L’AFRIQUE, CHANTIER DE L’EUROPE
Esquisse d^un plan décennal de mise en valeur ration’neïle de V Afrique par VEurope, le plan étant conçu comme Vun des moyens de surmonter la crise mondiale et d’amorcer la rationalisation de l’économie générale.
Observations générales snr la crise économique mondiale.
De Paris à Tananarive, de Londres au Cap et à Bombay, en Asie et en Amérique, le voyageur est obsédé par les questions que se posent tous les producteurs, qui se voient dans une crise sans précédent, et qu’ils ne comprennent pas. Il n’est pas exagéré de dire que, dans quelques capitales, il y a, au moins dans certaines corporations, une véritable angoisse. Les gouverneents convoquent des conférences qui, jusqu’ici, n’ont pas donné plus de résultats que n’en donnaient les conférences financières, après la guerre, avant qu’ait été abordé le problème de l’infiation. Cette absence de résultats vient probablement d’une même cause : le problème est mal posé, comme était mal posé le problème financier et monétaire entre 1919 et
La première question à résoudre est de savoir si la crise actuelle est de même nature que les crises périodiques si savamment analysées dans le célèbre ouvrage de feu Clément Juglar, ou si elle tient à des causes beauco*up plus profondes. En d’autres termes, s’agit-il d’une crise superficielle et en quelque sorte régulière d’un système
économique, ou d’une crise fondamentale de ce système, c’est-à-dire d’une crise intéressant les assises mêmes du système ?
L’analyse révèle qu’il s’agit d’une crise fondamentale : ce qui est en question, c’est le système économique qui a été celui de l’Europe depuis un siècle et demi d’une part, et d’autre part le régime économique lui-même, qui était et est encore le régime du libéralisme, dont la déchéance résulte des faits qui se produisent.
Pour des raisons qui tiennent à l’étude que j’entreprends ici, je m’attacherai surtout à considérer la crise du système, plus que la crise de régime. Je l’indique tout de suite afin de marquer que je ne cherche pas à éviter le débat sur la crise de régime, — et j’ajoute que je traiterai à fond la crise de régime dans une étude plus étendue, à laquelle je donnerai probablement le titre : Eurafrica,
Ayant donc indiqué qu’il y a, en même temps, crise de système à l’intérieur d’un régime économique, et crise de régime dans toute l’économie mondiale, je passe à la démonstration en ce qui concerne le système, et je ne reviendrai à ce qui concerne le régime qu’au moment où j’aurai à montrer que la crise de système ne peut être résolue qu’en dehors du regnne.
I. — L’Europe, dominatrice de i'économie mondiale jusqu’à la guerre, a donné au monde le régime du libéralisme économique, qui est encore officiellement, et même pratiquement, le nôtre, encore que le dévloppement des S3mdicats, trusts et cartels, annule le régime sur de grandes étendues de l’économie. Mais les syndicats, trusts et cartels, fonctionnent surtout comme des grossissements des forces individualisées de la vie économique ; ils n’ont pas encore mis en question le système juridique du régime, qui ne reconnaît à aucun organe d’intérrt public le droit d’intervenir dans l’économie générale, et qui exige ce que l’on continue d’appeler le libre jeu des forces économiques.
L' AFRIQUE
En d’autres termes, tandis que les principes du libéralisme économique sont pratiquement niés à l’intérieur des groupes corporatifs, qui tendent à refuser aux individus la liberté de conduire leurs affaires à leur guise, et qui tendent à imposer aux entreprises une discipline, par les moyens syndicaux, ou par les trusts et cartels, ou encore par la standardisation des produits, ou par tous les moyens de La rationalisation, — dans l’économie générale, au contraire, le régime est toujours celui de l’individualisme, l’individualisme des groupes étant substitué à l’individualisme des entreprises.
II. — A l’intérieur de ce régime, l’Europe a créé un système qui lui était propre et sur lequel sa prospérité a été fondée. Ce système, qui n’a jamais reçu de nom, peut être nommé colonialisme , bien qu’il déborde les territoires proprement coloniaux mais parce que son pivot est colonial. C’est ce système qui est en dislocation aujourd’hui.
III. — Le système peut être schématisé comme il suit : a) L’Europe, à partir du siècle des lumières, se considère comme le laboratoire et l’usine du monde entier, et elle tient le monde pour le champ où elle trouvera les matières premières, dont elle s’assure le contrôle en grande partie par le colonialisme ;
h) Les matières premières du monde entier sont donc d’abord contrôlées par l’Europe et rassemblées pour les besoins de la manufacture, de l’usine européenne ;
c) Les matières premières sont transportées en Europe par les flottes européennes ;
d) Elles sont transformées en produits flnis par les usines européennes ;
e) Les produits finis sont exportés sur les marchés mondiaux : russe, asiatique, hindou, chinois, japonais et américain et échangés contre des matières premières et des produits de l’agriculture et de l’élevage.
IV. — Ce système s’écroule, morceau par morceau, par suite de la fermeture progressive des marchés ci-
dessus énumérés, fermeture venant du fait que les nationaux de ces différents marchés sont devenus producteurs, non seulement pour leurs besoins mais pour l’exportation, fait universellement connu pour l’Amérique, moins connu du public en ce qui concerne les marchés asiatiques, et très connu aujourd’hui en ce qui concerne l’U. R. S. S.
Il convient d’ajouter que l’écroulement du système est d’autant plus grave que les usines européennes (et au surplus les nouvelles usines du monde entier) ont, par la rationalisation, augmenté considérablement leur puissance de production au moment même où les marchés se rétrécissaient et avant que la capacité d’absorption dp leurs propres classes ouvrières et rurales se soit élevée proportionnellement.
L’ancien circuit est rompu. Il n’y a pas encore de nouveau circuit. La circulation générale est interrompue. Le système s’écroule : la crise est générale.
V. — Le système ne peut pas être restauré. On ne peut même pas considérer un instant sa restauration par les armes qui serait non seulement inhumaine, mais absurde. Et au surplus toute restauration du vieux système serait incompatible avec la rationalisation.
Il faut donc trouver un nouvel objectif pour le travail de l’Europe, c’est-à-dire, immédiatement, un nouveau débouché à l’activité économique européenne, pour rétablir la circulation générale.