‹ Technique de la révolution syndicaleChapitre 3 sur 38 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

(fêtait évidemment beaucoup plus par une intuition puisée dans la vie meme que par un travail de cabinet.

C^est en pleine vie^ et en pleine action^ que les études réunies sous le titre Technique de la Révolution syndicale ont été conçues et rédigées. Elles portent ainsi leur date. Mais elles ont été écrites surtout pour prolonger^ loin dans Vavenir, la courbe de Vévolution sociale telle qu^on la lisait alors. A ce titre^ elles sont des .anticipations. Comme les plans qui y sont joints^ et qui^ rédigés comme des plans^ pratiques à un moment où Vôn ne parlait guère de plans en France^ sont en vérité des plans pour les années à venir.

Le moment est enfin venu de présenter ces anticipations et ces plans qui^ à certains^ pouvaient paraître conçus pour Van 1950. Si Von tardait^ on courrait Je risque d’arriver un peu tard. En effets en ce mois de ma% Vhistoire vient de faire un saut énorme.

Le mouvement d’ascension du socialisme s’est accéléré au point que^ désormais en France, le fascisme paraîtra sous peu une chose ridicule ;

et le mouvement révolutionnaire, jusqu’ici freiné par les nécessités de la politique nationale de la Révolution russe, est enfin laissé à lui-même à la suite des déclarations de Staline.

La révolution européenne, jusqu’ici subordonnée à la révolution russe, va se diriger rapidement vers ses objectifs propres. C’est le moment de sortir dossiers, études et plans pour le travail de réalisation.

21 Mai 1935.

l^ETTRE A DÊAT

Avec les classes moyennes ou avec le prolétariat

Sonvenirs commans — Mouvements contraires

Déat, je viens combattre les thèses que vous avez soutenues au Congrès de Paris, et qui sont tenues aujourd’hui pour celles du « néo-socialisme ». Si je m’adresse nommément à vous, ce n’est pas seulement parce que vous êtes le doctrinaire de cette « tendance » qui cherche à devenir un mouvement autonome, c’est parce que, entre vous et moi, la conversation prendra une signification particulière.

A Reims, en juin 1926, nous combattions l’un contre l’autre.

J’étais à la tête des dix ou douze mille « fascistes », réunis là en Assemblée nationale des combattants et des producteirrs, avec lesquels j’avais projeté d’organiser la marche sur Paris.

Vous étiez à la tête des trois mille socialistes qui manifestaient contre nous, qui devaient nous barrer la route de Reims et qui ne l’avaient pas barrée.

Les rencontres avaient été nettement à notre avantage. Les troupes fascistes emportaient deux drapeaux de jeunesses socialistes. La route de Paris

était ouverte. Si nous nous y étions engagés, le mouvement eut été irrésistible. Le fascisme triomphait en France, et sa victoire eût été, comme en Italie et en Allemagne, la victoire des classes moyennes, et. — plus tard — du capitalisme.

Ce jour là, vous et moi, nous avons fait exactement la même observation.

Mais nous en avons tiré des conclusions différentes.

Vous, vous avez commencé de penser qu’il fallait que le socialisme ne se coupât pas des classes moyennes qui étaient les troupes du fascisme, et qu’il travaillât sur le plan national.

Moi, j’ai nettement pensé que toute action tendant à l’organisation du monde nouveau devait être faite en dehors de ces classes moyennes, et sur le plan international.

La preuve, vous la trouverez dans les. sept résolutions que j’avais rédigées le 27 juin et que j’ai fait acclamer par l’assemblée — résolutions qui étaient contraires au vœu profond de l’assemblée, qu’elle vota sans rien y comprendre, et qui me servirent 'dans la suite à dissoudre sucsessivement tous les faisceaux constitués en France.

On n’a jamais compris pourquoi le fascisixie français, manifestement victorieux en cette fin de juin 1926, avait pris, dès le mois suivant, la voie de la démobilisation.

Je vous le dis, Déat, la décision a été prise par moi, exécutée, étape par étape, parfois farouchement, parce que j’avais appris qu’il est impossible de construire quoi que ce soit avec les classes moyennes, et que, en particulier, ces classes n’admettent d’autre politique que celle qui est profondément anti-ouvriè-

re, anti-syndicaliste et anti-socialiste, strictement individualiste.

C'est pourquoi, lorsque je vous vois, vous et vos amis, proposer, pour le salut du socialisme, une tactique en direction des classes moyennes, je vous apporte le résultat d’une expérience menée à fond, et grâce à laquelle je puis vous dire en toute certitude que, sur la voie où vous vous placez, vous trouverez sûrement le fascisme.

Je veux vous dire pourquoi. Après quoi, nous verrons ensemble ce qu’il y a à dire du socialisme, qui est aujourd’hui dans une impasse, d’où il faut sortir, non à reculons, mais en brisant ou en sautant le mur.

Erreurs constantes des partis sur les classes moyennes

Depuis un demi-siècle et plus, tous les mouvements butent en France sur les classes moyennes. Tous les partis considèrent que l’on ne peut rien faire sans elles. Electoralement, parlementairement, c’est exact. Mais du coup, on se condamne à l’impuissance, parce que les dites classes moyennes sont contre toutes les créations économiques, politiques et sociales appelées par l’évolution générale.

La plupart des hommes qui ont entrepris chez nous une action générale sur le plan politico-social ont admis, comme vérité, l’idée indiscutée en France que les classes moyennes constituent l’élément constructif et stabilisateur de la nation, et que tout mouvement de transformation doit ou s’appuyer sur elles, ou collaborer largement avec elles.

Les chefs de partis qui se sont dits réalistes ont

toujours opposé cette idée aux volontés révolutionnaires de leur gauche. D’où les conceptions réformistes. Les résultats ont toujours été les mêmes. Que les mouvements aient été directement appuyés sur les classes moyennes, comme le boulangisme, ou qu’ils aient été conduits en liaison avec elles, comme le briandisme ou le millerandisme, — ou encore en collaboration avec elles, comme le radicalisme, ils ont été stérilisés : ils ont perdu non seulement leur volonté révolutionnaire mais même leur volonté de réformes.

Positions rainées des classes moyennes

La raison en est simple ; les classes moyennes vivent sur des positions ruinées par l’évolution économique ; elles sont indéfendables : le petit commerce, la petite industrie, la petite propriété ne peuvent pas subsister, libres et autonomes, dans la nouvelle économie ; elles constituent le plus gros obstacle au progrès économique.

L’évolution économique exige une organisation rationnelle de la production et de la consommation, c’est-à-dire la suppresion de la liberté individuelle économique, la substitution du plan de travail à l’automatisme de l’économie individualiste. J’ose à peine en rappeler la raison essentielle, mais je dois tout de même la noter :

A ime époque où les marchés de tous produits étaient locaux, à la rigueur nationaux, et où les besoins des marchés internationaux étaient aisément connus, le petit commerce, la petite industrie, la petite propriété, ont pu jouer un rôle utile dans la vie économique, parce que leurs titulaires pouvaient.

sur place, avec leurs moyens, faire des prévisions assez justes, et organiser la production conformément aux besoins du moment et du lendemain. A cette époque, Tindividualisme et les qualités de prudence et d’épargne des classes moyennes ont été utiles.

Aujourd’hui la situation est modifiée de fond en comble. Dans une économie où tous les mouvements sont mondiaux, les classes moyennes n’ont plus aucun moyen de faire une prévision juste. Les prévisions nécessaires à la production ne peuvent être faites que par des organismes généraux, internationaux, nationaux et corporatifs. Les hommes des classes moyennes, vivant dans les limites étroites de leurs installations, sont incapables de construire ces organismes. Lorsqu’on les construit pour eux, lorsque, par hasard, un des leurs construit l’organe nécessaire, ils le torpillent au nom de l’individualisme, car ils refusent de subir la discipline nécessaire.

Producteurs libres, et maîtres de leur caisse, ils entendent demeurer libres de conduire leur entreprise comme ils l’entendent.

Produit du capitalisme individualiste, la classe moyenne veut demeurer dans l’individualisme économique.

Lorsque, constatant l’importance nimiérique des classes moyennes, d’un point de vue électoral, on lie partie avec elles, on est condamné à agir dans leur sens, c’est-à-dire vers la régression économique. En outre, on est obligé d’agir dans le sens de la régres-^ sion culturelle, car les classes moyennes, qui sont d’ime ignorance économique effroyable, attribuant leurs malheurs à la perversion intellectuelle des;

TïXJHNIQUE DE LA RÉVOLUTION

classes ploutocratiques et des classes ouvrières, se rejettent dans toute l’Europe vers les idées philosophiques et sociales les plus arriérées.

Lics classes moyennes résida historique

Je comprendrais que vous posiez la question de savoir comment manœuvrer devant cette lourde masse qui, en France, est responsable de notre terrible retard politique, économique et culturel. Mais ce n’est pas votre objet : vous voulez manœuvrer avec cette masse, sur ses positions à elle. Vous dites expressément, dans vos Perspectives socialistes, que vous tenez pour possible et souhaitable de donner aux classes moyennes, par la coopération par exemple, ime organisation anticapitaliste. Ce qui revient à dire que vous proposez des moyens empruntés au socialisme pour mçiintenir l’individualisation du profit au bénéfice du petit capitalisme contre le grand.

Electoralement, cela peut vous valoir quelques succès.

Economiquement, c’est une énormité, car vous tendez à maintenir des formes économiques périmées.

C’est si vrai que, à propos du blé, vous vous félicitez d’avoir appuyé des mesures qui, dites-vous, passant par dessus la notion du prix de revient, consacrent le droit à la vie d’un peuple, — alors que, tout simplement, vous maintenez l’agriculture française dans l’état économique effroyablement arriéré vers lequel, il y a un siècle, la Restauration l’a dirigée conformément à ses propres principes.

Je vous fais là des déclarations qu’il est dangereux de faire devant les électeurs. Mais je n’hésite pas à les faire, et je les répéterai publiquement.

même devant un public de classes moyennes. Mais je le dis parce que, réaliste et travaillant chaque jour dans le réel économique, je sais bien que tout ce qu'on pourra faire pour maintenir les classes moyennes dans leur archaïsme ne changera rien à la nécessité historique. Il faudra un jour sauter le pas. Et toutes les lamentations des petits bourgeois ne changeront rien à l’événement,

La vérité est que les classes moyennes sont un résidu historique.

La question n’est pas de savoir comment on conservera ce résidu.

La question est de savoir comment on en déblaiera la scène historique où le combat se poursuit entre le prolétariat et le capitalisme.

£xpérîciice

Déat, ici je pense que vous et quelques-uns de vos amis, vous serez tentés de sourire. Vous ne croyez pas, vous ne croyez plus à ce combat. C’est pourtant le seul. Que le prolétariat ne le pense pas en ce moment, qu’il soit inapte à conduire son propre combat, que ses hommes lui manquent, c’est ime autre question. Nous parlerons de cela plus loin. Pour l’instant, je ne veux que vous montrer l’inaptitude des classes moyennes à jouer un rôle utile dans le moment historique où nous sommes.

Je vous exposerai les expériences auxquelles j’ai pris une part que l’on connaît.

Vous savez, Déat, que je suis arrivé à la maturité politique au moment où s’est produite la trahison de certains socialistes, après l’affaire Dreyfus.

C’est même une des raisons pour lesquelles j’ai

pris, à vingt-cinq ans, la route qui m’a conduit à l’Action Française. Syndicaliste sorélien, socialiste anarchisant, (ce que, après tout, je n’ai cessé d’être depuis toujours) , j’ai connu la plus amère déception, comme tous mes camarades d’alors, lorsque le millerandisme est arrivé au pouvoir. La République avait été sauvée par Millerand associé au Général de Galliffet, mais elle était livrée à la ploutocratie.

C’est de cette époque, des dix premières années de ce siècle, que date l’impuissance du socialisme parlementaire et le recul du syndicalisme. C’est alors que beaucoup de jeunes hommes, dont j’étais, ont cherché en dehors du socialisme parlementaire des alliés contre la ploutocratie.

C’est alors que des radicaux, des socialistes et des anarchistes entrèrent dans les rangs de l’Action Française, où l’on citait Proudhon et où l’on se montrait révolutionnaire contre la ploutocratie. De jeunes prolétaires comme moi crurent possible de refaire, contre la ploutocratie, l’alliance d’un prince et du peuple, comme jadis l’alliance du bourgeois et du prince contre les féodaux. Erreur que nos camarades belges et anglais peuvent comprendre mieux que d’autres. Mais erreur qui m’a fait faire im voyage bien utile.

J’y ai vu les classes moyennes conservatrices. Elles faisaient l’apologie du syndicalisme, « forme moderne de la corporation ■». Quelle plaisanterie ! Dans tous les groupes de l’Action Française, je n’ai pas trouvé un homme, vous entendez bien ; pas un homme, capable d’une action syndicale ou corporative.

Après la guerre, j’ai mis sur pied une Confédération de la Production qui a fait beaucoup de bruit

LETTRE A MARCEL DÉAT

jusqu’en 1925. C’est avec cela que j’ai lancé les semaines économiques, qui ont eu un certain retentissement, qu’ont été faits les plans d’une organisation corporative que le fascisme italien a copiée, de son propre aveu. Il y a eu là une vingtaine de fédérations, et je ne sais combien de syndicats. Je puis le dire aujourd’hui : il n’y avait que des figurants, que l’on maintenait à bout de bras, qui étaient capables de rabâcher les histoires qu’on leur serinait, mais radicalement incapables d’une action économique, syndicale, coopérative quelconque.

La preuve, c’est que, après mon départ de l’Action Française, de toute cette construction, il n’est exactement rien resté, rien sinon, sous le nom donné par moi, un vague bureau de placement où on procure des larbins aux gens du monde et des employés fidèles aux bons patrons.

De 1922 à 1925, j’ai pris conscience de cela. C’est alors que j’ai mené, dans l’Action Française, une campagne anti-bourgeoise qui rendait malades Maurras et Bainville, mais qui était assez dynamique. C’était le fascisme du moment. Je le faisais dans le sens opposé à Mussolini : en Italie, les socialistes mussoliniens allaient du socialisme au nationalisme; je faisais le mouvement contraire. Il y a eu un moment où il a paru que nous étions au même point.

Hors de l’Action Française, j’ai fait le tour des classes moyennes de droite. De 1922 à 1925, j’ai parcouru la France, fait des dizaines de conférences dans des Chambres de Commerce, des unions industrielles, des syndicats patronaux de toute grandeur. J’y étais accueilli comme un être extraordinaire qui comprenait quelque chose aux mystères de l’économie et des finances. C’était aussi épouvantable, com-

abîme d’ignorance économique, que les groupes. d’Action Française.

Rien à tirer de ce monde pour une action économique positive. Vous vous trouvez là devant des gens qui ne comprennent pas la possibilité d’une organisation de l’économie. Ils ne comprennent que la défense de leurs intérêts. Vous ne pouvez les associer que pour lutter contre les impôts, faire de Faction anti-ouvrière, et mener des campagnes de presse.

Vous les réunissez pour entendre des conférences, et ils vous fournissent des auditoires étonnants, que Ton finit par mépriser. Mais ne leur demandez pas de participer à une construction quelconque dans l’économie. Ils ne s’occupent que de leurs affaires. Leurs syndicats, ce sont des associations pour les faire décorer, et des machines de lutte contre le syndicalisme. Aptitudes à l’organisation de l’économie^ néant, néant, néant.

9L.es classes moyennes républicaines

En 1925, je suis sorti de l’Action Française. Les gens de cette maison ont cru que je voulais prendre leurs troupes. Je savais trop qu’il n’y avait rien à en tirer, au point de vue de la construction économique. J’avais hâte de m’en éloigner. J’avais fait les déclarations les plus brutales contre la bourgeoisie pour éviter toute équivoque. Nous faisions un appel pour un national-socialisme très communisant. Ce fut notre fascisme, où je marchais à grands pas vers le socialisme.

U y eut vers nous une ruée des classes moyennes républicaines, avec une assez forte proportion de

LETTRE A MARCEL DËAT

^ens de gauche. Ça, ce fut bien autre chose. Je ne connais pas de pire malentendu. Par mes déclarations anti-bourgeoises, j'avais cru éloigner les bourgeois. Le contraire s'était produit. Ils étaient venus, croyant que je serais le plébéien qui connaissait le langage propre à attirer le peuple.

Mais quel sentiment d'horreur lorsqu'ils virent que mon syndicalisme était sérieux. Ils étaient plus ignorants que les petits bourgeois de droite. J'en fis encore une fois des figurants ; je les embrigadai dans une Union des Corporations dont les cadres étaient tenus par d'anciens socialistes. Ils n’y firent exactement rien. Seuls les hommes d’origine prolétarienne et socialiste, en nombre infime, travaillaient.

En juillet 1926, c’était pesé. Je n’avais plus qu’une pensée : aller le plus vite possible, avec notre gauche, à la rencontre du socialisme. De ce jour-là jusqu’en 1928, semaine par semaine, j’ai accéléré ma propre marche au socialisme : semaine par semaine, nous lâchions d’abord des milliers, puis des centaines et enfin des dizaines d’hommes. Certains, par amitié personnelle, ont suivi presque jusqu’aujourd’hui. Et finalement, savez-vous, Déat, le nombre d’hommes que j’ai amenés, de droite, aux positions syndicales, coopératives, socialistes où je suis : sur vingt-cinq mille inscrits en janvier 1926, sur cent mille sympathisants, combien ? Sur les quelques milliers d'hommes que nous avons réunis aujourd'hui, combien ? A ma connaissance exacte, une douzaines d’hommes au plus.

Et pourtant combien m’ont accompagné, et longtemps, avec un si beau sentiment ! Combien auraient voulu rester ! Mais ça ne passait pas. Ils ne pouvaient accepter une partie quelconque de véri-

table socialisme. J’ai fait une expérience décisive : on en fait pas passer des hommes de droite à gauche., Les hommes de droite acceptent à la rigueur de parler un langage de gauche : mais c’est pour éviter le fait.

Les classes moyennes radicales

En 1927 et 1928, j’ai pris contact avec les classes moyennes radicales. Vous savez mieux que d’autres, Déat, les amitiés qui me furent faites chez les radicaux. Vous disiez vous-mêmes que certains jeunes radicaux étaient deux fois valoisiens. On était assez disposé à faire de moi un des artisans de cette concentration à gauche qui aurait compris des socialistes comme vous. Vous savez qui poursuit ce dessein depuis 1927.

J’ai vu les chefs du radicalisme : Herriot, Daladier, Caillaux, et je suis en amitié avec un certain nombre de jeunes radicaux dont quelques-uns ne sont radicaux que de nom et qui seraient assez à leur place dans un groupe révolutionnaire. J’ai été pressé de prendre place dans l’équipe de l’im des chefs susdits. Je n’avais pas d’objection : je suis très partisan des alliances de manœuvre. J’ai pensé, et je pense qu’il y a du travail à faire avec ces trois hommes pour préparer l’évènement général révolutionnaire, qu’ils le veuillent ou non.

Si on pouvait faire commencer la besogne par les radicaux, ce serait excellent. Une fois le mouvement commencé, on ne pourrait plus l’arrêter. Et je connais assez leurs hommes pour i)enser que quelques-uns seraient bien contents qu’on leur forçât la main pour entrer dans l’Histoire.

LETTRE A MARCEL DÉAT

Oui, mais il y a les troupes, les militants, les comités, les électeurs. Je suis allé voir cela de près. De bons citoyens. Mais au point de vue économique et social, rien à faire. Les classes moyennes de gauches ! Accrochées aux mêmes positions économiques que les classes moyennes de droite.

Inutile de penser à exécuter avec elles un mouvement économique et social effectif. Par sympathie politique, elles accepteront un programme social très gauche, mais elles ne pourront le réaliser économiquement. Toutefois, il reste, et c’est extrêmement précieux, qu’un nombre assez considérable de radicaux maintiendront leurs alliances à gauche pour des raisons idéologiques. Jamais on ne les associera, même pour défendre certaines de leurs positions sociales aux ennemis de la laïcité. L’alliance avec eux est donc utile et nécessaire. Elle n’est guère constructive, sur le plan de l’économie. Mais elle est positive et active sur le plan de l’enseignement et de Faction civique. II faut l’entretenir soigneusement. Mais de ce côté-là, Déat, rien à gagner.

Nous avons, dans les classes moyennes, tout ce que nous pouvons avoir : les radicaux.

En dehors d’eux, tout est contre nous.

J’ai encore vu cela il n’y a pas longtemps : il y a une vingtaine de syndicats patronaux de l’édition, de la librairie, de l’imprimerie, etc. H y a quelques mois, on leur a demandé de s’unir contre le gouvernement, à propos de la campagne contre la fiscalité « républicaine ». C’était très typique : ça vous représente toutes les variétés politiques des classes moyennes, et on leur demandait nettement de prendre une position politique réactionnaire à propos de la fiscalité.

Ah ! mon ami, quel mouvement ! Il y eut unanimité absolue, dans tous les syndicats, unanimité sauf une seule voix, ime seule, une seule, la mienne.

Alors, Déat, que voulez-vous faire avec vos classes moyennes dont vous ne voulez pas « vous couper ». Tout ce que l’on peut en avoir, nous l’avons, par le radicalisme et la maçonnerie. Audelà, c’est l’ennemi. Soyez certain que cet ennemi vous applaudit en ce moment. Mes anciens amis politiques du Faisceau, qui n’ont pas tous rompu les liens personnels avec moi, comme ils vous applaudissent au moment qu’ils me renient !

Vous les avez avec vous, mais ils vous auront. J’ai pu leur échapper, et rejoindre les amis de ma jeimesse. Mais à quel prix ! Vous, vous ne pourrez pas. Au moment où vous êtes sur le point de faire vers eux le mouvement décisif, je vous préviens, Déat, c’est l’ennemi, l’ennemi de classe, l’ennemi de ce peuple ouvrier et paysan auquel nous appartenons, vous et moi. Nous sommes du même sang. Allez-vous vous séparer de nous, pour une erreur de raisonnement ?

Sur le redressement de l’£tat

Vous constatez la faiblesse de l’Etat, vous proposez de redresser l’Etat en vous appuyant sur les forces de « l’anti-capitalisme ». Vous pensez que ces forces vous seront fournies par les classes moyennes, à demi-prolétarisées et qui réagissent contre la ploutocratie. Encore une fois, permettez-moi de vous opposer nos expériences.

Les classes moyennes sont absolument hors d’état de fournir à qui que ce soit les moyens matériels de lutter contre la ploutocratie.

LETTRE A MARCEL DÉAT

Elles ne les ont jamais fournis à personnes. Elles ne vous les fourniront pas à vous plus qu’à d’autres.

Pour agir efficacement dans la vie publique, il faut de l’argent, une presse, une organisation. Les classes moyennes n’ont jeûnais été capables dæ contributions nécessaires. Eaies n’ont pas un journal à elles, pas une ligue, pas tm groupe. Tout ce qui se fait en leur nom est alimenté par quelques ploutocrates. U Action Française ? Ses listes ? Jamais cela n’aurait tenu sans les grosses souscriptions jamais publiées. Le Faisceau ? Sur les millions reçus, la moitié a été fournie par vingt personnes, dont dix se sont saignées aux quatre veines, et le reste, la moitié de ce qui était nécessaire, par les petits souscripteurs, à qui on avait d’ailleurs fichu la fièvre, et quelle fièvre !

Enseignement de l’expérience : quiconque veut s’appuyer moralement et matériellement sur les classes moyennes tombe inévitablement sous la coupe des gros souscripteurs occultes — précisément de ceux qu’il faudrait combattre.

Alors ? Voulez-vous nous dire, Déat, sur qui vous croyez pouvoir vous appuyer pour redresser l’Etat au-dessus du capitalisme ?

Vous n’aurez d’autres ressources, j’entends : d’argent, que ce qui vous sera fourni par les maîtres de l’Etat. Vous êtes donc condamné à l’impuissance.

En doutez-vous ? Regardez qui vous applaudit, voyez qui fait campagne avec vous.

Redressez l’Etat avec les classes moyennes, c'est la quadrature du cercle.

S’il est parfaitement exact que, au départ des mouvements fascistes, il y a de l’anticapitalisme, il est certain que, très rapidement, le gros capitalisme.

entretenant les bandes fascistes, les tourne contre le prolétariat, ce qui est facilité par les sentiments anti-prolétariens des hommes des classes moyennes en voie de déclassement vers le prolétariat.

Expérience faite et refaite.

On peut partir comme vous, et je crois bien comme Mussolini, à coup sûr comme moi-même en 1925, avec l’idée que, avec l’appui large des masses fournies par les classes moyennes (nous disions : avec les combattants), on dominera la ploutocratie, — on s’aperçoit rapidement que la caisse ne peut être remplie que par la ploutocratie, — alors ou bien l’on crève ou bien l’on cède, et c’est fini, on fait comme Mussolini et Hitler.

Vous me direz que Mussolini et Hitler sont obligés de faire du socialisme d’Etat, avec les banques, avec la grande industrie ?

Soyons sérieux : le fascisme italien et l’hitlérisme collectivisent bien l’économie, mais à lu’sage d’une classe, qui en devient la classe dirigeante héréditaire, avec adjonction d’un certain nombre d’éléments pris au peuple.

C’est du bonapartisme économique et social. Bonaparte a bien supprimé définitivement l’appareil féodal. Mais il a reconstitué une noblesse héréditaire d’Etat, avec fusion de l’ancienne et de la sienne. Ainsi le fascisme tend-il à supprimer le capitalisme libre, mais il constitue un capitalisme d’Etat, avec une classe héréditaire faite des éléments bourgeois anciens et des éléments pris au prolétariat.

Au-dessous, la classe ouvrière et paysanne maintenue dans la servitude économique et culturelle.

Je conclus que les seules forces qui peuvent redresser l’Etat sont celles du prolétariat, et dans

LETTRE A MARCEL DÉAT

le sens de l’évolution générale, parce que le prolétariat, intégré dans la grande industrie est formé par sa vie, premièrement à connaître son adversaire par expérience directe, deuxièmement à concevoir la révolution non dans le cadre d’ime économie artisanale ou individualiste, mais dans la ligne de l’économie collectivisée et rationalisée.

A quoi vous opposez que le prolétariat est niunériquement insuffisant et, au surplus, présentement inapte à la conquête de l’économie capitaliste. Vous ajoutez que le Parti socialiste, avec sa tactique et sa méthode actuelle, est incapable de prendre l’ascendant sur la nation comme il est incapable de prendre l’Etat et l’économie en mains.

Autres questions que j’examinerai après avoir considéré le problème qui est posé au monde entier..

JRro&lémes posés ao-x sociétés Humaines, à la Démocratie et au Socialisme

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