pulegius, les poètes Holik et Klemens, sans parler de beaucoup d'autres, qui représentaient avec honneur la Bohème littéraire et savante, et en augmentaient sans cesse les richesses intellectuel les.
C'étaient là, il faut le reconnaître, autant d'éléments de résistance aux empiétements du germanisme, et la langue tchèque possédait, à coup sûr, le ressort nécessaire pour réagir victorieusement contre l'invasion de la langue allemande. Mais encore lui fallait-il le plein air et la liberté I
Elle fut traquée de tous côtés et poursuivie à outrance par le germanisme vainqueur : l'Jnquisilion brûla d'abord tout ce qu'elle trouva écrit en langue tchèque ; puis quand les richesses littéraires de la Bohème ne furent [dus que poussière, on s'en prit à la langue même qui fut bannie des écoles et de l'administration. Insensiblement, on travailla à la proscrire de la vie ])ublique, en lui substituant partout la langue allemande dans les rapports sociaux. C'est alors que, dépouillée par l'incendie de ses trésors littéraires, mise par son ennemi dans l'impuissance de penser et d'écrire dans sa langue nationale, ruinée dans le passé, stérilisée pour l'avenir, la Bohême entreprit de se défendre à l'aide des lois. Quelle autre protection pouvait-elle invoquer? Derrière quel autre rempart pouvait-elle abriter sa
r.HAP. XIV.» DES imOlTS HISTORIQUES DE LA BOHbîE. 121
langue nationale, alors que ses littérateurs et ses savants, bâillonnés par l'Allemagne triomphante, prenaient, comme Pulegius et Stransky, la route de l'exil, ou comme l'illustre Komensky, en étaient réduits à recourir .lu latin pour exprimer leurs pensées^' ! Sans doute, c'était une protection des plus précaires que celle des décrets et des lois; car, du jour où l'élément national disparaîtrait, écrase sous l'élément étranger, ce dernier appui devait manquera la langue tchèque ; m;iis, encore une fois, comment la Bohème pouvait-elle autrement lutter?
D'ailleurs, manquait-elle vraiment de force ei de viialiié cette langue bohème qui, muette pendant deux siècles sous l'oppression allemande, étouflée dans ses manifestations par les jésuites, s'est néanmoins retrouvée tout entière le jour où ses ennemis, voulant achever sa ruine, ont cru pouvoir lui porter un dernier coup? Chassée de l'école, chassée de la société, chassée de la ville, chassée de la vie publi(]ue en un mot, elle se réfugie au fond des campagnes, sous le chaume du paysan, qui la cache et l'entretient dans l'omltre, comme les vestales anii(|ues faisaient du feu sacré! N'est-ce point là une preuve irrécusable que la langue bohème était une langue véritablement nationale par sa forme et par son esprit, qu'elle soriait de* entrailles mêmes de la nation et qu'elle était bien l'expression de son génie? Et la résurrection politique de la Bohême moderne, résurreciion dont le réveil de sa langue nationale a éié le premier et le plus puissant aiguillon, n'est-elle pas une preuve encore que cette langue, libre et laissée à elle-même, eût amplement puisé, dans ses forces naturelles et dans sou originalité propre, l'énergie nécessaire pour lutter avec avantage contre sa r'ivale et en refouler les envahissements?
Te long exposé des droits politiques et nationaux de la Bohême, tous droits pris aux sources de l'histoire, nous paraît victorieusement démontrer l'inanité des prétentions germaniijiies, et ruiner du même coup Ifs tendances de la maison de Hapshourg à traiter la Bohême conime terre d'empir»'. far Ifs empereurs
'i) C'est en latin (!' que Koni^iisky dut écrire son grand ouvrase sur VEnsemble (le$ Counaittanru humaines, et c'est à l'etranaor qu'il fut forcé de le faire imprimer. \ Pansophin Prodromus, Oxford, »tt37 ) Dans cette œuvre, l'émineut penseur I)oliéme devança de tout un siècle nos plus illustres cDeyclopédistes.
122 MORAVIB ET BOHÊMK. •
(rAutriclie, expression souveraine du germanisme, exécuteurs de ses volontés, victimes quel(|ucfois de ses ambitions, se sont faits les instruments de la politique allemande en Bohême. Ils ont prêté leurs mains à l'oppression du |)euple tchèque, moins comme princes autoritaires, (|ue |)Our complaire à l'élément j^ermanique de leurs Etats; et gagner la cause des Tchèques devant l'Allemagne, c'est la gagner devant le roi de Bohême son complice.
C'est chose laite en principe. Le droit a son énergie, nous pourrions presque dire, sa brutalité. Celui qu'invoque la Bohême, consacré par l'histoire, reconnu par la conscience humaine ne s'impose pas aux méditations des hommes d'Etat autrichiens avec moins de force que le droit invoqué naguère par la Hongrie. Il serait puéril de soutenir que la Bohême, en courbant la tête sous le joug allemand pendant deux siècles, en se dénationalisant pres(|uc sous l'iiitliience dissolvante de l'élément germanique, a virtuellement al)di(|ué ses droits, et que, s'ils lui ont été rendus par la constitution d'avril 1848, elle lésa de nouveau perdus en acceptant la constitution de 1849, — tandis, au contraire, que la Hongrie restait inébranlable sur le terrain de son droit. On ne joue pas ainsi avec les droits d'un peuple, et les violences ou les caprices des princc^qui les oppriment, les reconnaissent ou les nient lour à tour, ne suftiscnt pas pour les anéantir ou les ciéer.
III. — Rien n'est possible contre le droit, et celui de la Bohême n'a subi aucune atteinte ni de la force ni du bon plaisir. Pourquoi donc lui en refuser les bénétices? — C'est que la reconnaissance des droits de la Bohême implique le fédéralisme dans lAutriclie, et le fédéralisme ne peut s'établir qu'aux dépens de la supériorité allemande en Cisleilhanie et de l'omnipotence magyare en Transleilhanie. La Bohême, Moravie comprise, compte près de 5 millions de Tchèques contre 2 millions et demi d'Allemands, qui, soutenus par leurs congénères du reste de l'empire, ont, en quelque sorte, le monopole du gouvernement et de l'administration du pays. Grâce à une loi électorale inique, ils font la loi — la loi du plus fort I — dans la diète, et dans le reichsrath, ils apportent l'appoint de leurs voix au parti centraliste allemand. Or, le fédéralisme, ce serait le renversement des rôles; car, à l'intérieur, le parti tchèque prendrait la haute main
r.iivi'. M\. UKs DRdirs msionioLKS de lv bohkmk. 4 23
sur les affaires du royaume, la majorité de i'élcraeiit slave dans le pays aurait son reflet dans la diète; et, à l'extérieur, vis-à-vis des Allemands de l'empire, les Bohèmes cesseraient d'être le jouet de la politique allemande, et les victimes d'un parlementarisme lil)«^ral en apparence, oppresseur au fond de leur nationalité.
Cette perspective est loin de sourire au parti allemand, et le fédéralisme est le plus i,'ros point noir de son horizon politique. Jusqu'à la constitution dualisie de 1867, il ét;iit seul à dominer dans rem[>ire par des lumières et des richesses, et s'il a dû « partager la poire » avec les Hongrois, il ne l'a fait que pour se rejeter avec plus d'avidilé et de passion que jamais sur la part qui lui était attribuée. Dans le principe, son but avait été de germaniser à outrance l'élément slave de la Cisleiihanie, afin d'être en mesure, à un moment donné de rentrer eu Allemagne et de retourner à Francfort ; mais, sous l'empire des événements de 1 870-1 S7I, force lui fut de rabaitre beaucoup de prétentions. Depuis, soit que les Alleniands de l'Autriche conseivent encore secrètement quelque arrière-pensée de retour oflensif en Allemagne, soit qu'ils obéissent k leur amour excessif de domination, ils ne veulent rien abandonner de ce qu'ils appellent leurs droits, et dès qu'il est question de fédéralisme, leur colère ne ;onnail plus de borne, et leur opposition plus de frein. On l'a bien vu. lorsqu'en 1871, le comte de Hohenwart lit mine de substituer le fédéralisme au centralisme autoritaire constitutionnel de 1867. On ne se contenta pas d'injurier le ministre qui osait parler de justice et de conciliation, et prétendait qu'il fallait « avoir des » égards particuliers pour le royaume de Bohème ; » on menaça l'empereur lui-même de disloquer son empire. « Concéder aux > Slaves ce qu'ils demandent, dit .M. Kuranda, une des fortes » têtes du parti teuton, ce serait réduire deux millions d'Alle- » mands au rôle dts Huthènes. Mais il ne faut pas oublier (jue » ces Allemands sont les congénères d'un grand peuple voisin, v»
Ainsi, pour les Allemands de la Cisleilhanie, le fédéralisme, ce serait l'oppression par les Slaves de leur nationalité, et pour échapper au joug qui les menacerait, en cas de triomphe des Tchèques de Bohème, ils n'auraient d'autres ressources que de .se précipiter dans les bras de leurs frères du Nord. Au fond, et comme ils le disent eux-mêmes, c'est d'une simpb' question di-
■124 MORAVIE ET nOHÊME.
pouvoir qu'il s'ajçit réellement : « Ou nous vous dominerons, » répèlenl-ils souvent en s'adressanl aux Slaves, ou vous nous » dominerez; il n' y a pas de milieu, et par conséquent nous » voulons vous dominer! »
En Transleilhanie, où les Madpryars ont la haute main sur le gouvernement du i)ays, ce sont des vieilles rancunes contre les Slaves qui se mènent en travers des projets de la Holiôme. Ce qu'on appréhende, surtout à Pesth, c'est d'avoir à subir le contrecoup de la victoire des Slaves de l'autre côté de la Leilha, c'est que celte victoire enhardisse les Slaves du sud, Croates en tête, dans leurs revendications contre les Hongrois cl que la suprématie de ces derniers, dans les pays de la couronne de saint Etienne, en soit quelque peu diminuée. Depuis le dualisme de 1867, les Madgyars se sont appliqués à madgyariscr l'élément slave de la Transleilhanie, comme les Allemands ont travaillé à le germaniser dans la Cisleilhanie. Même but, partant, même ennemi : le fédéralisme, qui sérail la ruine éclatante de leur œuvre de dénationalisation. Aussi les a-t-on vus, en 1872, circonvenir de tous côiés l'empereur François-Joseph, peser, par tous les moyens possibles, sur ses déterminations pour lui faire abandonner ses velléités de fédéralisme, et précipiter la chute du ministère Uohenwart. C'était ingratitude de leur part, injustice surtout : ingratitude, car lorsque le ministère Schmerling et le reichsrath proclamaient hautement que les Madgyars avaient, par leur révolution, dérogé à tous leurs droits, les Slaves de Bohême ont été, avec les Polonais, les seuls qui aient protesté contre cette théorie de la dérogation aux droits; — injustice, car les Tchèques n'ont jamais émis d'autre prétention que celle de faire reconnaître, à l'exemple des Madgyars, leurs droits historiques, et, en admettant que la reconnaissance de ces droits oblige par contre-coup la Hongrie à quelques concessions envers les Slaves sur la base du droit historique, elle ne pourrait s'y refuser équitablement, sous peine de se renier elle-même.
Au surplus, écoutons les Tchèques eux-mêmes, et voyons la mesure de leurs réclamations vis-à-vis des nationalités allemande et madgyare. — Prenons à cet égard deux documents d'une importance capitale : Le discours de M. Rieger à la diète de Prague en 1867, et la déclaration des 82 députés tchèques en 1868. Ce sont les manifestes du parti national bohème; on
trOBve les grandes lis^nes du programme dont il poursuit la réalisation.
Aux Allemands, M. Kiegcr dit :
« Chacune des nationalités qui composent l'Etat autrichien » serait bien folle de s'imaginer qu'elle puisse, dans noire temps, » opprimer sa voisine, parce (|u'elle est d'aventure en majorité » dans l'un ou l'autre pays. Lue telle folie serait hienlùt punie.
» On dit assez souvent de nous autres Slaves de Bohême que » nousavons l'intention d'opprimer nos compatriotes allemands, » Je vous donne ma parole d'honneur, et j'en appelle à Dieu » comme témoin, que nous n'y pensons pas !
» Si vous ne voulez point vous en rappoi'ter à notre lovante, » croyez-en notre sagesse. INous savons très-bien que nous » sommes trop près des frontières de l'Allemagne pour pouvoir » molester nos compatriotes allemands d'une manière quelcon- » que. iNous savons trop bien surtout combien est grande la na- » tion allemande, pour vouloir exciter chez nos compatriotes » allemands des « cris de douleur » (schmerzeoschrei) et, pour >» une injustice, nous engager dans une lutte qui menacerait >) notre propre existence, ïNe veuillez pas croire que nous sommes » fous à ce point,
» Nous avons appris sur nous-mêmes qu'il n'est pas si facile » de dénationaliser un peuple et nous savons parfaitement que la » naiionalité allemande doit être contentée et respectée dans » tous ses droits.
»• Il n'y a rien que nous désirions plus ardemment que de » trouver enfin la base d'un accommodement, également juste » envers les deux nationalités, que toutes les deux pourraient
>► accepter librement et sincèreuient
- désirons donc nous-mêmes de tout notre co.'ur que tus fassiez connaître tous vos souhaits, si vous craignez • rfoe votre naiionalité ne soit menacée dans ce pays-ci. Nous » vous ofirons carte blanche, comme dit M. Deak. pour que vous » y inscriviez toutes les garanties dont vous désirez à l'avenir » entourer votre nationalité. Nous vous accorderons certainement w toutes ces garanties; car ce seront aussi des j^'aranlics nour » nous que vous conserverez l'unité de ce pays. >-
— Aux Madgyars, M. Rieger parle en ces termes ;
« Nous désirons (|ue les Madgyars accordent à nos confrères
» slaves, en Hongrie, tout ce que nous voulons accorder à nos » compatriotes allemands en Bohème; car nous ne pouvons pas » oublier (|u'il y a dans les pays de la couronne de Hongrie » presque trois millions de Slaves qui parlent un dialecte de la » langue bohème, qui ont eu avec nous pendant plusieurs siè- » clés la même littérature, et qui nous ont donné les plus grands » maîtres de notre lan;;ue, les ornements les plus célèbres de » notre littéiature : Safarik et Kolar.
» Nous désirons sincèrement que les Madgyars respectent les » droits de nos confrères. Nous espérons, nous attendons cela de » la sagesse et de la loyauté des Madgyars. Eux aussi, ils ap- » prendront, par la force des choses, à être justes envers les » Slaves, avant qu'il soit trop tard de l'être. »
« Les Madgyars ont un proverbe qui dit : « Extra ïlungariam » non est vita ! » Cet amour-propre est un peu dangereux. Ils » ne devaient pas oublier qu'il y a aussi des hommes au delà des » frontières de la Hcmgrie, que, s'ils considèrent les Slaves de » la Hongrie comme le simple matériel de leur action gouvcrne- » mentale (ju'ils peuvent traiter d'une manière quelconque, ce » simple matériel pourrait bien prendre cela en mauvaise part et » pousser des cris d'indignation, et que ces cris pourraient bien » être entendus par les hommes vivant au-delà des frontières de ^ la Hongrie ! »
— La déclaration des 82 députés tchèques, en 1868, n'est pas conçue dans un autre esprit : elle confirme pleinement les paroles de M. Rieger ; c'est la consécration solennelle des desiderata de la Bohême, tels qu'il les avait exposés dans son discours.
« Nous autres Slaves, bien qu'étant les plus forts en Autriche, nous protestons ouvertement, au nom de l'humanité et de la civilisation du xix" siècle chrétien, contre la prétention qu'on nous prête de vouloir dominer les autres nationalités de l'Etat autrichien.
» Nous ne prétendons qu'à l'égalité avec les autres nations, nous ne prétendons pas à la domination. On a dit, en 1848, que les Slaves de l'Autriche aspiraient à faire de la monarchie autrichienne un empire slave, parce qu'on savait très-bien que les Slaves font la majorité de la population. Cette assertion mal fondée a été pleinement réfutée par les faits, et tout homme
ClIAP. XIV. DES DROITS HISTORIQUES DE I.A BOHÈME. 127
sensé, sans être ^rand poIiti(|ne, doit savoir que les Slaves ne sont pas centralistes, mais fédéralistes; qu'ils ne veulent pas faire de IWutriclie un état centralisé, mais une confédéralion des différents royaumes et pays dont l'Autriche est composée, qu'ils n'aspirent pas à la domination sur les autres nations, mais uniquement à la liberté et à l'égalité de toutes.
» Nous, Slaves, nous ne voulons donc pas être les maîtres dans une Autriche régénérée, nous ne réclamons aucune suprématie sur les Mad|;yars , les Allemands et les Roumains; nous voulons que tous les pays de l'Autriche jouissent du même droit politique et constitutionnel, et de la même autonomie vis-à-vis du pouvoir central, nécessaire pour conserver l'unité de l'empire; nous voulons, puisque la question dont il s'agit chez nous, en Bohème, est principalement à résoudre entre les Slaves et les Allemands, que les Allemands soient les maîtres dans tous les pays entièrement allemands de l'empire, et qu'ils jouissent de tous les droits politiques et de toutes les garanties nécessaires au libre développement de leur nationalité dans les pays où ils se trouvent en minorité.
» Mais nous ne pouvons pas admettre que, d'après la doctrine soi-disant constitutionnelle et libérale des dualistes allemands, les droils soient d'un côté et les devoirs de l'autre, et qu'une minorité allemande revendique la suprématie sur la majorité slave. ?ious désirons que les rapports des différentes nationalités de l'empire s'établissent sur le même pied que ceux des différentes nations de la Suisse, dont aucune ne parle de suprématie, parce qu'il existe une véritable égalité de droits entre toutes ''^ »
Devant des prétentions si sages et si mesurées, ne semble-t-il pas que l'opposition des Allemands et des Madgyars manque absolument de raison d'être, du moins tant que les Tchèques se bornenl à ne réclamer (jue leurs droits, tels qu'ils découlent de leur histoire, et laissant de côté le thème de la race, se gardent de prétendre, au nom du droit naturel et des principes modernes,
(1) Ce n'est point là le texte exact de la déclaration, qui est plutôt d'ailleurs une discussion juridique qu'un véritable manifeste ; mais c'est dans cet esprit que ses auteurs l'ont rédigée, cl nous n'avons fait qu'en donner le commentaire naturel. — V. au surplus la Crise authrhifune, Paris, 1868, .chez Le Chevalier, édit.
128 MOKAVIË ET BOHÔME.
à l'uniticatioii des popiilaiions slaves de l'empire, à la reconnaissance d'une nationalité slave unique en l'ace des autres nationalités? Mais il n'en est pas, — et il ne saurait en être ainsi : (|uel(|ue place ((uo l'avénernenl du lédéralisme puisse faire aux Tchè(|iies dans l'empire, jamais ils ne réussi raient à grouper autour d'eux tous leurs frères de race, de manière à ne plus former qu'une seule nation slave, homogène et compacte, puissante par sa communauté de sentiments, par son unité de vues et d'intérêts. Outre les petites portions particularistes qui s'opposeraient à la fusion dans un même creuset de tous les peuples de race slave (jue compte l'Etat autrichien, il mnn(|ue à ces peuples l'unité géographique qui est le fondement de l'unité politique et sociale d'une nation, la condition .sine qiMiion de son existence. Aussi l'Autriche pourra-l-elle renfermer dans son sein les nationalités slaves, — jamais une nationalité slave, unique et prépondérante. Toute tentat've qui serait faite dans ce but aboutirait inévitablement à la désagrégation de l'empire, et l'on sait, da reste, que lesTchè(|ues, très-attachés de cœur à l'Autriche, sont loin de désirer ce résultat. Pour eux, le mot de Palacky, en 1848, est demeuré un axiome politi(jue incontesté : « Si l'Autriche n'existait pas, il faudrait l'inventer ! »
Ainsi, raisons tirées de la passion politique, objections de l'ordre sentimental, tout s'évanouit devant un examen consciencieux des conséquences que pourrait amener la reconnaissance des droits historiques de la Bohème; ainsi le fédéralisme, tant réclamé par les Tchèques, n'apparaît plus comme un spectre slave, dont Allemands et Madgyars aient juste sujet de s'effrayer.
Uu'est-il au fond? — La simple application d'un principe traditionnel inhérent à la formation même de l'empire et reposant sur des droits historiques qui ont laissé dans le sol une profonde empreinte. ()\ii)n ne s'y trompe pas en eflel! Le fédéralisme n'est pointune invention politi(|ne modernesortie du cerveau d'hommes d'Etat révolutionnaires et chimériques, un système de gouvernement plus ou moins ingénieusement construit, dont on voudrait faire un essai plus ou moins loyal ; ce n'est pas une idée nouvelle, c'est une idée très-ancienne au contraire, également fondée en fait et en droit: en fait, parce qu'elle découPe nécessairement et logiquement de l'état d'agglomération des différentes iwtio-
nalités qui composent l'empire d'Autriche; — en droit, parce qu'elle est puisée aux sources mêmes de la constitution originelle de cet empire ^''. C'est une idée entin qui a déjà fait des preuves, si on peut ainsi parler : en 1849, au milieu de la crise qui menaçait d'emporter la vieille Autriche autoritaire et absolutiste, que serait devenu l'empire des Habsbourg sans le fédéralisme? C'est le fédéralisme qui l'a sauvé de la situation périlleuse où l'avait mis celte grande convulsion politique et sociale. En présence des agissements du comité de Francfort, qui ne visait à rien moins qu'à disloquer l'Autriche, le fédéralisme a joué un rôle essentiellement conservateur. Dans le congrès slave qui se réunit à Prague, le sentiment dominant était qu'il fallait sauver l'Autriche pour y assurer le déveljppement des ditrércnls groupes slaves; et c'est ainsi que furent déjouées les tentatives du comité fédéral allemand. En un mot, le fédéralisme fut alors le seul frein qui arrêta l'Autriche glissant vers l'abîme, et, de nos jours encore, c'est une pensée de conservation, une pensée d'union entre les races et de Hdélité au souverain qui inspire le programme des fédéralistes. I.iiissons parler, à ce sujet, M. Palacky luimême -^ :
« Le droit des nations, — dit-il, — est un droit naturel. » Aucun peuple, ici-bas, n'a le droit de demander ([ue ses voisins » s'immolent pour ses intérêts; nulle nation n'est obligée de se » sacrifier pour autrui. La nature ne connaît ni peuples maîtres, » ni nations serves. Pour rendre solide et durable l'union de » peuples différents en un tout politique, il faut qu'aucune nation » n'ait lieu de ci'aimire dans celte union la perle de ses biens les » plus chers. Elles doivent toutes avoir la même assurance de ^^ trouver dans le pouvoir central une protection sérieuse contre
les attaques de leurs voisins. Je suis convaincu qu'il n'est pas » encore trop tard pour que l'Autriche proclame ce principe fon-
» damental de justice et d'équité Mellernich est tombé non-
» seulement parce qu'il éliii le plus grand ennemi de la liberté, » mais aussi parce (|u'il éiail le plus grand ennemi de la natio- » nalité slave en Autriche. »
Le fédéralisme iriomphera-t-il jamais? Ce système qui, fondé
'1) Voir Supra, p. Mi.
(t) Dan» Je Badho$t,sà dernière publication.
130 MOItAVIR KT BOHÈME.
sur la base solide du droit historique, semble si justement s'appliquer à l'Autriche, a-t-il quel()ue chance de vaincre les résistances qu'il rencontre encore? Cela nous paraît fatal : la logique des choses le veut ainsi, et nous ne croyons pas qu'il y ait témérité de notre part à prédire (juo le dualisnii) austro-hongrois n'est pas le dernier mol de l'évolution politique de l'Aiitiiche moderne. Il y a d'autres peuples qu'il laisse en dehors, dont il méconnaît l'individualité et les droits. Ces peuples auront leur jour! Peut-être l'auraient-ils eu déjà, sans les fautes des fédéralistes qui, jusiju'à l'heure actuelle, n'ont pas su s'entendre et marcher vers le but commun par une action commune. Tchèques et Polonais de Galicie, fédéralistes bohèmes cl fédéralistes du Tyrol et de la Carniole, sont restés isolés ou désunis, partant, sans iniluencc au .sein des assemblées, sans action sur le gouvernement, sans force morale même. C'a été ceriainement la cause de tous les échecs éprouvés; mais il est permis d'espérer et de croire, qu'instruits par l'expérience, les fédéralistes comprendront, — s'ils ne l'ont déjà fait, — quils ont une autre conduite à tenir, et qu'il est temps d'en revenir à l'antique sagesse des nations : l'union fait la force ! C'est le programme de l'avenir.