‹ Technique de la révolution syndicaleChapitre 4 sur 38 · L.e moitfte eltange de base · texte numérisé non relu

L.e moitfte eltange de base

Ne minimisons pas les questions. Comme le dit le septième vers de l’Internationale, le monde va changer de base. L’opération est en cours. Le problème posé aux sociétés humaines, c’est l’organisation de toute la vie humaine sur des bases nouvelles. Làdessus, nous devons être d’accord. Mais vous voulez aller à ce monde nouveau par étapes, par une succession de réformes, par une socialisation progressive, en maintenant « la liaison avec les classes moyennes, avec la démocratie, avec la nation, » car vous considérez que la raison de l’impuissance du socialisme vient de son éloignement des classes moyennes et de ses positions internationales. Vous supposez que cette socialisation progressive est possible à des démocrates occupant l’Etat. A quoi je vous oppose que, occupant l’Etat entouré de toutes les forces capitalistes, vous deviendrez impuissant pour la moindre mesure de socialisation.

LETTRE A MARCEL DÉAT

Mais n’est-ce pas parce que le problème de l’action est mal posé par quelques-uns de vos amis ?

Vous paraissez surtout occupé d’arrêter le fascisme, de gagner le fascisme de vitesse, de prendre l’Etat avant lui. Et c’est pour cela que vous cherchez à minimiser le socialisme, à lui donner une expression qui le fasse accepter des classes moyennes.

Déat, puisque le monde change de base, il faut le dire hardiment, et démoraliser l’adversaire en lui hurlant aux oreilles que l’évènement est en cours, et que son système s’écroule. C’est le moment de maximaliser le socialisme, parce que le moment est venu pour le socialisme intégral de poser sa candidature à l’aménagement total du monde nouveau.

C’est qu’il ne s’agit plus de savoir comment le soqialisme vaincra le capitalisme, mais comment le socialisme va prendre la place du capitalisme impuissant à organiser une économie complètement révolutionnée par la science. Et comment le socialisme, se trouvant devant une tentative du capitalisme qui cherche à se survivre par une opération de force, maîtrisera le « fascisme », moyen de survivance du dit capitalisme.

Chute du Capitalisme

Dans le monde entier, tous les journalistes à la solde du capitalisme hurlent contre le socialisme accusé de toutes les misères des Etats. En même temps, on annonce partout le déclin du socialisme, et la chute du marxisme. C’est littéralement de l’enfantillage, et il faut être aussi ignorant que M. Jacques Bainville, aussi bête que le petit Gaxotte, et s’adresser à un public d’abrutis pour oser imprimer des choses pareilles.

Il n’y a pas un économiste un peu sérieux qui ne voie aujourd’hui que les analyses du monde moderne conduites selon les méthodes rigoureusement scientifiques confirment les prévisions essentielles faites par Marx. Pour qui lit Marx comme on lit Claude Bernard ou Darwin, et non comme on lit le Coran, il est évident que la méthode marxiste est la plus haute méthode d’analyse économique, et que c’est elle seule qui nous permet de comprendre l’événement que nous vivons, lequel est : la chute du capitalisme.

C’est exactement cet événement que les chefs du capitalisme voudraient masquer, en faisant proclamer partout que tout l’enseignement marxiste se trouve en défaut, particulièrement en ce qui concerne la concentration capitaliste. Ils ont grand intérêt à masquer cette concentration qui marque la responsabilité du système. S’il n’y avait pas concentration, la crise ne pourrait être attribuée qu’à d’innombrables erreurs des innombrables gestionnaires des secteurs privés de l’économie, et non au système.

La concentration sert à montrer au contraire que le capitalisme, c’est-à-dire le gouvernement effectif de l’économie par la manœuvre des capitaux, est arrivé au point où il échoue dans sa tâche et qu’il va mourir de ses contradictions.

Or, conformément aux prévisions faites par Marx par l’analyse des faits observés au siècle dernier, la concentration capitaliste s’est produite, c’est-à-dire que la manœuvre des capitaux est passée entre les mains d’une petite oligarchie de banquiers et de gros industriels qui contrôle, directement ou indirectement, la presque totalité de l’économie mondiale. Par le moyen du crédit, de la vente de l’énergie, des moyens de tran.9port, de la production

LETTRE A MARCEL DÉAT

et de la distribution des matières premières, de la perception des assurances, par une immense organisation qui contrôle le commerce de détail, le capitalisme exerce un gouvernement direct, effectif, de l'économie générale, par lequel, en dehors de tout contrôle, il opère un prélèvement fabuleux sur tous les producteurs, demeurés responsables de la gestion de leur petite industrie, de leur petit commerce, de leur petite propriété, n’ont pas encore compris qu’ils ne sont que les employés du capitalisme.

Or c’est le gouvernement de l’économie mondiale par le capitalisme qui aboutit aujourd’hui à l’échec retentissant marqué dans le monde entier par la grande crise. Ce gouvernement capitaliste, qui a concentré en un petit nombre de mains tous les moyens d’agir dans tous les compartiments de l’économie, se montre irrémédiablement incapable de trouver les moyens de diriger les forces économiqus qui ont fait sa richesse.

Entre ses mains, les u-sines s’arrêtent, les richesses se détruisent ou sont détruites, les grandes entreprises sont en déficit croissant, le système s’écroule.

Par les moyens économiques, le capitalisme ne peut plus gérer bénéficiairement ce qui était son domaine. Les classes moyennes sont absolument incapables de prendre en mains la direction, la gestion des grandes entreprises du capitalisme, indispensables à l’économie générale. Les démocraties politiques, n’ayant presque aucun équipement économique, sont incapables de se substituer au capitalisme dans la gestion de l’économie.

Nous voici donc exactement au moment prévu par Marx : la concentration capitaliste s’est faite, le capitalisme a construit un immense appareil de pro-

duction, de circulation et de distribution à Téchelle mondiale dont la gestion bénéficiaire est devenue impossible selon les principes capitalistes. (Je vous passe la démonstration : le développement capitaliste bénéficiaire de l’économie actuelle est inconciliable avec les frais généraux absurdes imposés par la concurrence, par le parasitisme politique lié au capitalisme, — avec les charges sociales découlant du militarisme et de tout ce qui lui est lié, — avec le système de propriété, sur lequel viennent buter sans arrêt les applications des progrès techniques).

Nous voici donc devant l’échec du capitalisme considéré comme gestionnaire de l’économie générale, et gestionnaire assurant des bénéfices par des moyens techniques.

L’échec est irrémédiable.

Le capitalisme, prenant conscience de son impuissance, cherche à redresser sa situation par des moyens extratechniques.

Jusqu’ici, il n’avait demandé à l’Etat que de maintenir les classes ouvrières en sujétion, afin de limiter leur part dans la répartition. Mais il admettait que, entre ses hommes, les chefs d’entreprises, intervint la concurrence, animatrice de la création économique, comme il admettait la libre concurrence entre nations.

Désormais, il ne cherche son salut que par des interventions d’Etat, (droits de douane, contingentements, subventions, renflouements). D’un mot, on pourrait dire que toute l’industrie, tout le commerce, toute l’agriculture capitalistes, cherchent à devenir des exploitations fiscales, — c’est-à-dire trouvant dans l’attribution à elles-mêmes d’un prélèvement

LETTRE A MARCEL DÉAT

fiscal le moyen de les couvrir des pertes subies dans l'exploitation technique de leurs entreprises.

D'où l'idée, très consciente aujourd'hui dans l'esprit de grands représentants du capitalisme, d'une sorte de collectivisation économique de l'économie, pour un capitalisme d’Etat, débarrassé du vieux parlementarisme, assurant à la classe capitaliste la possession des postes de direction et la jouissance des résultats de l'opération. C'est ce qui a été fait en Allemagne et en Italie, ce qui se fait en Amérique, et ce que voudraient faire en France quelques radicaux que je ne désigne pas, et qui voudraient nous faire accepter l'opération comme très démocratique, par les mêmes raisonnements selon lesquels on vous fait prendre des vessies pour des lanternes.

En résumé, voici la question qui est posée :

Etant donné que le capitalisme moribond abandonne l'individualisme, pour se transformer en capitalisme d'Etat et qu'il veut s'emparer de l'Etat par ce que l’on appelle le fascisme, — étant donné que les institutions démocratiques paraissent impuissantes à empêcher cette révolution menée par le capitalisme, — quelle est la tâche de la démocratie et du socialisme ?

En d'autres termes, il ne s’agit pas de lutter contre le fascisme, qui n'est qu'un moyen d’action du capitalisme, il s'agit de prévenir l'opération tentée par le capitalisme.

Solutions a IVéo-Socialistes >>

Le problème étant ainsi posé, vos solutions apparaissent étrangères à la question. Vous répondez : ordre, autorité, nation, ce qui signifie que le capita-

lisme se repliant dans le cadre national (ce qui est exact) pour se sauver, vous allez vous placer sur son terrain, — que vous allez redresser l’autorité de l’Etat et de la démocratie existante au-dessus du capitalisme pour rendre l’ordre à une économie qui est dans le chaos.

A quoi il faut vous opposer tout de suite qu’il est toujours de mauvaise tactique d’accepter le terrain de lutte que cherche à vous imposer l’adversaire. L’a b c du métier, c’est de l’obliger à aller sur le terrain que l’on choisit.

Mais la grosse question, c’est votre redressement de l’autorité.

D’après tout ce que nous avons lu de vous et de vos amis, vous cherchez à redresser cette autorité par les moyens ordinaires de la démocratie parlementaire, c’est-à-dire que vous voulez, en faisant appel à toutes les forces de l’anti-capitalisme (ouvriers, paysans, classes moyennes), faire une majorité de gauche sur laquelle vous bâtissez un gouvernement qui, croyez- vous, sera assez fort pour imposer au capitalisme les décisions de la démocratie.

Je me demande d’abord comment vous pouvez commettre une pareille erreur de psychologie dans le discrédit général où est le parlementarisme. Je ne vois pas très bien des « néos » soulevant le peuple pour un rajeunissement du parlementarisme. Surtout, du côté de chez Durand et Durand, où l’on ne veut plus entendre parler des députés.

Mais supposons que vous fassiez cette majorité, et ce gouvernement (et je ne vous reprocherai pas un instant d’y être) , voulez- vous me dire ce que vous ferez ?

Exactement, rien.

LETTRE A MARCEL DÉAT

Vous aurez entre les mains non pas le Pouvoir, mais Tombre du Pouvoir.

Le Pouvoir, le vrai Pouvoir, le seul Pouvoir de notre temps, il est dans les banques et dans les comités économiques (forges, houillères, assurances, etc.) qui contrôlent, vous le savez aussi bien que moi, la presse et les rouages des partis au Parlement.

Votre gouvernement prendra les pleins pouvoirs ? Il s'appuiera, extra-parlementairement, sur les classes moyennes ?

Mais il aura des pleins pouvoirs en carton pâte. Et jamais les classes moyennes ne se mobiliseront contre les puissances capitalistes. Elles veulent bien disputer une part de ses profits au grand capitalisme. Mais le réduire, jamais. Elles en sont incapables. Et elles se sentent solidaires de sa puissance.

Alors, vous resterez en Fair. Et vous serez renversé comme les camarades du onze mai vingt-quatre.

Je sais bien que vous et vos amis avez en tête que vous ferez une dictature, dictature de gauche, bien entendu, avec des sentiments, des volontés et des hommes de gauche. C'est toute Fidée de ce fascisme de gauche, auquel notre bon camarade Charles Albert me conviait au moment même où je m’éloignais de tout fascisme à grandes enjambées.

Mais vous n'aurez plus les moyens de gauche à votre disposition.

Contre le capitalisme, il n'y a qu’une mobilisation possible et efficace, celle des syndicats, par la grève, celle des coopératives par l’organisation du ravitaillement et celle de la forcé qui se levait à Valmy par les milices ouvrières et révolutionnaires.

Mais vous ne trouverez aucune de ces forces sur les positions où vous allez vous placer. Celles que vous pourriez y entraîner n’oseront pas lever le petit doigt devant les puissances du capitalisme.

Le Cartel aurait pu lever toutes les troupes de gauches, parce que l’on avait le sentiment qu’il était en marche vers la gauche. Votre mouvement, non, parce qu’on le tient, et c’est vrai, pour un mouvement sur la droite du socialisme.

Sans appuis révolutionnaires vous serez impuissant contre le Pouvoir économique. C’est lui qui vous manœuvrera. On vous laissera peut-être au gouvernement pour faire du capitalisme, et on vous obligera à marcher contre ceux qui sont encore vos camarades aujourd’hui.

Ce n’est pas cela que vous voulez.

SoSi&tîons ratsonnelSes

Quand on pose le problème comme nous le posons, on découvre vite qu’il ne s’agit pas de résoudre un problème d’autorité, — mais que la question est de donner à Vautorité démocratique les moyens de s’exercer.

En d’autres termes, il s’agit de créer les institutions nouvelles de la démocratie.

n faut aller au-delà du parlementarisme.

Le Parlement a été un moyen utile, essentiel de la démocratie lorsqu’il fallait lutter contre les puissances qui reposaient sur les croyances ou le prestige intellectuel. Alors les partis, organisés pour agir sur l’opinion, pouvaient saper les bases de la puissance à combattre.

On ne sape pas les pouvoirs économiques par ces moyens.

LETTRE A MARCEL DÉAT

Le Parlement et les partis n'ont point de prise directe sur la réalité économique où quatre-vingt dix pour cent des moyens sont entre les mains de la puissance à abattre.

Il s'ensuit que tout parti qui veut augmenter sa force ou avoir entre les mains les moyens d'agir efficacement dans la lutte en cours doit chercher ces moyens hors du Parlement, sur le plan économique et social, c'est-à-dire dans un accroissement considérable de la puissance syndicale et coopérative.

Il ne s'agit pas d'intégrer le syndicalisme à l'Etat, ce qui est une manière de domestiquer les syndicats. Il faut créer effectivement l'Etat syndical et coopératif où, à côté d'une assemblée parlementaire qui demeurera pour permettre les grandes manifestations de l'esprit public, il y aura une assemblée des délégués, des syndicats et des coopératives, assemblée qui sera comme l'autre, l'expression de la souveraineté.

Le premier acte d'une action efficace c'est la préparation de cette assemblée, seule arme possible contre le capitalisme. Le deuxième acte, c'est la convocation d'une telle assemblée par une majorité parlementaire de gauche. Le troisième acte, c'est la prise du pouvoir effectif par la démocratie syndicale et coopérative : j'appelle prise du pouvoir la nationalisation des banques, seul moyen par lequel la démocratie pourra prendre en mains le commandement effectif de la vie économique.

Ces trois solutions sont indispensables pour prendre la suite du capitalisme. L’histoire ne vous laisse ni le choix, ni le temps. Elle vous invite à l'action dans le temps où nous parlons. Ou bien, nous laisserons s’instaurer le capitalisme d'Etat, et toute

l’Europe sera fascisée. Ou bien nous l’empêcherons, et l’Europe sera libérée. Mais nous ne l’empêcherons que par un acte positif, c’est-à-dire par la révolution socialiste.

n n’y a pas de moyen terme.

Ou le capitalisme d’Etat avec le fascisme, — ou le socialisme, avec les syndicats et les coopératives.

Et l’histoire, Déat, ne laisse pas du tout le temps au socialisme de se réaliser selon les étapes que vous avez décrites dans vos Perspectives socialistes. Elle oblige le socialisme à prendre tous les problèmes d’un seul coup, à poser sa candidature à l’organisation totale des sociétés humaines, — ou à se démettre et à attendre des jours meilleurs.

C’est pourquoi je vous présente les solutions cidessus comme les plus réalistes et les plus opportunistes, étant considéré qu’elles répondent à la nécessité révolutionnaire posée par l’histoire que nous vivons.

SPossilbilîtés da Socialisme

Vous objecterez que le Parti socialiste est hors d’état de faire la révolution. Alors, votre mouvement est une déclaration d’impuissance. Il est au surplus peu intelligible, puisque, au moment où il faut que le socialisme devienne révolutionnaire, au moment où il ne peut grandir et agir que sur la ligne de la révolution, vous l’invitez à se réduire, à se contracter, à se diminuer pour se faire accepter par des gens qui ne l’aiment pas. Votre pensée est donc que vous considérez le socialisme comme incapable de prendre la direction des évènements.

H est vrai que, en Italie, en Allemagne, en Autri-

che, en Pologne, en Hongrie, et d’une manière générale, en Europe, le socialisme a fait une remarquable série d’échecs. Remarquez bien qu’il n’a été battu nulle part. Il a été chassé après avoir échoué. Il a occupé les usines en Italie, et il n’a su qu’en faire. Il a eu une grosse partie du pouvoir en Allemagne, des forces énormes, des moyens puissants et il a laissé vivre le capitalisme dans l’économie, etc.

On peut dire que le socialisme n’a pas trouvé en Europe les moyens par lesquels il pouvait prendre en mains la direction de l’économie.

Cela signifie-t-il que le socialisme n’a pas les possibilités de cette prise de possession ?

Ce serait à mon sens une grosse erreur. Ce que l’on peut dire, c’est que le Socialisme, organisé dans toute l’Europe sur le plan parlementaire, et conçu, par une majorité d’intellectuels, comme ime doctrine à enseigner, et non comme culture et doctrine et méthode d’organisation, ne possède encore ni les cadres ni les institutions pouvant lui assurer le commandement de l’économie.

Mais ce que je ne crains pas de dire, c’est qu’il a dans ses rangs et hors de ses organisations, tous les cadres nécessaires ; il lui reste à trouver ses méthodes nouvelles d’action, ses nouvelles techniques révolutionnaires, ses nouvelles techniques de gouvernement. A mon sens, il a tout sous la main.

Problèmes posés au Socialisme

La grande déception de beaucoup de camarades, c’est de vous voir, vous, Déat et Montagnon, présenter* au socialisme des critiques à rebours. Que n’avezvous pris la tête d’un mouvement rajeunissant le

socialisme, lui rendant sa vigueur révolutionnaire, et définissant les formes nouvelles de Faction révolutionnaire. Vous reprochez au socialisme de ne pas agir. Mais vous lui offrez un programme qui le diminue tellement qu’on ne le distinguera plus du radicalisme. Et pourtant vos reproches d’inaction sont fondés. Mais fondés seulement d’un point de vue révolutionnaire.

Ce que je vais dire ne sera peut-être pas du goût de tout le monde à la S. F. I. O. Mais tant pis, je le dis parce qu’il faut le dire. Depuis des années, observant le socialisme du dehors, j’ai distingué que, chez beaucoup de grands militants, on avait peur du pouvoir, parce qu’on ne savait pas très bien ce qu’on en ferait. J’en connais un au moins qui ne me contredira pas : un qui, il y a six ans, préférait être en dehors du pouvoir et qui, depuis, a découvert, par un long travail, les moyens d’action efficace du socialisme au pouvoir et qui ne redoute plus l’événement révolutionnaire.

Au dernier Congrès, j’ai eu le sentiment net que Blum, dont les analyses de notre temps sont vraiment ce qui a été fait de plus fort, et que j’ai sincèrement admiré, que Blum ne se plaçait pas dans la peau de l’homme appelé à Faction tout de suite. Raisonnement ou tempérament, je ne m’en occupe pas. Je pense que Blum a eu une action considérable sur la marche du socialisme en le maintenant sur la ligne de sa conception de base, et en évitant, à certains moments, qu’il s’engageât dans des opérations, possibles en Russie, absolument impraticables en Occident. Mais le problème d’une action rapide étant posé aujourd’hui, je n’ai pas vu que Blum l’abordât, ni au Congrès, ni dans la série d’articles, dont quel-

LETTRE A MARCEL OÉAT

ques-uns de tout premier ordre, qu’il a donnés au Populaire. Et le Congrès lui-même n’a pas abordé le problème.

Je m’en suis étonné auprès de quelques camarades, qui m’ont dit que, parmi les militants, il y a un fort courant pour l’action. Je le veux bien, mais ça ne se voit pas. .Et pour quelle action ?

Ce que l’on attend, ce n’est pas que le parti déclare que le socialisme seul peut résoudre la crise. Ceci, au fond, tout le monde le sait et nos adversaires les premiers. Les fascistes eux-mêmes, dans leur tréfonds, sont absolument convaincus que le monde marche au socialisme.

Ce que l’on attend, c’est que la S. F. I. O. déclare sa volonté de prendre en mains le gouvernement total du pays, sur la ligne de l’Internationale, qu’elle y est prête, que ses hommes et ses plans sont prêts, et qu’elle commence l’action positive la conduisant à la prise du pouvoir.

Si la S. F. I. O. faisait cette déclaration, avec preuves à l’appui, et engageait ce mouvement, on peut dire à Lebas qu’il verrait arriver par douzaines et douzaines les abonnements au Populaire.

Je précise :

Avant les réalisations de la Révolution russe, les idées des socialistes sur les réalités d’une société socialiste étaient extrêmement floués ; le socialisme était beaucoup plus une aspiration, ime tendance de l’humanité plutôt qu’ime image nette de l’avenir ; toutes les anticipations socialistes étaient franchement utopiques. L’avènement du socialisme était placé dans un futur indéterminé.

En U. R. S. S., la socialisation de l’économie n’avait donné qu’un effroyable désordre. La conception

de l’économie planée fit apparaître une économie socialiste organisée. Depuis le plan quinquennal, le monde entier regarde la socialisation de l’économie comme insérée dans l’évolution des sociétés humaines, et l’on pense que les peuples qui feront de nouvelles applications du socialisme trouveront des formes nouvelles, différentes des formes soviétiques, et plus satisfaisantes. Le socialisme est définitivement sorti du pays d’Utopie ; il est au rang des réalités qui dominent le présent et l’avenir.

Mais deux questions demeurent posées hors de l’U. R. S. S. :

1® - En U. R. S. S., le régime économique a l’hadhésion d’une énorme partie des peuples de l’Union, mais, malgré cette adhésion, le dynamisme du système est assuré pour une très forte part par im appareil militaire et policier qui, en dernière analyse, demeure nécessaire : le système n’a pas encore trouvé cet automatisme qui, dans l’économie capitaliste, assurait le mouvement. Que se produirait-il si l’appareil militaire et policier était réduit aux simples fonctions de jiolice ?

N’y aurait-il pas ime chute de la production et même un arrêt du système ?

2® - Si cette pression militaire et policière est nécessaire dans un régime socialiste pour remplacer l’excitation normale de la concurrence en régime capitaliste, comment les socialistes occidentaux réaliseront-ils une forme quelconque du socialisme, eux qui repoussent l’organisation dictatoriale qui demeure en Russie ?

(Je souligne que je ne parle pas ici de la dictature contre les ennemis du régime, dictature dont tout le monde reconnaît la nécessité pour la liquidation

LETTRE A MARCEL DÉAT

d’un passé quelconque, je ne parle que de la vie normale du régime) .

Or, en Occident, si les observateurs sympathiques n’ont pas d’objection à la liquidation du passé par la dictature, ils en ont beaucoup au fonctionnement et au dynamisme du régime par la dictature.

On attend du socialisme des explications là-dessus, des prévisions, un schéma de l’organisation économique. Rien ne vient. On se rend compte que l’Occident, avec ses grandes régions industrielles, ne peut, sans un péril peut-être mortel, supporter la période d’hésitations, de tâtonnements, d’erreurs terribles qu’ont connue les Soviets. On attend du socialisme qu’il montre comment il maîtrisera la difficulté. Rien n’a été donné jusqu’ici.

Tous les écrivains socialistes, dont la plupart étaient étrangers au travail industriel et agricole, se sont tus sur ce point. On tenait pour entendu que, à partir du jour où l’ouvrier saurait qu’il ne travaille plus pour le profit d’un patron, mais pour lui et la collectivité, il changerait le sens de son mouvement naturel, et au lieu de freiner sur sa puissance de production, il donnerait son plein. Le socialisme était utopique sur toute la ligne ; il imaginait l’homme non tel que le fournissent la nature et l’histoire, mais tel qu’il souhaitait qu’il fût. La résultat fut les terribles erreurs où faillit sombrer la Révolution russe. Il fallut arriver à 1931 pour que l’U. R. S. S. organisât l’économie en tenant compte de la nature de l’homme.

La question est posée au socialisme en Europe. Le socialisme n’a pas encore répondu. H a pourtant, aujourd’hui, tous les éléments d’une réponse totale,

tant avec les enseignements de la Révolution russe qu’avec les travaux des économistes européens.

Enfin, on attend que le socialisme, dont tout le monde aujourd’hui sait que c’est un effort immense de construction, montre ses hommes à l’œuvre ; jusqu’ici il ne met en vedette que ses députés, ses avocats, ses journalistes, ses orateurs. On voudrait voir ses constructeurs. Et à l’œuvre. On voudrait voir construire des morceaux de socialisme, ce qui est parfaitement possible et ce qui existe au surplus.

On voudrait savoir enfin si le socialisme européen sera démocratique ou soviétique, centralisateur ou fédéraliste, syndicaliste, ou non, coopératif ou non.

Sur l’ensemble des questions que je viens de poser, vous m’accorderez les uns et les autres qu’il n’y a pas grand’chose. Et pourtant tous les éléments sont à portée de la main. Vous pensez bien que je ne demande pas que l’on nous fasse un tableau de la Société future. Je demande un schéma de l’organisation de l’économie socialiste, et un tableau de mise en marche et de fonctionnement.

IVoovelles techniques

de la révolution socialiste

Le socialisme est obligé de se demander comment il organisera la société, parce qu’il est dans l’obligation de préparer dès aujourd’hui ses moyens d’attaque, de progression, d’occupation et de gestion. Par nécessité, il est amené à construire de larges morceaux d’économie socialiste pour vivre, grandir et atteindre ses objectifs.

C’est une obligation nouvelle.

LETTRE A MARCEL DÉAT

Avant la guerre encore, c’était très différent. Les socialistes pouvaient penser qu’ils avaient contre eux une minorité de privilégiés qu’il suffisait de déposséder soit par un coup de majorité, soit par une insurrection, pour être en possession du pouvoir et réaliser le socialisme à coups de décrets.

La masse socialiste assaillante paraissait incomparablement plus nombreuse que la minorité des privilégiés. Le problème était de faire passer les armes de ceux-ci à celle-là.

C’était là une vue très insuffisante, — mais elle ne paraissait pas fausse.

On sait que la révolution ne sera pas faite par une grande masse désarmée contre une minorité armée.

On sait que la révolution doit être faite par une masse contre une masse à peu près égale. Les moyens* de l’une et de l’autre masse, quoique très différents, sont sensiblement égaux et se neutralisent pendant longtemps.

Les denx masses en mouvement

Il y a d’un côté la masse capitaliste et fasciste.

De l’autre la masse socialiste et prolétarienne.

Les deux masses sont aujourd’hui révolutionnaires à l’égard du régime politique.

La masse capitaliste devient anti-parlementaire,, le Parlement constituant pour elle un serviteur insuffisant, avec qui elle n’admet plus la discussion.

La masse socialiste va au-delà du parlementarisme, le Parlement ne lui permettant pas de maîtriser son adversaire.

Les deux masses tendent chacune à la cohérence^

à l’unité. L’unité est faite par le gonipe le plus ardent, et qui présente à chaque masse ses objectifs les plus nets.

La masse capitaliste comprend les propriétaires du sol, grands et petits, les chefs de toutes les entreprises de l’économie industrielle et agricole, les rentiers, tous les parasites de l’économie capitaliste, les chefs de l’armée, presque toute la police, les prêtres de toutes les religions et leurs fidèles, un certain nombre d’intellectuels, salariés de la société susdite.

La masse socialiste comprend les ouvriers et les paysans pauvres, xm nombre considérable de techniciens du commerce et de l’industrie, les instituteurs, nombre de professeurs de l’enseignement secondaire et supérieur, une proportion considérable de savants, les trois quarts des fonctionnaires.

La masse capitaliste, voyant sa ruine se consommer, veut s’emparer de l’Etat et le séquestrer afin de rendre impossible l’examen de quelques compte que ce soit par les hommes de la seconde masse. Le Parlement ne permettant pas l’opération, la masse capitaliste forme une milice (faisceaux, troupes d’assaut) que l’on lance sur l’autre masse pour la disloquer, après quoi, on crée pour le compte de la bourgeoisie un Etat corporatif dont le scadres économiques sont à la fois économiques et policiers, et par quoi on maîtrise l’adversaire à l’atelier même.

Jusqu’ici l’opération a réussi chaque fois qu’elle a été tentée. (Je rappelle que, si elle n’a pas réussi en France, c’est que son principal conducteur, le signataire de ces pages, l’a arrêtée). Les deux masses se forment l’une devant l’autre, s’opposent, entrent en lutte, engagent d’innombrables petits combats

LETTRE A MARCEL DÉAT

sur tous les plans, y compris le combat de rues, — finalement la grande bagarre éclate, assez rapide et décisive. La masse victorieuse écrase Tautre que Ton ne peut même plus entendre gémir. Il faut observer que le gouvernement légal attend que la décision soit acquise pour prendre parti pour le vainqueur.

La masse capitaliste dispose naturellement des entreprises de toute Téconomie, de la presse, de tous les moyens d^agir sur Topinion (livre, cinéma, disques, T. S. F.), de la police et des chefs de Farmée,.

La masse à combattre étant ainsi connue, ses moyens également connus (il n’y a plus à se tromper désormais), le socialisme peut organiser sa conduite, exactement comme s’il était au pouvoir et s’il avait à organiser en même temps l’édification socialiste et sa défense sur tous les plans. Et son objectif est : réunir tous les moyens pour arriver, au moment de la bagarre, avec toutes les chances de succès, à faire la révolution, et posséder, dès la première heure du triomphe, ses techniciens tout prêts à occuper tous les postes de l’économie, afin de ne pas laisser s’arrêter l’appareil de production et de distribution, dont le fonctionnement ininterrompu est indispensable à la vie de nos sociétés.

C’est autrement compliqué que les Trois Glorieuses. Mais ne perdez pas de vue que ça comporte, épisodiquement, quelque chose comme les Trois Glorieuses.

Nous voici devant la masse à combattre ; nous savons du premier coup que notre objet est de prendre l’ascendant sur elle, de la disloquer, de l’anémier, de la pénétrer, de la battre en détail, jusqu’au jour de rengagement final. Question de techniques.

Teelmique syndicale

Première technique : la technique syndicale. Au premier rang, la grève. La grève est la période pendant laquelle on prend conscience des oppositions. La grève est le moyen par lequel on maîtrise l’adversaire — lorsque l’on est soulevé soi-même par la passion de la victoire.

La grève est l’acte auquel il faut être prêt à tout instant. Elle exige une forte préparation matérielle et morale. Matérielle par les garanties qu’il faut assurer aux camarades. Morale par l’énergie qu’elle met en œuvre. La préparation des grèves, c’est, pour la classe ouvrière, l’école de l’organisation économique et de l’organisation de combat.

La vie syndicale, c’est le moyen par lequel les ouvriers acquièrent l’ascendant sur l’adversaire. A une condition : que les discussions se poursuivent dans les Bourses, et non au siège des syndicats patronaux — ni dans les Préfectures.

Nous devons nous employer à rendre possible la naissance et le développement d’un syndicalisme révolutionnaire actif, audacieux, conscient de son rôle dans la période de transition où nous sommes, conscient de son rôle dans la société socialiste, où il denieurera l’organe par lequel seront établies les conditions du travail et par lequel la direction des secteurs de l’économie sera maintenue en haleine pour le progrès technique.

Teclmiqae économique

II faut prendre Tascendant sur Fadversaire. Le socialisme doit prendre l’initiative d’une conférence économique mondiale où ses sections convieront les

LETTRE A MARCEL DEAT

syndicats, les coopératives, les associations de techniciens, et même les associations patronales, pour faire sentir à celles-ci leur infériorité. Naturellement, il faut arriver là avec un plan. Le socialisme a tous les techniciens qu’il lui faut sous la main. Mais il faut qu’il leur donne la tâche à accomplir.

Le socialisme fera sortir de cette conférence un plan qu’il présentera aux gouvernements. H fera toute l’agitation utile pour le faire appliquer. Il mettra en accusation devant l’opinion les gouvernements qui n’agiront pas. Sans attendre les réalisations des gouvernements, il pourra associer les coopératives de travaux publics, les municipalités, pour les travaux propres aux opérations d’ensemble. Albert Thomas avait ainsi dressé un plan de grands travaux. Il suffit de prendre son rapport de 1932 pour en voir l’énumération. Au socialisme d’en prendre l’initiative. Par exemple, qu’il s’agisse du Rhône ou du Canal des Deux Mers, qu’il convoque luimême toutes les municipalités, les syndicats, les associations intéressées, qu’il apporte ses plans, qui comporteront toujours des conditions socialistes de réalisation.

Qu’il s’agisse d’urbanisme, où le capitalisme a des vues de rapace, qu’il convoque un congrès des mxmicipalités, qu’il présente un plan d’urbanisme socialiste, économiquement et socialement, et qu’il l’engage, en étendant à toute la France des méthodes comme celles qu’a employées à Villeurbanne le Dr Goujon, un des siens.

Qu’il donne à ses militants la mission de partir à la conquête coopérative de telle ou telle branche de l’industrie. Et qu’il établisse un plan d’organisation coopérative de l’économie générale.

Au premier rang, il doit placer la nationalisation des banques. Mais il ne suffit pas de prononcer cette forme magique. Nous savons tous que c’est en ayant l’organisme bancaire en mains que l’on prend possession de toute l’économie. C’est le premier acte de toute révolution socialiste. Si on ne l’accomplit pas, on est battu.

Mais c’est une opération formidable, car c’est par elle que l’on manœuvrera l’économie. A partir du moment où le socialisme socialise les banques, il faut qu’il prenne en mains la direction de l’économie. Ça ne s’improvise pas.

C’est pourquoi, dès aujourd’hui, le socialisme doit préparer l’opération, ouvertement, publiquement. S’il ne fait pas cela, il n’a rien à faire. Naturellement, les banques marcheront à fond contre lui. A lui, du coup, d’employer tous ses moyens. Et il en a, qui sont irrésistibles. En même temps, il groupera ses techniciens et fera son plan à appliquer par petits secteurs tout de suite, et à l’ensemble de la banque à la première heure de la Révolution.

Que le socialisme soit aussi créateur, organisateur dans les réalités coopératives, dans les réalités municipales, dans les réalités internationales, et nul ne lui reprochera son inaction. Vous pouvez être \ assuré qu’il verra venir à lui tous ces socialistes inorganisés qui vivent en marge parce qu’ils n’ont point de goût pour les opérations électorales.

Seulement, ça deviendra sérieux. Et la lutte sera sérieuse. C’est pourquoi il faut penser à la

Tecliniqoe raixl&faire

J’ai là-dessus quelques idées. Je ne les imprime-

LEITRE A MARCEL DÉAT

rai. Je demande simplement que l’on veuille accorder à Fauteur du Cheval de Troie que, s’il dit qu’il a des idées sur cette technique, cela n’est pas une parole en l’air.

Mais il faut insisiter sur la nécessité d’une organisation militaire. La preuve est faite et refaite. Je suis le premier à dénoncer le bric-à-brac romantique de la révolution dans la rue : on ne fait plus la révolution dans la rue ; on ne prend pas le pouvoir dans la rue. Mais au cours de la révolution totale, on se bat parfois dans la rue, et surtout une bonne fois. Il faut savoir que ce n’est pas l’essentiel, mais il faut y être prêt, et s’y entraîner.

Tecliiii«iae culturelle

Vous me direz — et d’autres me l’ont dit — que la social-démocratie allemande avait tout cela : des syndicats puissants, des coopératives gigantesques, des milices ouvrières, une presse quotidienne et périodique, des maisons d’édition, et eUe a été battue. Je fais observer qu’elle n’a pas été battue. Elle a échoué au gouvernement. Ayant tout en mains, et la plus haute influence dans l’Etat, elle a laissé toutes ses forces inemployées. Elle n’a pas fait de Révolution, et c’est pourquoi elle a cessé d’animer la classe ouvrière allemande, et n’a pu résister ensuite à l’assaut hitlérien.

Que prouve l’aventure allemande ? Que le socialisme en Allemagne, et généralement en Europe, n’a pas fait sa révolution culturelle. S’il s’embourgeoise en gérant des syndicats riches, des coopératives prospères, c’est qu’il subit la culture de l’adversaire ; c’est que, même en possession d’une technique éco-

nomique lui permettant de prendre en mains le commandement, il ne le fait pas parce que, sur le plan de la culture, il ne croit pas à la légitimité de sa prise de possession.

Il est impossible d’organiser l’économie avec les vues sur la psychologie humaine que fournit la vieille culture, qui a engendré une civilisation de lettrés et de juristes. Les socialistes ont été utopiques la mesure où ils ont appartenu à la vieille culture.

Dans presque toute l’Eui-ope, les socialistes croient encore que l’un des objets de la lutte socialiste est de conquérir la culture de la société capitaliste, alors qu’il s’agit de substituer, à la vieille culture, aristocratique et bourgeoise, une culture prolétarienne. Pour ne pas me borner à des mots, je rappelle que l’on peut opposer les deux cultures en ceci :

a) la culture aristocratique et bourgeoise exalte les sentiments, les passions, les valeurs, les connaissances qui donnent à l’homme le goût et le moyen d’acquérir du pouvoir sur son semblable par la force ou par l’argent ;

b) la culture prolétarienne exalte les sentiments, les passions, les valeurs, les connaissances qui donnent à l’homme le goût et les moyens d’acquérir du pouvoir sur les choses par la science, la technique et le travail.

Les deux cultures sont inconciliables.

Comment veut-on être victorieux d’ime classe que l’on regarde comme culturellement supérieure ?

La révolution socialiste ne peut s’engager et s’accomplir avec succès, dans une civilisation où la lutte comporte l’installation des combattants à de nombreux postes de l’économie, que si les militants et

LETTRE A MARCEL DÉAT

les masses ont le sentiment net, violent, qu’ils sont porteurs d’une culture supérieure, et si cette supériorité culturelle se marque dans des incidents violents où les combattants socialistes prendront l’ascendant sur l’adversaire.

A cet égard, le socialisme français est très ‘en retard. Sa préparation culturelle est tout à fait insuffisante, alors qu’il a, avec lui, des écrivains, des techniciens, des savants qui devraient lui assurer un prestige de tout premier ordre.

Sa presse quotidienne est très au-dessous de ce qu’elle pourrait être. Sa presse périodique inexistante, alors qu’il devrait avoir les dix revues générales et spéciales les plus importantes du pays. Il n’a pas une maison d’édition. Il n’a pas de centre de diffusion, alors qu’il a sous la main les moyens d’avoir la plus puissante diffusion que l’on puisse imaginer.

Il laisse se développer la presse et les éditions de l’adversaire, alors qu’il a tous les moyens de la refouler.

Il a laissé se renouveler le prestige de l’Académie Française. 11 n’a même pas demandé la dissolution de cette institution, essentiellement contre-révolutionnaire, base de toute la diffusion culturelle aristocratique et bourgeoise.

Dans cet ordre, l’inaction du socialisme est un scandale inintelligible, car, si l’on peut admettre qu’il ne dépend du Parti ni de renouveler le syndicalisme, ni de développer la coopération, il est au pouvoir du Parti, qui en a tous les moyens près de lui, de faire un mouvement culturel qui balaierait en un an ou deux tous les polichinelles de la vieille culture.

Raisons de l’inaction socialiste ? Connais pas. Je suppose que cela tient à la formation électorale et parlementaire du Parti. Mais cela est, et c’est une sérieuse déficience.

Tectaniqne de S’approche

Avec les moyens ci-dessus, syndicaux, coopératifs, militaires, culturels, à mettre en œuvre tout de suite, le socialisme peut, au jour que lui proposera l’Histoire, aborder le pouvoir. En vue de ce jour, il doit procéder à l’approche. Naturellement, il n’y a pas à supprimer les moyens parlementaires. Làdessus, vous êtes tous très forts, et je n’ai rien à vous apprendre. Mais le dynamisme du Parti doit être hors du Parlement tout comme le fascisme en Italie et l’hitlérisme en Allemagne ont été extra-parlementaires même avec des députés au Parlement. Les députés ne doivent être que des délégués du Parti dans les Assemblées. Il faut que le pays voie le socialisme vivre en dehors du Parlement.

Sur tous les points, il y a lieu d’avancer hardiment. A condition que, partout, dans les syndicats, les coopératives, les organisations culturelles, les militants conservent l’état d’esprit des services actifs d’une armée en campagne. Question de méthode, — et de souffle.

H faut pénétrer toute l’économie, de telle manière que, au jour J, on ait du monde partout pour assurer la marche des services, ou surveiller efficacement les techniciens qui seront laissés en place.

Enfin, il faut avoir une garantie parlementaire.

Ici, Déat, je vais vous rejoindre par un détour peut-être imprévu.

LETTRE A MARCEL DÉAT

Dans cette période d’approche, période où les deux masses dont j’ai parlé font le même mouvement vers l’Etat, il faut :

a) que le socialisme soit pur, vive à l’air libre, avec un centre très actif hors du Parlement ; il ne faut pas qu’il se compromette ou se diminue par des participations hâtives ou dans des compromis parlementaires ;

b) qu’il y ait au pouvoir un gouvernement « de gauche », sur lequel le socialisme puise exercer ime pression constante.

Ces deux nécessités sont inconciliables, si la majorité parlementaire exige un sérieux apport socialiste.

Comme il est tout de même de première importance qu’un ministère de gauche préside au-dessus des deux masses en mouvement, parce que nous en tirerons avantage, tandis que nous risquerions gros avec un ministère de droite ou de centre, il faut que le socialisme sacrifie un certain nombre de ses délégués au Parlement, soit qu’il les laisse libres, soit qu’il continue de les contrôler.

S’il est uniquement parti parlementaire, c’est le cas aujourd’hui, il faut qu’il se sépare d’un certain nombre de ses députés, afin de les laisser à une majorité de gauche qui lui laissera à lui. Parti socialiste, la plus grande liberté de mouvements.

C’est pourquoi, tout en considérant du point de vue socialiste que vous, Déat, vous commettez une erreur, je dis, du point de vue du socialisme en mouvement, et dans les conditions présentes, qu’il est utile que des socialistes aillent se joindre à une majorité radicale avec Daladier ou Herriot, afin de maintenir la majorité de gauche, et de favoriser la for-

mation rapide de la masse du socialisme révolutionnaire. Dans ce cas, il vaudrait mieux que vous vous sépariez nettement du Parti, sans chercher à prouver, à rintérieur du Parti, que vous êtes meilleur socialiste que Paul Faure. Je vous rappelle que c'était la tactique de Lénine.

Il ne faut pas le dire ? Cela n'a aucune importance. L'adversaire reprochera aux radicaux et aux néo-socialistes d'être les fourriers du socialisme ? Que voulez-vous que cela fasse ? La tactique ne vaut que si le socialisme est soulevé par un dynamisme vigoureux. Sinon, il ne se passera rien.

En vue des nécessités de demain qui appelleront le socialisme au pouvoir, il faut que le socialisme soit pur, qu'il ait évité dans la plus large mesure possible les compromis inévitables au sein du parlementarisme, ce qui est parfaitement possible si le centre actif du socialisme est hors du Parlement.

Mais comme d'autre part, il est nécessaire à l'épuration et la préparation du socialisme qu'il y ait une forte couverture gouvernementale de « gauche », il est indispensable de laisser faire une majorité, hors du Parti, avec les radicaux.

A l'abri de cette couverture, un socialisme ardent pourra se former, avec les socialistes de gauche comme entraîneurs. La masse socialiste deviendra le cohéreur des différents groupes socialistes à condition qu'elle ait un puissant dynamisme et qu'elle obtienne la collaboration de tous ces techniciens sans parti qui se sont tenus hors du socialisme tant qu'il était électoral et embourgeoisé.

Une masse socialiste ainsi formée, mue par un fort courant révolutionnaire, exercera sur tout gouvernement de gauche une pression irrésistible, et

LETTRE A MARCEL DÉAT

pourra ainsi obtenir les conditions lui permettant de rassembler toutes les forces constructives de la Révolution. A ce moment-là, les deux masses, fasciste et socialiste, arriveront au contact, et la bagarre s'engagera avec toutes les chances de succès pour le Socialisme.

Tout cela est aisément prévisible et peut être organisé. Tous les éléments sont là, sous la main du socialisme. Encore faut-il les mettre en œuvre. Je conclus en disant que, pour cette technique de l'approche et de la bagarre, le Parti socialiste devrait fonder sans retard le Bureau Technique de la Révolution.

C€^nclusians paur Vactian

Vous voyez à quoi je conclus, Déat, après un long voyage à travers les groupes et partis. Du socialisme au socialisme. Si je m'étais éloigné du socialisme, vers la vingt-cinquième année, c'est parce que, de mon poste de prolétaire à son travail chaque matin, je ne le voyais pas capable d'organiser l’économie.

Après trente années de travail, d’études, de luttes, ayant le droit de dire que je suis un des cent hommes connaissant le mieux la structure et la vie de l'économie, comme économiste et comme organisateur de travail, je conclus à la nécessité du socialisme syndicaliste, coopératiste, prolétarien et révolutionnaire.

Et comme, pour moi, l’action et la pensée sont inséparables, comme je ne puis concevoir que la pensée d’un homme soit socialiste et sa vie bourgeoise, j’ai rompu, depuis cinq ans, l'un après l'autre, tous les liens qui pouvaient me rattacher à la vie de la bourgeoisie, a laquelle je ne me suis jamais mêlé, mais avec laquelle j'ai bien été obligé de travailler. Je me suis replacé dans la condition prolétarienne, et je suis gérant de coopératives. Je travaille à bâtir les organes, strictement coopératifs, grâce auxquels

LETTRE A MARCEL DÉAT

notre pensée pourra s’exprimer. C’est parce que je ne puis concevoir que l’on puisse publier la pensée socialiste dans les colonnes des journaux et périodiques appartenant au capitalisme.

Vous me direz peut-être que, tout constructeur que je suis, je suis le plus chimérique des hommes parce que j’oublie que le prolétariat n’est pas prêt à exercer le pouvoir et encore moins a organiser l’économie. Vous êtes nombreux à dire cela.

Il est vrai que le prolétariat en tant que classe est insuffisamment préparé.

Mais ce que j’affirme, c’est que le prolétariat a tous les hommes qu’il faut pour occuper le pouvoir, assurer la direction de l’économie pendant le temps nécessaire à sa propre préparation générale.

Et je le prouve.

Depuis cinquante ans, notre classe, qui savait il y a un demi-siècle à peine lire et écrire, a produit une énorme quantité d’hommes, par toutes les écoles primaires, primaires supérieures, écoles d’arts et métiers, écoles spéciales, facultés enfin, où les enfants des prolétaires sont entrés en masses compactes.

n y a aujourd’hui, dans la plus haute science, à tous les étages de la technique, à tous les postes de commandement de l’économie, un nombre vraiment énorme d’hommes à nous, et qui demeurent à nous, qui vivent les ims sous le vêtement des classes moyennes, quelques autres en vêtements de luxe.

Ceux qui ont pris place dans la petite industrie, le petit commerce, sont perdus pour nous. Ce sont des petits bourgeois. . >

Mais les autres, les techniciens dans la grande industrie, demeurent à nous. Nous les avons laissés

s’égailler. Il a pu paraître qu’ils nous abandonnaient. Mais ils sont à nous parce que conscients de leur fonction capitale dans l’économie, ils sont, dans le secret d’eux-mêmes, violemment contre tout ce peuple de propriétaires et de rentiers qui vit de leur travail, et qui les méprise.

H ne sera pas difficile de les rassembler, surtout dans le temps ou nous sommes.

C’est à ces hommes, Déat, qu’il faut faire appel, et non aux petits bourgeois. Tous ceux-là, qui sont de notre sang, ce sont les cadres de la Révolution constructive ; c’est eux qui prendront l’économie en mains pour le compte de la révolution socialiste. Ils piétinent tous aujourd’hui sous le commandement des grands seigneurs de la finance et de l’industrie. Pour la grande armée de la révolution constructive, ils sont ce qu’étaient, à la veille de la Révolution française, les soldats et les bas officiers de la vieille armée qui devinrent quelques années plus tard les conquérants de l’Europe.

Que le socialisme leur ouvre la carrière et vous verrez le prodigieux mouvement que cela donnera, non seulement en France, mais dans toute l’Europe. Qu’ils puissent être rendus au prolétariat, à leurs postes de constructeurs, et cela est facile, et la glorieuse destinée de la Révolution est assurée. C’est avec eux que le prolétariat français, reprenant la tradition de la révolution, proclamera la guerre aux tyrans d’Europe, sera l’un des premiers artisans de la libération des peuples et participera à la fondation de rUunion des républiques socialistes d’Europe.

Nous avons l’air de dire des choses invraisemblables au moment où le fascisme triomphe dans toute

LETTRE A MARCEL DÉAT

l’Europe. Pour ma part, je les dis la tête très froide. C’est ma conclusion de huit années d’observation intime du fascisme et du socialisme. Nous avons touché le fond de l’abîme et nous remontons. L’épuration du socialisme occidental est commencée. Tout renaît. Et nous voici dans l’action où le sort de l’Europe va se fixer pour un siècle. Je crois que, de ce pays, le socialisme va prendre son élan pour entraîner les peuples européens dans le nouvel âge.

Georges VA1.0IS.

Vichy-Paris, 18 août-27 septembre 1933.

Lettre aux deux Internationales sur la réuolution universelle

Camarades,

Au moment où, après avoir été si longtemps séparés, vous tendez à vous rapprocher pour une nouvelle imité, le monde entier entre dans une phase active de révolution. Sous le même nom de révolution, se produisent des mouvements contraires. Le fascisme et le socialisme se disent l’un et l’autre révolutionnaires. Il en résulte beaucoup de trouble dans le monde. Toutefois, au moment où j’écris, une grande clarté se fait dans les esprits, au moins à l’occident européen. Le déguisement révolutionnaire du fascisme ne trompe plus beaucoup de gens. En dépit de la confusion qu’essaient d’entretenir les gens qui fabriquent des solutions moyennes, les citoyens se classent qui à droite, qui à gauche en vue d’un choc décisif.

Naturellement, nous tenons pour acquis que, sur sur la scène du monde, les prétendues révolutions fascistes ne sont, n’auront été que de grandes pitreries, où quelques acteurs frénétiques auront fait revivre une dernière fois, pour la satisfaction du vieux

TECHNIQUE DE LA BÉVOLXmON

public, les grands spectacles d’ancien régime, • — avant le lever du rideau, avant que commence le grand, le terrible drame que tous attendent et dont on sait bien qu’il emportera toutes les âmes et tous les cœurs au-delà de tout le sublime connu jusqu’ici.

n y a, dans l’attente où nous sommes, une angoisse tragique. Le peuple sait que les grands pitres, — s’ils savent bien leur rôle, joué si souvent depuis qu’il y a des hommes et qui se tuent les uns les autres, — sont incapables de tenir le plus petit bout de rôle dans le grand drame attendu ; — mais il sait, ou croit savoir, que les vrais révolutionnaires ne sont pas encore prêts et que l’on risque beaucoup de grabuge, de tohu-bohu, de confusion d’où l’on ne sortira qu’avec beaucoup de misère et de sang versé.

Les camarades d’Europe et d’Amérique, et avec eux de très larges contingents populaires, sont convaincus qu’ils vont être les combattants et les ouvriers de la révolution imiverselle, mais quoi qu’ils en disent, qu’ils crient : Les Soviets partout ! ou qu’ils soient de simples admirateurs de la Révolution soviétique, — ils savent qu’ils n’ont pas de modèle devant eux, — que leur révolution sera une nouvelle expérience humaine, et ils n’en voient pas encore nettement les formes.

A cause de cette ignorance, certains veulent freiner sur le mouvement, protestent contre les déclarations révolutionnaires faites par d’autres, — et certains, redoutant la révolution dont ils sont les serviteurs, voudraient en passer le commandement à d’autres, — même fascistes éventuellement.

Au vrai, nous savons tous que la révolution vient, et qu’elle sera irrésistible. Mais notre intelligence n’est pas encore à la hauteur de l’événement, n vaut

LETTRE AUX DEUX DîTERNATIONALES

mieux le dire maintenant, et se préparer, plutôt que de risquer une sorte de Charleroi de la Révolution.

C’est pourquoi je viens devant vous, camarades, pour vous dire très net ce que pensent des milliers et des milliers dé camarades, de la H® et de la ni® Internationales, ou sympathisants de Time et de l’autre, souvent des deux à la fois, et qui considèrent que les méthodes et les techniques actuelles des deiix Internationales sont inapplicables à la situation révolutionnaire en Europe, en Amérique et en Asie, et que ces deux Internationales qui, en s’unissant, vont prendre le commandement des masses socialistes, doivent, pour assurer le triomphe de la révolution, reviser leurs méthodes, inventer de nouvelles techniques pour la prise du pouvoir et la mise en marche de tout l’appareil économique socialisé.

Je ne crois pas qu’il y aurait beaucoup de membres du Conseil Central du Parti communiste ou du Conseil national du Parti socialiste pour faire les mêmes déclarations. II se peut que ce que j’en écris me vaudra quelques inimitiés nouvelles. Mais j’en parle sans détours ; l’affaire est trop grave ; nous sommes à la veille d’événements trop importants pour que l’on se conforme au code de politesse des temps calmes.

R faut absolument ouvrir le débat, avant la bagarre, et provoquer à tout prix l’arrivée, aux postes de responsables, des hommes, nombreux dans les deux partis, dans les deux C. G. T., capables de reviser les méthodes et d’inventer les nouvelles techniques de la révolution combattante et organisatrice.

Est-ce nécessaire ? que chacun en juge sur un fait universel : depuis la Révolution d’Octobre, la ni® Internationale n’a pas su réussir une seule opération

révolutionnaire dans toute l’étendue du monde civilisé, hors les limites de l’ancien empire des tsars, — et la n« Internationale a perdu les positions éminentes qu’elle a occupées dans plusieurs pays, soit à côté du pouvoir, soit dans le pouvoir, — et ceci dans une époque de décomposition rapide du capitalisme.

Or, camarades, ce capitalisme que vous n’avez pas renversé, que vous n’avez pas dominé, ce capitalisme s’effondre par impuissance à dominer les hommes et son matériel, — les masses appellent le socialisme à lui donner le coup de grâce et à prendre en mains la direction. Nous savons tous, et vous comme nous, que le socialisme ne réussira pas avec les méthodes qui lui ont valu ses échecs en Europe depuis 1917.

Alors que ferons-nous ?

Quelle questions avons-nous à nous poser ?

Nous sommes aujourd’hui presque imanimes à penser que la Révolution russe, première des révolutions prolétariennes, a ouvert aux peuples la voie de la révolution universelle, par ime audace, une volonté et une ténacité presque surhumaines, — que, quelles que soient les critiques qu’on puisse lui adresser, elle a effectivement commencé la construction du socialisme sur son territoire, et déclanché dans le monde entier le renversement des valeurs qui est la préface de la révolution culturelle, — que, enfin, ses résultats scientifiques, techniques, économiques, sociaux sont le plus grand apport fait par im peuple au progrès humain.

Mais nous sommes nombreux, très nombreux, à pensèr que la Révolution russe n’a pas apporté de solution

au problème de la liberté intellectuelle.

LETTRE AUX DEUX INTERNATIONALES

au problème du dynamisme de la production,

au problème de la guerre et de la paix.

Ce sont les questions que nous avons à nous poser parce que nous ne les croyons pas résolues par le socialisme universel. Si nous les posons, c’est parce que, avec les masses des démocraties européennes et américaines comme avec leurs hommes les plus représentatifs, nous considérons que le monde où nous fera entrer la Révolution ne vaut les sacrifices que nous pouvons être appelés à faire que :

Si la liberté intellectuelle, morale, politique, y est absolue ;

Si le moteur de l’activité humaine (la recherche du profit étant exclue) est assuré par un nouveau dynamisme fourni par le libre jeu des volontés et des responsabilités, et non par la contrainte de la bureaucratie et de la police ;

Si la paix internationale est la loi du monde, et si tout militarisme est définitivement exclu des sociétés humaines.

Nous savons bien que nous posons ainsi les problèmes les plus ardus qui soient posés à l’humanité au seuil de ce nouvel âge où nous entrons. Nous ne reprochons pas à la Révolution russe de ne pas les avoir résolus. Mais ce que nous savons bien, c’est que nous risquons de mourir au seuil de la terre promise si nous les résolvons pas.

liberté

Camarades, parlons d’abord de la liberté.

Dans quelques pays d’Europe, nous aimons la liberté autant que la vie, et parfois plus que la vie, en tout cas, souvent plus que tous les biens de la vie.

Cela est sur le plan des sentiments, non sur le plan de la technique ? D’accord. Mais où en serait la technique sans la liberté ? Toute notre prospérité vient des inventions, les inventions de la technique, la technique de la science, et la science de la libre recherche, elle-même appelée par le travailleur voulant écarter la souffrance humaine.

En dehors de toute considération sentimentale, la liberté est à la source de tous les progrès de l’humanité.

Or, après avoir été honorée pendant tout un siècle, elle est singulièrement bafouée. Par les fascistes naturellement. Et par presque toutes les écoles politiques, — et, il faut bien le dire, par le communisme gouvernant en U. R. S. S.

Vous pensez bien que je ne m’associe pas im instant à ceux qui accusent fascistes et communistes d’employer les mêmes méthodes à l’égard de lea liberté, n n’y a rien de commim entre fascisme et communisme ; le premier regarde la liberté comme un mal en soi ; le second en redoute l’usage chez des hommes encore mal informés et pouvant se laisser séduire ou tromper par les artifices intellectuels de leurs ennemis. G’est donc une grande sottise que d’assimiler fascisme et communisme en raison de la censure qu’ils exercent sur la vie intellectuelle.

Je ne retiens donc que le fait d’une censure en U. R. S. S., l’existence d’une orthodoxie idéologique qui limite la liberté intellectuelle. Je sais bien qu’il y a un bouillonnement intellectuel considérable en U. R. S. S., tandis que c’est l’anémie en Italie et en Allemagne. Mais il reste que, au-dessus de toute la vie intellectuelle, il y a une orthodoxie idéologique, et que, dans un certain nombre de cas, il est dange-

LETTRE AUX DEUX INTERNATIONALES

reux de ne pas s’y conformer. Il reste également que, dans la vie civique dé TUnion Soviétique, il est ^trêmement difficile d’exprimer une pensée, une tendance qui soient contraires à la pensée officielle, au système imposé par le Parti,

Je ne veux pas opposer à cette limitation la liberté dont nous jouissons en France. Je suis de ceux qui savent mieux que quiconque par quel ingénieux système le capitalisme, sans toucher aux apparences de la liberté, a établi un contrôle rigoureux pour étouffer la liberté intellectuelle et la liberté politique. Tout de même, U reste un domaine assez étendu où ces deux libertés peuvent être exercées, et c’est de ce domaine que l’on peut menacer et parfois atteindre le capitalisme dans ses œuvres vives.

Enfin, j’ajoute que je me rends parfaitement compte des nécessités rigoureuses qui se sont imposées au gouvernement soviétique menant contre l’Europe capitaliste une lutte gigantesque, où il était obligé de défendre des populations encore incultes, illettrées, contre la perfidie de tous les « services d’intelligences » de la coalition.

Tout ceci considéré (et bien d’autres choses encore), il reste ime chose grave : qu’il y a en U. R. S. S. xme idéologie orthodoxe, au nom de laquelle l’Etat gouverne, et que, dans tout le socialisme politique, de la II® et de la III® Internationale, il y a la même tendance à la création d’une idéologie orthodoxe.

C’est ici que je vous dis, camarades, que nous sommes nombreux dans quelques pays d’Europe, à vouloir, en même temps, réaliser le socialisme, par le plus court chemin, et à nous opposer totalement au gouvernement d’une orthodoxie socialiste.

Nous sommes convaincus qu’il est possible d’édifier le socialisme dans la liberté, par la liberté et pour la liberté. Nous le disons en philosophes, en techniciens et en citoyens. Nous ajoutons que cette édification d’un socialisme libertaire n’est possible que si, premièrement, nous sortons des habitudes d’esprit que nous tenons tous des religions dont nous avons bu le lait , et si nous résolvons im problème d’organisation économique où, jusqu’ici, faute de solution, le socialisme a agi par décision autoritaire.

Il y a peu d’hommes libres. Le nombre en grandit chaque jour. Mais les hommes libres, vraiment libres, qui veulent la liberté pour eux-mêmes et pour leurs semblables, ne représentent pas un pourcentage bien fort dans l’humanité. Il y a im grand appétit de liberté, chez d’innombrables hommes, et peu de réalisations.

Quinconque a un peu vécu dans ces temps si troublés sait combien il est difficile d’être libre, et quels efforts exige la conquête de la liberté.

La découverte que nous faisons, c’est que beaucoup d’hommes, de groupes, de partis, qui sont au camp de la liberté, sont en fait bien loin de la liberté, aussi bien pour eux que pour leurs frères les hommes.

Nous autres, hommes de ce vingtième siècle, nous avons beau faire, nous sommes les héritiers de siècles encombrés de religions, de systèmes, de morales et d’idéologies. A la racine de tout, la religion, conçue comme système de croyances, et le système comme moyen de salut.

Une religion, c’est im système de croyances.

LETTRE AUX DEUX INTERNATIONALES

auquel on adhère, et par quoi l’on est sauvé pour l’éternité d’abord, et assuré d’être associé aux bénéfices matériels de l’Eglise triomphant dans le monde temporel.

Une idéologie, ime doctrine de parti, c’est exactement la même chose, dans l’ordre temporel. C’est un système de pensées, et presque de croyances, auquel on adhère souvent plus par le cœur que par l’intelligence, et par quoi on apporte le salut aux hommes, — pour les libérer du système intellectuel opposé.

Quand la religion et l’idéologie triomphent, les résultats sont les mêmes : les prêtres ou les intellectuels tiennent le pouvoir, et en usent pour faire reconnaître leurs idées pour la vérité, hors de laquelle il n’y a pas de salut. Religion et idéologie deviennent moyen de gouvernement, au regard de quoi l’homme libre est im hérétique. Selon que les passions publiques sont plus ou moins excitées, cela donne l’Inquisition, les Dragonnades, la Terreur, ou l’Agence Havas, — pour l’hérétique, la mort par le feu, la corde, le poignard ou le lacet financier.

Dans toute l’Europe, nous en sommes encore là. Même au sein du socialisme. Nous n’avons pas encore rejeté les habitudes intellectuelles héritées de la pensée religieuse. Nous fabriquons des idéologies pour des partis. Nous les propageons ensuite. Nous faisons de la propagande pour nos idées, — au lieu de donner aux hommes une méthode de pensée, pour découvrir le vrai eux-mêmes, sans nous, sans nos idées. Nous n’apportons pas aux hommes des outils pour leur intelligence. Nous voulons introduire dans leur intelligence nos produits intellectuels.

Tout comme les apôtres, nous portons la bonne parole, l’Evangile. Après quoi, dans les groupes de

fidèles, on enseigne notre catéchisme. C’est ainsi qu’il y a d’innombrables socialistes qui parlent de Marx comme les musulmans de Mahomet, — et qui regardent le Capital comme d’autres le Coran — ou la Bible.

Et de même que les prêtres exigent la fidélité à leur église, de même nous regardons comme première vertu la fidélité à nos systèmes. Nous ne demandons pas à nos camarades le libre exercice de la pensée ; ils devront se référer à notre orthodoxie pour toute démarche de leur pensée.

Avec ces moyens, on fige les intelligences. Ce qui peut rester de pensée dans im système est tôt ou tard remplacé par un formulaire, puis par quelques signes.

Pour combien de chrétiens le christianisme est-il réduit au signe de la croix et à trois médailles qui vous font protéger par le beau monde ? Pour combien de socialistes, le socialisme est-il réduit à une églantine rouge et au refrain de l’Internationale, qui vous font obtenir im poste dans certames municipalités ?

Or, dans toute l’étendue du socialisme, dans toute l’étendue de la II® et de la in® Internationales, cette méthode idéologique demeure à la base de la vie intellectuelle socialiste. On ne considère pas le socialisme comme la pensée vivante et sans cesse renouvelée du prolétariat acquérant conscience de luimême et formant sa connaissance du monde. On tient le socialisme pour l’idéologie construite par des intellectuels qui l’enseigneront au prolétariat comme moyen de salut.

Avant la prise du pouvoir, cela n’a d’autre conséquence que de donner aux groupes idéologiques les

LETTRE AUX DEUX INTERNATIONALES

habitudes des sectes religieuses. Mais après la prise du pouvoir, cela devient la base de la tyrannie intellectuelle, et finalement l’assise du gouvernement des bedeaux.

C’est exactement ce que nous voulons éviter à la révolution européenne. Nous voulons qu’elle soit une nouvelle révolution pour la liberté. C’est pourquoi, à cette méthode du catéchisme qui demeure celle de tous les groupements idéologiques promettant le salut aux hommes qui répéteront les formules des sectes, nous voulons substituer la méthode du laboratoire, qui cherche scientifiquement les causes des maladies et les conditions de la santé.

Pour conclure sur ce point, nous n’admettons aucime orthodoxie en matière politique, économique et sociale, pas plus que l’on n’admettrait d’orthodoxie en physique ou en chimie.

Nous ne cherchons donc pas à donner à notre semblable notre pensée : nous chercherons à « penser » le mouvement qui nous meut, notre semblable et nous-mêmes, et découvrant ainsi que ce qui meut l’homme, c’est la volonté de ne pas subir la volonté d’être un homme libre, — et que c’est encore la volonté d’être bénéficiaire de son propre effort vital, — nous comprenons que la liberté est à la fois le but et le moyen de l’activité humaine.

Savoir quels sont les voies et moyens de la liberté, c’est une autre question. Ce qui est certain, c’est que la liberté vit difficilement dans les formations où l’on s’assemble selon les affinités sentimentales ou intellectuelles, et où l’on tend à construire une idéologie et une orthodoxie. En sorte que les partis nous paraissent des formations qui ont eu leur utilité, mais qui sont aujourd’hui au-dessous de l’évène-

ment : pourvus d’un formulaire alors qu’il faut avoir une méthode de connaissance, ils deviennent inaptes à dominer des réalités qui se transforment tandis que leurs conceptions se figent.

Nous avons à écarter toute formation qui tend à un « conformisme ». Nous devons créer, non plus des sociétés de fidèles, ou de partisans, mais des sociétés de libres chercheurs, — et prendre place dans les S5mdicats de producteurs, où l’on s’associe, non selon la communauté de pensée, mais selon la commimauté des conditions, et où la pensée est mise au service de l’action pour découvrir et définir les objectifs, et rechercher les moyens de les atteindre au prix du moindre effort.

Tout parti tend à limiter la pensée de ses adhérents. Le syndicat demande à ses membres la discipline i)our l’action, et leiu* laisse la liberté entière de leur pensée. C’est à ceci que je voulais arriver : l’expérience nous enseigne que toute vie, toute réalisation socialiste sur le plan et selon la piéthode des partis met la liberté en péril, tandis que la méthode sjmdicale donne à la liberté des bases sociales solides.

Nous pouvons conclure : pour résoudre le problème de la liberté, nous devons concevoir que la révolution socialiste doit être à forme syndicale, et que le syndicat doit devenir le lieu même de la révolution culturelle prolétarienne. Ce qui est au surplus l’accomplissement de la pensée marxiste sur la libération des travailleurs par leur œuvre propre.

dynamisme de la production

Abordons, camarades, le problème du dynamisme de la production.

A ma connaissance, il n’est « liquidé » ni théori-

USTTBE ATTX D&UX INTERNATIONAIiBS

quement par la II® Internationale, ni pratiquement par la ni® Internationale. Je sais bien que la II® Internationale fournit là-dessus des déclarations selon lesquelles le dynamisme de la production est assuré dans l’économie socialiste. Mais je regrette de dire que je n’ai jamais rien vu de satisfaisant pour l’intelligence sur ce point. Pas plus aujourd’hui qu’il y a trente ans, lorsque je m’éloignais du socialisme précisément parce que je considérais qu’il n’avait pas résolu ce problème. Je ne crois pas qu’il l’ait résolu aujourd’hui. Mais il a été résolu en dehors de ses formations électorales par de libres chercheurs, socialistes ou non.

Pour la in® Internationale, je vous citerai tout à l’heure les textes de Staline, extraits de son rapport au XVn® congrès du Parti, publié en France sous le titre Bilan 193^.

Position du problème

Voici le problème :

A. — En régime capitaliste, le moteur individuel et collectif de la production est la recherche du profit, dont les résultats sont individualisés et servent à constituer les moyens matériels par lesquels l’individu s’élève dans une société hiérarchisée.

B. — Ce moteur est à l’origine de tout le développement économique du XIX® siècle. Légitime ou non (et je le tiens pour illégitime) , il a été le grand organe de mise en marche et de bonne gestion de l’économie européenne, pendant toute la période de l’individualisme.

C. — Dans le temps présent, avec la disparition progressive du profit dans l’économie individualiste, et au moment où le capitalisme tend à se transformer en capitalisme d’Etat, le même moteur continue de jouer son rôle, les bénéficiaires étant assurés de parts différenciées dans les profits . collectifs, parts correspondant à des postes appartenant à tme classe héréditaire dans une société fortement hiérarchisée.

Par quoi l’économie socialiste, qu’elle soit faite d’innombrables secteurs à large autonomie et fédérés, ou qu’elle soit faite de grands services d’Etat, par quoi l’économie socialiste remplace-t-elle ce moteur, dont l’injustice est incontestable, mais dont l’efficacité pour le rendement est non moins incontestable ?

Réponse dans la II* Internationale

Presque toutes les écoles de la H* Internationale répondent que, du fait que, en régime socialiste, le producteur saura qu’il travaille pour lui, pour la collectivité, et non plus pour ime classe parasitaire, il donnera tout son effort, toute son énergie, toute sa passion à sa tâche, et c’est par là que sera maintenu et augmenté le rendement individuel et général.

A quoi, scientifiquement, on objecte que l’homme, en régime socialiste, demeurera l’homme tel qu’il est fourni par la nature, en dehors du régime capitaliste, c’est-à-dire un être cherchant à gagner son pain au prix du moindre effort (ce qui est d’ailleurs la cause Sîe tous les progrès économiques) : ce qui a pour

LETTRE AUX DEUX INTERNATIONALES

conséquence que le producteur, s’il a action sur la direction de la production, soit par l’élection directe, soit par l’élection indirecte, agira toujours dans le sens du ralentissement de l’effort en intensité et en durée, sans que ce ralentissement soit compensé par un perfectionnement technique.

Tous les camarades travaillant dans les coopératives de production savent devant quelles difficultés ils se sont trouvés à cause de ce fait, et n’ignorent pas que c’est la grande cause du développement si lent de la coopération de production, qui est cependant un des piliers de l’économie socialiste de demain.

Les camarades gérants savent bien que ce qui a souvent entravé leur activité économique, c’est ce fait que, dans les ateliers où des égaux nomment les directeurs ou gérants, il y a freinage direct sur le dsmamisme de la production. Us ont surmonté la difficulté empiriquement, en constituant souvent des équipes d’anciens qui sont les seuls sociétaires et qui font travailler des salariés non sociétaires. Parfois, il y a eu des réussites individuelles par l’action d’un gérant ayant im ascendant personnel considérable. Mais en définitive, on n’est pas arrivé à fournir au socialisme fédératif une solution apportant la formule de la mise en marche de l’énergie humaine pour le meilleur rendement dans les cellules socialisées.

Aussi bien, après les difficultés invraisemblables de la Verrerie ouvrière, le socialisme a abandonné les formules de la gestion directe, la mine aux mineurs, l’usine aux ouvriers et, du consentement tacite des militants, on a rejeté la solution au lendemain de la prise du pouvoir par le socialisme électoral ou insurrectionnel. On a paru admettre que, à partir du moment où le socialisme serait majoritaire au Parle-

tex:hmiqtie de la révolution

ment ou victorieux sur les barricades, ce problème non résolu par l’intelligence serait résolu par ce phénomène majoritaire ou par cette victoire, — sans doute par quelque opération semblable à celle de l’Esprit Saint qui donna aux apôtres, à la Pentecôte, le don des langues par le moyen des flammes qui descendirent sur leurs têtes.

Lorsque l’on presse beaucoup de camarades sur ce point, ils sont assez embarrassés. Si on les pousse, on découvre qu’ils ont la pensée que l’opération majoritaire sus-dite mettant entre leurs mains l’Econo-^ mie, ils en feraient une économie d’Etat, où les occupants de l’Etat donneraient des délégations de pouvoirs aux directeurs et gérants chargés de la gestion de la vie économique.

On se rend très bien compte, au surplus, que ces camarades, qui ont acquis quelque expérience dans les gestions municipales, ne sont pas sans inquiétude sur les résultats d’un pareil système. Ils voient parfaitement que, dans ce socialisme d’Etat si voisin du capitalisme d’Etat (la grande différence étant que le corps des gestionnaires supérieurs est fourni par l’élection démocratique au lieu d’être fourni par l’hérédité bourgeoise), la pression de l’électeur sur l’élu se fera sentir inévitablement et rapidement dans la production et la distribution, et qu’il s’ensuivra des désordres certains dans le travail.

Les socialistes les plus intelligents et les plus expérimentés considèrent que le résultat de cette pression serait extrêmement dangereux, — en particulier dans l’alimentation, surtout dans la distribution des denrées périssables, où les moindres erreurs déterminent des catastrophes. C’est d’ailleurs une des vraies raisons, inavouées, de cette espèce de ter-

LETTRE AUX DEUX INTERNATIONALES

reur où sont certains socialistes devant le pouvoir que l’histoire leur présente dans toute l’Europe. Les échecs qu’ils ont connus dans plusieurs pays leur enlèvent le goût d’une nouvelle expérience qui sera décisive et dont la gravité formidable leur apparaît, parce qu’elle aura ime portée xmiverselle.

Ils voient le capitalisme incapable de distribuer Vàbondance qui vient de l’équipement mécanique de l’économie. Mais ils redoutent que, devenus gestionnaires de l’économie et n’ayant pas résolu le problème que j’expose crûment, ils soient aussi impuissants que le capitalisme, mais en sens inverse, et que leur mise en marche de la machinerie universelle n’aboutisse qu’à la sous-production. Ce qui doit être prévu dans l’état actuel de la technique économique du socialisme parlementaire.

Or, le problème doit être résolu : l’histoire est là qui nous talonne, et qui appelle impérieusement le socialisme au pouvoir.

n faut donc résoudre le problème.

Résumons ce que nous avons dit de la II® Internationale en ce qui concerne le moteim humain de la production en régime socialiste : c’est très bref, la n® n’apporte exactement rien, sinon l’espérance que l’homme changera de nature dès que, dans un pays, le socialisme aima la moitié des voix plus une, La « majorité » agit ainsi exactement comme la « grâce ».

Cette absence totale de solutions explique pourquoi, dans les pays où le socialisme avait pratiquement le pouvoir, les socialistes n’ont pas entrepris

il'J

l’édification du socialisme, et se sont bornés à gouverner au-dessus de l’économie capitaliste en imposant à celle-ci des lois sociales dont elle s’est délivrée par le fascisme.

Mais, dans un pays immense, les socialistes ont osé entreprendre l’édification du socialisme, et ils ont réussi à créer une économie où la recherche du profit n’est plus le moteur ni individuel ni collectif : c’est ru. R. S. S., pays où la IIP Internationale a fait une réussite technique indiscutable.

Par quel mystère a-t-elle réussi ?

Mais est-ce bien la question qu’il faut poser ? Ne faut-il pas poser deux questions : 1° La in® Internationale a-t-elle effectué chez chaque producteur une substitution psychologique remplaçant la recherche du profit par im nouveau moteur ? Si elle l’a fait, quel est ce nouveau moteur ? 2“ Si elle ne l’a pas fait, par quels moyens obtient-elle du producteur l’effort nécessaire à la création économique ?

E.e capitalisme d’Etat prolétarien et bareancratlqne

A la première question, il faut répondre : la in« Internationale n’a pas résolu le problème posé par la révolution socialiste. Elle n’a rien substitué à la recherche du profit. Ni l’action des ouvriers et brigades de choc, ni tous les moyens psychologiques mis en œuvre pour provoquer l’émulation, ni la critique des camarades, n’ont créé dans la production socialiste un dynamisme qui, en l’absence de la recherche du profit, en l’absence de la contrainte patronale, jouerait comme l’instinct de l’abeille, — à la manière de « l’esprit de la ruche •».

LETTRE AUX DEUX INTERKATIONALES

Qu’un instinct de ce genre se manifeste dans les brigades de choc, que l’on en trouve des traces dans toute la vie du producteur, ce n’est pas niable. Et il se peut que, par l’enseignement, par l’éducation, par la formation sociale, on arrive à créer chez l’homme, dans la suite des générations, des dispositions psycho-physiologiques assez puissantes pour remplacer ce double moteur de l’économie capitaliste : la recherche du profit et le commandement patronal.

Mais pour le moment, et pour de longues années encore, le moteur ne vaudra que pour un nombre infime d’individus, et ne pourra servir à la mise en marche de toute l’économie.

La in® Internationale, ayant sur ce problème les mêmes vues que la H®, a buté sur l’obstacle dès ses premiers pas.

Mais, comme ses fondateurs étaient mus euxmêmes par une volonté farouche de construire le socialisme, ils n’ont pas hésité à employer l’autorité pour obtenir le mouvement que la liberté ne donnait pas.

Us étaient entrés dans le monde nouveau avec une conception utopique de l’homme. Découvrant que l’homme, demeurait, dans le monde socialiste, tel que la nature et l’histoire l’ont fait, ils ont appliqué, à une vie économique collectivisée, les moyens qui faisaient mouvoir la machine et son personnd dans l’économie capitaliste.

Aux milliers et milliers de patrons de l’économie capitaliste, ils ont substitué le seul commandement de l’Etat socialiste, et pour que le commandement de cet Etat ne fléchisse pas par l’effet de l’élection, ils ont supprimé la démocratie générale, ont établi sur toute la société la dictatime du Parti, ne laissant

fonctionner la démocratie qu’à l’intérieur du Parti, lequel, au surplus, a connu et connaît encore des méthodes dictatoriales d’action à côté de méthodes démocratiques de critique.

En outre, le monde des producteurs a été hiérarchisé, d’innombrables différenciations de salaires ont été créées.

On peut donc conclime que la IIP Internationale a tout simplement assuré le dynamisme de la production par la substitution du commandement imique du parti au commandement multiple du patronat et qu’elle a utilisé, pour une économie collectivisée, les méthodes hiérarchiques et de différenciations de salaires qui assurent l’émulation dans les entreprises capitalistes.

H y a en U. R. S. S. une économie socialisée sous la forme d’im capitalisme d’Etat prolétarien et bureaucratique. H y a socialisation, mais non socialisme si l’on entend que le socialisme comporte, sur le plan moral et intellectuel, la liberté. L’opération de socialisation, conduite avec une conception utopique de l’homme, n’a réussi que par voie d’autorité ; elle se maintient par la dictature.

Ce qui équivaut à dire qu’elle n’est pas viable, le socialisme ne pouvant durer et progresser que s’il est fondé sur la liberté humaine, la liberté étant la condition de la vie philosophique qui conditionne elle-même la libre recherche scientifique, mère des progrès techniques qui permettent de remplacer le labeur humain par le labeur mécanique.

En sorte qu’on doit conclure que la in« Internationale n’a parcouru qu’ime étape de la révolution socialiste.

LETTRE AUX DEUX INTERKATIONALES

Le socialisme doit éliminer tonte dictature

L’économie soviétique vit sous la pression d’ime dictature. L’économie socialiste doit vivre sans dictature. Il va de soi que je ne critique pas ici la période nécessaire de dictature prolétarienne, consécutive à l’opération de rupture au cours de laquelle le pouvoir est pris à la bourgeoisie capitaliste. Cette période fait partie du temps des combats ; elle est im épisode de guerre ; mais elle n’est faite que pour rendre impossible tout recours à la force de la part du capitalisme. Dès que sont liquidés les sursauts de violence du capitalisme, le socialisme doit sortir de la dictature.

Si des formes économiques ne peuvent durer que par la dictature, elles conduisent inévitablement à la reconstitution sociale d’une classe qui détient le pouvoir. Le capitalisme d’Etat soviétique est encore prolétarien, mais, s’il ne peut créer une démocratie économique, il sera dans l’obligation d’insérer sa dictature, non plus dans im parti fait d’individus qui se succèdent, mais dans ime classe où, par l’hérédité, la dictature devient organique.

On peut parfaitement imaginer que la bureaucratie soviétique se constitue en classe sociale héréditaire. Dans ce cas, la socialisation opérée en Russie soviétique, aboutirait à un capitalisme d’Etat administré par ime classe héréditaire.

On aurait ainsi, dans l’économie, un phénomène analogue à celui qui s’est produit dans la vie politique française où les « individus » arrivés au pouvoir par les révolutions démocratiques se sont formés en xme classe sociale qui possède héréditairement les fonctions publiques, qu’elle partage avec l’ancienne

classe dirigeante et avec un petit nombre d’hommes nouveaux qu’elle absorbe.

Mais, par cette mutation, le progrès économique serait aussi brutalement arrêté que l’est le progrès politique et social dans les pays républicains comme la France, où le radicalisme s’est constitué en caste héréditaire.

n n’y aura donc évolution socialiste des sociétés humaines — et c’est ime nécessité pour le progrès économique — que si l’on peut fonder ime économie socialiste dans la liberté et si on peut en assurer le fonctionnement et le haut rendement par la liberté.

Le problème n’ayant été résolu ni par la II® ni par la ni® Internationale, qui ont au surplus accompli leur mission historique, il se peut que la solution soit apportée par ime IV® Internationale, qui, au lieu d’être idéologique, sera syndicale et coopérative.

Résumé d«s précédents

Camarades, pour la commodité de l’exposé, je résume ce que j’ai dit dans les premiers chapitres de cette étude.

Par quoi le socialisme remplace-t-il, pour le dynamisme de la production, le moteur du profit et le moteur du commandement ?

Réponse de la H® Internationale : On considère comme acquis que, l’exploitation capitaliste ayant disparu, la conscience de chacim (sachant qu’il travaille pour lui et pour la collectivité) remplacera l’appât du gain et la contrainte du patron. Mais la réponse ne satisfaisant pas les hommes ayant quelque expérience, les états-majors et les cadres du socialisme préfèrent ne pas tenter une expérience

LETTRE AUX DEUX INTERNATIONALES

dont la faillite leur paraît inévitable. D’où les échecs du socialisme au pouvoir dans presque toute l’Europe. Il y a eu des réussites sociales du socialisme, mais il n’y a eu aucune réussite économique du socialisme.

Réponse de la in« Internationale : La dictature et tout ce qui s’ensuit. Aux chefs de trusts et à la foule des patrons, on a substitué un unique patron, l’Etat, et l’on tient l’Etat par le Parti qui tient la dictature. Cela tient, et avec cela on a socialisé l’économie ; mais on n’a pas construit une économie socialiste, — le socialisme (c’est-à-dire l’économie rationnelle sous le commandement de la collectivité) n’ayant de sens et n’étant finalement tolérable et durable que s’il est fait pour être la condition matérielle de la liberté humaine.

Conclusions : ni la II® ni la III® Internationales n’ont résolu le problème du d5mamisme de la production dans ime économie collective dans la liberté.

Anto-crltiqae stalinienne

Si vous en doutez en ce qui concerne la III® Internationale, lisez l’auto-critique stalinienne.

En 1931, à la conférence des dirigeants de l’industrie, Staline définissait les tâches nouvelles du socialisme : il avait découvert que le socialisme n’avait pas changé la nature de l’homme, que l’homme entrait dans le socialisme tel que l’avaient fait la nature et l’histoire (et non tel que l’imaginaient les utopistes), et que l’opération à accomplir, pour faire vivre le socialisme, était de faire mouvoir cet homme naturel au sein des institutions socialistes, en utilisant ses tendances, ses penchants pour la çonstruc-

tion du socialisme. C’est en fonction de ses vues générales que Staline a donné une nouvelle orientation à l’organisation économique, qui a fait croire à certains commentateurs européens qu’il se rapprochait du capitalisme, ce qui était inexact (il ne faisait qu’utiliser, pour l’économie collectivisée, des moyens d’émulation propres au capitalisme).

Or, quels sont les résultats de cette nouvelle orientation ? Trois ans plus tard, Staline le dit dans son rapport de 1934 au XVII® Congrès du Parti Commimiste :

€ n ne serait “pourtant pas juste de croire que notre industrie n’a remporté que des succès. Non, elle a aussi ses défauts. Les principaux sont :

(Suivent six têtes de chapitres dont nous ne parlerons pas, car il ne s’agit que de problèmes de compétence, qui seront aisément résolus ; nous ne retenons que les problèmes fonctionnels intéressant les organismes de la production ét qui sont :)

g) façon inadmissible de traiter la question de l’amélioration de la qualité de la production ;

h) retard persistant dans la progression du rendqmjent du travail, dans la diminution du prix de, revient et l’établissement des comptes d’exploitation;

i) ne sont toujours pas liquidés : la mauvaise organisation du travail et des salaires, l’irresponsabilité dans le travail, le nivellement dans le système des salaires ;

j) Est loin encore d’être liquidée la méthode bureaucratique de direction des Commissariats du Peuple qui régissent l’économie et leurs organismes y compris les Commissariats du Peuple à l’industrie légère et à l’industrie alimentaire ».

H ne s’agit pas là de ces défauts accidentels de

LETTRE AUX DEUX INTERNATIONALES

qualité qui sont inévitables dans toute première période d’un régime économique quelconque. Il s’agit de défauts profonds qui tiennent au principe même de l’organisation, et que l’on reconnaît bien : ce sont ceux qui apparaissent dans toute organisation où le producteur individuel n’a pas un intérêt sensible au bon rendement en qualité et en quantité, et où la mise en marche du travailleur est provoquée par un commandement lointain. En bref, ce sont les défauts organiques du travail aux armées, dans les industries fonctionnarisées, ou dans les très grandes entreprises, où la direction et le contrôle ne s’exercent qu’à travers tant de responsabilités différentes qu’elles aboutissent à l’irresponsabilité générale.

Encore une fois, la III® Internationale surmonte la difficulté à coup d’autorité : mais cela ne suffit pas, Staline le déclare sans fard.

D’où vient donc cette difficulté fonctionnelle du socialisme, si profonde, si persistante que les tragédies européennes n’ont pu déterminer le socialisme à la liquider, et que l’énorme appareil de l’Etat soviétique n’a pas encore pu en triompher, même avec la dictature ?

Je demande au lecteur d’appliquer toute son attention sur ce problème qui est le problème crucial du socialisme. Il est à la fois d’une simplicité étonnante, et d’une complexité surprenante. Depuis trente-cinq ans que j’en discute avec des militants et des intellectuels, je me suis heurté des centaines de fois à une impuissance totale à concevoir le problèème lui-même. Je connais des intellectuels socialistes qui n’ont même pas encore réalisé qu’un problème se pose.

nature de l’homme

Tout le mal vient du fait qu’en vertu d’habitudes intellectuelles séculaires, de nombreux socialistes •« pensent » la réalisation du socialisme sur le seul plan de l’intelligence, à la manière des catholiques, pour qui l’intelligence, détachée de son support physiologique, est un souffle qui vient de Dieu. Si bien que, au lieu de considérer que le travail est im mouvement, le mouvement de l’appareil humain mis en marche par im courant d’énergie cellulaire, — et qu’il est strictement soumis aux lois de la dynamique psycho-physiologique, — ils sont portés à penser qu’il change de nature, de sens, d’intensité selon l’idéologie de l’intéressé, et selon les décisions de l’intelligence.

D’une manière générale, on peut dire que la plupart des écoles socialistes ont eu de l’homme une conception utopique et non scientifique. Observant que le travailleur cherche à épargner son effort, et à tricher sur le travail dû, ils considèrent que cette tricherie ne se produit que lorsque l’homme est exploité par l’homme, et qu’elle ne se produira plus lorsqu’aura disparu la classe qui s’approprie la plusvalue du travail humain.

En d’autres termes, connaissant ce fait que l’énergie humaine suit la voie du moindre effort, ce qui rend nécessaire une contrainte pour produire l’acte du travail, le socialisme utopique considère que cette loi de nature ne jouera plus dès que le socialisme aura été voté par la majorité des électeurs. Encore ime fois, nous trouvons là une survivance des idées religieuses sur l’homme ; c’est une transposition des idées sur la grâce. La majorité électorale est conçue

LKTTBE AUX DEUX INTERNATIONALES

comme si elle agissait sur la nature humaine à la manière de la grâce divine.

Rien de plus contraire à la connaissance scientifique, selon laquelle nous savons que l’homme, obéissant à la loi du moindre effort (au surplus principe de tous les progrès économiques) , n’entre dans l’acte économique que sous la pression d’une contrainte, ce qui exclut toute organisation économique où, par l’élection directe ou indirecte des directeurs du travail, ou des gestionnaires, le travailleur peut mettre en discussion, non les conditions générales du travail, mais le travail lui-même, c’est-à-dire la somme d’énergie à dépenser.

E<es anciennes contraintes

Le monde antique et le monde féodal avaient donné le pouvoir de contrainte à des classes héréditaires qui l’exerçaient par le fouet, les tortures, la menace de mort.

Le monde bourgeois a maintenu ce pouvoir entre les mains d’une classe héréditaire qui, séquestrant la propriété défendue par l’armée et la police, a fait régner la loi : « qui ne travaille pas ne mange pas », loi appliquée aux hommes privés de propriété, lesquels, entrant dans les ateliers, y trouvaient la contrainte supplémentaire du patron, du chef non élu, maître par droit de naissance, ou par délégation du propriétaire.

Toutes ces contraintes tomberont, et doivent tomber dans une société socialiste. Il ne doit pas en rester trace. Pas même de celle qui veut que celui € qui ne travaille pas ne mange pas ». Car nous entrons dans un socialisme où, selon la conception

que Gustave Rodrigues a dégagée du règne de l’abondance, le « droit à la vie » 'précédera l’obligation du travail (ceci non plus en vertu des conceptions des utopistes, mais comme conséquences du développement scientifique et technique).

Quels seront donc, dans ces conditions, les éléments de contrainte dont disposera le socialisme pour agir sur la nature humaine, pour amener tout travailleur à accomplir, sans tricherie, et au maximum, l’effort de travail, le service qu’il devra fournir pour que la machinerie, la physique et la chimie humaines produisent l’abondance qui serait rapidement annulée si les hommes, devenus citoyens de la société socialiste, se conduisaient comme les soldats soumis au vieux communisme militaire et qui cherchent à échapper à toutes les tâches ?

Contrainte ratntnelte

n n’en reste qu’une, qui est la contrainte mutuelle, qui se produit non plus de classe en classe, mais entre égaux, chargés de tâches et de fonctions différentes, aménagées de telle manière que les groupes de producteurs égaux agissent les mis sur les autres à la manière des organes du corps humain qui se contraignent les uns les autres, selon l’appel du besoin ou du désir.

Ceci posé, on est en mesure de concevoir le fonetionnemént d’ime société socialiste, sans la contrainte d’une bureaucratie elle-même dominée par un paili, et à condition que l’on ne perde jamais de vue que le travail, même réduit par le progrès technique à sa plus simple expression, sera toujours, non un raisonnement, non l’acte d’adhésion de l’intelligence,

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à une conception, mais l’acte d’ime énergie vivante agissant sim une autre énergie vivante.

De l’homme à l’homme. L’énergie humaine en mouvement

Camarades, nous voici au cœur du problème du socialisme vivant.

Le fonctionnement de l’économie socialiste, (comme au reste de toute économie) étant assuré par le mouvement de l’énergie humaine, — la mise en mouvement de l’énergie étant obtenue par l’action d’une énergie vivante sur ime autre énergie vivante, — par quel moyen cette action, cette mise en mouvement, ce mouvement seront-ils assurés en régime socialiste non étatiste et libertaire ?

Je marque ici que la question demeurera posée même avec une réduction considérable du temps de travail.

Chacun se rend bien compte que, à l’époque de passage du capitalisme au socialisme, et pendant la période d’organisation, le problème sera tragique, parce qu’il y aura à créer une nouvelle organisation de la production et de la distribution, ce qui constituera une tâche gigantesque qui exigera de longs efforts et ime rude discipline économique.

Mais cette période passée, lorsque le socialisme sera édifié et que la réduction du temps de travail sera acquise dans des proportions que nous ne prévoyons même pas aujourd’hui, la question sera encore plus fortement posée.

Le travail tel que nous le coimaissons aura disparu ; l’homme sera devenu un cerveau conducteur de machines ; le travail humain sera intellectualisé à l’extrême, il sera plus ime tâche d’organisation et de surveillance intellectuelle qu’un travail. Le mouvement de l’énergie humaine au lieu de s’exprimer en effort musculaire passera par le champ de l’intelligence, et exigera une attention concentrée qui sera cause d’ime fatigue aussi pénible à l’organisme humain, dans les conditions d’alors, que peut l’être aujourd’hui le travail que nous accomplissons. Mais il aura des compensations vitales prodigieusement supérieures à celles que nous connaissons aujourd’hui.

Quelle que soit sa durée, quelles que soient les compensations, il engendrera une fatigue qu’il faudra surmonter, et que l’on ne dominera comme aujourd’hui que par l’action d’une énergie vivante sur ime autre.

En d’autres termes, et pour concrétiser en termes simples le problème que nous posons en termes abstraits :

Comment seront désignés les distributeurs de tâches, les gérants des services économiques, les directeurs et animateurs des différentes fonctions productives ?

Nous avons vu que par l’élection directe, on va droit à l’échec ; — par l’élection indirecte (désignation par « l’autorité •» mimicipale ou nationale démocratique), on aboutit au freinage.

t*osons qtMC toute» les Questions sont résolues si Von construit un appa»*e<f économique oik les distributeurs, gérunts, directeurs et animuteurs de la production sont

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nommas par les cons&snmateurs et umagerSf et oü tous les prottuclears sont fendus syndlcalement eontre Vappétit du eonsommateur, et sont au surplus Vélémnent constitutif du pouvoir.

Cette disposition reproduit, dans l’appareil économique social, le schéma des forces en mouvement chez l’individu,

où le moteur est fourni par l’appétit de consommation qui met en mouvement tous les organes, tous les muscles et l’intelligence ;

où le contrôle et la limitation des efforts sont assurés par les syndicats cellulaires que sont les organes, qui refusent le travail lorsqu’il y a excès de l’appétit de consommation ;

et où le 'pouvoir de l’homme est exprimé, non par son aptitude à la consommation, mais par son aptitude à la création et à la production.

li'api»nreil coopératif et syndical

, Nous arrivons à concevoir que l’ensemble n’est viable (tous les moyens de production étant socialisés) que si l’organisme essentiel est l’organisme cellulaire de base, disons (en langage courant) : la coopérative locale de consommateurs, fonctionnant pour assurer tous les besoins de ses membres :

a) La coopérative primaire organise son magasin général et sa maison culturelle, administrés par un conseil qu’elle élit, lequel fait gérer l’ensemble des services par des techniciens parmi lesquels il désigne lui-même le responsable central (responsable devant les consommateurs) ; les techniciens et collaborateurs agissant sous la direction du responsable

sont syndiqués ; toutes conditions de travail sont établies entre le sjmdicat, la coopérative, le responsable ayant sa voix à la conférence.

Le responsable est ainsi placé entre deux pressions : celle des consommateurs, qui attendent de lui de bons produits dans le temps le plus court, et celle de ses collaborateurs, qui veulent la plus forte part de produits pour eux-mêmes et le temps de service le plus court. Deux pressions agissent sur le responsable pour le tenir en haleine dans les deux directions ; et il s’appuie tantôt sur l’une tantôt sur l’autre. Entre ces deux pressions, sa liberté d’action n’a qu’une voie : parfaire l’organisation du service s’il veut lui-même réduire son propre temps de travail.

b) Le conseil de la coopérative primaire déléguera un ou plusieurs de ses membres et de ses techniciens pour la gestion des magasins de gros, où se reproduira le même appareil intérieur ;

c) Les magasins de gros constitués socialement par vingt, trente, cinquante, cent coopératives primaires, délégueront autant de membres et techniciens qu’il faudra pour constituer les conseils d’administration (conseils d’usagers) des usines régionales productrices de tous les produits consommés ; l’appareil intérieur étant toujours celui qui a été décrit ci-dessus ;

d) les usines productrices, constituées socialement par les magasins de gros, délégueront tels ou tels de leurs membres et techniciens aux conseil» d’administration des transports et des usines productrices d’énergie ou aux grandes companies de matières premières ;

e) A tous les étages de la construction, se trouve-

LETTRE AUX DEUX INTERNATIONALES

ront des conseils mixtes de coopératives et de syndicats où seront établies les conditions du travail social à assurer.

f ) Au sommet de l’édifice, le conseil des usagers et le conseil des producteurs, l’assemblée souveraine étant l’assemblée représentant tous ceux qui accomplissent un service social actif et effectif dans la société, l’assemblée étant elle-même l’expression nationale des assemblées primaires (municipalités) syndicalement organisées.

A la coopérative primaire, au magasin de gros, aux usines, dans chaque conseil, un bureau de plan en communication avec le Bureau du plan général.

Naturellement, le droit de grève officiellement reconnu, et S3mdicalement organisé, les précautions à prendre devant les gérants de coopératives demeurant les mêmes que devant les gérants, directeurs ou autres chefs des autres systèmes.

On constatera que, dans une pareille organisation, l’impulsion, l’ordre de mise en marche, la gestion sont assurés à la base ; on réalise ainsi la démocratie directe, la gestion étant assurée pour les collectivités et par la collectivité, sans qu’il y ait action autoritaire des organes centraux. On assure la mise en marche du système par une action d’une collectivité de consommateurs sur une collectivité de producteurs, le technicien responsable de celle-ci recevant une délégation de gestion de celle-là. Le contrôle est aussi automatique qu’il pouvait l’être dans la société capitaliste quand elle fonctionnait dans l’individualisme pur. Il est assuré par les réactions quotidiennes du consommateur jugeant les produits qui lui sont fournis. Le contrôle de la gestion est assuré démocratiquement sur place par les trois élé-

raCHNIQÜE DE LA BÉVOLXmON

œents de l’exploitation : consommateurs, produc* teurs, responsables, qui représentent trois intérêts différents, ce qui les rend aptes au contrôle mutuel.

Au-dessus d’eux, il n’y a plus à proprement parler ce que l’on a nommé jusqu’ici im gouvernement : il y a des organes de coordination ixjur les fonctions qui l’exigent, et ceci jusqu’au plan de la coordination mondiale. Au sommet, il y a une sorte d’Etat technique à base syndicale et coopérative, qui ne fonctionne plus par voie d’autorité, mais par voie de délégation.

Si l’on se rend bien compte que l’organisation cidessus décrite vaut pour la vie économique, sociale et culturelle, les coopératives primaires ayant la charge de fournir tous produits et services à leur membres, et envoyant leurs délégués à la gestion des industries culturelles, on comprendra que tout le système fonctionne pour la liberté et par la liberté, sur le plan socialiste et rationaliste. Il rend impossible la formation et le commandement d’ime orthodoxie quelconque. Ce qu’il est absolument nécessaire d’obtenir, la révolution ne valant la peine d’être faite, la construction socialiste n’ayant de sens que si elles donnent du même coup la fin du parasitisme sur le plan économique, la liberté totale sur le plan intellectuel et social.

Néeessité d’une révolution dans nos méthodes révointlonnafres

Mais nous vous demandons d’en faire l’examen préalable, pendant ce répit dont nous bénéficions en Occident, et qui est un répit pour toute l’Europe.

Vous entendez bien, camarades, que je ne vous présente pas le tableau que je viens de faire comme

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celui du lendemain de la révolution. Je le présente comme le tableau de Forganisation à laquelle nous pouvons tendre et que nous ne réaliserons qu’en passant par une période dictatoriale, absolument inévitable du fait que, contre Forganisation rationnelle que nous voulons tous, se dresseront, et se révolteront pendant un certain temps, toutes les habitudes parasitaires des privilégiés d’aujourd’hui et de ceux qui auront été formés par eux.

Mais ce qui compte, c’est que, dès le premier jour qui suivra l’acte de rupture qui fera passer le pouvoir en nos mains, nous pourrons nous mettre au travail d’édification du socialisme sans passer par les terribles expériences qu’a connues la révolution russe, sans avoir à prévoir que nous aurons à bâtir une formidable armature policière pour faire fonctionner notre propre système.

Telles sont nos propositions, camarades. Nous ne les présentons que comme des propositions, considérant que, seules, ont qualité pour les examiner, les accepter ou les refuser, les assemblées syndicales et coopératives et les organisations de lutte du prolétariat.

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Nous vous demandons surtout de considérer que nous avons à accomplir une véritable révolution dans nos méthodes révolutionnaires, aussi bien pour le combat que pour la construction.

Tous, tant que nous sommes, plongés dans un milieu social dominé par le Capitalisme, le Militarisme et la Religion, nous avons subi, à notre insu, le prestige des grandes images de puissance que ces

trois pouvoirs ont construits sous nos yeux. Si bien que nous les imitons inconsciemment, si bien que notre pensée épouse la pensée profonde de ces pouvoirs, si bien que, dans nos constructions économiques, nous copions la centralisation capitaliste (dont le système crève) , nous copions les méthodes de combat de Fadversaire (par lequel il se dévore lui-même) , nous nous donnons un système de pensée analogue aux orthodoxies religieuses (ce qui fige et anesthésie toute pensée).

Or nous n’accomplirons pas la révolution économique, sociale, culturelle, prolétarienne (qui tend à libérer l’homme de tout pouvoir et par lui-même, sur place) par les moyens qui valaient pour les révolutions politiques qui mettaient un clan, un parti ou une classe au pouvoir.

H faut que nous accomplissions une révolution qui se réalisera partout, selon un même rythme, avec les mêmes objectifs, sans ordres d’un pouvoir central, mais sur l’initiative renouvelée de tous les organismes économiques et sociaux constituant le corps social.

C’est dès aujourd’hui que nous devons accomplir cette révolution. C’est parce que nous avons subi, en Europe, le prestige des grands pouvoirs autoritaires que nos partis ont été vaincus, presque partout, par le fascisme. Le plus grand péril qui puisse nous menacer aujourd’hui, ce serait de penser que nous ne pourrons vaincre le fascisme qu’en lui empruntant ses méthodes, qui comportent les grandes formations centralisées. A imiter le fascisme, nous ne ferions rien d’autre que du fascisme.

Nous ne pouvons triompher du fascisme que si nous construisons la société socialiste en esprit avant

LETTRE AUX DEUX INTERNATIONALES

de la construire dans le réel, et si l’image que nous en avons est assez nette, assez grande, assez vivante pour nous donner Télan qu’il faut pour entrer dans la lutte avec la volonté de vaincre. Or ces images du socialisme, qui donnent à l’être la foi, c’est-à-dire la confiance dans l’acte à accomplir, ces images ne se construisent que dans une vie cellulaire intense, et non dans de grandes organisations centralisées, à commandement quasi unique. Cette confiance, ces images, cette vie meurent lorsque des centaines de mille hommes, au lieu de vérifier leur confiance chaque jour au réel organisé par eux-mêmes, attendent des fonctionnaires centraux du syndicalisme, de la coopération et des organisations prolétariennes, les mots d’ordre, la pensée et les commandements.

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Le spectacle que donne la France depuis le 6 février autorise la plus grande espérance. Le fascisme ne pouvant être refoulé que s’il y a action spontanée des cellules sociales de la révolution, on peut dire qu’il sera totalement refoulé en France, et que ce refoulement sera le signal d’une révolution européenne. C’est en effet par un mouvement sjx)ntané de tout le corps social que les organisations prolétariennes ont refoulé le fascisme dans toute la France, au point qu’il a dû avouer un échec général dans les départements. Il reste Paris où sont concentrés ses organes de commandement, ses troupes, tous les instruments de sa puissance. C’est contre cette citadelle que se dirige le mouvement pour l’unité qui est venu de la base, des plus petites cellules, et qui vient enfin agir sur les états-majors pour les amener à tenter

l’opération de grand style qui livrera tout l’appareil économique au prolétariat.

C’est ce mouvement qui crée la situation dramatique où nous sommes à Paris à l’heure où j’écris. Un immense élan venu des profondeurs du pays pousse à l’action des hommes dont un certain nombre ne croient pas possible la révolution prolétariene par les éléments prolétariens, ne croient pas possible la gestion de l’économie par les moyens du prolétariat. J’ai écrit cette longue lettre, camarades, pour vous exposer que nous sommes nombreux aujourd’hui à considérer que le problème qui paraît aujourd’hui insoluble n’est qu’un problème de méthode. Pour le reste, c’est la question de la technique révolutionnaire propre à la période de choc et de rupture. Je ne le traite pas ici. Je l’exposerai ailleurs, en reprenant le titre pris autrefois par nos camarades Pouget et Pataud : Comment nous ferons la révolution.

10 septembre 1934 - 17 Janvier 1935.

COMMEIVT KOVS FEHOKS lA BÊVOLIJTIOIV

LéCttre ék JLéon Jouhattx

ef mëx IMtt*iffcaniët cfe la Canfédléraiion Générale da 'Travail

JPrélimiimaires

Camarades, c’est à vous que j’adresse cette lettre, d’abord en souvenir d’Emile Pataud et d’Emile Pouget qui, parlant au nom du syndicalisme il y a trente ans, prirent ce titre. Comment nous ferons la Révolution, pour exposer leiu* plan révolutionnaire ; ensuite parce que vous êtes à la tête de l’organisation sans laquelle la révolution ne peut être conçue, et dont on attent l’initiative révolutioimaire depuis le 6 février 1934 ; enfin, parce que vous avez apporté im plan qui, quoi qu’il vaille, est, pour le moment, le seul plan présenté au nom du prolétariat français.

Le fait que, depuis le 6 février 1934, vous n’avez pas pris l’initiative révolutionnaire que tout le monde, amis et ennemis, attendait de vous, — le fait que votre plan peut être considéré, par beaucoup de nos

camarades, comme un plan de renflouement du capitalisme, — ces deux faits ont créé un malaise profond.

Dans le journal où j'écris, dont les rédacteurs sont presque tous des militants confédérés, nous avons nous-mêmes critiqué votre plan sans ménagement, nous en avons dénoncé les similitudes avec d'autres plans qui, comme celui du 9 juillet, sont sortis d'une collaboration entre capitalistes et socialistes presque complètement fascisés.

De nombreuses et fortes critiques vous sont venues de tous côtés, de la Tribune des Fonctionnaires à la Révolution 'prolétarienne ^ si nombreuses et si fortes que votre lancement du Plan, total et intangible, a été suspendu, et que, dès aujourd'hui, vous reconnaissez qu'il faut procéder à une réfection du Plan.

Vous ne l'avez pas encore dit. Mais, dans votre journal le Peuple» vous avez invité vos contradicteurs à lancer leurs propres propositions de plan. Vous avez dit qu'il ne suffit pas de critiquer, et qu'il faut construire. Nous pensons que vous avez parfaitement raison. C'est pourquoi je vous apporte, à vous et à tous nos camarades, au domaine public, puis- je dire, une série de propositions présentées aussi méthodiquement que possible.

Sur les métfiiodes d’examen et de discussion

Mettons-nous à l'aise en ce qui concerne les méthodes d'examen et de discussion. Je ne veux pas faire intervenir dans le débat toutes les considérations connues sur le réformisme de certains d'entre vous, sur les conséquences du 2 août 1914, sur les

LETTRE A LÉON JOUHAUX

causes et conséquences de la scission. Il est bien entendu que tous ces faits anciens dominent la situation actuelle. Mais s’ils sont tout à fait intéressants pour l’historien du mouvement, ils ne peuvent être utilement considérés par nous aujourd’hui. Il ne s’agit pas d’instituer un débat sur les responsabilités dans les actes du passé : la discussion est ouverte en vue des décisions à prendre pour l’avenir.

Nous ne nous occupons plus de savoir comment nom avons manqué la Révolution en 1900, 1914, 1919, 1920, 1926. Nous cherchons comment nom la ferons.

Nom, nom tom. Pas seulement les dirigeants et permanents des organisations du prolétariat. Mais tous ceux qui doivent en être les combattants et les ouvriers.

C’est ce qui nous amène à prendre la parole sur le plan et tout ce qui l’entoure.

Vous paraissez avoir conçu que le plan, produit par un comité organisé par vous, en dehors de la démocratie syndicale, ratifié par un Conseil national qui le connaissait très mal, devait être imposé à la masse des syndiqués, aux inorganisés, à tous les citoyens, par les moyens publicitaires bons poiu* les apéritifs et les parfums.

Là-dessus, nous ne sommes pas du tout d’accord. Nous considérons qu’un plan à faire réaliser par la démocratie économique et sociale ne peut être proposé pour la réalisation que s’il est élaboré et adopté à la base après étude et discussion. Et après avoir été exposé à la critique générale.

Sim ce point, U nous faut bousculer certaines habitudes. Quelques-xms d’entre nous jugent intolérables les critiques qui leur viennent du dehors, de

militants non confédérés. Bien, camarades, lorsqu’il s’agit de vos affaires strictement intérieures. Mais lorsqu'il s’agit d’un plan que vous avez élaboré pour la nation, VLOMS avons tous la parole, — nous tous qui sommes résolus à refouler le fascisme et à construire une nouvelle économie.

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