LUI
Je la vis tout entière en ta compagnie, cette nuit d'insomnie, passée dans l'auberge, où, ce soir, le Commandement me donne asile.
Jeunes et vieux officiers viennent ici se détendre des fatigues de la tranchée. Ils s'attablent avec les amis qui leur restent.
Au branle-bas du dedans, répond le bruit formidable du dehors. Pas d'arrêt, du crépuscule à l'aurore, dans le roulement des camions automobiles, rapprochés les uns des autres, comme les wagons d'un train, qui, sur la Hgne de feu, portent de la nourriture aux fusils, aux canons et aux hommes.
Soudain, tu entres dans la salle pleine de fumée.
Comme tes camarades, tu accroches au portemanteau ta capote raide de boue. Tu t'assois
en face de moi. Tu me répètes ce mot que tu m'as dit quand, à la lueur d'une lampe qu'on élevait, tu m'as vu debout, au pied de ton lit.
— C'est toi?... Que tu es bon d'être venu !
Et je te regarde., je te regarde... Je ne te parle pas. Je ne te touche pas... J'ai trop peur de savoir que tu n'es qu'une ombre.
... Je rattrape un autre convoi qui monte vers la bataille. Je l'ai déjà vue cette interminable file de camions, chargés d'hommes...
Quand donc?
Hier.
C'étaient de ces voitures-là que débordaient les chansons, les rires des poilus, descendus du front, qui venaient goûter au repos.
Aujourd'hui ces chars lourds ont changé de chargement et de direction. Vers la nutraille/ ils portent la « relève ».
A travers les plaques de mica qui leur servent de fenêtres, ils me regardent, ces Poilus, et leurs yeux fixes font baisser mes yeux.
Ils ne chantent plus. Ils ne parlent pas. Ce soir peut-être, le Monde entendra parler d'eux.
Ils sont prêts.
Leurs masques, où les yeux et les nez ont pris toute l'importance, ne disent que leur résolution. Mais, ils réfléchissent. Ils savent ce qu'ils ont fait et ce qu'il leur reste à faire. Ils regardent au dedans d'eux-mêmes. Ils se souviennent, — et qui les a vus ne pourra plus jamais les oublier.
Mon Enfant, au passage de ces voitures, pleines et silencieuses, j'ai cédé à une lâcheté.
Hier soir, devant mon pain et ma bouteille, je me disais :
— Si seulement mon fils pouvait être un de ces jeunes hommes qui rient là, si gais, si fiers...
Au frôlement de ces condamnés à la gloire, j'ai pensé :
— Ton enfant à toi est mieux là où il est.
Tu me les as souvent décrits dans tes lettres les villages lorrains qui ne sont qu'une rue en pente; Tout de même, ce modeste alignement de façades aura dans l'avenir un nom glorieux ; aux heures les plus angoissantes de la guerre il aura servi de quartier au Général en Chef.
Son bureau est installé dans cette petite mairie grise, élevée sur des degrés de pierre, d'où s'irradie un faisceau de fils télégraphiques et téléphoniques.
Autour de l'humble bâtisse se meut un peuple d'officiers, — des noms tous les jours prononcés dans les communiqués, que les câbles portent au bout du Monde.
Je tire un peu sur la rampe de fer pour monter les marches. J'ai de l'émotion à entrer
dans cette salle, nue comme un commissariat de police, que décorent seulement les cartes accrochées aux murailles.
Derrière la table, chargée des renseignements de la nuit, le Général est debout, tout en bleu, élancé, terrible. Mais comme son sourire dément la frayeur qu'il entend inspirer.
Il ne ferait pas bon lui parler du culte dont il est Tobjet. Va pour l'admiration que tous les hommes de la terre éprouvent pour les soldats qu'il commande.
En échange des nouvelles du Monde que je lui apporte, le Grand Chef m'ouvre la route de la Forteresse. Et certes, il me tient compte, lui Lorrain, de ce qu'à vingt-quatre heures de distance, les deux petits-fils de mon père sont tombés pour la défense de ce fleuve sacré qui lave les pieds de la Citadelle.
Il y a beaucoup de choses, mon Enfant, dans l'ardeur passionnée avec laquelle un père en deuil regarde le Maître de la Vie et de la Mort de nos fils, qui, de ses yeux levés, contemple la carte de bataille, et, à travers l'obstacle, voit le but.
La pire souffrance de notre deuil, c'est de vous chercher partout, chers Fils, et de ne plus jamais vous voir. A la rigueur, on accepterait de ne pas vous toucher, si seulement on vous voyait.
Dans un homme comme celui-ci, nous vous apercevons. Il nous semble que vos âmes sont des parcelles de son âme, vos sacrifices un peu de sa force, votre actuelle connaissance de la Vérité et du Bien, une part de son inspiration,
Verdun, avril 1916.
Aussi ardemment que si je courais à un rendez- vous où tu m'aurais appelé, j'ai désiré y pénétrer au cœur de la Citadelle bombardée :
M'y voilà.
Plus d'une fois, au cours de ces derniers mois, tandis que, sur le pont d'un navire, j'emplissais ma poitrine de l'air des océans, ou encore tandis qu'emporté par quelque train^ rapide je glissais au travers des verdoiements du Far West, des blancheurs éblouissantes de l'hiver sibérien, brusquement j'ai pensé :
— Tu goûtes encore la beauté du Monde, et le fils que tu aimais est couché sous six pieds de terre...
Ici, mon Enfant, au-dessus de ce souterrain,
au-dessus des galeries que je viens de parcourir, quinze mètres de roc vif pèsent. Les escaliers, en vis, de la forteresse, sont aussi étroits que les marches qui escaladent les clochers. Des points lumineux scandent à chaque étage la nuit des salles voûtées. Ces lueurs, trop régulièrement écloses, ne dissipent pas l'effroi qui naît de l'ombre. Toutes les inquiétudes de l'Histoire ressuscitent au contact de la séculaire nécessité qui a conduit des hommes vivants à se murer dans un tel tombeau.
Ils ne se protègent pas seulement contre les attaques du dehors, mais contre le danger du dedans.
Je t'ai vu frémir, quand tu me contais combien de fois tu as senti la trahison rôder autour de votre effort. Tu parlais de clochers, aux sommets desquels, dans la nuit, tu as surpris la forfaiture allumant des signaux pour renseigner l'adversaire...
Ici dans ces ténèbres étoilées, des secrétaires d'état-major, en toutes couleurs d'uniformes, se penchent sur des pupitres. Nul écho de la
lutte extérieure n'arrive à eux. Et pourtant ! Là, comme dans les endroits publics où s'amassent les foules de l'Arrière, il est collé au mur le terrifiant écriteau qui commande :
« Taisez-vous ! l'Ennemi vous écoute. »
... Au dehors, sans arrêt, l'éclatement des projectiles tonne. Leurs poids, leur malice, se sont aggravés, depuis le temps où ils vous cherchaient dans les bois.
Sans aller voir au point de chute, les assiégés reconnaissent à sa sonorité chacun de ces outils meurtriers :
— Voilà un coup de 380 !... Ça, c'est le 420... Cette crevasse-là, le 305 l'a creusée. Méfiezvous du 130, de l'Autrichien ! C'est le plus traître de tous ! Quand on l'entend, c'est qu'on est dessous.
A cette averse d'acier, la bonne humeur fait la nique, cette gaieté française que tu t'entendais à entretenir au cœur de tes hommes.
Les troupes que je visite au Quartier d'en bas en vivent. Elles habitent les rez-de-chaussée de leurs casernes :
— Nous l'avons remarqué, disent-elles, les obus qui, quotidiennement, crèvent nos toits éclatent de préférence entre le quatrième et le premier étage.
Un maigre rouquin — il me rappelle ton « cuistot » — déclare :
— Ce pays-ci a toujours été renommé pour la fabrication de ses dragées.
Dans les rares occasions où, sortis de vos camps, de vos huttes des bois, vous aviez, tes camarades et toi, la permission de monter jusqu'à la ville, vous aimiez à les arpenter, ces rues privilégiées, que les habitants d'une cité provinciale fréquentent, à des heures régulières, pour le plaisir de flâner devant les magasins à la mode, de rencontrer celui-ci, celle-là, d'échanger des nouvelles, des paroles d'amitié et d'amour.
Ici, cette artère favorite reliait la ville basse à la ville haute. Elle n'est même plus un squelette. A travers des constructions de tous les âges, sous les plus vieilles assises de la Forteresse, le bombardement a découvert un rempart inconnu. Des maisons ont culbuté en arrière, d'autres sont tombées sur la face,
les étages supérieurs glissent horizontalement dans la rue, entraînant des lits, des mobiliers, des bibliothèques, des fils de téléphone, des décors de vies studieuses, des réserves de marchandises, — telles ces stratifications en zigzag que présentent les coupes volcaniques des falaises.
Et partout éclate cette haine que, jusqu'à ton dernier sursaut de vie, tu as bannie de ton cœur. Tantôt elle lance la destruction à la volée, au-dessus de la ville héroïque, tantôt elle choisit ses victimes.
La mignonne place d'Armes est crevée parce quSine proclamation du Kronprinz annonça qu'ici le Kaiser viendrait recevoir les clefs de la Citadelle.
La Cathédrale était fîère de ses vitraux : ils s'effritent dans une poussière irisée.
Le Cloître fut une place de recueillement pour ceux qui aiment à se réfugier dans la foi des vieux âges : quotidiennement on y tue des ogives.
... Dans le souterrain, aux côtés de son État-
Major, le Général-Gouverneur me fait asseoir autour d'une table cordiale.
Dans son charme, — doux à retrouver après un long éloignement du Pays, — dans sa gaieté saine, dans sa totale liberté de pensée, dans l'inaltérable confiance de nos cœurs, c'est un accueil merveilleusement français.
Encore une fois, mon Enfant, c'est à toi que je reporte ces honneurs. Alors, — tu me pardonnes? — ma fierté a besoin de te nommer au milieu de ces héros.
Je dis à mon voisin :
— Mon Fils, je lui ai fermé les yeux dans la Citadelle d'en face. Mon neveu, il dort dans votre cimetière. J'avais promis à sa mère de visiter sa tombe, mais aujourd'hui les obus grêlent dru de ce côté-là... On m'en interdit l'accès.
Une voix fraternelle répond :
— On ira voir. En France, n'est-ce pas, nous ne formons plus qu'une seule famille?
Dans une des lettres du début de ta courte campagne, tu m'écrivais :
« Gela peut paraître extraordinaire aux gens de l'Arrière, mais quand, sous la grêle des premiers obus, on a fmi de rentrer son cou entre ses épaules, on n'a plus qu'une idée : sortir de sa cachette et courir sus aux brigands qui vous envoient cette ferraille. »
Tu le comprends donc : après que j'ai contemplé ce tas de ruines et de gloires, je ressens le désir de m' élever plus haut.
Plus haut que la Citadelle, plus haut que les tours de la Cathédrale. En quelque coin de ciel qu'on localise la sonorité de ce bombardement, elle emplit ici le paysage.
Des cadavres de chevaux — on a enterré les hommes, — demeurent témoins de la rapidité
avec laquelle la Mort fond à tire d'ailes sur tout mouvement qui assombrit le fond clair des routes.
Par le verdoiement de ses lignes, le fort que nous atteignons ne modifie guère le profil du paysage. Son pont-levis est soigneusement gardé. Aussi bien, une inscription qui se développe au-dessus de la porte commande en style lapidaire :
« S'ensevelir sous les ruines du fort plutôt que de se rendre. »
Comme toutes ses pareilles, cette redoute cache une place de mystère : et c'est le poste d'observation d'où les nôtres surveillent la bataille qui se développe.
Par un boyau qui nous masque tout entiers, nous nous glissons dans ce réduit. Aux côtés des deux guetteurs, il y a bien juste de la place pour moi et pour l'officier qui me guide. Des poutres soutiennent les murs et le plafond de terre. La fente par laquelle on m'invite à regarder — la « visière » — n'a pas deux mètres de long sur une largeur de quatre paumes ouvertes.
Cela me rappelle ces médiocres gabions que je t'ai si souvent décrits, et où, dans ma jeunesse, aux approches de la Toussaint, j'allais, la nuit, guetter, dans les marais de la Basse Seine, les « passages » des oiseaux du Nord. Là, où j'appuyais ma canardière, une règle est fixée. Elle est mobile sur un pivot et pourvue d'un viseur. Elle se déplace au-dessus d'un cadran rigoureusement orienté. Et justement le guetteur s'occupe à repérer un gros de Boches, qui, là-bas, s'ébranle.
A l'avis téléphonique qu'il lance s'ajoutent les renseignements recueillis par d'autres observatoires. Ce faisceau d'informations converge vers la petite mairie de village où, ce matin, j'ai salué le Grand Chef.
Placé que je suis si près, si loin encore, du lieu, où, à la lisière de ce bois dépenaillé, les nôtres vont accrocher l'ennemi, ils m'apparaissent, nos héros, aussi anonymes que dans les communiqués que je lis passionnément, tous les soirs.
D'avance et d'honneur, j'ai accepté de ne
reconnaître ici ni généraux, ni régiments...
Il y a pourtant une radieuse Figure que personne ne peut m' empocher de Vous nommer, à Vous deux, mes Sous-Lieutenants, mon Robert, et toi, mon Charles.
Je la vois là, face à moi et à VouS; cette Apparition réconfortante.
Elle se dégage de la terre piétinée. Elle monte hors des brumes, au-dessus des squelettes de forêts. Avec ses ailes déployées, elle touche les rives opposées de cette Meuse qu'avant les Morts glorieux des combats d'aujourd'hui. Vous Deux, vous avez rougies de votre sang.
J'ai la permission de rentrer, à toute allure, par la coulisse de la bataille.
Il est bien différent, ce paysage de guerre, des aspects de lutte que tu as connus, mon cher Fils.
Aux plus humbles stations de la voie ferrée, de vraies villes ont surgi. Villes de bois, villes de tôle, villes de tentes, villes de toiles, camouflées, peinturlurées, comme des décors de foire, pour mieux se fondre dans la couleur du sol. Ailleurs, des hameaux qui semblent construits sur un plan géométrique ne sont que des alignements de voitures militaires.
... Brusquement, un essaim de coupeurs de routes jaiUit d'un chemin de traverse.
Je cours à leur rencontre.
Je leur tends les mains.
TE SOUVIENS-TU... I7l
Sur eux, ils ont toutes les déchirures, toutes les balafres du corps à corps.
— Vous « en » redescendez ?
— On « en » sort !
— Ah ! Nous leur en avons fait boire une piquette !
A cent pas, le bruit formidable d'un éclatement nous secoue : un obus est tombé sur un chargement de vin ; les chevaux qui traînaient ces barriques, gisent éventrés, par miracle le conducteur est sauf.
Ils n'ignorent pas, ces Poilus, que, d'ordinaire, un obus en annonce un autre...
Voilà le cadet de leurs soucia !
Une voix crie :
— Ne perdons pas ça !
Ils courent à la fontaine de vin rouge qui jaillit des fûts défoncés.
Moins ménagers de leur sang que de ce beau cadeau que leur envoie la terre de France, ils tendent leurs quarts.
... Maintenant, je roule à travers une forêt de poiriers fleuris. Sur les seuils des maisons qui égaient cette montagne verte, des femmes sourient. Des petits enfant jouent. Aux carrefours des chemins, je ne lis plus que des noms de victoires : Valmy, Champaubert.
Tandis que, tout vibrant de ma route, je griffonne pour toi ces lignes, sur la table d'une auberge de France, le maître-queux s'accoude en face de moi.
— Savez-vous, demande-t-il, qui, il y a trois jours, était assis à votre place?
Il nomme Celui qui à cette .heure préside aux destinées de la Grande-Bretagne.
— ... C'est comme je vous le conte... Cet
Angliche-là était venu saluer le monument de Montmirail !
Tu le vois, mon Fils, les Alliés ont changé de camp, mais la victoire reste fidèle au drapeau que tù as servi.
Montreuil sur-Mer, avril 1916.
Le Commandant Britannique a su ma visite à Verdun. Il m'invite à parcourir son front du Nord.
Lorsque, un peu avant la guerre, tu as poussé, chez nos cousins d'Outre-Manche, ta première visite d'affaires, tu m'es revenu partagé entre des impressions contradictoires.
Tu m'as demandé :
— Nous aiment-ils, ces voisins d'En Face?... J'ai passé chez eux beaucoup d'heures de mon adolescence... Je parle leur langue... Je lis leurs livres... Malgré mes hérédités italiennes, leurs vierges du Nord m'attirent plus que les beautés du Midi... Cela dit, je ne les comprends guère.
Le secret de ces divergences, c'est mon Enfant,
que nous et eux, au travers des temps, nous ne nous sommes pas connu les mêmes devoirs envers la Patrie.
Lorsque tes études terminées, tes grades conquis, il a été question pour toi de te rendre au delà de l'Océan dans un pays latin dont tu parlais la langue, afin d'y bâtir ta vie, à la veille de t'embarquer, tu m'as confié :
— Dans le temps oii nous vivons, ces départs ont toujours un peu Tair d'une désertion. Et, sans doute, je servirai la France en portant dans le Nouveau Monde son esprit et sa culture, mais, au premier appel de clairon, je ne serai pas là pour défendre notre frontière. Je ne m'éloignerai pas du devoir présent.
Devant une décision de cette couleur, nos cousins d'Outre-Manche auraient haussé les épaules. Eux, pour leur défense et pour leurs conquêtes, ils entretenaient en ce temps-là une armée mercenaire. Leur Aristocratie en assumait le commandement.
Tu avais été frappé du demi-dédain, — n'employons pas un mot plus sévère, — que tes
camarades anglais témoignaient pour leurs soldats professionnels, les « Tommies », ces paresseux qui, au lieu de « faire de l'argent », acceptaient de servir et mouraient bravement pour quelques shillings.
Tu avais été plus surpris encore de constater que cette jeunesse anglaise de la Classe Moyenne pratiquait vis-à-vis d'une Aristocratie qui la défendait une déférence sans critique.
Et tu souriais quand tu m'entendais dire : — Outre-Manche, un Français de pensée et d'éducation libérales ne peut se plaire que dans la fréquentation des Lords ou des Bohèmes.
Tout cela, mon Enfant, c'est du passé.
Par-dessus les organisations matérielles, ce qui nous intéresse, toi et moi, quand nous causons ensemble, ce sont, au travers des convulsions de tant de souffrances, les progrès que vont conquérir les âmes.
Ceci, hier encore, empêchait qu'entre nos amis d'Outre-Manche et nous, régnât une intelligence parfaite les uns des autres ; leur « Classe Moyenne » et notre « Tiers État » ont eu longuement des conceptions différentes de l'honneur. Séculairement nous avons fait à cet idéal des sacrifices que notre voisin ne pratiquait pas. Cela crée des différences de délicatesse dans l'appréciation de tout.
Eh bien, je te le jure, ces contradictions
s'abolissent. Sur leur effacement une amitié entièrement sincère peut se bâtir.
L'Angleterre a évolué vers une conception du devoir qui demain ajoutera à sa couronne la seule grandeur dont elle était dépourvue.
L'Anglais de la Classe Moyenne ne se contente plus de s'incliner, un peu trop bas, devant son Aristocratie Militaire et de renter confortablement les veuves de ses « Tommies ». Lui aussi, à cette heure, il donne à la bataille son propre fils. A partir de ce moment-là, une âme qu'il ne se connaissait pas encore a fait éclosion dans sa poitrine.
La guerre devient « sa » guerre. Le « Pays des Classes » ne veut plus entendre parler de classes. On n'y connaît plus, — comme chez nous, — que des soldats qui vivent entre eux, camarades, égaux, dans la communauté des espoirs et dans les concurrences de la vaillance.
Lorsque, au mois de décembre 1914, j'ai passé la Manche pour vérifier de mes yeux l'état de la préparation anglaise, je suis allé saluer le Demi-Dieu qui présidait à la naissance de ce mondé nouveau.
Vous étiez bien fiers, ton frère Guy et toi, quand, il y a une douzaines d'années, le jeudi, vojas conduisiez vos amis admirer nos grands hommes de cire, au Musée Grévin.
Vous les ameniez devant le décor d'une tente, où, haut casqué, colossal, en blanc, terrible, un Général Anglais se penchait sur une table volante.
En face de lui, nerveux comme un cheval de sang, tout en âme, presque frêle, un Officier Français discutait sur une carte.
Et vous disiez :
— Ça, c'est Kitchener... Ça, c'est Marchand...
On représente ici leur entrevue de Fachoda.
Si, au gré de vos désirs, de la mitraille avait pu jaillir de vos yeux, ce géant de cire aurait croulé sous le choc. D'ailleurs, vous ne vous arrêtiez pas à le contempler ; vous étiez pressés de passer à la stalle voisine.
Là, sur un divan recouvert de tapis somptueux, Ménélik, le Négus d'Ethiopie, trônait. Porteurs de boucliers et de lances, ses officiers l'entouraient.
Devant lui, botté, en vêtements de toile, maigri par les fatigues de la montagne, du marais et du désert, un Européen était debout, — un Français encore jeune. Le bras tendu, l'index allongé, il commentait le détail d'une carte que le Négus étalait sur ses genoux;
Vous, cependant, afin d'être entendus par les curieux qui se groupaient là, vous proclamiez à voix haute :
— Ça, c'est Papa. Il présente à Ménélik cette carte du Nil Bleu qui va fixer la frontière de l'Ethiopie. Il est allé l'établir à la tête d'une
bande de guerriers abyssins au nez des Anglo- Égyptiens de Kitchener.
C'était vrai.
En ce temps-là, Oxford jouait contre Cambridge, — mais un beau jeu d'honneur, — ce que, de l'autre côté de la Manche, on nomme le « fair play », soit une partie qui peut étoiler le corps de cicatrices mais qui ne laisse pas de crevasses dans l'âme.
Ces souvenirs-là m'avaient mis bien à l'aise pour dire au Grand Maître de l'Armée Anglaise :
— Dans ce Musée de Cires, où une mince cloison nous sépare, nous sommes demeurés bien des jours, bien des nuits sans nous parler. Ne ferez-vous pas crédit aujourd'hui à l'inquiétude qui pousse votre voisin à venir, en chair et en os, frapper à votre porte?
Ce Lord de la Guerre n'était ni un Écossais, ni un Irlandais, ni un Gallois. Ni dans ses yeux, ni au coin de sa moustache ne flottait le sourire des Celtes. Pour le faire parler, on ne pouvait guère compter que sur l'irritation. Tel, il appa-
raissait comme un Prince de l'Obstination et de la Force.
Les paroles qu'il débitait avaient la netteté d'un commandement.
— On ne me pressera point. Je marche à mon pas. Quand je serai prêt, vous me trouverez au rendez-vous... Mais, jamais, je vous le dis, le Peuple Anglais n'acceptera la Conscription.
Ce guerrier géant offrait alors au Monde l'image du Dieu Thor forgeant dans les éclairs une armée qu'il voulait marteler à son image.
Que pense-t-il à cette heure, du haut du Paradis d'Odin, où la tempête l'a enlevé en rafale, quand il contemple son œuvre, — quand il constate que l'Idée qu'il a engendrée est plus généreuse que lui-même?
Ce front anglais a la platitude d'une mer calme, — pis que cela, — d'un étang, où les arbres prennent tout juste une valeur de roseaux.
Dans cette mer de boue, la plus petite ondulation usurpe l'importance d'un îlot. A tout prix, il faut en occuper le faîte.
Ici les villages s'enlisent entre le ciel bas et la terre liquéfiée comme les épaves d'une flotte en perdition.
Autant de clochers, autant de cibles. Au pied de ces ruines, les morts eux-mêmes n'ont pas trouvé de quartier. Une fureur sans trêve laboure les enclos des cimetières. Refoulées par des vagues d'argile, les croix de bois reculent en tas.
Après la paix, on reconstruira ces villages où
l'on voudra : ils seront tout juste des carrières de brique.
Tels quels, ces squelettes de bourgs n'ont pas fini de souffrir.
Partout derrière ses tranchées de première ligne, l'armée anglaise fortifie les ruines agglomérées. Les portes et les fenêtres ont disparu? Des sacs de terre les bouchent. Les haies des jardins sont effacées? Des fils de fer barbelés les remplacent. Si le mascaret allemand qui déjà a déferlé sur ces plaines essaie un retour de crue, il y a des chances pour qu'il se brise contre ces récifs. En effet, vides de leurs habitants, ces maisons ont retrouvé des âmes nouvelles. C'est bien un peuple ami qui les habite. Avec de larges poitrines, il veut barrer l'horizon.
Quand j'ai fini d'admirer ces prodigieux travaux de défense, je demande :
— Les troupes britanniques elles-mêmes, où sont-elles?
Sous terre. ,
Tu te rappelles, mon cher Enfant, comme nous avons ri ensemble, dans des promenades
de vacances, au travers de ce pays franco-flamand, devant la passion qu'on professe ici pour la vie plantureuse? Nos hôtes nous contraignaient de descendre avec eux dans des caves. Ils s'enorgueillissaient de leurs celliers à l'égal de leurs bibliothèques.
C'est là dedans, qu'impatiente de l'heure où elle sortira de ces trous et poussera devant soi, l'armée anglaise vit aux aguets.
Car ils sont de « bons sports », ces garçons, qui ont délaissé la raquette et le football pour la carabine et pour l'obus. Non seulement ils parlent sans jalousie des éblouissants faits d'armes qu'avant eux les nôtres ont accomplis à cette place, mais jamais je ne les vois las de citer ces exploits.
On dirait un vin d'honneur dont ils se régalent.
Ce matin, je rends visite à leur nouveau Grand Clief.
Adossé à sa table de travail, dans la lumière froide, grise, un peu verdâtre, que versent sur lui, à travers des fenêtres sans rideaux, les arbres d'un parc, il ausculte la carte.
Il vient de concéder à l'intérêt supérieur de la « partie » le sacrifice le plus pénible pour un soldat de son caractère : au lieu d'une offensive qu'il escomptait brillante, il s'est acquitté d'une « relève » utile. Ce mouvement-là, il l'a opéré dans une ombre que commence à peine d'illuminer un rayon de notre gratitude.
Cependant il me déclare :
— Mes camarades de l'Armée française m'ont aidé de la façon la plus efficace.
Éclairant ces paroles loyales, le regard bleu sourit.
On le contemple avec plaisir, ce Grand Chef des Armées britanniques. L'Écossais de bonne lignée qu'il est porte héréditairement sur soi les finesses que nous aimons : harmonie des traits, vivacité spirituelle de l'expression, élégance de cavalier.
Ce soldat est le très noble Fils d'une race parente de la nôtre.
Au travers des temps, elle a souri, elle s'est attristée pour les motifs dont naissent chez nous la joie et les larmes. Dans toutes les nuances dont nous sommes épris, elle « sent » l'honneur.
Avec ce Celte d'Outre-Manche, la collaboration de notre Commandement sera facile.
Sir Douglas Haig désire que j'achève ma visite en Belgique, au faîte d'une colline qui commande un immense horizon des Pays-Bas.
Après des heures de pluie sans trêve, le vent triomphe des nuages. Par des meurtrières de nuées, le soleil, à son déclin, laisse filtrer des rayons d'une pâleur mystique.
Recréés par cette lumière, des villes, des villages renaissent dans la plaine. Ils s'éclairent comme des calvaires, puis soudain, rentrent dans la brume, cependant que le canon ne cesse d'ébranler la voûte du ciel, et, ici, là, à droite, à gauche, devant nous, derrière, marque, avec des panaches de fumée, les chutes de ses projectiles.
... C'est ainsi qu'au sortir du souterrain de Verdun, je les aperçois, élevées dans l'air comme
des bras qui prient, les tours ruinées d'Ypres- 1 a-Martyre.
Mes camarades anglais me nomment tous ces spectres.
Ils me désignent toutes ces gloires.
Je te sens près de moi, mon Enfant, et il me semble qu'à tes pieds se déroule le champ de la Terre Promise;
On n'a jamais le droit de dire :
— J'ai mérité cette joie.
Cette récompense dont je rêve, c'est, mon cher Fils, la chance d'aller visiter à son quartier général le Vainqueur de la Marne et de lui dire :
— La postérité a commencé pour Vous...
L'univers est plein de votre nom... Quelle que soit la couleur de leurs visages, les hommes pensent : « Il nous a délivrés du mal. »
L'occasion s'en présente avec une figure souriante :
J'ai un ami d'Outre-Mer qui, à la requête de la Croix-Rouge américaine, vient de parcourir l'Allemagne, la Pologne, la Belgique. Il a accepté d'aller de l'est à l'ouest, inspecter, de ses yeux, la misère des peuples que la Guerre piétine. Indépendant comme il est, il a mis cette
condition à l'empressement des Allemands :
— Je serai libre de regarder, d'entendre et puis de me souvenir.
Il y a quinze jours, dans notre Nord, il était l'hôte du Kaiser. Avant-hier, il est monté à Londres afin de s'entretenir avec Lord Kitchener. Avant de retraverser l'Océan, il passe par Paris. Il souhaite être reçu au quartier général de Chantilly.
— Quand?
— Demain...
Le télégraphe joue dans la nuit et, ce matin, dimanche, une automobile militaire nous débarque, lui et moi, devant la villa du Généralissime.
Mon ami ne parle pas le français : je servirai d'interprète.
Je- n'ai pas attendu que la gloire l'ait fait entrer dans la Légende pour l'aimer et pour le servir, à mon plan, ce Chef de nos Chefs.
Lorsque, à la veille de la guerre, j'ai organisé ces .raids de cavalerie qui devaient démontrer à l'ennemi la perfection de notre entraînement, il m'a permis d'être son collaborateur. Il m'a réjoui d'une de ces paroles par lesquelles les meneurs d'hommes savent récompenser le dévouement le plus obscur.
Il a accepté de présider une fête militaire dans laquelle nous célébrions le succès de cet heureux effort.
Avec ses généraux, avec son ministre, il s'est assis à une table, au bas de laquelle, pour la première fois en France, on voyait de simples
cavaliers prendre place dans l'ombre de leur Chef suprême.
En une autre occasion, — il traversait la moitié de la France pour aller porter une Croix de Commandeur au héros nonagénaire de la défense de Bitche, — il m'a permis de l'accompagner. Il m'a donné l'hospitalité dans son wagon. Pendant des heures de nuit, il m'a favorisé d'une conversation inoubliable.
Il m'a dit les raisons de sa confiance dans l'armée qu'il commande.
Il a conclu :
— L'ennemi ne surprendra point nos soldats : ils ont, pour le recevoir, l'état d'esprit qu'il faut.
A tes derniers moments, j'avais eu l'élan de lui écrire.
Je voulais le prier de t'envoyer cette croix d'honneur que l'on t'a octroyée depuis que tu n'es plus.
Tu m'en as dissuadé.
Tu m'as dit :
— Il a trop à faire.
Au fond, tu craignais que ma demande s'arrêtât dans quelque filtre et tu voulais m'éviter une déception.
Tu devines avec quels yeux je l'ai regardé, « Notre J offre )>.
Les responsabilités et la gloire ne l'ont pas changé. Peut-être a-t-il un peu blanchi, mais le calme d'autrefois l'habite, sa voix est toujours aussi douce, dans ses yeux c'est toujours la même lumière.
Quand il a fini d'écouter, il remercie de sa visite cet hôte qui a tant vu, et tant retenu, puis, comme jamais il n'oublie personne, il me demande :
— Votre fils SQrt?
Je réponds :
— Il a fini de servir.
Je peins la joie dans laquelle tu as combattu, la foi dans laquelle tu es mort. Je dis qu'un de tes soldats t'a porté à boire entre les lignes. Un autre t'a donné sa place dans la charrette qui allait l'emporter du champ de bataille, avec ce cri où toute l'âmo française se découvre :
— ... Pas moi ! Gelui-là !... Prenez-le ! Il est fiancé !
Il y a un silence et puis le Généralissime prononce :
— C'est parce que l'on commande à de tels hommes que l'on est vainqueur.
Certes, mon Enfant, tu aurais été heureux si tu avais pu la toucher de tes mains cette étoile de la Légion d'Honneur que j'ai accrochée à ton sabre.
Mais que sentirais-tu, si tu étais là, à mes côtés, et si, dans les yeux clairs du Vainqueur de la Marne, tu le voyais briller ce diamant, dont, à jamais, pour moi va étinceler ta Croix.
Paris, juin 1916.
Le 28 septembre 1914, — comment l'aurais-je oubliée cette date ! — à sept heures du soir, je frappais à la porte du Gouverneur de Paris. A la main, je tenais la lettre que je venais de recevoir. Elle m'annonçait, mon Fils, ta belle conduite et ta blessure sans espérance.
J'ai dit :
— Mon Général, il y a une quinzaine de jours, je suis venu prendre vos ordres... Vous m'avez déclaré : « En ce moment, une seule chose compte : se donner, soi, tout ce qu'on a, tout ce qu'on aime. » C'est fait : mon Enfant est blessé mortellement.
— Mon pauvre ami...
J'ai cru que j'allais pleurer quand il a dit cela, en me tendant la main, ce Chef si désin-
carné que vraiment déjà il n'avait plus Pair que d'une pensée en action.
Il vient de tomber à son tour.
Non pas comme il l'aurait souhaité, sur un champ de bataille, mais à la place où il avait le devoir de servir.
Il est descendu de son cabinet du ministère de la Guerre. Il a porté sa démission à qui de droit. Il s'est étendu sous l'acier des chirurgiens. Il leur a souri, car, si son énergie demeurait intacte, il le savait : les sources de sa vie étaient taries.
Et il a fermé les yeux.
La Ville de Paris qu'il a défendue, lui dédie aujourd'hui des funérailles où éclate l'amour d'une mère pour un fils, d'une femme pour son chevalier. Afin de suivre ses obsèques, elle dépouille sa figure de symbole. Elle se fait une âme avec l'âme de la foule, une robe avec les drapeaux, une voix avec l'airain des cloches et avec la fanfare des clairons.
A la minute où le Barbare écumait déjà de l'ivresse d'outrager sa beauté divine, elle se
souvient que Celui-ci l'a couverte d'un bouclier. Et puisque dans la simplicité de son cœur, ce soldat désire reposer, modeste, dans une tombe familiale, du moins, avant l'adieu, la Ville de Paris veut lui faire traverser tous les grands souvenirs qui enchaînent nos fiertés d'hier à notre gloire de demain.
Elle a décidé qu'il dormirait les heures de sa dernière veillée dans l'Hôtel des InvaHdes, entre le Louis XIV équestre, qui garde le portail, et le Napoléon qui rêve au front de la Cour d'Honneur. Elle n'a pas voulu que ce cercueil se traînât sur la terre comme une larve, mais que, avec des voiles de drapeaux, nous le voyions tanguer au-dessus de la foule, — tel le navire insubmersible qui roule dans ses Armes.
Les boulevards, les avenues, les places, sont emplis d'un flot bleu dont nous autres, spectateurs émus, nous formons les sombres rives. Et ce sont, sous leurs couleurs de guerre, les soldats épiques que ce Chef a commandés aux antipodes pour des conquêtes de civilisation :
ceux que sa vigilance jetait hier sur l'Ennemi héréditaire, comme la barre d'un mascaret, les Fantassins de l'Ourcq, recoiffés du casque de Jeanne, les Cavaliers, fourmillants dans les lances, les Zouaves, les Cuirassiers, les Tirailleurs, les Dragons, les Artilleurs, les Marsouins, les Africains brûlés par le soleil des sables, les Territoriaux, moins chargés d'années que de prouesses.
Au-dessus d'eux, poussé, porté, enlevé par eux, le cercueil a l'air de monter à la lame, en route vers un port de lumière.
Ainsi, venons-nous de voir Galliéni défiler devant ce ministère de la Guerre dont hier il était l'âme. Les tours de Notre-Dame Bénissent au passage ce Chrétien qui fut un homme d'espérance et un homme de foi. L'Hôtel de Ville retient pour un hommage civique le Soldat qui jura de défendre ses hbertés jusqu'au bout. La Bastille et le Faubourg Saint-Antoine saluent cet Enfant du Peuple qui jamais n'a réclamé qu'un privilège : servir, aux heures tragiques, à la place du suprême péril, jusqu'à l'extinction d'un grand cœur.
... Ce soir, j'ai relu les lettres que j'ai reçues de lui, au cours d'une amitié déjà longue.
Elles étaient bien la préface de cette fin.
Je vais les placer, mon Enfant, à côté des tiennes.
Ne souris pas de la naïveté de ma tendresse : à cette minute où je le vois entrer de plain-pied dans l'Empyrée, il me semble que le Sous-Lieutenant que tu es se porte à sa rencontre, et, de ma part, le salue.
29 avril 1917.
Aujourd'hui, sur le cadran de la durée passe le Millième Jour de la Guerre.
(Il y a plus de neuf cents jours, mon Fils, que je t'ai mis au tombeau !)
Vers cette apparence, nous levons les yeux pleins d'espoir ; car elle survit, malgré tout, au cœur de l'homme, la naïve attente qui, aux dates des millénaires, exige des prodiges.
« Mille », n'est-ce pas, c'est l'infini pour le cerveau des simples?
En Afrique, j'ai vécu parmi des peuplades guerrières qjLii n'avaient pas de mot pour compter au delà. Pour l'enfant qui s'essaie à découvrir l'étendue de la félicité et de la crainte, « mille », c'est la mesure du mystère.
Moi-même, lorsque, dans nos rues, je ren-
contre un de ces blessés dont la face mutilée est une vue de terreur, je pense tout bas :
— J'aime mille fois mieux, mon Enfant, que tu sois tombé dans la pourpre de ton sang, que d'avoir survécu pour un tel crucifiement.
Elle a été rude la pente que nous avons gravie pour atteindre cette millième halte du grand effort. Arrêtons-nous au sommet de cette montée afin de reprendre haleine, et puis, d'embrasser l'horizon.
Du côté de l'Est, où ils t'ont tué, dès le second mois de la guerre, là où la règle des heures place le lever des aurores, flamboie encore une fournaise. Elle est rouge à faire pâlir des couchers de soleil.
Par la gueule de milliers de canons, — les leurs, les nôtres, — le MiUième jour crache la mort.
Par la voix de miUiers et de milliers d'hommes, le cri vengeur s'élève :
— Ils seront battus, finalement, sur la Somme et dans la Champagne, comme ils ont
été battus sur l'Yser, sur la Marne et sous Verdun !
Que le Millième Jour tende une écharpe de rosée sur ces prés, sur ces vallées, sur ces collines où se dressent vos croix de bois, chers Morts. L'heure est passée où la fièvre des regrets vous faisait surgir de vos fosses en apparitions dont l'amour lui-même était glacé d'effroi. La fierté et le souvenir se rejoignent au-dessus de vos tombes comme un couple d'ailes ; ils élèvent nos pensées jusqu'à ces hauteurs où maintenant vous planez.
Que le Millième Jour peuple de sourires les berceaux où s'éveillent ces petits enfants de France dont les âmes furent allumées dans le baiser des adieux. Depuis que leurs pères se battent, ils ont appris à nommer tous les mystères de la terre et du ciel. Ils ont des mots pour la tendresse et pour la gratitude. Quand, à côté d'eux, une voix tremblante murmure : « Notre Père... » sans les distinguer l'un de l'autre, ils aperçoivent deux absents. Deux invisibles qui, l'Un là-haut, l'Autre
là-bas, protègent la faiblesse contre le mal.
Honneur au Millième Jour qui mêle sa brume matinale à la fumée du petit feu dont se chauffe la soupe du soldat. Entre les heures de la tranchée et celles de l'assaut, il a fait du Français un héros, insouciant comme un marin, un saint, détaché d'égoïsme, l'étonnement du Monde, l'exemplaire même de l'Homme.
Moi qui vis aux écoutes de ce qui frémit sur l'autre rive de l'Océan, au Pays de la Liberté Vierge, je vous l'affirme, chers Combattants, Vivants et Morts, ce Millième Jour est « votre » Jour, le Jour de la France.
De l'Atlantique au Pacifique, par-dessus les cités, les montagnes et les prairies, une vague d'enthousiasme déferle. Du flanc de la République sœur, l'amour de ce que nous aimons fait surgir une jeune armée. Les drapeaux étoiles volent vers nos drapeaux tricolores, impatients de célébrer avec eux des noces de gloire.
4 juillet 1917.
Mon Enfant, l'heure a sonné.
Ce qu'il y a deux ans, j'ai pressenti, tout ce que je t'ai annoncé à toi, aux autres, se réalise.
Dans le décor de nos gloires militaires, aux Invalides, la France accueille le Général Pershing et les premiers contingents débarqués de son armée yankee.
Tous ceux d'entre nous qui ont affirmé leur foi au milieu du scepticisme universel, prédit la moisson, dont ils avaient jeté quelques graines, prennent ici leur part de joie avec un tel dilatement du cœur que, pour un instant, les battements s'en arrêtent.
Dans quelques semaines, ces élégants jeunes gens, si longs, si minces, si larges d*épaules que noua saluons ici, les Allemands les auront devant
eux. Vainement, l'Ennemi affecte-t-il de les ac> cueillir avec un ricanement et crie-t-il en chœur :
— Ça, des soldats? Où auraient-ils appris le métier? Où sont ces sous-ofTiciers que nous avons façonnés, nous autres, pendant un demisiècle? Où ces hobereaux qui, quand le troupeau fléchit, le poussent en avant, revolver au poing? Où ces états-majors, chamarrés de croix qui, depuis cinquante ans, comme un monde stellaire, tournent autour de la personne sacrée de nos Rois de Prusse? Des Gens de Liberté! On veut nous faire croire que la Liberté vaut contre la Sujétion ! Le vent de nos canons suffira pour refouler ces fantômes et pour les rejeter dans la mer.
Laissons dire.
Voici que sous nos yeux le Drapeau Étoile se penche vers le Drapeau Tricolore. Il se croise avec lui. Ces couleurs de soie qui se frôlent veulent s'entre-baiser.
Aux pieds du Grand Soldat de bronze qui domine cette cour, Jofîre et Pershing sont debout, la main dans la main. Le pacte est scellé.
TE SOUVIEIsS-TU... 207
L'Histoire est renouée. Un pont d'amour joint désormais par-dessus l'Océan un continent à l'autre. Sur cette route de lumière, toute la jeunesse des États-Unis est en marche. Elle nous vient en chantant. La Victoire s'élance à leur rencontre, au-devant de la Justice qui les survole.
Du balcon d'où je contemple ce miracle, je n'entends pas les paroles qui s'échangent en bas.
A quoi bon?
Ce ne sont pas des discours, mais des mots d'ordre qu'en se donnant l'accolade, ces Grands Chefs se murmurent à l'oreille.
Déjà l'avant-garde de Pershing s'ébranle. Entre la double haie des Poilus, ces jeunes soldats de l'Union se dirigent vers la porte qui, par la Cour d'Honneur, s'ouvre sur l'Esplanade. Leur souplesse et leur cohésion émeuvent les guerriers qui les regardent défiler, et nous autres, les témoins, nous n'enchaînons pas plus longtemps le tonnerre de nos acclamations. ...Je les revois aux abords de l'Hôte) de Ville.
La rue de Rivoli, devenue trop étroite, a rompu leurs rangs. L'averse de fleurs les aveugle. Des femmes en noir, des mères, des jeunes filles les arrêtent et les embrassent. Des enfants se sont glisses dans leurs lignes, les boy-scouts qui avaient tant rêvé de ces amis de TOuest, des réfugiés, des petits, nu-tête, hâves et pauvres, qui ne mangent plus tous les jours à leur faim. Ils se sont emparés de ces mains de soldats. Ils les serrent. Leurs pères sont morts, leurs frères sont tombés, mais ils ne sont plus orphelins. Ils ont retrouvé des protecteurs, des grands frères. Ils les aimaient d'avance. Maintenant ils les tiennent, ils ne les lâcheront plus.
Et pour couronner tout cela, le mot que Pershing prononce devant le tombeau du radieux jeune homme, qui, autrefois, porta aux armées de Washington le cœur de la France :
— La Fayette, nous voilà !
Celui qui, à plus d'un siècle de distance, mérita d'appeler l'Honneur et la Liberté à ce ren* dez-vous n'est pas seul, dans sa tombe, â entendre r Invocation.
Ce million d'hommes que déjà nous avons ensevelis a cheminé sous la terre. Ils sont là, aux écoutes.
Avec eux, mon Fils, tu réponds :
— Nous ne sommes pas morts en vain.
Aux armées, 13 juillet 1917.
M. le Secrétaire d'État à F Aviation veut gâter un homme qui a été le bon prophète.
Il m'envoie passer les fêtes du 14 Juillet sur le terrain du combat, dans une escadrille d'avions dont les hauts faits sont notoires.
Sur un mamelon dont des genêts tapissent les flancs, notre équipe s'est bâti, à côté de ses hangars, des cabanes. Dans cette broussaille, elle se dissimule, le mieux qu'elle peut, à l'observation des avions ennemis.
Nos chambres sont en planches, notre réfectoire en planches. Un merveilleux tumulte de chansons, d'éclats de rire, d'interpellations, de plaisanteries, de farces emplit le couloir.
Comment faire peser ici de la discipUne?
Gomment brider l'initiative de cette jeunesse qui, devant elle, n'a jamais la certitude de deux heures de vie? Chaque jour, on attend d'elle l'impossible. On la tient quitte du reste. Alors elle s'en donne à cœur joie, car ces héros ont des âmes d'écoliers.
Ici, on n'a droit à la personnalité que pour dépasser par ses prouesses les hauts faits du voisin. En dehors de ces actes d'égoïsme, on est invité à se fondre dans l'âme collective. L'aviateur ne compte pas ; c'est l'escadrille qui existe, l'Escadrille 69. Il convient qu'elle soit admirée et enviée.
A table, nous buvons du beau vin de Champagne, très sec. La gaieté réelle se couronne d'une griserie factice. La devise c'est : « Agir et ne pas y penser. » Aux fâcheux qui racontent les accidents survenus dans l'escadrille d'à côté, on crie : « A la porte ! » Ceux qui ont des chagrins d'amour on les blague. Le bon ton est de s'égosiller à propos de tout, de s'apaiser immédiatement, de vivre une jambe sous soi, un pied à terre, afin d'être toujours prêt de courir à
son appareil, si l'on apprend qu'un camarade
est dehors, et que l'ennemi le prend en chasse.
Tout cela s'enveloppe d'un refrain qui, jour
et nuit, ébranle lescloisons de nos chambrettes :
On les aura Quand on voudra.
Je ne suis pas seulement toléré, on me fête : à cause des histoires de voyage et de chasse que je peux conter.
A cause de toi.
Par amitié pour toi, on me prépare une surprise. C'est encore un secret.
Je te le confierai demain.
Aux armées, 14 juillet 1917.
Notre petite compagnie de braves a son brave qu'elle élève au-dessus de tous les braves, de tous les temps et de tous les pays. Je n'écrirai ici que son surnom : Pivolo.
Il me prend à part et me demande :
— Vous avez chassé le lion? L'hippopotame? L'éléphant?... Vous n'avez jamais tiré le Boche?... Ça vous dirait d'ajouter quelques sujets de cette espèce à votre tableau?
Tout le monde jure de garder le secret sur notre équipée ; car l'adversaire ne plaisante pas avec des fantaisies de ce caractère. Un civil qui monte dans « le plafond », et qui, de là, s'amuse à « canarder le Boche », est, dans le cas où l'appareil viendrait à atterrir, « sûr de son affaire ». C'est
le « mur » pour lui et pour l'aviateur qui le pilote.
Là-dessus, tout le monde m'apporte une pièce d'habillement. On m'affuble. On me boucle, on mo photographie. On m'apprend à manœuvrer la mitrailleuse dont j'aurai la charge à l'arrière de l'instrument. Car nous ne serons que deux là-haut dans l'avion : Pivolo à son volant, moi au fusil.
Déjà nous avons quitté la terre. Nous montons, nous montons...
Qu'est-ce donc, mon cher Fils, sous nous, que cette ruine érigée au-dessus d'une cité en ruines?
Je la reconnais : c'est la cathédrale de Reims.
Nous l'apprendrons ce soir : au cours de cette journée, elle a encore reçu une averse d'obus. Autour d'elle et de nous, ici, là, cela fume*
En 1914, deux mois à peine avant la guerre, le dimanche de la Pentecôte, j'ai assisté sous ces voûtes aux pompes d'une grand'messe. Dans le chœur, mes yeux s'évertuaient à tirer deux lignes que je croisais en X.
Je pensais :
— Là, il y a cinq cents ans, sur ces deux pavés, sa bannière à la main, Jeanne s'est tenue debout.
Aujourd'hui la cathédrale elle-même ressemble au bûcher que les envahisseurs allumèrent à Rouen.
Nous volons maintenant à plus de mille mètres en décrivant un cercle immense.
C'est, mon Enfant, une émotion merveilleuse d'apercevoir de si haut, sur la carte de France étendue sous notre vol, avec ses villes, ses ruines, ses squelettes de villages, ses flaques de jardins, ses débris de vignes, le champ de bataille sur lequel, depuis plus d'un an, nous et « eux )> nous nous affrontons.
Tous les noms de ce paysage ^ont connus de l'univers. Là, devant, c'est Brimont, là-bas, au nord, sur la gauche, le Chemin des Dames. Des petites lignes capricieuses, tout de même régulières et qui semblent des festons, courent sur la terre, parallèles. On dirait ces étroits galons d'or que les vieilles femmes cousent,
en zigzag de soutache, autour des bonnets grecs de leurs maris.
Ce sont leurs trancliées et les nôtres.
Pivolo s'est retourné. Il me crie quelque chose dans le vent :
— Préparez-vous !
Là-bas, au nord-est, le sable remué d'une tranchée en construction fait une tache claire. Les Boches y fourmillent. Il est convenu que ce sera mon but.
Nous montons plus haut encore, nous inclinons vers le nord-est. Pivolo juge que maintenant la portée de la mitrailleuse est bonne. Il commande :
— Allez-y !
Faut-il te dire que j'obéis de bon cœur? Je n'ai pas visé avec plus de soin mon premier éléphant. Pivolo est enchanté. Il exige que je continue. La bande de cartouches se déroule. Cela fait bien cinq ou six cents balles dont je les salue.
Qu'est-ce que je ressens à ce moment-là?
Je te dis toujours la vérité, mon Fils.
Je ne pense pas :
— Pourvu que ça porte et que j'en tue !
Ni toi ni moi, nous n'avons jamais vécu pour la vengeance. Non, je m'amuse. Je tire à la cible. Je chasse. J'ai du regret quand Pivolo fait demi-tour.
Pourquoi s'élève-t-il encore?
Il paraît que l'on vient sur nous, ce qui est naturel, et que, de notre côté, des camarades prennent leur vol pour répondre, ce qui est réglé.
Une partie de barres...
Quand, vingt minutes plus tard, nous reprenons contact avec le sol, mon guide me dit :
— Quand je vous ai vu travailler, j'ai pensé : « S'ils nous offrent le combat, j'accepte... »Mais vous l'avez constaté ; ils s'enlevaient mollement. J'ai l'idée que, eux aussi, ils fêtent le 14 Juillet... Et puis, mes camarades m'en auraient voulu de ne pas vous ramener pour la fête de ce soir... Pour la surprise.
Aujourd'hui, mon cher Enfant, je peux te dire ce qu'elle est, cette belle surprise.
On me nomme « oncle » de l'escadrille. « Oncle de la 69. »
C'est un honneur sans précédent.
Nous rions tous, mais avec une pointe d'émotion qu'un de ces chers garçons précise quand il me dit en me tendant mon diplôme d'observateur-mitrailleur :
— Ça aurait fait plaisir à votre Fils !
Camp de Mailly, octobre 1917.
A» la requête de l'Y. M. G. A. je commence aujourd'hui, mon cher Fils, une tournée de parole à travers ces camps où nos amis, les soldats yankees, achèvent leur instruction militaire, au contact de nos Poilus.
Des hommes dévoués, des femmes, des jeunes fdles de chez eux, ont traversé la mer pour leur apporter dans cet exil la présence du pays qu'ils ont quitté. Mais il est tout de même à propos que nous leur adressions dans leur langue des remerciements à la française. Et c'est tout une affaire — tu le sais — que de converser avec des soldats, du haut d'une plate-forme, sans provoquer chez eux l'ironie ou l'ennui. Il n'y a pas jusqu'à la barrière de l'accent
qui n'écarte de ces rendez-vous beaucoup de bonnes volontés affectueuses.
Pour ces expéditions, la règle militaire exige que j'endosse le dolman, la culotte kaki, et que je me coiffe du grand chapeau de l'Ouest. Cela te divertirait de me voir ainsi affublé. J'en ris moi-même et je compte bien me servir de l'effet produit par les deux ou trois boutons que je renonce à agrafer sur le devant, pour me concilier d'abord la sympathie de mon auditoire.
Ah ! mon Enfant, dans quelle tristesse viventils en attendant l'heure où il leur sera permis de se battre, ces amis qui ont fait tant de chemin pour se porter à notre secours.
Enveloppé d'une nuit qui, sur cette fm d'octobre, tombe tôt, leur Camp est un lac de boue. A l'horizon, pas de villages. Ce n'est pas seulement la discipline rigoureuse, c'est la distance qui isole ces braves garçons d'un contact quelconque avec nous.
Je les interroge et, comme cette race aime à rire, ils répondent en plaisantant, mais, on
le sent, le fond de leur expérience est triste.
Beaucoup d'entre eux ne connaissent même pas New- York. Ils ont été emportés de l'Ouest ou du Middle-West, conduits à la côte, poussés sur un paquebot, débarqués dans quelque port de la Manche, de nouveau chargés dans des wagons et enfin amenés ici, d'un trait, sans avoir mis le pied, je ne dis pas dans une ville, mais dans un village français. D'autres, arrivés par la face de l'Atlantique, ont été empilés sur l'heure, dans d'énormes fourgons automobiles. Derrière des rideaux abaissés, on les a roulés, jour et nuit, par des chemins de traverse, en évitant jusqu'aux bourgs. De leurs ranchs à ces hangars de bois, ils nous sont venus comme par un tunnel d'ombre.
Quand, de loin en loin, c'est le retour d'un congé, leurs camarades de l'Armée Anglaise ont au moins la joie de franchir la Manche. Ils donnent un petit coup d'œil à leur « home ». Ceux-ci demeureront chez nous, quelle que soit la durée de la guerre, jusqu'à la victoire, — pour toujours s'ils sont morts.
Et que connaissent-ils de la France?
Des tombes.
Ce n'est pas en effet par hasard que leurs baraquements ont surgi en ce coin de terre si déshérité. Ils ont demandé comme un privilège de camper sur le champ de bataille de la Marne, à la place que marqua ce commandement inoubliable :
« A dater d'aujourd'hui, on ne recule plus. »
Alors, le camp est entouré d'une marée de tombes. Beaucoup sont sans nom. Aux heures de repos, ces braves garçons les visitent et les soignent.
Comme je descendais de la plate-forme où j'ai réussi à les réconforter et à les faire rire, nombre d'entre eux sont venus me donner la main.
Un m'a dit :
— Mon numéro matricule est 10724. J'ai adopté la tombe n^ 810. De cette façon-là, j'ai deux numéros, deux cœurs.
Un autre, un géant de l'Ouest, m'a vigoureu-
sèment secoué le bras. En même temps, il fermait l'œil à demi afin de donner tout son sens à sa promesse.
Il m'a déclaré :
— Votre fils, je le vengerai.
Il décembre 1917.
Il n'aurait pas été juste, mon Enfant, que la troisième année de notre grande souffrance finît sans une « bonne nouvelle ».
Elle nous vient d'Orient.
Jérusalem est délivrée.
Demain nous connaîtrons le dénouement de cette tragédie dont les péripéties ont tenu, pendant des siècles, les âmes suspendues. A cette heure, la place est encore libre pour le rêve.
Assieds-toi donc à côté de moi, mon cher Fils ; par cette brèche ouverte dans la muraille de Jérusalem, ensemble regardons défiler la Légende et l'Histoire.
Vois : c'est d'abord le doux reflet d'un cor-
tège de rameaux. Derrière ces hosannas apparaissent dans l'éclat de leurs armures, les fils de France, les Croisés. Ceux des lys et ceux du peuple, qui, tant de siècles avant Vous, combattent pour la conquête d'un idéal.
Sans rupture, dans un contact intime avec ces glorieux fantômes, ils défilent, les soldats britanniques qui, vraiment aujourd'hui, prennent à revers l'Ennemi du Genre Humain.
Comment ne pas croire que sous les monuments qui le chargent, le paysage lui-même tressaille? Le Golgotha, d'où fut jetée vers le Ciel cette plainte qui peut-être erra un instant sur tes lèvres, quand tu gisais, brisé, à la crête de ton calvaire ; — cette Vallée, où ceux qui vécurent dans la certitude qu'ici-bas tout commence et que tout finit ailleurs, attendent le réveil promis à leur Foi.
Des Juifs qui, depuis des siècles, pleurent contre le Mur des Lamentations, voient, ce soir, des larmes de joie ruisseler de la pierre. Les Musulmans comprennent que la face d'Allah s'est détournée du Mauvais Serviteur qui trahit
le prophète dans Constantinople. Les pèlerins qui, depuis des siècles, souffrent de trouver le Sépulcre sous la garde des ennemis de leuT Révélation, ont le sentiment que les fers dans lesquels la Promesse d'Amour continuait d'être enchaînée tombent. Une seconde fois ils assistent à la Résurrection de ce Maître que ses meurtriers n'ont pu enfermer dans un Tombeau.
Pour ceux qui s'arrêtent au seuil des églises et savent tout de même qu'un souffle inconnu de fraternité, de bonté vraiment surhumaine, jaillit, un jour, de cette ville tant de fois magnifiée, tant de fois martyrisée, ils saluent sa délivrance comme le premier acte de cette Immanente Justice vers laquelle leurs cœurs et leurs esprits se tournent, pendant les longues heures où les consolations du Droit leur font défaut.
Peu importe le nom dont l'Humanité dans sa faiblesse nomme son aspiration vers le Bien. Ceci est sûr : depuis dix-huit cents ans Jérusalem est pour le Monde le piédestal d'un sacrifice sublime. Il s'est déversé comme une rosée
sur toutes les tristesses des sociétés d'autrefois. Il a hâté l'affranchissement des esclaves; — aux côtés de l'homme il a donné à la femme sa place d'honneur ; — sur une clarté d'espérance il a rouvert vos yeux, chers Morts.
Traître, une fois de plus, à toutes les promesses de son emphase, Guillaume était venu à Jérusalem mettre la blancheur du gantelet de Parsifal dans la main sanglante du Sultan. Contre la civihsation, contre la liberté, contre la fraternité des hommes, il avait noué le pacte qui devait aboutir à l'asservissement de toutes les idées pour lesquelles, vous autres, chers Fils, vous êtes tombés, pour lesquelles vos compagnons continuent de lutter à bout d'âme.
Le maléfice est à son terme.
La brèche qui aujourd'hui, dans l'enceinte de Jérusalem, livre passage à la bannière de Saint Georges, apparaît comme un symbole : elle figure cette blessure inguérissable par où le Héros des épopées tudesques sent intarissablement couler son sang souillé et qui l'empoisonne.
Noël, 25 décembre 1917.
Le 2 août 1914, vous tous, nos Gars, ceux que nous reverrons, ceux que nous ne reverrons plus, vous nous criiez du seuil de la guerre :
— Surtout, pas de chagrin ! Le temps de « les » battre ! On fêtera la Noël ensemble !
Il vous semblait, chers Fils, qu'on vous mettait la faux en main pour jeter bas une moisson mûre.
Depuis que vous êtes partis, quatre fois les mains des vieux, des enfants et des femmes Font semé, dans le sillon arrosé de nos larmes, ce blé des aïeux. A cette heure, sous les constellations du quatrième Noël, il sommeille, le blé de France. Il rêve du printemps qui le verra germer dans les fleurs blanches, et puis enfler
son grain parmi les bleuets et les coquelicots.
Nous attendons qu'elle se réalise, la promesse du blé. Comment nous tromperait-il? Dans le sillon de la terre nourrice, vous tenez chaud à sa sève, chers Morts.
Vous remémorez-vous le temps où, écoliers éblouis, vous vous essayiez à fixer l'illumination des sapins de Noël?
Les petits enfants de France tournent encore autour des arbres que leur envoie la forêt celtique. Mais, pour le Noël de cette année, nous dressons nos sapins sans bougies ; l'incertaine grisaille de décembre les éclaire seule.
Il faut que nos petits le sentent : il y a souvenir, il y a espoir, il n'y a pas encore fête. Ce Noël-ci n'est qu'un Noël d'attente. Nous réservons nos flammes de cire pour ces alignements de lueurs ardentes dont, trop souvent, sous la voûte de nos églises, nous entourons un uniforme déchiqueté, à plat sur un cercueil. Surtout nous les conservons, nos ressources de lumière, pour le Noël du Retour. Ce soir-là nous voulons allumer ime couronne de feu d'une
telle fulguration que, là-haut, il y aura de l'envie, dans la Voie Lactée, chez les Étoiles.
Les aperçois-tu, mon Enfant, de là où tu es, tes compagnons d'hier, ces fils, ces maris, ces frères, ces amoureux, qui, accoudés aux parapets de leurs tranchées, regardent, d'ordinaire, du côté de l'Est?
Ce soir ils tournent la tête en arrière, vers leurs tendresses, vers nous.
Ils s'étonnent que leurs yeux ne se heurtent point à ces scintillements qui, aux dates de Noël, font des ténèbres un grand dais piqué d'or.
Ils se demandent :
— A quoi pensent-ils Ceux de l'Arrière? Pourquoi restent-ils ainsi plongés dans l'obscurité? C'est la nuit de Noël!
Nos cœurs leur répondent :
— Nous n'avons pas allumé nos lumières parce que nous ne voulons pas de clarté entre nos yeux et vous. Nous ne sommes que des vieux, des femmes, des enfants, des blessés, des débiles ; — mais nous sommes avec vous. Nous
VOUS apercevons du fond de cette ombre propice. Les reflets qui jaillissent de vos armes, de vos croix, de vos gloires, vous éclairent d'une lumière douce et surnaturelle.
« Ceux qui vous aiment, vous adressent, ce soir, des douceurs, dont une minute se réjouira votre vaillance.
a Ne remerciez pas !
« C'est nous qui recevons.
« De vous, en perpétuelle offrande, nous arrive la nourriture dont nos inquiétudes, dont nos deuils ont faim. Et c'est la santé d'âme qui récompense vos renoncements, la joie dans laquelle, en ce quatrième Noël de l'Absence, vous nous criez, vous, les Poilus de l'Avant, à nous autres gens de l'Arrière :
« La nuit touche à son terme. Une aube se se lève sur un Monde Nouveau ! »
Que j'ai de peine à m'y plier, mon Enfant, à la règle du travail quotidien, aux besognes grises qu'un autre ferait à ma place et dont tu n'es plus le but, ni toi, ni ceux qui auraient pu sortir de toi.
Pour me rappeler à nos conventions, tu m'envoies ce matin un bon ambassadeur. C'est ce vieil ouvrier parisien, bon à tout, qui, chaque mois, fait le tour de ma maison afin de réparer ce que la maladresse a estropié, ce que la durée a fléchi.
Le marteau, la colle chaude, n'ont pas de mystères pour cet artisan. Les pendules se remettent de niveau quand il les touche ; sous son marteau les pointes s'enfoncent droit dans la brique ; le cuivre se fait obéissant ; le fer s'assouplit ; le bois a honte d'avoir
joué. Un pied sur son échelle, il me conte : — Savez-vous, monsieur, qui, en France, avant le mois d'août 1914, faisait la plus grande consommation de teinture pour les cheveux? Vous allez me répondre : « Pardi! les jeunes femmes brunes qui veulent devenir rousses,* les rousses qui veulent tourner au blond, les grand' mères qui ne s'argentent plus et qui préfèrent se dorer en vieillissant. ))Eh bien ! vous n'y êtes pas ! Les plus enragés à se teindre, ce n'étaient pas les femmes, c'étaient les hommes ! Et pas des vieux de la Haute ! Des gens comme moi ! des travailleurs, des maçons, voire des gâcheurs de mortier... Ils se faisaient régulièrement passer au noir par leurs perruquiers. Et pourquoi? Parce que, — la chose était comme je vous le dis, — des hommes à cheveux blancs, même des hommes à cheveux gris, on n'en voulait plus dans les atehers, dans les corps d'état, au pied du mur à bâtir. Les patrons et les ouvriers, qui ne s'entendent pas souvent, s'étaient mis d'accord là-dessus. Les uns avaient peur que nous ne travaillions pas assez, les autres
que nous travaillions trop et que, par là, nous donnions le mauvais exemple. Alors, nous, on essayait de tricher,^ on se faisait passer au noir et, grâce à ce cirage-là, on gagnait quelquefois cinq ou six ans sur la mise à la retraite.
Afin de savourer ma stupéfaction de plus haut, mon homme juche sa seconde jamhe sur réchelle. Confortablement adossé à sa tribune, il reprend :
— • A c'fheure, ça change. Tout le monde a besoin de nous. Tout le monde nous réclame, tout le monde est bien poli pour nous. Qu'estce qu'on ferait sans nous?
Ce vieux camarade est venu ausculter une serrure nouvelle qui a des caprices. Il la désigne du doigt et il déclare :
— Dans ma jeunesse, une serrure, ça se fabriquait pièce à pièce, à la main. Après, ça durait plus qu'une vie d'homme. Aujourd'hui, tout est découpé à la machine. Les morceaux s'emboîtent comme ils peuvent, quelquefois ça marche, le plus souvent ça ne va pas. Alors on est obligé de recourir à nous autres, les vieux qui
désormais avons gagné le droit de travailler sous nos cheveux gris. Comme, au temps de notre jeunesse, nous avons construit des serrures tout entières, nous voyons ce qui cloche. Nous donnons aux places qu'il faut les cinq ou six coups de lime qui corrigent les bavures de T emportepièce. Après ça, l'objet fonctionne plus correctement. Espérons que nous allons vivre assez longtemps pour enseigner, à la jeunesse qui vient, les trucs du métier, les tours de main, tout ce qui n'est pas écrit dans leurs manuels techniques. Autrement la tradition sera perdue. Et qui est-ce qui la soutiendra par la suite, la renommée du bon travail français? Souvent, le soir, quand je rentre chez nous avec des épaules qui me font mal, parce que j'ai voulu satisfaire trop de clients, je grogne. Et puis, tout d'un coup, je pense à l'ignorance de ceux qui vont nous succéder : alors je me redresse. Vrai de vrai, nous avons un devoir vis-à-vis de ces apprentis-là. Je me fais la leçon là-dessus. Je me dis : « Mon bonhomme, t'as pas le droit d'aller dormir avant que d'avoir enseigné aux
fistons le savoir-faire dont tu as hérité des anciens. »
J'écoute de tout mon cœur, et je lui réponds :
— Ce que vous me prêchez, mon Fils me l'a dit avant de mourir.
Il y a un petit silence de politesse, puis, le brave homme conclut :
— C'est un bon conseil qu'il vous a donné là, vot' Fils... Faut le suivre !... J'admets que votre métier à vous est différent du mien... Il doit tout de même y avoir des points par où votre besogne et ma besogne se touchent? Comme moi, vous avez le devoir de travailler jusqu'au bout, de bonne humeur si c'est possible. Autrement, bien des pensées que vous avez, bien des choses que vous avez apprises seront perdues. Et, voyez-vous, cette richesse-là, ça ne vous appartient pas à vous tout seul : faut la transmettre.
Parce que tu demeurais rue de Rivoli, en face du beau Jardin des Tuileries, c'est la Mairie 'du Premier Arrondissement qui m'envoie l'invitation :
« Une remise de diplôme d'honneur aux Familles des Militaires de notre arrondissement, Morts pour la Patrie, aura lieu à la Mairie, dimanche prochain. Au cours de cette cérémonie, vous recevrez le document destiné à perpétuer le souvenir glorieux du Sous-Lieutenant... (ici ton nom), qui a donné sa vie pour le salut de la France. »
Ce rendez-vous auquel on convie nos deuils, c'est le bout de l'an de vos gloires. Nous sommes heureux que devant le Pays elles soient prononcées tout haut, ces paroles de gratitude que
nous autres nous murmurons vers vous, dans nos cœurs.
Y es-tu jamais entré, dans cette Mairie de ton Arrondissement? Elle fait face au Louvre et cela vous oblige un bâtiment public à faire toilette de style.
Combien je les aime, mon Fils, ces frères, ces sœurs d'affliction, qui, comme moi pour toi, viennent ici demander à l'écho de répéter une fois encore le nom qu'ils ont chéri. Vous êtes tombés en si grand nombre que la salle est trop étroite. On arrête au seuil la mère qui accompagne le père, les amis qui ont fait cortège, les enfants que la veuve amenait par la main. Seul, celui-là peut s'approcher de l'estrade qui a le droit de dire :
— Je suis celui qui, par les fibres les plus sensibles du cœur, tient à ce Mort.
Tu te souviens comme on se presse chez nou3 à la porte de tout ce qui est spectacle, comme, aussi, on proteste avec vivacité quand la consigne affirme : « Il n'y a plus de place ! r>
Aujourd'hui cet instinct de revendication «e tait.
Nous tous qui vous avons tant aimés, nous le savons : là-bas, vers l'Est, vous dormez au fond des fosses communes, contents de vous serrer les uns contre les autres, avec vos blessures et vos cœurs qui se touchent.
Nous en usons comme vous ; autour de cette Fête de vos Souvenirs, nous ne voulons que de la paix et de l'amour.
Dans le recueillement de l'assistance, une parole s'élève. Elle est mieux qu'une expression humaine : la Voix même de la France.
Une Voix lui répond :
C'est l'appel qui commence.
Il prononce vos noms, — vos noms, à vous autres que nous ne verrons point défiler sous les drapeaux victorieux. Il n'ajoute rien, il n'énumère ni les citations ni les croix. Au cœur du sacrifice total, vous exigez, chers Fils, l'égalité totale.
Dans un silence pareil au silence où Celui que l'on évoque est maintenant enseveli, la Voix anonyme répond :
— Mort pour la France.
240 Tïï SOUVIENS-TU...
A l'appel de chaque nom, une ombre se détache de notre tas d'ombres. Elle s'approche de l'estrade, la main qui tremble se tend vers des mains fraternelles. On la serre et puis on lui confie un rouleau de papier blanc.
C'est la page ineffaçable qui sera l'honneur de nos foyers, l'éducatrice des générations à venir.
On y lit :
A la Mémoire d' Un Tel, Mort pour la Patrie, tel jour, en tel lieu. Hommage de la Nation,
Au-dessus, l'image épique de la Marseillaise de Rude.
En bas, cette signature :
La Patrie Reconnaissante.
Je regarde défiler les mères et je remercie Dieu que la tienne soit avec toi, de l'autre côté du Voile.
Elles ne pleurent pas, ces mères de France : elles ne pleurent plus.
Les pères, eux, ne retiennent pas les larmes qui roulent jusque dans leurs barbes blanches
Une jeune mariée sanglote et disparaît.
C'est notre tour.
On te nomme.
Je me lève. Je reçois ton diplôme. J'entends confusément les paroles qui te louent et qui me remercient.
Mon Enfant, qui lis dans mon cœur, tu sais ce que je sens?
Autrefois, quand tu étais un écolier, j'allais assister à tes distributions de prix avec une naïve espérance. Tu as tenu la promesse des bons livres et de ton bon cœur. Aujourd'hui, j'entends prononcer ton nom publiquement pour la dernière fois.
C'est fait.
Remercions et rentrons dans le rang, avec autant de courage que toi tu en es sorti, — ce jour qui fut notre Jour de Gloire.
La cérémonie touche à sa fm, mais personne n'a quitté la salle. Ceux qui, les premiers, devant tous, ont entendu appeler leurs Morts, restent avec nous. Ils veulent honorer les Morts des autres. L'égoïsme d'hier est enterré dans une fosse au-dessus de laquelle votre vertu de
combattants fleurit. Oh ! le beau peuple ! Gomme il mérite bien le sacrifice que vous lui avez fait ! Dans sa douleur, autant que dans votre héroïsme, il est l'Évangile du Monde.
Sur le même banc que moi, une jeune femme est assise, tout en noir, avec un petit enfant tout en blanc. Il tourne sur l'épaule de sa mère, et, pendant que la Voix vous appelle,il ne cesse de gazouiller.
Sois béni, Petit Enfant, joyeuse alouette de France, qui chantes au-dessus du champ où nous avons semé nos âmes.
A cette minute où nos regards abaissés descendent dans des tombes, tu nous obliges à relever nos yeux vers le Ciel.
Si seulement ce petit enfant était ton fils, mon Fils !
A bord de la Lorraine, avril 1918.
Qui m'aurait dit, mon Enfant, qu'avant la conclusion de la Paix, j'aurais encore à passer l'Océan? Mais aux heures suprêmes que nous vivons, tu n'admettrais pas que je discute l'effort qu'on réclame de moi.
Voici ce dont il s'agit :
Avant l'entrée des États-Unis dans la guerre, la Croix- Rouge Américaine a devancé chez nous le Drapeau Étoile.
On l'a vue derrière la ligne de feu. A l'arrière, elle a recueilli ces petits réfugiés qui nous reviennent par la frontière de Suisse. Elle a porté du réconfort dans les logis où les cœurs sont brisés, où les bras sont lassés, les huches vides.
Aujourd'hui, tout comme les nôtres, les siens sont au feu. Il lui faut assister les familles que des départs de soldats laissent sans appui, recueillir, derrière les lignes, les combattants américains qui tombent. En voilà assez pour absorber ses ressources.
Alors, on m'a demandé :
— Voulez-vous que, dans un dernier sursaut d'affection, nos gens d'Outre-Mer ajoutent, au fardeau qu'ils portent, la charge de vos douleurs? Alors, venez leur dire ce que la Croix- Rouge Américaine fait en France, ce que votre peuple attend encore d'elle. Vous avez des amis chez nous. Ils savent ce que vous-même vous avez donné à la cause. Ils vous entendront.
Je suis bien las, mon Enfant. Un homme, c'est une âme et une bête. Le cavalier que tu as connu est toujours prêt à charger. Mais, entre mes genoux, ma monture tremble.
Tout de même, je me suis rembarqué.
Washington, mai 1018.
Nous avons quinze jours à nous pour faire appel aux quarante-huit États, à leurs milliers de villes.
On s'est partagé la tâche.
Je parlerai à New- York, à Boston, à Philadelphie, à Providence, dans des ports de l'Atlantique, dans les montagnes. La fatigue en est un peu lourde, mais la récolte qu'on nous promet sera merveilleuse.
Il y a des jours où, devant moi, étincellent des salles d'opéra, étoilées de diamants et de perles. Il y en a d'autres où, sur une jetée, je harangue dix mille personnes dans la nuit. On me demande de prêcher dans leurs clubs les milliardaires de New-York. Le lendemain, un
dimanche de Pentecôte, la même ville m'entend parler, le matin, dans la chaire de sa cathédrale, l'après-midi dans un cirque, le soir, dans un théâtre.
On m'envoie dans les monts Alleghany, chez les mineurs. Parmi eux, il y a des travailleurs qui sont nés en Allemagne. Ils ont fui le pays maudit où un hobereau soufflette impunément un soldat. Quand on leur a secoué le cœur, ces Allemands d'hier ne sont pas les moins prompts à fouiller dans leurs poches, et à en sortir leur paye. La chose se passe de façon pittoresque : quatre jeunes filles tendent un drap par les quatre coins ; les mineurs défilent devant cette blancheur, ils y jettent des dollars.
Ce qui me coûte le plus, c'est de m'avancer au bord d'une loge, dans un théâtre ou dans un music-hall de New- York, où s'assemble une foule disparate et qui ne cherche que son plaisir.
Entre deux chutes de rideau, au moment où les spectateurs se préparent à sortir de la salle, pour aller fumer et boire, j'ai la consigne de me lever et de dire :
— Arrêtez !
Et je parle. Et je rends témoignage.
Après cela on quête, et le flot d'or monte, monte toujours.
A la porte, une automobile m'attend.
A défaut des trains qui n'assurent pas toujours la jonction, elle me roule, dans la nuit, d'une ville à l'autre.
Veux-tu que je te dise ce que, pour les arracher à leurs justes préoccupations personnelles, je leur conte, à mes auditoires américains?
Je leur parle de la France.
Je leur parle aussi de toi.
Je leur dis :
— Apprenez ce qui est advenu chez nous quand les services de la Croix- Rouge, la vôtre, la nôtre, n'étaient pas prêts, quand ceux qui tombaient ne comptaient plus aux yeux du Commandement, quand on se contentait de rouler des canons sur leur agonie.
« Voulez-vous que ces tristesses-là recommencent aujourd'hui que c'est votre fils qui se bat?
« Pour lui, il ne s'agit pas seulement de la gloire, mais des risques de la blessure.
« Acceptez-vous qu'il souffre sur la terre sans secours?
« Ou bien désirez-vous qu'il tombe dans des bras ouverts, sur des cœurs? »
Alors, un grand silence se produit. On m'écoute avec respect, parce qu'on le sait, j'ai passé par l'épreuve, et j'ai des histoires vraies à raconter.
Je leur dis :
— Voulez- vous savoir ce que c'est qu'une femme de France?
En voici une, une fermière, une femme d'une trentaine d'années (1).
Son mari l'a laissée seule pour conduire la charrue et ensemencer le champ.
Elle apprend que son homme est blessé à mort, qu'il s'éteint dans un hôpital.
Elle accourt. Elle arrive trop tard.
Devant ce corps de martyr étendu sur le lit, elle s'agenouille.
Elle proclame :
— Tu as bien fait. La France était ta mère, et je n'étais que ta femme...
(1) Rapporté par M. Frédéric Masson.