II. — PASTEUR ET LISTER
Rénovation de la Chirurgie par la découverte de r Antisepsie.
Nécessité de Fadoption de méthodes opératoires simples et précises.
La chirurgie actuelle comporte la pratique rigoureuse de l’antisepsie.
Les lois de l’antisepsie sont absolues.
Nous devons rechercher s’il n’est pas utile de déterminer avec la même rigueur et la même précision les procédés opératoires qui, par leur alliance avec l’antisepsie, doivent former pour chaque mode d’intenention un ensemble un et indivisible.
L’œuvre de Lister est inappréciable et l’application à la chirurgie, par cet homme illustre, des immortelles découvertes de Pasteur, rend à jamais inséparables les noms de ces deux grands bienfaiteurs de l’humanité.
Pasteur, ruinant à tout jamais la doctrine perversive de la génération spontanée, établit par des expériences mémorables l’origine microbienne du furoncle, de la septicémie gangréneuse, et découvrit les causes de l’infection des plaies, cet ennemi obscur et meurtrier auquel venaient se heurter sans espoir les plus habiles.
Lister étudia les moyens pratiques d’écarter du champ opératoire les germes infectieux, détermina la valeur microbicide et le mode d’emploi des principaux antiseptiques et, le premier, dicta aux chirurgiens du monde entier les lois de l’antisepsie.
Rénovation de la chirurgie par la découverte de V antisepsie.
La vulgarisation de la méthode de Lister fut pour la chirurgie une rénovation.
Les ovariotomistes, encore peu nombreux, pratiquaient l’asepsie
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imparfaitement , par une sorte d’instinct, sans en connaître les règles absolues, et se trouvaient déconcertés par des insuccès alors inexplicables.
Les chirurgiens perdaient la plupart de leurs opérés, même après des interventions qui semblaient sans'gravité; et l’ablation sanglante d’un sein, d’une loupe du cuir chevelu, d’un ongle incarné, à cette époque presque aussi redoutables qu’une grande amputation, se compliquaient fréquemment d’un érysipèle, d’une septicémie mortelle.
J’ai assisté à ces désastres opératoires; j’ai vu succomber de jeunes femmes à la suite de la ligature au fil de plomb d’une bride vulvaire ou de l’ablation à l’écraseur d’un polype utérin pédiculé. Un de mes collègues d’internat, opéré de phimosis par un prosecteur de la faculté de médecine, qui maniait journellement les cadavres, est mort de septicémie foudroyante.
Ces accidents, fréquents dans la capitale il y a 15 ans, étaient plus terribles encore en province où, grâce à la routine hospitalière, l’infection se manifestait sous toutes ses formes : septicémie gangréneuse, pourriture d’hôpital, tétanos, érysipèle, accidents puerpéraux.
Une anecdote entre mille : la salle d’opérations de l’Hôtel- Dieu de Reims, nommée « La Barberie », d’une vieille coutume qui consistait autrefois à couper aux morts de l’hôpital barbe et cheveux, afin sans doute de les rendre plus présentables pour leur dernier voyage, servait encore en 1880 à des usages multiples.
Le « Barbier » et la « Barbière » étaient ses hôtes journaliers. Le matin, ces employés servaient aux externes le café au lait. Les externes arrachaient les dents et pansaient les ulcères variqueux. Chapeaux et vestons se trouvaient accumulés dans un placard ohscur où se réfugiaient, à l’arrivée des élèves, une demi-douzaine de chats, favoris de la Barbière. Celle-ci
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préparait les cataplasmes, donnait les lavements dans les salles de femmes, et se livrait à diverses besognes analogues.
Le Barbier, qni remplissait, dans les salles d'hommes, les mêmes fonctions, était en outre chargé de la salle des morts. Il aidait aux autopsies, recousait et ensevelissait les cadavres. Dans ses loisirs il préparait les compresses, les bandes de toile pour les pansements, et les fils cirés qui seiTaient aux ligatures d’artères pendant les opérations. Ces fils étaient les mêmes que ceux de la salle d’autopsie.
Se présentait -il une opération , on appelait le Barbier, le plus souvent occupé, le matin, à la préparation des enterrements. Celui-ci, aidé de sa compagne, enlevait tasses et croûtes de pain, disposait le lit de douleur, puis passait au chirurgien, sans même s’êlre purifié les mains, ses fameux fils cirés.
La salle d’opérations n’était ainsi, dans bien des cas, qu’une étape vers la salle des morts.
C’est sans doute pour celte raison judicieuse que l’administration hospitalière d’alors affectait aux deux services le même employé.
Certaines opérations graves guérissaient cependant : les moignons d’amputation, bourrés d’un tampon de charpie recouvert d’un mélange en parties égales de poudres de charbon de quinquina et d’alun, et traités par le pansement ouaté de Guérin, se cicatrisaient, après une abondante suppuration, en 4 h 5 semaines.
Progrès de la chirurgie viscérale.
A cette époque, la doctrine antiseptique était encore très combattue en France, et la méthode de Lister n’était strictement employée à Paris que par J. Championnière, Terrier et Périer. Que de progrès depuis 1 7 ans î
Alors presque limité à l’ovariotomie, le champ des grandes
INTRODUCTION
opérations s’est étendu aux tumeurs solides de la cavité pelvienne, aux lésions les plus diverses du foie, de la rate, de l’estomac, de l’intestin, du reinet du poumon.
L’opération césarienne, qui ne se pratiquait que sur les agonisantes ou bien aussitôt après la mort, est aujourd’hui tellement bénigne que certaines femmes ont ainsi mis au monde successivement plusieurs enfants.
L’ouverture du crâne, où les chirurgiens se sont longtemps heurtés à des difficultés matérielles presque insolubles, est, nous le verrons, si simple et si praticable qu’il est devenu possible de découvrir et d’explorer en moins de 15 minutes tout un lobe cérébral. Les cavernes pulmonaires, l’ulcère de l’estomac, la péritonite tuberculeuse et tant d’affections autrefois exclusivement médicales appartiennent désormais au chirurgien.
La chirurgie des membres s’est elle-même transformée.
Les opérations conservatrices : résections, ostéotomies, suture osseuse, ont pris le pas sur les amputations, aujourd’hui réservées aux cas désespérés et où toute tentative de conservation du membre serait illusoire.
Le goitre s’extirpe sans danger. Les hernies ont cessé d’être une infirmité presque incurable. La suture des tendons, des nerfs, et plus récemment des veines et des artères nous laisse entrevoir une longue suite de nouvelles et heureuses tentatives^^
Les guérisons sensationnelles se sont ainsi partout multipliées, grâce à la généralisation de la méthode antiseptique’.
La conquête de l’anesthésie et de l’antisepsie a été suivie d’une réaction regrettable contre les méthodes opératoires brillantes et l’habileté manuelle des anciens chirurgiens.
Mais chaque triomphe a ses revers, et la victoire décisive que venait de remporter Lister-sur les complications infectieuses, des
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plaies deTait être, au point de vue du manuel opératoire, l’origine d’une période de réaction.
Les bienfaits de l'antisepsie, d'abord mise en pratique par les plus grands chirurgiens, firent en effet rapporter exclusivement les succès obtenus à la méthode elle-même, devant laquelle on oublia jusqu’aux qualités personnelles des hommes d’élite qui la vulgarisaient.
Les jeunes docteurs, avides de devenir, eux aussi, de grands opérateurs, crurent que l’antisepsie était tout en chirurgie, et qu’il leur suffisait de s’adonner à l’étude de la méthode Listérienne.
Les connaissances anatomiques et cliniques furent dépréciées, considérées comme secondaires. A quoi pouvait ser\ir ce bagage d’un autre âge? « Tel maître, chuchotaient les élèves, ne fait guère ses diagnostics que sous le chloroforme, le bistouri à la main; il n’est pas brillant opérateur; et pourtant ses opérés guérissent. Nous sommes bien capables d’en faire autant. L’habileté manuelle est accessoire. Le chloroforme ne laisse-t-il pas tout' le loisir d’opérer avec prudence et circonspection? Disséquez lentement la région, pincez tout ce qui saigne ou mieux ne coupez qu’entre deux pinces, et vous obtiendrez des succès, à la seule condition d’être antiseptiqne. Le malade est insensible, il ne perd pas de sang, pourquoi se hâter? Ceux qui opéraient si bien autrefois ne voyaient-ils pas mourir presque tous leurs patients? 11 est plus sûr d’opérer lentement et asepliquement que vite et sans antisepsie. »
Quèlques mois d’assistance aux opérations des chirurgiens connus, l’achat d’un arsenal resplendissant d’instruments souvent aussi inutiles que variés et l’on s’improvise chirurgien ! Vite, on cherche un kyste de l’ovaire, une salpingite.
Faire des amputations, soigner des fractures. Fi donc! Ces néophytes, aussi audacieux qu’inexpérimentés, ne sauraient débuter que par une opération à grand spectacle. N’ont-ils pas
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assisté à nombre d’interventions analogues? A leur tour de passer maîtres....
Le patient est endormi. On commence. Un jet de sang. Yite une pince, puis une autre pince ; on taille, on pince encore, et l’opération se continue péniblement. Quelquefois elle se termine dans des conditions suflisantes, et un succès facile — la nature est si bonne mère — encourage ces débutants dans leurs tentatives hasardeuses.
Il en est même que des insuccès répétés et navrants ne désarment pas, et qui continuent des mois, des années, leur lugubre besogne. Les registres de l’état civil sont si discrets et le public si bon enfant î
Inconvénients de la spécialisation à outrance.
De jeunes docteurs, aussi incapables de se résoudre à quitter les plaisirs des grandes villes que de se faire apprécier et aimer d’une clientèle de campagne, s’intitulent spécialistes et s’enhardissent aux opérations les plus graves. Beaucoup ne sauraient amputer convenablement une jambe. Qu’importe ; ils ne risquent rien et le succès est sûr.
Une clinique dans un quartier populeux, une plaque voyante, des rabatteurs dévoués, et les patients affluent à la douzaine. L’expérience viendra plus tard. Il n’est pas besoin de tant savoir pour opérer.
De célèbres ovariotomistes ne sont-ils pas devenus tels pour avoir simplement servi d’aides, durant un certain nombre d’années, à un maître expérimenté? Ces opérateurs ne possédaient que des notions bien obscures d’anatomie et de médecine générale. Ils ouvraient cependant assez habilement le ventre des femmes. Ils rencontraient souvent des kystes de l’ovaire ou des fibromes utérins, parfois une grossesse, plus rarement une tumeur du foie, du rein ou de la rate. Le péritoine incisé, ils
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s’en tiraient assez Lien pour obtenir une proportion satisfaisante de succès.
C’est ainsi que dans certains pays se créèrent des spécialistes pour la laparotomie.
Ces spécialistes, après s’être limités à l’ablation des kystes ovariques, s’attaquèrent aux antres affections de l’abdomen, kystes hydatiques, lithiase biliaire, et pratiquèrent, dans ces cas, la laparotomie chez l’homme comme chez la femme.
Ailleurs, la chirurgie péritonéale s’est scindée et se partage nettement entre les gynécologistes, qui opèrent exclusivement les affections des organes génitaux de la femme, et les chirurgiens, qui conservent, avec la chirurgie générale, les opérations sur les viscères abdominaux du sexe féminin. autres que l’utérus et ses annexes.
Cette scission est regrettable, car les chirurgiens véritablement habiles seront toujours en petit nombre, et celui qui excelle dans la pratique de la pylorectomie et des opérations sur le foie et le rein ne peut manquer d’être supérieur, pour les opérations sur l’utérus et les ovaires, à tel de ses collègues qui se borne aux interventions gynécologiques.
La tendance à la spécialisation s’est accrue, dans ces dernières années, d’une manière inquiétante pour la sécurité du public, et le titre de spécialiste, loin de consacrer une supériorité, est arrivé à n’être bien souvent qu’un brevet d’ignorance. Combien de docteurs en effet, en renonçant à la médecine générale, ne cherchent autre chose, dans une spécialité, qu’un champ d’études plus restreint, une existence plus facile et mieux rémunérée!
L’engouement pour la gynécologie fut particulièrement remai quable à mesure que se vulgarisèrent les petites interventions : curettage, colporraphie, périnéormphie, qui sont si peu graves, durassent-elles inutilement de longues heures. Le résultat est accessoire ; les cicatrices gynécologiques sont si bien cachées. Les patientes qui se sont trouvées plus mal en sortant de mains
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malhabiles sont en outre le plus souvent discrètes et n'ont que rarement le courage de risquer une seconde fois pareille aventure.
Le mal serait tolérable si les opérateurs sans talent se contentaient de faire de petites opérations.
Mais cette sage réserve est chez eux exceptionnelle.
Les cliniques gynécologiques, quelque exagéré que soit leur nombre, abondent en pratiques dociles. La femme est, en cette matière, si crédule.
Le public s’est habitué, bien à tort, à croire que la pratique de l’antisepsie est la chose la plus simple du monde, et l’ovariotomie, une opération sans gravité.
Or l’antisepsie, si difficile à pratiquer strictement quand il s’agit d’opérations sérieuses, est encore moins communément réalisée pour les petites interventions, où elle paraît moins indispensable. Les tentatives dites de « gynécologie conservatrice », qui se pratiquent par milliers et souvent sans nécessité, aggravent ainsi bien souvent les souffrances des patientes, et les mènent à la mutilation définitive, l’hystérectomie, qu’une thérapeutique sage et rationnelle eût sûrement évitée.
Il y a 50 ans, c’est à peine si deux ou trois chirurgiens, en France, pratiquaient l’ovariotomie. Actuellement, plus de mille médecins de nos grandes et petites villes ont tenté, une fois au moins, d’ouvrir un ventre, ou bien de faire l’hystérectomie vaginale.
Quant au curettage, il s’en est fait un abus invraisemblable, et d’autant plus exagéré qu’il est facilement accepté par les femmes, souffrantes ou non, auxquelles des spécialistes sans scrupule de présentent adroitement comme une opération urgente et très délicate.
Il est temps de réagir contre ces abus, qui déconsidèrent injustement la chirurgie.