MORAVIE
Il n'entre pas dans notre plan de faire pour la Moravie ce que nous avons fait pour la Bohême, d'en écrire l'histoire, d'en faire revivre le passé. Ce serait, d'ailleurs, une entreprise plus que difficile, ei, à coup sûr, sans intérêt : entreprise difficile, car, à proprement parler, la Moravie n'a pas d'histoire; entreprise sans intérêt, car ses annales se confondent avec celles de la Bohême, et tout leur a été commun, la bonne comme la mauvaise fortune.
Nous nous bornerons donc à un simple exposé des relations politiques qui ont toujours existé entre la Moravie et la Bohême, afin de bien faire saisir sur quelle base historique repose l'union traditionnelle de ces deux pays.
Au IX* siècle, alors que les Tchèques de la Bohême n'avaient pas encore acquis h> consistance et l'autorité qui les rendit plus tard si redoutables pour leurs voisins, la Moravie fut un moment le centre d'un j^rand empire slave, qui comprenait la Bohême, la Pologne et tous les pays sIova(jues (870). Mais à la mort de son fondateur, Sojatopluk, cet empire se disloqua, et, en 900, il fut définitivement détruit par les Hongrois à la suite de la bataille de Presbourg.
(irâce à l'énergie des Tchèques de Bohême, la Moravie ne devint pas la proie des Hongrois et fut conservée à la race slave. Seulement, à partir de celte époque, les positions changèrent. Du premier rang qu'elle occupait dans la confédération Slave de Sojatopluk, la Moravie descendit au second rang dans le royaume Slavo-Bohême fondé, en 1061, par Vralislav II.
En 1 182, se place la déclaration de VaiUonomie dii margraviat de Moravie. Cet acte peut-être considéré comme la charte de l'indépendance du pays, et tous les pactes qui sont survenus depuis entre la iMoravie et la Bohème n'en ont été que la conséquence logique et pratique à la fois. Par cet acte , les Tchèques de Bohème reconnaissaient à la Moravie une autonomie complète, exercée par une diète nationale; il n'y avait de commun que le gouvernement des deux pays, pour les affaires de politique générale et la défense de la patrie.
Lorsque Przemysl-Oliokar I" s'éleva, en 1198, à la dignité de roi de Bohême héréditaire, la Moravie, sans perdre aucune de ses libertés autonomes, devint un ticf de la couronne de Bohème, et, à ce titre, les Etats de Moravie durent, au couronnement de chaque roi, venir lui rendre hommage. L'usage s'établit bientôt d'abandonner le gouvernement de la Moravie au successeur au trône de Bohême, ou à un prince de sang royal, avec le titre de margrave.
Ainsi, à partir du xii" siècle, chafjTie roi de Bohème fut, par le fait, margrave de Moravie ; mais son élection n'était valable et légitime qu'autant que les Ktats moraves y avaient coopéré par leur adhésion.
Cette situation respective bien définie, la Moravie ne chercha jamais à la modifier, et toutes les tentatives des Habsbourg, dans le but de dissoudre l'union fraternelle des deux pays, échouèrent toujours devant l'énergique résistance des diètes bohème et morave. Dans les circonstances graves, ces diètes se réunissaient en diètes générales, et tous les documents historiques nous montrent les représentants des deux pays travaillant toujours à se soutenir mutuellement.
Au XV' siècle seul, on ne compte pas moins de dix diètes générales, tant pour l'élection des rois de Bohême que pour sauvegarder les intérêts politiques et religieux des deux peuples. Ce sont notamment les diètes tenues à Prague en 1 41 5, àCzasIava, en 1421, à Brno (BriinnX en 1432, à Prague, en 1435, à Jilhava, en 1436, etc., etc. On voit (|ue la diète se réunissait, tantôt en Bohême, et tantôt en Moravie.
Au xvii' siècle, lors de la guerre de Trente ans, la Moravie suivit la Bohême dans son mouvement insurrectionnel contre l'Autriche allemande, et elle en partagea la défaite. Après la
MORAVIK. 133
bataille de la Montagiie-Blanrlie (1640), les persécutions commencèfent, et Ferdinand n'épargna pas plus la Moravie que la Bohême. Poliliquemcnt, sa situation fui profondément modifiée. Le droit de la conquête, dans son expression abusive et violente, remplaça son droit traditionnel, fondé sur des conventions synallagmatiques, libremenl consenties. Sous l'inlluence prépondérante de l'élément germanique, la diète nationale ne fut plus qu'un vain mot, son autonomie (|u'un souvenir. Au gouvernement commun de la Bohême et de la Moravie, succéda le gouvernement jésuitique et bureaucratique de l'Autriche. Bref, l'ancien margraviat de Moravie tut regardé comme terre d'empire, et traité en conséquence. De tout le passé, on ne maintint qu'une chose : la présence des députée moraves au couronnement des rois de Bohême. En 1836, les représentants delà Moravie assistèrent encore au couronnement de Ferdinand V, le dernier Habsbourg couronné; mais, adrainistrativement. la Moravie fut détachée de la Bohême et gouvernée comme une simple province impériale,
il faut reconnaître toutefois que la persécution politique fut moins implacable en Moravie qu'en Bohême. Les jésuites, ces exécuteurs attitrés des hautes-œuvres de la domination autrichienne, se montrèrent moins acharnés contre l'élément slave de ïa Moravie, et c'est grâce à leur clémence relative qu'elle put conserver, ii travers les xvu"' et xvm* siècles, sa langue et son génie national.
Aussi le mouvement littéraire slavo-bohême de la tin du xviii'^ siècle trouva-t-il. en .Moravie, un terrain qui se prêtait mieux que tout autre à son développement et à ses progrès, parce que la littérature nationale n'y avait jamais été complètement abandonnée, cl que le peuple y avait gardé le culte et le goût de sa langue maternelle. Lorsqu'en 18i8, le mouvement qui entraînait la nationalité tchèque vers sa résurrection politique, se traduisit par une révolution, la Moravie n'hésita pas, en dépit des efforts des Allemands du pays, à appuyer la Bohême dans ses revendications, et on la vil soutenir la pétition du 11 mars, •où les Tchèques demandaient à l'empereur la réunion de la Moravie à la Bohême sous une administration commune.
Depuis, Moravie et Bohême ont toujours marché côte à ctUe, et rien n'a pu les faire dévier de la ligne polili((ue qu'elles se sont juré de suivre. Leur programme est toujours : Union de la Mo-
134 Moravie et bohème.
ravie à la Bohême, et reconstitution de l'ancien royaume tchè- (|utMnoravesur la base du droit historique. En 1868, les d(^putés de la Moravie se sont joints à la déclaration des 82 députés bohèmes, et, protestant contre la formation purement arbitraire d'un état cisleithanien, conséquence du dualisme austro hongrois, ils ont, comme les représentants de la Bohême, refusé de procéder aux élections des députés pour le reichsrath, et d'aller euxmêmes y siéger.
Voici les points principaux de leur déclaration :
I. Le reichsrath, assemblé à Vienne, n'a pas été compétent pour décider du droit politique des différents royaumes et pays et des rapports qui existent, par suite de ce droit, entre ces royaumes et pays de l'empire.
II. L'établissement de délectations, qui traiteraient les affaires communes à tout l'empire, fournit la base d'une constitution fédérale applicable à tous les royaumes et pays.
liL Un accommodement est donc possible, mais il n'est possible que sur la base du droit historique, et par une transaction du souverain avec la diète morave, légitimement élue et composée, conformément à ses libertés traditionnelles.
IV. Tout ce qui a été fait est nul ; car le pouvoir constituant du reichsrath est fondé uniquement sur une violation manifeste d'anciens droits ; conséquemmesit toutes ses décisions sont nulles et non avenues,
V. Aucun député du margraviat de Moravie n'a eu le droit de déroger aux droits de ce pays dans le reichsrath, et de céder le pouvoir législatif et les droits politiques de la Moravie à la représentation d'un autre pays.
Plus récemment encore, lors de la tentative de fédéralisme sous le ministère Hohi'uwart, la diète morave a voté une adresse à l'empereur pour réclamer l'union avec la Bohême. On sait quel fut l'insuccès de cette tentative ; mais les Moraves ne se sont pas
MOHAVie ET BOilÈME. 135
découragés, non plus que les Tchèques, et, en attendant le jour qui doit réaliser leurs vœux, ils ont, comme les Tchè(|ues, renoncé à l'usage de ces droits coiisliniioiint-ls (]iii ne sont à leurs yeux qu'un mensonge. De leur plein gré, ilsonl ;il>andonné à leurs compatriotes allemands le soin de gouverner et d'admlnisirer le margraviat de Moravie; ils n'ont point voulu reconnaître une constitution qui n'est pour eux que la soumission de la majorité slave à la minorité allemande, et ils se sont associés à la « grève parlementaire » des Bohèmes, convaincus d'ailleurs, que le bon droit ne saurait être longtemps méconnu.
Novembre 1874.
RENSEIGNEMENTS COMI'LÉIIENTAIRES
I GÉ0GU4PHIE DU PAYS î(l