‹ Technique de la révolution syndicaleChapitre 6 sur 38 · COMMENT FAISONS-NOUS MARCHER LES USINES · texte numérisé non relu

COMMENT FAISONS-NOUS MARCHER LES USINES

Sans tons les pavillons, nn même ennemi < le capitalisme

Parce qu’il ne me fut donné aucime réponse, je m’écartai de tout, cherchai dans la solitude et le silence. Au bout de deux ans, je sors de ma retraite, avec un livre qui contient une vérité dont j’ai fait la base de tous mes travaux, aujourd’hui encore, — mais dont je tirai des conclusions erronées. Une erreur intellectuelle me conduit à rejoindre les gens de l’Action française. Mais je leur restais étranger. A côté d’eux, nous nous associons de nouveau, entre syndicalistes révolutionnaires, au Cercle Proudhon, avec Edouard Berth, Albert Jacquet, et d’autres, qui sont morts.

C’est seulement après la guerre, et dans les années qui vont de 1918 à 1925, six années, que j’ai été vraiment associé aux gens d’ Action française. Mais, dans leur propre maison, je menais campagne contre leurs alliés et protecteurs, contre les gens des Forges et de la Haute Banque.

Au Faisceau, je développe nos campagnes. La conception économique et sociale que j’apportais

LETTRE A LÉON JOÜHAUX

alors à mes camarades était autrement révolutionnaire que celle des néos et même de certains de vos permanents. Dans l’organisation corporative que nous proposions, nous mettions à la base le droit de grève, — ce qui nous mettait en opposition totale avec ces industriels du Nord qui, des travaux d’alors, ont tiré ce corporatisme anti-ouvrier que M. Maurice Olivier, appuyé par Flandin et Marchandeau, a introduit dans son projet sur les «ententes industrielles», et par lequel le gouvernement a voulu compromettre la C. G. T., sans que cela provoquât de votre part les protestations que nous attendions.

Ainsi, au Faisceau, comme toujours au surplus, mes positions ont toujours été, sur le plan social et économique, très au-delà de celles où se tiennent les réformistes de la C. G. T., et toujours en opposition brutale avec toutes les puissances industrielles et financières, dans de telles conditions que. ayant dirigé un mouvement qui a absorbé im certain nombre de millions, je n’ai pas contracté ime obligation quelconque, ni en mon nom, ni au nom du mouvement que j’ai condmt, à l’égard d’im seul groupement économique, français ou étranger ou d’im gouvernement quelconque.

Retonr

C’est ce qui m’a permis de revenir la tête haute parmi les camarades de ma jeunesse. Sans une obligation à droite, je me retrouve à gauche avec la foi révolutionnaire de mes vingt-cinq ans, et sans avoir, à gauche, une seule de ces attaches qui vous obligent à fermer les yeux sur certaines trahisons, consécutives à ces grandes opérations de financement poli-

tique qui firent de M. Horace Finaly le banquier du Cartel, comme il était le banquier de certaines organisations de droite, au premier rang desquelles il faut mettre TAction française, qui mena contre moi la plus effroyable campagne de calomnies, pour le profit de FAgence Havas et de la Banque de Paris et des Pays-Bas.

Enfin, ce qui à mes yeux est plus important que tout, j’ai rectifié mon erreur intellectuelle de 1906. Il m’a fallu vingt-cinq ans d’études, de travaux. Je ne les regrette pas. A la question : la Révolution faite, comment faisons-nous marcher les usines ? je propose une réponse.

Nous en parlerons tout à l’heure. Je ferme ici la parenthèse ouverte sur le cas Valois. Je m’excuse d’avoir été obligé de donner ces explications personnelles. Elles ne sont pas pour vous, camarades dirigeants de la C. G. T. : elles sont pour les milliers de camarades qui liront la présente et à qui» jusqu’ici, vous n’avez pas donné les informations utiles.

Quelques mots pour conclure : je ne suis pas revenu parmi vous en chemise et la corde au cou. J’ai fait une erreur de raisonnement en 1906 ; je l’ai rectifiée vingt-cinq ans plus tard. Mais dans tout ce quart de siècle, je n’ai pas trahi les miens. Sous tous les pavillons, j’ai combattu Wendel et Finaly, le capitalisme industriel et le capitalisme financier. Cela vaut beaucoup mieux que d’avoir, sous le couvert du drapeau rouge, servi ces princes de l’acier et de For, comme certains que vous connaissez aussi bien que moi, et qui, s’il y avait une vie prolétarienne bien organisée, auraient dû être exécutés depuis longtemps, au moins moralement.

LETTRE A LÉON JOUHAÜX

JDiacussion sur les objectifs

Faut U faire la révolution ?

Si le débat est ouvert à propos du plan publié par nous, c’est que se pose luie question fondamentale, qui se posait déjà .en 1900, et qui s’est posée plusiexu*s fois depuis. Faut-il faire la révolutioii ?

Après l’affaire Dreyfus, une profonde crise morale avait créé une situation révolutionnaire. Vous n’avez pas profité de la crise pour déclancher le mou» vement révolutionnaire.

Avec la guerre, une profonde crise nationale et sociale avait créé ime situation révolutionnaire. Vous n’avez pas fait la révolution.

Ce que l’on nomme la crise économique, crée xme nouvelle situation révolutionnaire. Devons-nous faire la révolution ?

Vous répondez en apportant un « plan de rénovation économique ». Or, ce que l’histoire vous demande, c’est un plan de révolution. Votre choix € volontariste », pour employer le jargon de M. De Man, ne sert de rien dans cette affaire, — pas plus que ce que Sorel nommait le « bric-à-brac des idéesforces », auquel vous attribuez quelque vertu.

La révolution, elle résulte non de votre volonté ou de la nôtre, mais du mouvement historique : un formidable progrès scientifique et technique a créé un matériel économique qui ne peut pas fonctionner dans le cadre juridique, politique et social créé par le capitalisme.

Au moment où de frénétiques arriérés, et, à leur

TECHNIQUE DE LA KÉVOUmON

suite, une foule d’ignorants conduits par des ambitieux, font de l’anti-marxisme dans toute la vieille Europe, nous vivons littéralement l’une des vérités découvertes par Marx ; nous sommes à un de ces moments où, selon la loi formulée par lui, « les forces productives de la société étant en contradiction avec les l'apports de propriété au sein desquels ces forces productives se meuvent, naît une époque de révolution sociale >.

Plan d’argence. Plan révelntionnaire

Il faut avoir l’intelligence absolument close ou être d’une mauvaise foi surhumaine soit pour contester cette loi, soit pour contester le caractère révolutionnaire de l’époque. Et vous-mêmes, camarades dirigeants de la C. G. T., vous déclarez parfois que nous sommes dans une période révolutionnaire ou le réformisme est dépassé. C’est encore une formule de M. De Man.

Alors, camarades* si le réformisme est dépassé, et si nous adoptons, pour toute action, la méthode du plan (nous disons ici notre accord), ce que nous avons à faire, c’est évidemment un plan de révolution.

Ceci étant acquis, on ne comprend pas comment vous avez entrepris de faire « im plan d’urgence comportant des mesures d’application immédiates » et non « un plan complet de fonctionnement d’un régime ».

Encore une fois, le plan d’urgence, ce ne pourrait être qu’xm plan de révolution. Si vous sortez de là, votre plan d’urgence n’est plus qu’un plan réformiste, et qui se révèle tout de suite inefficace ou

LETTBB A LÉON JOUHAÜX

inapplicable parce qu’il contient des « réformes » comme la nationalisation du crédit et des industries de base qui sont ou bien des attrapes-nigauds, si cela fait passer le crédit sous le contrôle des industriels de base à la charge de l’Etat, ou des actes révolutionnaires, si c’est sérieux, et cela nous sort brutalement des mesures immédiatement applicables. Notre camarade Paul Dubois vous a déjà montré que votre plan peut être tout ce que l’on veut, sauf un plan d’urgence.

Et si, comme nous le pensons, certaines mesures proposées par nous ne peuvent être appliquées que consécutivement à une nationalisation effective du crédit et des industries de base, nous revenons encore à la nécessité du plan réovlutionnaire.

Faire qaclle révolution ?

Il est très regrettable que votre exposé de motifs n’ait pas analysé l’événement pour lequel vous présentez votre plan.

Aux premières lignes, vous acceptez les définitions des écrivains officiels, des économistes du capitalisme : vous acceptez la notion de « crise économique », et vous définissez votre objectif : « Il faut vaincre la crise, supprimer le chômage, permettre à tous de vivre en travaillant ».

Camarades, après tout ce qui a été écrit de tous côtés, en dehors de l’Académie des Sciences morales et politiques et des journaux de l’Agence Havas, des hommes informés n’ont plus le droit de parler de « crise » économique et des militants prolétariens ne peuvent plus se donner comme objectif de « vaincre la crise ».

Nous sommes arrivés au moment où le système de distribution des produits, venu du plus lointain des âges et mis au point par le capitalisme, est irrémédiablement inapte à faire parvenir au consommateur la masse croissante de produits dûs au progrès scientifique et technique.

Voilà ime vérité que n’osent même plus contester les écrivains bourgeois. Personne ne nie que le problème à résoudre soit celui qui est posé par le fait que, aujourd’hui, l’humanité dispose de moyens de production qui dépassent tous les moyens de distribution fournis i)ar im régime qui ne peut pas mettre entre les mains des salariés les moyens de recevoir, à la distribution, ce qui est fabriqué pour eux par les machines.

Il est surprenant que, après les innombrables articles, études, livres, films, qui ont montré à l’humanité son propre malheur, par le fait de la destruction des richesses qu’elle a produites, — le préambule de votre plan n’ait pas fait ime allusion à ce problème qui est le premier que nous ayons à résoudre. La question étant mal posée, il n’est pas étonnant que votre « plan ». soit au-dessous des solutions nécessaires.

Si vous aviez posé le problème principal, vous auriez fait apparaître que nos sociétés sont dans l’obligation ou de trouver le moyen de répartir tous les produits de l’industrie et de l’agriculture, — ou de procéder à une régression économique par suppression de produits et de machines.

Vous auriez du même coup fait apparaître qu’il y a non crise économique, — mais crise sociale, venant de la contradiction entre les possibilités de production et les possibilités juridiques de réparti-

LETTRE A LÉON JOÜHAUX

tion ; — que le mal vient donc du fait que les machines et les produits sont entre les mains d'une minorité (propriétaire ou gestionnaire sans contrôle) qui les exploite pour son compte et non pour la collectivité ; — et qu'il s'ensuit que, techniquement, on ne peut résoudre la crise sociale actuelle qu’en faisant passer machines et produits entre les mains de la collectivité.

L'analyse technique de la situation nous conduit donc à la conclusion que le premier acte révolutionnaire à accomplir est la proclamation d'un droit nouveau par lequel la collectivité (nationale d’abord) affirmera son droit souverain sur l’économie en vue de faire fonctionner tout le matériel de telle manière que, marchant à plein rendement, ses produits puissent être entièrement distribués — et non jetés à la mer ou brûlés.

S^e droit révolntioaiiBaîre

Il n'est pas inutile de dire quelques mots du droit nouveau qui sort du progrès scientifique et technique.

C'est par un prodigieux abus du droit de propriété que les classes capitalistes sont juridiquement maîtresses des moyens de production.

En effet, la formidable valorisation des entreprises humaines depuis un siècle ne vient pas d’une vertu nouvelle du droit de propriété : elle vient exclusivement du travail scientifique, technique et pédagogique ; travail dont les résultats, à cause du système juridique actuel, tombent d'abord dans le domaine public et sont ensuite automatiquement incorporés au vieux droit de propriété.

Ainsi le revenu du prodigieux progrès général va-t-il au propriétaire de terrains, d’usines, d e moyens de transport, et non aux savants, aux techniciens, aux pédagogues, aux travailleurs, qui sont les auteurs authentiques de l’énorme valorisation du travail humain.

Les bénéfices de cette valorisation vont donc aux propriétaires du domaine matériel, alors qu’ils devraient aller, en justice, aux créateurs du domaine immatériel, lequel croît sans cesse et devient incomparablement plus important que le domaine matériel.

Nul ne pensera qu’il faille reconnaître ime propriété immatérielle qu’il serait à peu près impossible d’individualiser.

On est obligé de conclure au caractère social de cette immense propriété immatérielle. Mais on est paiement obligé de conclure à la socialisation nécessaire de la propriété matérielle, valorisée par cette propriété immatérielle de la science, de la technique, de la pensée. C’est un droit qui doit être affirmé par les organisations prolétariennes.

On regrette, camarades, que vous ne l’ayez pas affirmé dans votre préambule, car il commande tout le reste.

Le droit à la vie

H vous est arrivé, camarades, de parler du droit à la vie. Ou ce n’est qu’un mot, et il serait à écarter, car nous ne sommes pas des démagogues. Ou c’est une réalité, et il faut la définir nettement.

Le droit à la vie est devenu une possibilité ; la crise sociale ne peut être dénouée que s’il devient ime réalité.

LETTKE A LÉON JOÜHAÜX

Pendant des millénaires, seules des minorités avaient droit à la vie, c’est-à-dire droit aux jouissances que donne la possession des biens et les loisirs.

Au-dessous d’elles, le reste des hommes n’avait droit qu’au travail.

Les produits étaient rares ; des aristocraties s’en attribuaient la plus large part, par la force.

Aujourd’hui, la science et la technique donnent à l’humanité la possibilité de combler chaque être humain. Ainsi le droit à la vie poiir tous devient-il une possibilité : ce que nulle charité, nulle bonté, nulle justice n’avaient pu faire, la science et la technique nous l’apportent.

Encore faut-U que nous le revendiquions.

Qui fera la plus grande revendication, sinon le prolétariat, à qui jusqu’ici n’avait été reconnu que le droit au travail ? Ce sera le grand honneur de notre camarade Rodrigues que d’avoir reconnu la formation de ce droit dans le mouvement universel, et de l’avoir formulé avec tant de vigueur que le mot et la conception entrent aujourd’hui dans la grande circulation. Mais pourquoi n’avez-vous jamais signalé ce fait ? Pourquoi, surtout, ne faites-vous, de la revendication de ce droit, la première des revendications prolétariennes ?

Elle doit être à la base de tous les plans, n y a trente ans, elle y était, sous forme d’aspiration mal définie, et sans appui technique possible. Aujourd’hui, elle est exigée par le mouvement économique universel. Si vous ne la mettez pas en tête de vos travaux, à quelle conception vous référerez-vous pour la nouvelle organisation économique ?

Lorsque je lis que l’une des trois idées directrices de votre plan est le

« Rappel du but de la direction économique pour la liquidation de la crise par la résorption du chômage, l’accroissement de la consommation, etc. ».

je me demande si le rédacteur de cette partie du plan pense en prolétaire et en homme nouveau, ou s’il pense selon les habitudes que nous tenons du capitalisme.

Qu’est-ce donc que « liquider la crise par la résorption du chômage ? », sinon nous tenir à la vieille conception d’ime constante de travail pour l’homme ? Laissez donc les clichés des écrivains bourgeois, laissez au Temps ses soucis de « résorption du chômage », et dites-vous que nous n’avons pas à réduire le chômage, — mais à l’augmenter, c’est-à-dire à diminuer le nombre d’heures que l’humanité donne au travail, — et que la semaine de 40 heures n’est qu’une toute petite étape sur la route où nous sommes, et au bout de laquelle nous recevons le droit à une vie qui fut jusqu’ici le privilège d’une petite minorité.

En février 1933, l’un de vous reprochait à Jacques Duboin de n’avoir pas décrit ce monde de l’abondance où nous jouirons du « droit à la vie ». Mais c’est vous, camarades, qui auriez dû, avant Duboin, revendiquer ce droit et décrire ce monde vers lequel aspire tout le prolétariat !

Nos objecHIifs révolutlonnires

Ainsi, nos objectifs, non pour « vaincre la crise » mais pour réussir la mutation sociale que le progrès

LETTRE A LÉON JOUHAUX

impose à Thumanité, nos objectifs sont .révolutionnaires.

Il s’agit pour nous d’un renversement total de toutes les valeurs, sur tous les plans, et selon lequel nous organiserons

une société d’êtres humains égaux en droits et tendant à l’égalité en fait, société sans classes où il n’y aura ni élite ni masses, ni dirigeants ni dirigés, cette égalité sociale devant être réalisée par la mécanisation de toutes les tâches, tout être humain devenant ainsi un conducteur de machines, dont le temps de service quotidien sera assez court pour que chacun, au lieu où il vit, ait la possibilité d’un développement culturel dépassant celui qu’un homme de l’élite peut réaliser aujourd’hui ;

société où tous les moyens de production et de répartition seront socialisés (nous disons : répurtition et non échange, car nous n’avons pas à copier l’appareil du capitalisme ; l’échange n’a plus de sens dans la société nouvelle), où la production et la répartition se feront selon les méthodes du planisme.

Nous avons donc à opérer une rupture totale avec le présent : par une opération révolutionnaire complète, à accomplir selon un plan révolutionnaire élaboré dès aujourd’hui, nous avons à nous emparer de tout l’appareil économique du capitalisme pour le faire fonctionner, sous le commandement des organisations prolétariennes, selon des méthodes entièrement nouvelles, selon un droit nouveau, en vue d’assurer une vie sociale et individuelle entièrement nouvelles.

Avant de décrire les formes sociales de ce monde nouveau, avant de dire les moyens par lesquels nous y accéderons, je vous demande, camarades, d’exami-

ner votre plan en fonction des indications qui ont été données ci-dessus.

Z.e Plan de la

Ua plan onvriep où la classe ouvrière n*a aucun rôle

Vous vous rendez compte, camarades, que nous avons abordé le problème avec des vues tout à fait différentes ? Avec deux pensées non exprimées qui s’opposent complètement :

nous, avec la pensée que la révolution à réaliser sera prolétarienne et que la classe ouvrière est apte à la réaliser ;

vous, avec cette idée de derrière la tête que, s’il y a ime grande tâche économique à accomplir, elle ne peut être accomplie par le prolétariat, qui n’aurait ni les hommes ni les institutions nécessaires pour la réussite.

Cette arrière-pensée, votre plan la trahit par ceci que, dans les tâches dont il trace le dessin, il ne donne aucim rôle ni à la classe ouvrière ni à son organisation principale. Le plan de la C. G. T. a ceci de curieux qu’il ne donne aucune place à l’organisation confédérale dans l’avenir. Ce plan ouvrier ne fait aucune place à la classe ouvrière, sauf pour les conventions collectives du travail.

Mais la direction de l’économie y est donnée en fait aux organisations patronales (pratiquement majoritaires au Conseil supérieur de l’économie) et aux représentants de la « puissance publique ».

LETTRE A LÉON JOUHAUX

En résumé, le plan ouvrier, syndical, confédéral ne fait confiance, pour l’organisation économique nouvelle ni à la classe ouvrière, ni au S5mdicalisme, ni à la C. G. T. elle-même.

Il n’est pas surprenant qu’il ait causé un malaise profond dans tout le mouvement social.

Mais si vous l’avez rédigé ainsi, camarades, c’est que votre pensée profonde, non exprimée, est que la classe ouvrière n’est pas arrivée à la capacité générale de gestion politique, économique et sociale.

Ainsi peut-on comprendre que vous n’avez pas fait im pian révolutionnaire, et que vous vous soyez limité à un plan réformiste, où vous vous êtes engagé avec la pensée que cela suffirait contre le fascisme.

Vous n’avez certainement pas pensé, camarades, que votre plan vous conduirait tout droit au fascisme, avec l’aide des ci-devant camarades devenus néos qui sont les bons amis de certains d’entre vous et qui, eux, néos, sont déjà plus qu’à demi les associés du fascisme déclaré.

Un plan ouvrier «gui peut devenir un moyen de renflouer le capitalisme

On vous a dit que votre prétendu plan d’urgence n’est pas un plan d’urgence, parce que les nationalisations qu’il prévoit exigent des opérations révolutionnaires. Mais il pourrait devenir un plan à réaliser assez vite s’il était fait pour appuyer l’action d’un homme se proposant d’imiter Roosevelt, et qui, contre la Haute Banque et quelques trusts, s’appuierait sur certains groupes capitalistes et sur l’ensemble des classes moyenne.

Mais, dans ce cas, votre plan n’est plus un pian ouvrier. C’est un plan quelconque, lancé par la C. G. T. pour créer une atmosphère favorable à une opération à la Roosevelt. C’est ce qui nous est apparu par les déclarations de Froideval d’abord, de Belin et de Jouhaux lui-même ensuite.

Si l'on regarde votre plan d’un peu près, on s’aperçoit que ce que nous venons de dire est l’armature même du plan.

Le plan, qui n’est fait ni pour la classe ouvrière, ni pour la C. G. T., peut parfaitement être accepté par des groupes capitalistes, par les classes moyennes et par des hommes politiques servant un certain capitalisme, avec le sentiment que c’est le mieux qu’on puisse faire. Cela correspond à chercher le bon tyran, le despote éclairé.

Par exemple, vous demandez une économie àÂrigée, ce qui est anti-démocratique, la démocratie ouvrière ne pouvant se concilier qu’avec une économie syndicalement concertée et coordonnée.

Vous confiez la direction de l’économie au Conseil supérieur de l’Economie, où vous appelez les patrons avec les ouvriers, et en outre le commerce, l’agriculture, les travailleurs indépendants, les artisans, les professions libérales, et les consommateurs, — ce qui donne une majorité capitaliste et classes moyennes écrasante contre la classe ouvrière.

Majorité capitaliste surtout industrielle qui, ayant la direction du crédit nationalisé, emploie l’épargne du pays pour consolider sa situation propre, contre le capitalisme financier et contre la classe ouvrière. Majorité capitaliste intégrée, par la réforme constitutionnelle, à la Constitution, et qui, disposant des moyens de presse, dominerait la vie publi-

LETTRE A LÉON JOUHAXJX

que, et serait en mesure de faire adopter tous ses plans par le Parlement selon la formule prévue par le plan confédéral, qui indique que le plan national serait « soumis à l’approbation directe ou indirecte du suffrage universel ».

Nous avons déjà signalé cela : vous nous avez fait répondre que le crédit nationalisé serait sous la direction des industries-clés elles-mêmes nationalisées.

Lesquelles, camarades? et selon quels principes?

Pas de liste à votre plan. Mais, enfin, les industries-clés, c’est la Métalliurgie, les Mines, l’Electricité, les Transports. En dehors de cela, camarades, il reste un énorme secteur que vous laissez au capitalisme, et où seront les usagers des sus-dits, que vous invitez à entrer dans les conseils des industries nationalisées, où vous appelez :

les producteurs (main-d’œuvre, maîtrise, agents de gestion) ;

les consommateurs, usagers et fournisseurs (capitalistes) ;

la collectivité (délégués désignés par le pouvoir politique) .

Voilà donc des conseils dominés par le capitalisme. Le personnel dirigeant, vous le voyez proposé par un collège des chefs de service, et nommés par le Conseil supérieur de l’Economie.

Incontestablement, voilà une organisation qui reconstitue un capitalisme, celui d’avant-guerre, mais fortifié par un corporatisme où l’on intègre la classe ouvrière, reconnue seulement apte à signer les conventions collectives du travail.

Nous n’avions pas tort de voir dans votre plan un ensemble de moyens propres à renflouer le capi-

talisme. Nous sommes certains que vous l’avez fait avec la pensée que c’est ce que l’on peut faire de mieux avec la classe ouvrière, dans l’état où elle est.

Mais, camarades, notre objection, c’est qu’il n’y a pas moyen de limiter le rôle de la classe ouvrière. La bourgeoisie capitaliste n’est pas plus capable de diriger le monde actuellement que ne l’était la noblesse de gouverner, à la fin du XVIII® siècle. EUe est déjà en faillite, — sa faillite sera totale. H faut qu’une classe nouvelle, ayant d’autres moteurs qu’elle, lui succède. Ainsi la question n’est pas de savoir si la classe ouvrière est apte ou non à la gestion de l’économie : la question est de savoir comment l’on rendra la classe ouvrière apte aux fonctions que l’évolution générale lui impose.

Encore une fois, comment ferons-nous la Révolution ?

JLa «guestion non résotue , on la. résolution on marche :

Comment nomme-t-on les responsables ?

LiC problème de l’organisation

Question restée sans réponse

La Révolution faite, comment fait-on marcher les usines ?

Pendant quinze ans, j’ai posé la question à mes camarades syndicalistes et socialistes que je ren-

LETTRE A LÉON JOUHAUX

contrais dans les réunions contradictoires où j’allais dans toute la France. Je n’ai jamais entendu de réponse. En 1930, Déat et Montagnon m’affirmaient que le problème était résolu, mais ils ne me donnaient pas la solution. Ils en ont trouvé une aujourd’hui, mais elle est bien loin du socialisme.

Mais que dit le socialisme ? que dit le syndicalisme ?

Rien, — disent ceux de nos camarades qui ont leur franc parler.

Et c’est parce que l’on ne répond rien que certains d’entre vous, camarades dirigeants de la C. G. T., considérant qu’il n’y aurait que grabuge « dans l’état actuel des forces et des capacités » (je cite votre plan), laissez toute la direction effective de l’économie au capitalisme, en attendant que la classe ouvrière soit apte aux fonctions qu’elle ne saurait remplir aujourd’hui.

C’est la raison qui vous fait écarter la formule « Tout le pouvoir aux syndicats ». Visiblement, vous vous demandez ce que vous feriez de ce pouvoir. Vous pensez que si les responsables de la production sont nommés directement par les ouvriers, rien ne marchera. Vous vous défiez tellement de cette élection directe que, dans votre plan, vous faites nommer les responsables des industries nationalisées par le Cîonseil supérieur, sur proposition du collège des chefs de service. Mais vous sortez complètement de la démocratie économique.

Il faut tout de même trouver une solution, sinon la révolution prolétarienne échouera une fois de plus en Europe.

Économie syndicale et coopérative

Le problème, sur lequel le socialisme bute depuis si longtemps, devient clair et facile dès que l’on combine les deux forces organisées de la démocratie économique, le syndicalisme et la coopération.

Je suppose que l’on écarte d’emblée les moyens de gestion apportés par xm parti prenant le pouvoir parlementairement, et gouvernant l’économie par les moyens d’Etat.

Je parle ici au nom de camarades qui regardent la gestion bureaucratique de l’économie comme une catastrophe technique et comme le pire des dange^rs pour la liberté, pour la pensée, pour la culture.

Nous voulons ime démocratie économique directe, organisant la gestion à la base. Nous la construisons avec le S5mdicat et la coopérative, organisés pour se contrôler mutuellement.

Tout le pouvoir aux S5mdicats : ce qui signifie que l’ensemble des moyens de production est soas le contrôle direct des producteurs organisés ;

Toute la gestion aux coopératives ; cela signifie que la gestion des moyens de production sera confiée par l’appareil syndical aux collectivités de consommateurs et d’usagers, qui nommeront les responsables.

Ainsi tombe l’obstacle qui se présente lorsque l’on tient le syndicat pour l’organe de gestion, et que l’on se heurte à l’insurmontable difficulté de l’élection des responsables par ceux qui auront la mission d’exécuter le travail.

Et se trouve réalisée à la base l’organisation démocratique de l’économie : une démocratie de

LETTRE A LÉON JOÜHAÜX

consommateurs nomme les gestionnaires responsables des organismes primaires.

L’usage des locaux et machines est consenti par les syndicats. Les conditions de travail sont établies par contrats entre syndicats et coopératives.

L’opération se répète à chaque échelon. Au centre du double réseau des syndicats et des coopératives, l’appareil syndical central préside à la coordination des plans venus de la base et des demandes de grands crédits c’est-à-dire d’investissement, dans les grands travaux, des produits non consommés.

Lia «listi'ibntion gratuite des produits

Nous sommes au moment où cette formule, la distribution gratuite des produits, entre dans la circulation générale. Vous reprochiez à Jacques Duboin, camarades, de l’employer sans apporter aucune précision en ce qui concerne les organes de distribution. « Il reste à définir les fonctions humaines dans le nouveau régime de l’abondance. Quel sera le moteur de l’action, si le profit est mort ? — quels seront les rapports du producteur et du consommateur ?» Ce sont les questions d’un éditorisil du Peuple.

Moteur de l’action ? — L’appétit du consommateur, agissant sur le producteur par sa coopérative ;

Moteur du progrès ? La volonté du producteur de mécaniser les tâches demandées par le consom»mateur ; la volonté du même producteur agissant par son syndicat pour rêfuser les tâches malsaines ou de mauvais rendement.

Mécanisme de la distribution de l’abondance ?

Premièrement, le minimum de base assuré à tout producteur ainsi qu’aux membres non valides des coopératives et communes ;

Deuxièmement, l’attribution, à tous les coopérateurs, des excédents de production restant dans toutes les entreprises, toutes charges liquidées.

C’est manquer d’imagination que de voir la distribution des produits seulement sous la forme barbare de la distribution aux armées.

Il n’est pas difficile d’imaginer un système où l’on aura le mécanisme suivant :

l’organisation de fournitures des coopératives aux magasins de gros pour les premiers besoins quotidiens, à couvrir par le salaire de base ;

le fonctionnement des entreprises de production à plein rendement ;

la remise des excédents de production aux magasins centraux ;

la remise aux coopératives de bons de consommation créés en quantités égales aux produits déposés ;

la répartition des bons entre les coopérateurs des coopératives primaires, — ce qui revient à dire que chaque consommateur, ayant eu son salaire de base comme producteur, devient bénéficiaire de l’excédent social de la production, et dispose de sa liberté de choix dans les magasins centraux.

J’indique que, avec ce système, il devient possible d’attribuer toutes les primes que l’on voudra, sur décisions syndicales ou coopératives, à tous ceux qui donneront un concours particulier à la collectivité, et ceci aussi longtemps qu’il sera nécessaire de tenir compte des facteurs psychologiques qui favorisent, chez l’homme tel qu’il est aujourd’hui ou sera demain, l’émulation pour le progrès général.

LETTRE A LÉON JOUHAUX

Réalités

Camarades, je crois utile ici de marquer que je ne rêve pas. Je suis homme d’atelier, aux prises depuis trente ans, chaque jour, avec les difficultés du travail, ayant été, depuis plus de vingt ans, gérant responsable de vingt entreprises, obligé de demander à chacun, chaque jour, plus que ce qu’il voulait donner. Je vous rappelle que si je me suis séparé de vous, il y a vingt-cinq ans, c’est parce que vous ne fournissiez alors aucune solution pour la mise en marche des usines par la révolution, et aucune pour la répartition.

Aujourd’hui tous les problèmes paraissent résolus, au moins pour ceux qui ont à publier puis à appliquer les solutions. Et le progrès formidable réalisé par la science et la technique fait arriver sur le plan des réalités ce qui eût été chimérique il y a trente ans. Et pour qui pense que nous sommes seulement aux premiers jours du progrès scientifique, il y a de grandes raisons d’allégresse.

Ce que nous vous faisons entrevoir, c’est encore aujourd’hui du domaine de l’imagination. Mais les montagnes de produits qui s’accumulent de tous côtés pèsent sur notre vie économique pour nous obliger à faire de nos imaginations d’aujourd’hui les réalités de demain.

Mais sachons bien que ces réalités seront réalités révolutionnaires en ceci qu’elles rejetteront dans le passé tout le système d’échanges, de prix, de monnaie, etc., qui nous paraît aujourd’hui encore indispensable à la rie du civilisé et qui n’est que sur\’ivance de la barbarie économique.

Et maintenant, la société issue de la révolution

nous apparaissant en images nettes, comment ferons-nous la révolution ?

FïoLvts pau9* la. Hévalutian.

Un de vous, camarades, a posé le dilemme : Insurrection ou Plan. Ce qui est l’équivalent de: Action ou méthode. Ce n’était pas cela qu’il voulait dire. Dans sou arrière-pensée, il y avait : Insurrection ou Réforme. Mais il ne voulait pas lé dire. Il essayait seulement de troubler ses contradicteurs en les plaçant devant une image insurrectionnelle qui paraissait techniquement inefficace et ridicule.

LfCS choses sont moins simples que cela.

Même si l’on ne voulait faire que l’insurrection, il faudrait un plan. Mais l’insurrection n’est aujourd’hui qu’un moyen parmi tous les autres.

On triomphait par l’insurrection lorsqu’il s’agissait de renverser un pouvoir simplement politique. On ne renverse pas par la seule insurrection un pouvoir économique, qui est commandé par deux cents familles, mais auquel sont liés des millions d’hommes, qui se croient menacés quand on touche aux deux cents familles souveraines.

n faut nous mettre dans la tête que. pour réussir une révolution rendue nécessaire par la crise sociale universelle, nous avons à briser l’opposition d’un bloc humain sensiblement égal à celui que nous constituons. Ce qui nous indique que le choc révolutionnaire doit se produire sur tous les points du territoire.

Ces considérations nous commandent d’élaborer

LETTRE A LÉON JOUHAUX

loO

un plan de rassemblement des forces révolutionnaires ; un plan d’attaque du régime ; un pian d’occupation du terrain dès la première victoire ; un plan d’organisation générale, etc.

Première considération dans l’élaboration de tous ces plans : nous ne pouvons « avaler » d’un seul coup toutes les positions de l’adversaire : nous pouvons l’abattre dans un grand choc, mais nous ne transformerons pas en trois jours, comme aux Trois Glorieuses, toute l’organisation économique.

Il s’ensuit que nous devons prévoir :

1® une période de lutte contre un adversaire maître de ses moyens ;

2® une période de lutte contre un adversaire abattu mais dont les forces pourront se regrouper par paquets et causer de graves dommages à notre travail d’édification du socialisme.

Ras^emlileiiient de» forces révolotioRiiaires

On ne rassemble les forces révolutionnaires que par le mouvement. On ne fait pas le mouvement par l’unité. On fait l’unité par le mouvement.

Sur ce point, camarades dirigeants de la C. G. T., votre attitude concernant l’unité ne paraît montrer qu’une chose : que vous redoutez une unité qui vous obligerait à une action révolutionnaire. Lorsque vous jetez des textes à la face des communistes, que prouvez-vous ? Que vous n’avez pas confiance en vous-mêmes, que vous pensez que vous seriez tout de suite débordés dans une collaboration avec les communistes.

Mais, camarades, si vous étiez forts, si vous aviez confiance en vous-mêmes, si vous preniez l’initiative

du mouvement révolutionnaire, vous ne vous occuperiez pas une seconde des textes où les communistes déclarent qu’ils vous tiennent pour « volaille à plumer ». On ne plume que ce qui se laisse plumer.

Il est trop visible que vous avez peu de goût pour la collaboration avec les communistes. Il est trop visible que, par contre, vous avez beaucoup d’attaches sur votre droite, du côté des néos et jusqu’à Flandin. Je ne vous dis pas cela pour vous faire plaisir. Mais pour vous dégoûter de conclure des alliances inavouables devant vos troupes. Et pour en dégoûter vos troupes, complètement. Nous ne sommes pas à une époque de facilités.

Vous êtes ime des organisations de la révolution. Il faudra bien que vous vous mettiez tous au service de la révolution, — parce que c’est autour des organisations prolétariennes que doit se faire le rassemblement des forces révolutionnaires.

Sans vous attendre, nous travaillons à ce rassemblement, sur le plan de la liberté intellectuelle. On ne fera pas le rassemblement sur un catéchisme politique, économique et social : on se rassemblera chacun avec sa formation propre, mais face à l’adversaire commun. Moyen pour entraîner les camarades : constituer, en avant des masses, l’avant-garde révolutionnaire, avec ses compagnies de choc que sont les minorités révolutionnaires de chaque grande organisation.

Attaque du régime

Le régime fait faillite ; mais il se survit par la police, l’armée et la masse vivante des intérêts parasitaires qu’il a coalisés ; il exploite en outre l’inertie

LETTRE A LÉON JOÜHAUX

intellectuelle d’une masse d’hommes qu’il exploite mais qui ne savent pas comment ils sont exploités. , Il se peut qu’il s’effondre dans une grande secousse politique, au milieu d’une crise financière sévère. Dans ce cas, il faudrait prendre sa place sans perdre xm instant.

Mais il vaut mieux considérer qu’il ne s’effondrera que sous les coups répétés que nous lui porterons.

Organiser l’insurrection contre lui dans le temps actuel n’aurait aucim sens. Mais il faut penser qu’un jour viendra où le combat de rues sera nécessaire. Ce ne sera vraisemblablement qu’im épisode, — un épisode décisif.

Dans la période où nous sommes, nous avons à lui rendre la vie impossible. H faut le harceler et prendre l’ascendant sur lui. Il sait qu’il n’a aucun moyen technique de se sauver. Il faut lui rendre son impuissance étouffante. Qu’il sente sa décrépitude intellectuelle. Qu’il en ait honte. Qu’il sente par contre monter notre volonté de vaincre et notre certitude du succès.

Sur le plan économique, il faut mener avec âpreté la bataille pour les salaires ; les grèves qui se multiplient doivent être conduites révolutionnairement, c’est-à-dire qu’elles doivent présenter, à côté des revendications de salaires et de réduction des heures de travail, la candidatime ouvrière à la direction de l’économie.

Toutes les mesures de sauvetage doivent être refusées au capitalisme, au Parlement, au siège des régions économiques, dans les municipalités. Si des travaux sont organisés pour combattre le chômage, il

faut en réclamer l’attribution à des coopératives ouvrières de travaux publics.

Pour les chômeurs, que leur action soit étroitement liée à celle des travailleurs encore employés : ils doivent revendiquer un concours social égal au salaire qu’ils perdent. Le capitalisme ne doit pas se prolonger aux dépens d’hommes mal nourris et socialement diminués. Les délégations et manifestations de chômeurs devront harceler pouvoirs publics et syndicats patronaux.

<03>jectil l’atlaque

Selon l’usage, il faut harceler l’adversaire sur tout le front, viser les positions centrales et l’obliger à diminuer sa défense sur les points qui les couvrent.

Les positions à viser, c’est la Banque et les grands comités économiques. Il suffit d’ailleurs de faire porter l’attaque sur les deux points les plus vulnérables : les grandes banques d’affaires, la Banque de Paris et des Pays-Bas en premier lieu, — et le Comité des Forges d’autre part. Les banques ne tiennent pas expressément à se solidariser publiquement avec la Banque de Paris. Les comités économiques ne sont pas fâchés de voir le Comité des Forges, leur aîné tyrannique, encaisser des coups.

Les attaques contre les Ligues mercenaires du capitalisme ne sont pas d’excellente tactique. H est préférable de dénoncer au public, inlassablement, les commanditaires des Ligues. H y a lieu d’agir auprès des ligueurs qu’il faut dégoûter de travailler pour Finaly et Wendel.

Il y a lieu également de procéder à une attaque continue contre les magnats de l’électricité, qui

LETTRE A LÉON JOUHAUX

exploitent la population tout entière par leurs tarifs, et qui prélèvent sur leurs bénéfices les subventions aux Croix de Feu et autres.

L’attaque contre ces trois positions, Banque, Forges, Ellectricité doit être constante. Elle ébranlera le moral de l’adversaire, et lui créera une atmosphère d’hostilité croissante dans le public.

Manifestations visibles dm ponvoii* naissant

Parallèlement à l’attaque, la manifestation du pouvoir naissant doit être continue et grandissante. C’est un des grands éléments du succès. Dans les périodes de flottement, le public inorganisé est attiré par les formations qui paraissent devoir fournir un gouvernement sérieux.

Le public regarde actuellement du côté des Croix de Feu, mais sans grande confiance, parce qu’il ne voit là qu’une troupe bonne pour les défilés, mais inapte à résoudre les problèmes économiques qui le préoccupent.

Nous avons à lui montrer une assemblée de nos forces, où il verra nos savants, nos techniciens, nos organisateurs. Les organisations ouvrières doivent être le pivot de ces assemblées. Leur ancienneté, leur prestige révolutionnaire, qui demeure, sont des raisons de confiance lorsque l’on sent autour d’elles un mouvement général.

Chocs de me

Dans les conditions où se présentera la bataille générale, il y a lieu de conquérir et conserver l’ascendant dans les chocs de rue. Sur ce terrain, l’adversaire a plus de moyens que nous, mais beaucoup

moins de dynamisme. Les troupes à mobiliser sont sensiblement égales ; mais les troupes de droite ont toujours le cœur glacé devant les manifestations de gauche, bien que, dans beaucoup de cas, elles aient l’avantage de la discipline. Mais elles sont démoralisées par la certitude où elles sont que les mouvements populaires sont finalement irrésistibles.

Armement

On peut demander le désarmement des Ligues. Mais il faut se représenter que ce n’est pas une chose capitale. Les ligues de droite n’osent s’armer sérieusement que dans la mesure où elles se sentent soutenues par la police ou le gouvernement. C’est donc sur le gouvernement et la police qu’il faut agir pour désarmer les Ligues. Il y a lieu de dénoncer inlassablement les collusions des Ligues et de certains ministres, militaires ou fonctionnaires de la police.

En ce qui concerne l’armement des combattants de la Révolution, il doit être surtout constitué dans les dépôts d’armes qui sont sous le commandement du gouvernement. Nul ne peut penser à avoir un armement égal à celui de la police et de l’armée, n faut donc agir pour que, le moment venu, l’armement de la police et de l’armée passe entre les mains du peuple. C’est une question de propagande auprès des camarades qui doivent devenir soldats.

Moyens légaux

Il ne faut pas négliger les moyens légaux. Il faut connaître leur inefficacité révolutionnaire. Mais ils sont de bons instruments de consécration. De nos

LETTRE A LÉON JOUHAUX

jours, on peut dire que la marche victorieuse d’un mouvement révolutionnaire est une succession de légalisations de coups de force à objectifs limités. Les Parlements, discrédités à droite et à gauche, suivent le succès, et leurs légalisations ont cet avantage qu’elles donnent, au révolutionnaire qui avance, une consécration, au nom de l’ordre établi, aux yeux de la masse inorganisée qui redoute les « vacances de légalité ». Il y a donc lieu de ne négliger ni les élections ni les opérations parlementaires de prestige.

Presse

Les forces révolutionnaires ont une infériorité sensible en matière de presse. Elles ont un nombre insignifiant de journaux et sans grand rayonnement. Cette faiblesse est compensée par la publicité orale qui se fait toujours autour d’un mouvement révolutionnaire. Il n’en reste pas moins que vous devriez, camarades dirigeants de la C. G. T., prendre l’initiative d’une organisation générale de presse à l’usage de tous les groupements révolutionnaires. Je vous rappelle que cela vous a été proposé dix fois. Jusqu’ici sans succès. Il est encore temps de réparer votre erreur sur ce point.

Déclanchement de l’offensive générale

Il y a bien d’autres choses à dire, mais je me limite. Forces et moyens étant rassemblés, exercés, employés dans les opérations de détail, on se prépare à une offensive générale à déclencher lorsque l’on sent que l’adversaire n’est pas loin du moment où il pourra fléchir devant ses propres difficultés. Il va de

soi que la grève générale révolutionnaire fait partie des moyens à employer dans cette période. Mais elle n’est qu’un moyen. Sur cette partie de l’action, il suffit de dire que tous les moyens doivent être prêts à l’utilisation. Les plans demeurent secrets. Mais comme on ne sait pas du tout qui sera délégué à la coordination à ce moment, il faut qu’un certain nombre d’hommes portent dans leur tête un ou plusieurs plans, de telle manière qu’ils puissent être appelés le moment venu.

Pian d'occupation immédiate

Supposons l’offensive générale déclanchée, et victorieuse, ce dont il n’y a pas à douter, car le jour où le mouvement révolutionnaire prendra en France cette initiative, il n’y aura aucune résistance efficace contre son action. Son arrivée au pouvoir est certaine.

C’est à ce moment que se posent les deux problèmes dont dépendra le sort de la révolution : quels sont les deux premiers actes de la révolution, et comment seront-ils exécutés ?

Nous sommes tous d’accord pour considérer qu’il est pratiquement impossible « d’avaler » toute l’économie d’im coup. Mais il faut immédiatement décapiter l’adversaire et utiliser les moyens qui seront à sa propagande. Sa tête, c’est la Banque, c’est les quatre ou cinq grands comités économiques. Ils doivent être nationalisés sans délai. Et en même temps qu’eux, la Presse qui leur appartient.

LETTRE A LÉON JOUHAUX

Mëtb<Kie de nationalisation

Il y a ici un danger pour la révolution : si la nationalisation est faite par les moyens d’Etat, on aboutira rapidement à un capitalisme d’Etat entre les mains du groupe qui dominera dans la coalition révolutionnaire triomphante.

Dans la hâte nécessaire de la construction en pleine bataille, la tentation sera forte pour le groupe ou le parti de mettre la main sur un mo3'^en de domination. Avec de bonnes intentions, — mais on aura xm moyen de dictature sur les camarades. Nous aurons à appliquer la dictature à l’adversaire à réduire. Mais nous ne devrons pas employer la dictature pour construire le socialisme avec nos camarades.

Si on ne fait pas les nationalisations par les moyens d’Etat, il faudra les faire avec le concours des usagers, parmi lesquels il y aura alors des représentants nombreux du régime économique déchu. On ouvrirait alors les portes aux saboteurs.

n faut donc prévoir que les organismes bancaires devront être placés sous le contrôle des syndicats et des coopératives prolétariennes, mobilisant à leur service des techniciens pris au besoin dans le personnel ancien.

On peut craindre que les syndicats et coopératives plient sous la charge qu’ils recevront brusquement. C’est pourquoi il y a lieu de les préparer dès maintenant à leur mission. Il faudrait rassembler un corps de volontaires, recrutés parmi les militants, qui se prépareraient à leur tâche et étudieraient la prise de possession, la période de transition et un plan de transformation.

Votre plan d’organisation bancaire, camarades de la C. G. T., n’est qu’un plan d’organisation rationnelle de la banque en régime capitaliste, plan d’ailleurs très bien fait à ce point de vue.

Mais ce n’est pas ce qu’il nous faut. Nous avons besoin d’un plan de transition, et d’un plan de transformation — toutes les opérations bancaires de spéculation devant disparaître avec le nouveau régime, — et la banque devant devenir l’instrument de comptabilisation de l’activité économique et le moyen par lequel on assurera la concordance entre les produits stockés pour la consommation et les bons de consommations.

“ Seetenr privé ”

Une des erreurs graves qui se sont répandues depuis le lancement du plan De Man, c’est l’idée que l’on peut faire conserver im secteur privé à côté d’un secteur nationalisé. Autant il est sage de prévoir plusieurs étapes de socialisation étalées sur un temps plus ou moins long, — autant il serait dangereux de prévoir la conservation du « secteur privé » imaginé par De Man.

Un secteur privé durable serait naturellement le lieu de regroupement des forces capitalistes et le lieu d’où partirait une agitation incessante. Etant donné que l’on est obligé de prévoir une socialisation par étapes, il faut considérer que, pour éviter toute utilisation par l’adversaire du secteur non socialisé, il y aura lieu d’en faire occuper les centres par des cellules de socialisation, qui proliféreront par leur propre vie. C’est la méthode militaire de neutralisation d’un territoire non encore pleinement occupé et

LETTRE A LEON JOÜHAÜX

selon laquelle on crée, nâême en territoire agité, des points d’appxii qui rendent impossibles les concentrations hostiles.

vm

Plan d.* édification et d’exploitation

C’est pourquoi, dès la victoire, doit être créé \m bureau central des plans, travaillant en liaison avec les syndicats, les coopératives et les communes, pour l’édification totale du nouveau régime. N’oublions pas que nous aurons à organiser un monde entièrement nouveau : nous prenons au monde actuel ses connaissances scientifiques et techniques ; pour le reste, tout est à inventer : droit, culture, formes de la vie économique, sociale et civique.

Notre avis, camarades, est que ce travail des plans doit être commencé dès aujourd’hui. Nous le disions il y a deux ans au premier dîner de la Table Ronde ; nous le disons avec plus de force aujourd’hui.

Car c’est après notre victoire que la tâche sera* dure, n nous faudra attaquer toutes les tâches en même temps. Nous serons sages de nous y préparer tout de suite. Mais avec une autre méthode que celle que vous avez employée : on ne fera pas la révolution avec des plans préparés en comité quasi secret. On ne réussira qu’en discutant les plans presque sur la place publique avec tous les camarades. Car l’immense tâche de construction se fera, non sur les ordres d’im général en chef et de ses lieutenants, mais selon le mouvement spontané des milliers et des milliers de cellules qui se constitueront pour réaliser im

T£CHNî‘QUE DE LA RÉVOLUTIOλ?

morceau du plan général qu’elles auront elles-mêmes C(5ntribué à élaborer.

On ne dirige pas l’économie comme une armée ; on ne mobilise pas les énergies créatrices, on ne mobilise pas les facultés d’invention comme on mobilise des soldats aux réflexes dressés à l’art de tuer leur prochain.

La tache organisatrice de la révolution, ce sera de créer le cadre juridique, économique, social, culturel où jouera, au bénéfice de la collectivité, cet automatisme créateur qui, au sein de la société capitaliste, assurait en même temps l’élimination des inaptes et l’avancement des mieux doués.

Car il ne suffira pas de s’organiser pour distribuer Fabondance dont les moyens de création existent aujourd’hui ; il faudra que se multiplient spontanément les moyens de la création humaine. Cela ne se fera pas par décret. Cela se fera dans la liberté, par la liberté. Mais cela suppose que, dès aujourd’hui, nous préparions l’organisation grâce à laquelle, par Faction réciproque des collectivités de consommateurs et de producteurs, par l’émulation des individus au sein des collectivités, la révolution prolétarienne assurera le développement spontané d’un progrès continu.

Pour conclure, camarades, nous sommes à votre disposition, comme nous l’avons été, avant le 6 février 1934, loi-sque, pendant des semaines, nous avons multiplié auprès de vous des avertissements que vous n’écoutiez guère. Depuis ce 6 février, nous nous sommes mis à votre disposition pour ce travail

LETTRE A LEON JOÜHAÜX

de préparation d'offensive et de construction sans lequel le fascisme serait victorieux dans toute FEurope. Notre action auprès de vous a été aussi vaine qu'avant le 6 février. Cela ne nous empêche pas de demeurer à votre disposition, plus justement à la disposition des organisations prolétariennes.

Mais cette fois, nous n’attendons pas l’évènement pour nous mettre au travail. Nous nous joignons aux camarades qui se placent à l’avant-garde révolutionnaire : nous travaillons aux plans communs. Nous vous apporterons tous nos travaux dès que vous ferez un geste pour le rassemblement des forces de la révolution.

Salut et fraternité.

Paris, février 1935.

/kppel

pour la. République syndicale

Après le 6 février

Dans la crise totale où nous sommes, avec le monde entier, le moment est venu pour la France de prendre la place qui lui est assignée par Thistoire.

La France a ce privilège, qui lui vient du fait qu’elle est une sorte de creuset des races et des peuples, d’exprimer, à certains moments de trouble profond, les jugements et conceptions de l’intelligence universelle. Elle ne doit plus tarder à remplir sa mission, sans dommage pour l’Europe, presque entièrement recouverte aujourd’hui par une vague de régression politique, sociale et culturelle.

Or, depuis la guerre, de prodigieux efforts sont faits pour rendre impossible à la France l’accomplissement de sa tâche.

Nous nous trouvons devant un véritable complot contre la mission historique du peuple français. Complot qui aboutit nécessairement à un complot contre les institutions politiques et juridiques de la République, en vue de faire avorter le mouvement appelé par l’évolution générale.

Nous venons dénoncer ce complot devant vous, aussi bien devant les intelligences appelées à se prononcer sur le déroulement de l’histoire, que devant les magistrats appelés à juger les attentats contre les institutions et contre les personnes.

Nous ACCUSONS LES BANQUES ET LES TRUSTS, expression de la concentration capitaUste dominant les classes moyennes et le prolétariat, de ce complot contre la nation tout entière, contre son histoire, contre sa vie présente, contre son avenir, contre toutes ses institutions.

Nous les accusons d'avoir organisé ce complot en toute conscience, de l'avoir conduit systématiquement, depuis des années, vers son aboutissement effectif, ïa prise du pouvoir total, absolu, incontrôlé, sur toutes les formes de l'activité nationale, et par des moyens que Véraeute du six février a fait apparaître au pays.

Nous demandons que, pour éviter à la France et à l'Europe les catastrophes où nous conduirait rexécution du complot des Banques et des Trusts, les chefs de ces organisations soient traduits devant une Haute-Cour Nationale chargée de mener l'enquête sur l'ensemble des faits par lesquels, contre les lois du pays, contre les intérêts de la grande majorité des citoyens, les Banques et Trusts ont fait passer entre leur mains d’immenses fortunes, — ont pris à leur service les plus grands fonctionnaires de l'Etat, — ont détourné à leur profit les inventions et découvertes gratuitement apportées à notre peuple par les savants et les techniciens, — ont opéré de prodigTéiix et illégitimes prélèvements sur le travail de tous, et ont préparé enfin l'établissement de leur pouvoir total par la violence, en vue de retirer aux citoyens la liberté de l'intelligence et toutes les libertés conquises par des générations de combattants et de travailleurs.

cri»e proion gfét; par les Banque#

Nous ne limitons pas notre accusation à ce complot. Nous rétendons à tout ce qui concerne l'action sur la crise économique mondiale.

Nous aeeusons les Banques et les Tr nsts de prolonger la crise éconormque générale en maintenant artificiellement un régime économique dont Vimpuissance est aujourd'hui évidente dans le monde entier.

APPEL POUR LA PvÉPÜSLiQüE SYNDICALE 151

Ce sont en eifet les Banques et Trusts qui tiennent en mains la manœuvre du crédit par lequel la production et la consommation sont assurées, développées ou limitées : depuis la guerre, ces institutions se sent révélées absolument incapables de maîtriser les forces qu’elles ont captées.

Incapables désormais d’agir techniquement sur les forces économiques, les Banques et les Trusts, voulant conserver les bénéfices matériels de leurs positions, pourtant ruinées, tentent de prolonger leur règne par des moyens militaires et policiers. Ce sont ces puissances qui ont déchaîné ou utilisé le fascisme dans toute l’Europe, afin de s’assurer le bénéfice de rutilisation de l’Etat pour combler, (par les divers moyens des monopoles de fait, des subventions, des taxes, des contingentements, des droits de douane, artifices monétaires), le déficit d’exploitation des entreprises qu’elles ne savent plus conduire au succès.

Incapables d’utiliser le monde des machines, filles de la science et de la technique, les Banques et les Trusts en sont arrivés à demander, par leur presse, l’arrêt des inventions, l’arrêt du progrès humain, et ils organisent eux-mêmes la destruction des produits, tandis qu’il y a sous-consommation de tous côtés, la limitation et même la destruction des machines, alors que d’innombrables hommes ont besoin de vêtement et de chaussures.

C’est par cette invraisemblable tentative de régression que les Banques et les Trusts prolongent une crise qui serait déjà surmontée si les vrais auteurs des moyens de la prospérité humaine, les savants, les techniciens et les travailleurs, avaient pu administrer eux-mêmes les moyens de production qu’ils ont inventés et créés.

Un État financier et îndnstriel contre ITËtat National

Non» acenwon» le» îlawijne» et Trwst»* avoir construit, sur toute l’étendue du domaine économique formé aux regards de VEtat, un véritable Etat qui gour

verne despotiquement^ et par des moyens occultes, toute V économie du pays, et dont le pouvoir dépasse aujourd'hui le pouvoir de VEtat national.

Il y a longtemps qu^a cessé d^exister cette économie ' libre où jouaient librement les forces économiques, comme le voulaient les économistes libéraux, dans les conditions définies par le Code, rédigé pour une économie entièrement libre.

Peu à peu, se sont élevés, du sein de cette économie faite de producteurs libres, des syndicats, cartels et trusts, qui se sont fédérés, confédérés, qui ont créé d’abord des centaines de gouvernements économiques locaux, puis de véritables gouvernements économiques nationaux, et enfin un énorme gouvernement économique international tenu par le capitalisme financier.

Le système se construisait avant la guerre. Depuis la guerre, il est arrivé presque à la perfection.

Il y a un véritable gouvernement de l’économie industrielle capitaliste tenu par une centaine de magnats et qui concentre la puissance industrielle dans les deux institutions nommées Confédération Générale de la Production Française, présidée par M. Duchemin, et l’Association Nationale d’Expansion Economique, présidée par M. Fougère, C’est par ces deux institutions que les grandes puissances industrielles, le Comité des Forges, avec M. de Wendel et M. Lambert-Ribot, le Comité des Houillères, avec M. de Peyerimhoff, les Assurances, l’Electricité, la Laine, la Soie, les Engrais, etc., etc., exercent un gouvernement effectif et direct sur les syndicats patronaux du commerce et de l’industrie.

Cinq mille •••

Cinq mille personnes tiennent les principales compagnies et sociétés anonymes françaises.

Cent...

Cent personnes gouvernent cette oligarchie.

Vingt...

Vingt magnats, maîtres de l’organisation syndicale, industrielle, commerciale et agricole, gouvernent la Banque de France, par laquelle le crédit du pays est manœuvré.

Deux...

Au sommet de cette oligarchie deux hommes, associant le grand capitalisme industriel, M. de Wendel, et le grand capitalisme financier, M. Horace Finaly, directeur de la Banque de Paris et des Pays-Bas, exercent le haut commandement.

Cette prodigieuse concentration capitaliste constitue la plus grande puissance du pays. Elle est plus forte que tous les gouvernements, plus forte que le Parlement, plus forte que i administration. D’un mot, elle domine l’Etat. H s’en faut de peu qu’elle puisse se dire l’Etat. Nous sommes arrivés au moment où elle veut être l’Etat. C’est le grand drame que nous vivons, et dont la première journée tragique a été le six février.

rVatioDi expropriée et asservie par les Banques et les Trusts

Nous aeensoBS les Basques et les Trusts, â/avoir construit cette organisation, non 'pour mettre de Vordre dans Vanarchie économique, mais pour établir, au-dessus des producteurs, classes moyennes et prolétariat, un immense appareil destiné à prélever un véritable impôt sur le travail effectif de chaque authentique producteur^

Tout le système fonctionne pour imposer des prix et des tarifs établis de telle manière que, à chaque phase de la production ou de la consommation, les Compagnies productrices ou distributrices d'électricité, les Compagnies minières, les Compagnies vendeuses d'engrais, les Assurances, etc., prélèvent une rétribution qui ne correspond pas à un service économique rendu, et qui est fixée par la volonté des trusts détenant un monopole de fait-

Paysans et hommes des classes moyennes, naguère producteurs libres, ne devant de contribution qu'à l'Etat, sont littéralement transformés en employés des compagnies qui leur vendent la force, les matières premières et tous produits de base, ou qui leur achètent leurs produits aux prix fixés par elles.

Le petit commerçant, le petit industriel deviennent les agents des grandes firmes : le carossier, le charron disparaissent pour faire place à l'agent des constructeurs d'automobiles et de machines agricoles ; le cordonnier devient gérant de la succursale de grande fabrique ; le marchand de vins et liqueurs agent des grandes marques; le libraire, dépositaire des messageries centralisées, etc. n n'y a presque plus de libres commerçants. H y a une masse d'agents de vente asservis aux décisions des trusts.

Ce prodigieux travail d'asservissement qui s'est accompli à une cadence accélérée depuis la guerre est dans la ligne de l'évolution du capitalisme ; Marx avait parfaitement annoncé cette concentration de la puissance du capitalisme industriel d’abord, du capitalisme financier ensuite. S’il n'y a pas eu prolétarisation des classes moyennes, il y a eu effectivement asservissement des classes moyennes dans les conditions que nous venons de dire.

Nous avons à révéler les moyens employés par le capitalisme financier et industriel pour réaliser son œuvre de conquête et d'asservissement, investir d'Etat et dominer enfin la Souveraineté nationale.

ILe fléseinlre monétaire, moyen d’expropriation et d’as«er Pissement employé par le capitalisme financier

les Banques et le» Trnsis, d^avoÎT réalisé la conquête économique du pays par Vexploitation de Vinstahilité monétaire^ créée et entretenue par eux,

'N4»'ta3 nee!a5M>ns les Banques et les Trusts d*avoir, par des manœuvres de désagrégation et de corruption conduites au sein du Parlement, disloqué délibérément la monnaie, afin de faire passer entre leurs mains une énorme partie de la fortune du pays.

Lres escroqueries de Stavisky et de ses semblables ne sont rien auprès du formidable brigandage des Banques et des Trusts pendant toute la période d’instabilité monétaire voulue et organisée par eux.

L’inflation et la déflation monétaire ont été les moyens employés par eux également et successivement pour voler les producteurs et les épargnants.

Nous accusons les deux hommes nommés plus haut, François de Wendel, chef du capitalisme industriel, et Homce Finaly, chef du capitalisme financier — le premier jouant la déflation; le second, l’inflation, — d’avoir été les grands organisateurs et les grands bénéficiaires de l’instabilité monétaire, par leurs manœuvres au Parlement, à la Banque de France et dans la presse.

Pendant huit années, ces hommes et leurs groupes, l’Union parisienne, avec Wendel, — la Banque de Paris et des Pays-Bas avec Finaly, manœuvrant parfois l’un contre l’autre, et parfois l’un avec l’autre, agissant sur les ministres directement ou par leur presse, ou par les prêts qu’ils consentaient à l’Etat, ont rendu impossible toute stabilité monétaire, ont complètement disloqué l’armature économique et financière des classes moyennes.

C’est par leur œuvre que les classes moyennes ont été dépouillées de leurs réserves et ruinées par les ouragans de faillites, déchaînées par les mouvements alternés d’inflation et de déflation.

Ei’af laque de r£tat par les Banques et les Trusts

Nous aceusous les Banques et les Trusts d^être les auteurs de toutes les campagnes menées dans le pays contre le Parlement rendu responsable du désordre financier et monétaire.

C'est sur Tordre direct donné par TAgence Havas à la presse française que des journalistes mercenaires, spécialisés dans les fausses informations financières et monétaires, comme Lucien Romier, Jacques Bainville, Jeune et d’autres, ont mis à la charge du Parlement, et surtout à la charge de la représentation radicale et socialiste, tous les maux de l’inflation, laquelle avait été délibérément combinée par le Consortium des Banques et des Etablissements de Crédit.

Ces campagnes ont été la préparation intellectuelle de l’attaque générale conduite contre l’Etat républicain une première fois en 1926, une seconde fois en février 1934.

Pendant longtemps, les Banques et les Trusts se sont accomodés du régime parlementaire et même d’un certain socialisme. Désormais, ils veulent procéder à la liquidation de toutes les institutions démocratiques : c’est la raison de leurs campagnes contre la franc-maçonnerie, contre le Parlement, contre le syndicalisme, contre la coopération, contre le socialisme et le communisme. Us veulent isoler ce qui subsiste de libre représentation populaire afin de l’écraser, et de tenir l’Etat, notamment, hors de tout contrôle populaire.

Le gouvernement ocenlte de la France

Nous accusoBs les Banques et les Trusts d^avoir organisé un véritable gouvernement occulte de la France pour dominer VEtat apparent et le faire servir à combler, par des prélèvements fiscaux, directs et indirects, tout le système d’entreprises qui serait déficitaire saîis ces secours.

L«e eapitalisme financier et industriel n’a écliappé d une faillite totale, depuis 19118, que par l’inflation qni lui a permis de réduire sa dette obligatoire des quatre cinquièmes et de procéder d une fantastique rédaction du capital. 11 a ensuite utilisé la déflation monétaire qni, par le feu des faillites, faisait passer entre ses mains une énorme partie de la fortune des classes moyennes.

Incapable de vivre par des moyens techniques, il veut aujourd’hui utiliser la déflation des prix qui, déchaînant un nouvel et formidable mouvement de faillites, lui mettrait entre les mains, à des prix dérisoires, tout ce qui subsiste d’entreprises libres.

Par la déflation, on veut obtenir des prix de détail extrêmement bas, ce qui rendrait impossible aux industriels et commerçants l’amortissement normal de leurs engagements bancaires ou de leurs dettes à leurs fournisseurs. C’est à la faveur de cette situation que les Banques et les Trusts pourraient procéder à une vaste expropriation des classes moyennes.

Pour réussir l’opération, il faut au préalable faire baisser les salaires des fonctionnaires, puis ceux des grands services publics, et enfin les salaires des entreprises privées.

L’oligarchie financière se heurte ici aux partis radicaux et socialistes, représentant les classes moyennes, artisanales et prolétariennes. D’où sa volonté de mettre en jeu toutes les forces occultes de gouvernement effectif qu’elle a aujourd’hui en maînB.

Jusqu’ici ce gouvernement s’est borné à faire et défaire les ministères par des manœuvres et compromis avec les partis et les groupes. Il veut désormais dicter ses volontés, et faire appliquer ses décisions sans discussion.

Nous dénonçons ce gouvernement occulte et nous demandons que ces principaux chefs soient traduits devant la Haute-Cour de justice pour complot contre la sûreté de l’Etat.

A la tête du gouvez*neaient occulte, sont les deux rois du capitalisme financier, Horace Finaly, directeur de la Banque de Paris et des Pays-Bas, et du capitalisme industriel, François de Wendel, président du Comité des Forges, Avec eux, les chefs des grands groupements économiques, M. de Peyerimhoff, président du comité des Houillères, M. René Duchemin, président de la Confédération de la Production Française, M. Etienne Fougère, président de TAssociation Nationale d’Expansion Economique, M. de Vogüé, président de la Société des Agriculteurs de France, et tous les présidents des grands comités : Assurances, Rénaux, Grands Magasins, Laine, Soie, Coton, Mécanique, Electricité, etc., etc. Les personnalités agissantes de cette oligarchie étant Finaly, Wendel, Duchemin et Mercier.

Entre leurs mains, l’appareil dispensateur du crédit, la Banque de France, gouvernée par ses régents qui sont l’expression brutale du grand capitalisme, et où sont représentés les grands intérêts contrôlant les principaux secteurs de l'économie (Transports, Force, Assurances, Forges, Houillères, etc.)

C’est par la Banque de France, agissant à son tour sur toutes les banques, que rdigarchie distribue le crédit de tous côtés, le limite, l’étend, l’arrête ; c’est par la Banque de France qu’elle agit directement sur le gouvernement ; la Banque étant en mesure d’escompter ou de ne pas escompter les bons et valeurs présentés par les banques auxquelles le Trésor fait parfois et souvent appel.

L’oligarchie, autrefois, n’agissait sur les classes moyennes que par le crédit, mais d’une manière si limitée que son influence était peu efficace. Aujourd’hui, son influence a été décuplée par les besoins généraux de crédit. En outre, elle agit à l’intérieur de tous les groupements syndicaux de l’industrie et du commerce et de l’agriculture par les chefs de ces Groupements (Confédération de la Production et Agriculteurs) qui sont au conseil des ÏJégents.

L’oligarchie s’est en outre donné le moyen de mobiliser les classes moyennes un peu turbulentes qui échappent à la Confédération ou aux Syndicats agricoles : c’est pour pénétrer ces masses et les discipliner qu’elle a fait créer les organismes comme les Fédérations libres de commerçants, conduits par des commerçants politiciens et démagogues, et les syndicats, fédérations, confédérations et ligues de contribuables.

L’oligarchie a enfin, à partir de 1925, organisé une action de pénétration et de manœuvre à l’intérieur des groupements de Combattants : elle a délégué à cette fonction un haut-commissaire, un des plus importants imrmi ses chefs, M. Ernest Mercier, un des rois de l’éleetricité et des carburants.

Pour atteindre les groupements politiques organisés qun s’étaient autrefois créés spontanément en dehoi'S d’elle, elle a manœuvré les moyens de presse grâce à qui elle a fait passer dans sa zone d’influence tous les groupements nationalistes qui agissent aans la rue.

Pour atteindre enfin le grand public des inorganisés de toute classe, elle a établi son contrôle absolu sur toute la presse.

n convient d’ajouter que, par une action longuement préparée, utilisant les campagnes de presse d’une part, et d’autre part les mariages, l’oligarchie ^t arrivée à s’associer l’ex-préfet de police Jean Chiappe et l’ex-préfet de la Seine, Renard.

Cette oligarchie est le vrai gouvernement : c’est elle qui fait et défait tous les gouvernements du pays.

C’est elle qui dispose en maître absolu des forces économiques, des ligues politiques, d’une partie de la police, de toute la presse. Devant elle, le Parlement est d’une effrayante faiblesse ; les partis, des organisations sans moyens. C’est elle qui dispose de la masse énorme des dividendes, des avantages des conseils d’administration, avec quoi elle rémunère les services et les trahisons. C’est elle qui distribue les plus hautes récompenses aux hommes

d’Etat qui l’ont bien servie : c’est par elle que Gaston Doumergue, Barthou, André Lebon, Camille Barrère, Jules Cambon, Charles Rist, ont été casés à vie au Conseil de la Compagnie de Suez.

C’est encore elle qui dispose des moyens de chantage que constituent les journaux spécialisés dans l’attaque contre les hommes politiques qui résistent aux hommes de l’oligarchie : Action françoAse, Liberté de Camille Aymard, Volonté, de Dubarry.

Nous nous trouvons devant un système complet de gouvernement qui domine le gouvernement apparent de tous côtés.

Les événements récents ont apporté la preuve sanglante que, en cas de résistance du gouvernement légal, l’oligarchie n’hésite pas à recourir à l’émeute.

Nous accusons l’oligarchie de l’avoir entièrement organisée pour renverser le gouvernement issu de la majorité constitutionnelle.

C’est pour ce complot contre la sûreté de l’Etat, complot exécuté, que nous demandons la Haute-Cour pour les principaux chefs de l’oligarchie et pour leurs complices fonctionnaires de l’Etat.

camplat ef VémBute du e féuricr 1934t

Acensatlon

Nom acensons les Banques et les Trusts d^avoir organisé Vémeute fasciste du 6 février en vite d^empê^ cher le fonctionnement constitutionnel du régime parle^ mentaire.

Nous accusons nommément MM. Horace Finaly et François de Wendel, ainsi que leurs collaborateurs Lambert-Ribot, du Comité des Forges, Pierre Guimier, de l’Agence Havas, de l’élaboration du complot et des ordres

donnés pour l’exécution. Nous accusons M. Ernest Mercier, pi'ésident du Redressement français, d'avoir donné sa collaboration aux auteurs du complot et de l'émeute, pour la mobilisation des combattants de l’Union Nationale des Combattants, lancés place de la Concorde.

Nous accusons Jean Chiappe, ci-devant préfet de police, d'avoir participé à la conception du complot en ce qui concerne la participation de la police ; nous accusons Jean Chiappe, d'avoir, longtemps avant le 6 février, favorisé le développement des organisations de rue des groupes nationalistes, et d’avoir, dans tout le cours du mois de janvier 1934, facilité les manifestations dans la rue des mêmes groupes nationalistes, et d’avoir préparé les conditions de réussite du coup de force tenté contre la Constitution, et ceci pour servir les intérêts privés de l'oligarchie financière et industrielle qui constitue le gouvernement occulte de la France.

Préparation du eonsplot

Contrairement à ce que l'on peut croire, le complot est très antérieur au mois de décembre 1933. Dès le mois de juillet 1933, le scandale Stavisky était annoncé, ainsi que les émeutes. Mais c'est bien avant cette date que la préparation des événements a été faite.

Depuis plusieurs années, le gouvernement parlementaire est condamné par l'oligarchie financière et industrielle.

C’est à ce résultat qu’elle travaille depuis 1925, inlassablement.

Elle a préparé la dislocation des partis démocratiques et socialistes, et a travaillé à réunir les conditions de réussite d'un coup de force apparemment populaire.

Son premier objet a été de procéder à une sorte d’unification des forces capitalistes.

Le fascisme de 1925 étant tourné contre elle, elle l’a violemment combattu et l'a liquidé. Mais elle en a fait

recueillir les éléments (Croix de Feu) dès 1927 en vue dçs événements ultérieurs.

Après la liquidation du fascisme de 1925, en 1928, Toligarchie, et nommément M. Finaly d'une part, M. de Wendel d’autre part, ont cherché à former un fascisme entièrement dévoué à l’oligarchie : du côté Wendel, François Coty a pris la direction des opérations pour faire un fascisme de droite, avec incorporation d’éléments de gauche ; du côté Finaly, on a cherché à faire un fascisme de gauche, d’abord sous le couvert de la concentration parlementaire, — ensuite sur un plan extra-parlementaire.

Les deux groupes ont lutté l’un contre l’autre, en raison de leurs attaches extérieures. François Coty a lancé VAmi du Peuple et les Croix de Feu, fondées chez lui, contre les « puissances occultes » qu’il n’a jamais nommées et qui étaient Finaly, l’Agence Havas et le Consortium des grands journaux.

Coty a été complètement battu en 1933.

La principale puissance bancaire qui était opposée à la Banque de Paris, la Banque de l’Union parisienne, qui est la banque de François de Wendel, a été mise hors de cause, en 1932, par M. Horace Finaly.

En 1933, l’unification des forces du grand capitalisme étant ainsi faite, les anciens rivaux, devenus associés, ont pu passer à l’offensive contre le régime parlementaire.

Le premier projet était un fascisme de gauche. O'n avait travaillé à le préparer, discrètement, par toute une série de publications, livres et périodiques, qui étaient propagés par de hautes protections que Ton a pu reconnaître.

En 1933, on se décida à déclancher les événements annoncés par cette préparation intellectuelle, événements qui tendaient à la dislocation du parti socialiste, sous l’effet d’une double pression, à gauche et à droite. Qu’elle qu’ait été la pureté d’intention des « néos », il n’est pas

douteux que, par le travail de préparation dont ils ont bénéficié à leur insu, ils étaient lancés par la presse Havas comme la base d’un fascisme de gauche, — auquel on essaya de faire joindre tous les mouvements qui se rencontraient à « la Table Ronde ».

En juillet 1933, les auteurs du complot avaient organisé, par de savantes manœuvres, le contact des « néos », des membres de la maçonnerie, des groupes du jeune radicalisme, des éléments syndicalistes, de grosses fractions de la coopération, des dirigeants de la Banque des Coopératives, et les groupements fondés pour les formes nouvelles de la Coopération (Droit à la vie, Chantiers, etc.). Le refus absolu et brutal de ces derniers contribua fortement à l’échec total de cette tentative de fascisme de gauche dont les éléments furent dispersés à l’automne de 1933, — après qu’il fut prouvé que le mouvement « néo » échouait à disloquer le parti socialiste.

Du coup, il fut décidé de faire partir le fascisme de droite. Ce changement de front retarda les opérations de quelques mois.

En décembre, le scandale Stavisky fut lancé, comme conclusion au jeu de massacre parlementaire qui avait eu lieu pendant l’automne.

En janvier, préparation du coup fasciste.

Le 6 février, premier coup de force organisé par l’oligarchie.

IL^accustation contre la majorité parlementaire

Après le coup du 6 février, demie-réussite, demi-échec, la grande presse a mené le train contre le Parlement, Elle a voulu faire porter à M. Edouard Daladier et à M. Eugène Frot la responsabilité du sang versé le 6 février.

Î1 s’est même trouvé un historien, M. Lucien Romier, pour apporter au Temps du 11 février, une dénonciation visant « l’absurdité prodigieuse d’une tentative de coup d’Etat faite contre Paris au nom du Parlement ».

La même presse a publié d’innombrables articles pour faire croire aux départements et à l’étranger que l’émeute du 6 février avait été l’explosion spontanée de l’indignation populaire contre le Parlement.

Les accusations de la presse, qui ont pris un caractère nettement antiparlementaire, ne visent que les gauches de la Chambre des Députés.

L’accusation portée par la presse «nationale » est nettement tendancieuse : elle tend à un résultat politique ; elle vise l’institution parlementaire, dans la mesure où cette institution permet aux partis radicaux et socialistes d’être majoritaires.

Au delà de la majorité parlementaire, ce qui était visé, c’était la majorité populaire elle-même.

Qui est pesponsalsle de ft^émeule du 6 Février ?

De l’examen des faits, il ressort que les accusations formulées par la presse « nationale » sont sans fondement, et que :

1® l’émeute du 6 février n’a été en aucune manière une émeute populaire et spontanée ;

2® elle a été organisée artificiellement de toutes pièces ; elle est l’aboutissement d’une action longuement préparée ;

3® les vrais responsables doivent en être cherchés hors du Parlement et hors des organisations qui en ont été les exécutantes.

Première responsable visibie de Pémenfe t la presse de Paris

Dans les circonstances où nous sommes, je ne prends pas le temps d’envelopper ma pensée dans des phrases atténuantes. Je dis net que l’émeute a été préparée par la presse de Paris,

Mes preuves, je ne Ifes tirerai pas de documents-

massues. Elles s’étalent aux yeux de tous dans les colonnes de tous les journaux parisiens dans les jours qui ont précédé l’émeute du 6 février.

DérouIcBRenC «les manifestations

En janvier, les premières manifestations ont été exclusivement le fait de l’Action Française, avec ses groupes de camelots du roi.

La première manifestation retint à peine l’attention. Le public n’y prit pas part. On observa que les camelots agissaient avec la complicité évidente de la police. Leurs manifestations furent immédiatement grossies par la presse de Paris.

Malgré cette publicité, la seconde manifestation échoua complètement. Pujo, qui conduisait la troupe des camelots, ne put rassembler que trois cents jeunes hommes au maximum. Une légère pluie lui fournit le prétexte honorable d’une retraite ridicule.

La troisième manifestation, menée par l’Action Française et les Jeunesses Patriotes, était plus nombreuse et plus vigoureuse. De nouveau, les manifestants détruisaient le matériel des avenues et des boulevards. La police pouvait les disperser sans peine. Elle ne le fit pas. D sem- •blait qu’elle voulût que les dégâts soient visibles. Cela était si net que le fait fut signalé par la presse.

C’est ici que commence le rôle de la presse de Paris.

A partir de ce jour, toute la presse du Consortium et des Comités économiques (j’en donnerai la liste tout à l’heure) gonfle les manifestations, se, garde d’en blâmer les excès, et souligne que la police ne montre aucun acharnement contre les manifestants.

C’est ainsi qu’elle organise la sympathie du public, lui suggère d’assister en curieux à un spectacle sans danger.

Un premier résultat est atteint : la manifestation du samedi 27 janvier, , sur les boulevards, attire un nombre imposant de curieux assez sympathiques.

Toutefois, le public demeure spectateur. Les camelots restent seuls pour Faction contre les barrages de police. Au milieu d'une foule assez symphatique qui comprend dix à vingt mille personnes (selon l’heure), il n’y a que quelques centaines de camelots pour les tentatives de rupture des barrages policiers.

Il apparut, ce 27 janvier, que le préfet de police, M. Jean Chiappe, protégeait ouvertement les Camelots du Pwoi. On apprit, ce jour-là et jours suivants, que la démission de M. Chautemps, qui datait du 27 janvier, avait été voulue par M. Chiappe, que M. Chiappe, compromis dans le scandale Stavisky, avait refusé de se démettre, qu’il avait utilisé pour sa politique les manifestations de l’Action Française. Il apparut également que M. Maurras se taisait sur le cas de M. Chiappe .

M. Albert Bayet put dénoncer cet étrange accord Chiappe-Maurras et demander, dans les articles qu’il donnait à La Lumicrej si le préfet de police serait plus fort que le gouvernement.

Mais ce n’était là (on le vit plus tard) qu’un aspect de l’affaire : on parlait alors d’un complot Chiappe contre le Parlement. Mais le conflit était au-dessus de M. Chiappe : le préfet de police pouvait donner à ses agents Tordre de ménager les manifestants ; il était en son pouvoir de provoquer, directement ou indirectement, telle ou telle manifestation des groupements de droite.

Mais il appartenait à la presse, et à elle seule, de créer l’émotion dans le public, et de faire que devinssent tragiques des manifestations qui, jusqu’au 27 janvier, demeuraient sur le plan des grands « chahuts » de camelots.

et la panl4]Mc créée»

par la Presse de Paris

Brusquement, tout change : du chahut en passe à l'émeute.

Le samedi 3 février, M. Chiappe est révoqué. M. Daladier remanie son ministère.

Le dimanche 4, la presse tout entière est en désarroi devant les événements.

Mais le lundi 5, le ton change brutalement.

Le ministère Daladier-Frot est dénoncé par V Action Française comme un ministère Kerenski ou Karol5d. L’article de M. Maurras contre M. Frot est d’une violence telle qu’il constitue l’appel incontestable au choc sanglant, à la tuerie.

Je le reproduis intégralement. C’est la seule citation que je veuille faire ici. Elle en vaut la peine. LUe donnait le ton à la manifstation prévue pour le lendemain 6 février :

« De toute évidence, M. Frot ne sait pas ce que c’est que donner un ordre. Quelque Jacobin en peau de lapin î Il ignore que nulle prescription ne compte si l’auteur, si le chef n’est certain qu’elle est exécutable... Ou bien les subalternes de M. Frot vont se laisser paisiblement révoquer faute de pouvoir lui donner une lune couleur de sang ; ou bien ils en viendront aux grands moj^ens, aux moyens que M. Frot a la naïveté de croire infaillibles... Pour une mauvaise cause, pour une cause inj^uste, pour la défense des escrocs et de ceux qui se sont vendus à l’escroc, MM. Marchand et Paul Guichard verseront le beau sang français ? Ainsi ne seront-ils pas révoqués î Mais qu’arrivera-t-il ? Ceci : MM. Paul Guichard et Marchand seront à leur tour tués, tués sans pitié, et Eugène Frot subira la même fortune. Des gens qui n’ont pas froid aux yeux vengeront leurs frères, et, devant le triste cadavre du pauvre petit pète-sec qui aura cru faire merveille en élaborant la consigne : pas de manifestations ou je vous révoque, oui, ce qui passera devant cette épave funèbre de l’immonde bêtise et du plus effroyable esprit de parti sera forcé de dire : — Tu l’as voulu, Frot de Dandin ! C’est ta faute. Bien fait !

« Les manifestations tiennent ici au fond de la nature des choses. Tant que l’impunité des criminels sera maintenue, on criera : A bas les voleurs î L’absurde serait

que ce cri ne soit pas poussé par un nombre croissant, débordant, submergeant de bons et honnêtes Français.

« Si j’avais un conseil à donner à M. Frot, je lui dirais les yeux dans les yeux : — Mon ami, faites la justice. Ce sera le plus court, vous vous en tirerez à meilleur marché ».

Cet appel, aussi violent qu’il fût, ne pouvait agir que sur un petit nombre de combattants, de camelots, et retentir sur leurs alliés, Croix de Feu, Jeunesses Patriotes, membres de TUnion nationale des Combattants mobilisés à leur tour,. Cela n’atteignait en définitive que quelques milliers de personnes.

La Presse de Paris fit que l’émotion, l’agitation gagnèrent tout Paris.

Elle grossit démesurément l’importance des groupes qui devaient manifester, publia largement leurs appels, les commenta, créa artificiellement l’émotion en utilisant la présence d'anciens combattants, appela les spectateurs sur les boulevards et à la place de la Concorde, et fit si bien que, dans tout Paris, au matin du 6 février, une atmosphère de panique était créée, en même temps qu’était provoquée, chez les honnêtes gens, l’intense curiosité d’assister à un événement historique : l’expulsion des parlementaires « pourris » par les « combattants », par ceux qui avait gagné la guerre.

Au matin du mardi 6 février, il était évident que les organisateurs de la campagne si bien orchestrée avaient créé l’atmosphère nécessaire à un coup de force contre le Parlement, et que, en cas d’échec, il leur fallait au mx>ins des cadavres à exploiter le lendemain contre le ministère Daladier-Frct.

l^^émente des dupes

L’émeute sanglante eut lieu.

Ce fut l’émeute des dupes.

Les Jeunesses patriotes, marchant derrière les conseillers municipaux, croyaient se battre pour les libertés

parisiennes ; les Camelots du Roi étaient convaincus qu'ils étaient au soir du coup de force attendu depuis vingtcinq ans ; les combattants se regardaient comme les champions de la justice et de l’honneur.

Ils étaient dans un guet-apens froidement organisé.

Le coup de force échoua.

Mais on avait des cadavres.

Les cadavres des dupes.

Car les cadavres obtenus, on renvoya les combattants dans leurs foyers.

La logique de la situation, pour des assaillants qui étaient tous antiparlementaires, c’était, le 7 février, à la nouvelle de la démission de Daladier, l’assaut général qui, s’il y avait eu vraiment un mouvement populaire, eût été irrésistible.

Aucun des chefs apparents du mouvement ne fit un seul appel pour exploiter le prodigieux succès que constituait l’effondrement de Daladier.

Tous s’effacèrent en vingt-quatre heures devant le chef d’orchestre qui, par toutes les voix de la presse, demandait l’apaisement et la trêve des partis pour amener au pouvoir M. Gaston Doumergue, ancien président de la République, et membre du Conseil d’Administration de la Compagnie de Suez.

L’émeute fut bien celle des dupes.

Rôle de la Presse de Paris

Ainsi avons-nous vu, en quatre jours, le public parisien manœuvré en tous sens par la presse de Paris : lancé violemment contre le Parlement le 5 et le 6 février, immobilisé par l’émotion devant les cadavres du 7 février, — apaisé, renvoyé à son travail quotidien le 8 février.

La presse, méprisée par un peuple entier et que personne n’écoute en temps d’élections, a joué avec une rare habileté la partie orchestrée : en déplaçant cinquante

mille spectateurs, pour assister à une émeute sanglante, elle a fait croire à une partie de la France et de T univers que le peuple de Paris a chassé Daladier et Frot, et créé les conditions d’un fascisme imprévu à Rome et à Berlin.

Il y a lieu d’ajouter que, le 9 février, on vit afficher, sur les murs de Paris, un véritable ordre de démobilisation adressé aux manifestants du 6 février : cet ordre venait d’un personnage presque complètement inconnu du public, mais très connu d’un cetain nombre de chefs d’associations d’anciens combattants, M. Ernest Mercier, dissimulé sous l’aspect modeste de son groupe, le Redressement français^, et qui est en réalité l’un des principaux chefs du trust de l’Electricité, et le délégué du grand capitalisme aux relations directes avec les groupements d’action civique.

L<es Maîtres» de la Presse

Mais qu’est cette presse ?

Il ne suffit pas de dire qu’elle est la presse réactionnaire, ni même qu’elle est la presse du capitalisme.

Il faut la désigner nettement.

Exploitant les passions, les préjugés, les craintes et erreurs des classes moyennes, elle est la presse du grand capitalisme, entre les mains d’un très petit nombre d’hommes, qui sont les vrais maîtres de la vie politique et de la vie économique, — au-dessus du Parlement, au-dessus des ministres, au-dessus des gouvernements, au-dessus de tous les pouvoirs visibles.

Ces hommes, ce sont aujourd'hui les souverains, les vrais rois — ceux dont tous les hommes informés disent les noms, mais noms que l’on n’ose pas imprimer.

Après l’émeute du 6 février, et prévoyant (sachant) ce qui doit suivre, nous devons considérer que le moment est venu de nommer par leurs noms ces maîtres capables de déchaîner et d’arrêter les émeutes, de défaire les gou-

vernements, souvent à Tinsu même de ceux qui sont poussés sur la scène publique.

Je n’ignore aucun des dangers que courent ceux qui osent parler de ces maîtres inconnus du public. Je connais toute l’étendue de leur puissance.

Mais je sais aussi que leur puissance est faite surtout du mystère où ils vivent.

Ils ne redoutent rien tant que la publicité sur euxmêmes.

L<es noms de nos maîtres, les menenrs du fcn

La presse, autrefois, c’étaient les feuilles des chefs directs de l’opinion, des chefs de parti.

Aujourd’hui il n’y a plus de presse d’opinion. Hors le Po'pxdaire, VHumanité, le Peuple (socialistes) et VAube (catholique), à Paris, la presse appartient aux banques et aux grands Comités économiques. Finalement, c’est deux groupes, et au-dessus de ces deux groupes, quelques hommes dont la puissance constitue le plus grand des périls pour une nation.

Le Temps ^ et le Journal des Débats, c’est le Comité des Forges et le Comité des Houillères, c’est-à-dire M. de Wendel, M. Peyerimhoff, M. Lambert-Ribot, ceux que l’on nomme les fabricants de canons, — le charbon et la métallurgie.

La Journée Industrielle, c’est tous les Comités industriels réunis, Forges, Houillères, Textile, Soie, Réseaux, Assurances, etc., etc.

"U Intransigeant, M. Louis-Dreyfus, banquier, exportateur et importateur de grains.

Paris-Midi et Paris-Soir, M. Jean Prouvost, représentant le textile de Roubaix-Tourcoing.

UEonftme Libre, la Banque de Paris.

La Volonté, la Liberté, tantôt un groupe, tantôt l’autre.

V Action Française à demi contrôlée par les deux groupes (Forges et Banque de Paris), jouant son jeu entre eux, mais maintenue sur une ligne d’où elle ne peut plus s’écarter.

Le Mat'ïn^ de Bunau-Varilla et de Sapène, VEcho de Paris J de Simond, le Petit Journal^ de Raymond Patenôtre, le Petit Parisien, des Dupuy, le Journal, de Darblay et Finaly, ce dont les journaux liés à l’Agence Havas pour le partage des cinq cents millions de publicité qu’elle distribue bon an mal an.

UŒuvre, c’est aujourd’hui l’Agence Havas, dont l’administrateur-délégué, Pierre Guimier, est à la fois à la direction effective du Journal et de V Œuvre,

Au-dessus de toutes ces puissances, l’Agence Havas, distributrice de la publicité, et qui pratiquement contrôle toute la presse de Paris.

En dehors de la surveillance de l’Agence Havas et du Comité des Forges, aucun journal ne peut paraître : ceux qui ont essayé ont cédé ou disparu : VŒuvre, de Téry, le Quotidien, combattus avec acharnement par VAction Française quand ils étaient libres, sont passés sous le contrôle ou entre les mains dé l’Agence Havas ; le Nou~ veau Siècle, cornhattu violemment par VAction Française, a disparu ; VAmi du Peuple, qui lutta si bruyamment contre le Consortium, est aujourd’hui sous le contrlôe de l’Agence Havas.

Enfin au-dessus de l’Agence Havas, le grand maître de la finance, Horace Finaly, directeur de la Banque de Paris et des Pays-Bas, la Banque d’affaires la plus puissante de France et d’Europe, Horace Finaly, l’homme que personne n’ose nommer.

En résumé, au sommet de ce prodigieux édifice de la presse de Paris, construit depuis la guerre, deux hommes, l’un roi de la Finance, M. Finaly, l’autre roi de l’acier, M. de Wendel, et leurs collaborateurs immédiacs, M. Lréon Rénier et M. Pierre Guimier, à l’Agence Havas,

avec M. Finaly, — M. Lambert-Ribot, au Comité des Forges, avec M. de Wendel.

Rien d’important ne peut passer dans la presse de Paris sans l’autorisation de ce directoire, où M. de Wendel et M. Fiiialy ont le dernier mot, et où pratiquement, M. Finaly l’emporte depuis son triomphe sur la Banque de l’Union Parisienne.

Avec eux M. Ernest Mercier, déjà nommé, fondateur, en 1925, du groupe Le Redressement Français^ et qui reçut alors, du grand capitalisme, une dotation de cinquante millions, renouvelée et entretenue depuis, pour faire la liaison. Sous prétexte de réforme sociale, avec les groupes politiques et surtout avec les groupes d’anciens combattants. C’est ce Mercier qui fit fonder, pour cent mille francs, le Front républicain par ce Jean Goy qui, le 6 février, conduisait place de la Concorde les troupes de l’Union Nationale des Combattants.

M. Ernest Mercier est le délégué des plus grandes organisations capitalistes ; il est lui-même, comme président:, administrateur-délégué ou administrateur, dans les conseils de vingt grandes sociétés représentant plus de trois milliards de capital.

Le StavisUysine

Ces rois de l’or, du fer et de l’électricité, maîtres souverains de la presse, ont fait l’émeute fasciste.

Personne ne pense que les raisons qui meuvent M. de Wendel et M. Finaly soient celles de la morale et de la justice.

La corruption révélée par l’affaire Stavisky, c’est eux qui l’ont faite. Ce sont les maîtres de la finance et de l’industrie qui ont organisé la corruption de la presse, de l’administration de la police et de la politique. Stavisky était laissé par eux en liberté dans la jungle des affaires suspectes.

Ces maîtres de l’économie abandonnent du territoire à ces aventuriers, comme, jadis, les grands seigneurs

laissaient quelques routes aux brigands non établis, pour s’en servir Tun contre l’autre le cas échéant.

Vous et nous, nous regardons comme une énormité la volatilisation des cinq cents millions de Stavisky.

Mais qu’est-ce que ces cinq cents millions auprès des milliards qui ont été volatilisés dans les affaires financières « honnêtes » ? Le journal Vu a publié fort opportunément un tableau des pertes infligées à l’épargne par les principales affaires financières en douze ans :

^ Foncière du Nord de la France, 100 millions ;

Compagnie Générale Transatlantique, 300 millions ;

Association Foncière Immobilière, 200 millions ;

Affaires Oustric, 1 milliard 90 millions ;

Banque des Fonctionnaires, 150 millions ;

Banques Bénard, Française de l’Afrique, Vasseur, Charpenaÿ, Petyt, 550 millions ;

Gaumont-Aubert-Franco-Film, 250 millions ;

Banque Nationale de Crédit, 2 milliards 75 millions ;

Banque Russo- Asiatique, 275 millions ;

Affaires Devilder, 500 millions ;

Affaires Bouilloux-Lafont, 200 millions ;

Banque d’Alsace-Lorraine, 910 millions ; ^

Société Centrale des Banques de Province, 120 millions ;

Affaires Homberg, 330 millions ;

Agriculteurs de France, 100 millions ;

Il y en a pour 7 milliards 200 millions.

Et l’on ne parle pas des formidables pertes subies par l’épargne du fait de l’inflation, ni des rafles réalisées par quelques banques dans les bousculades boursières consécutives à la baisse et à la remontée du franc.

La vérité, c’est que le coup du 6 février n’est que le prolongement, par l’émeute, du chantage continuel que l’oligarchie financière exerce sur le Parlement pour l’obliger à se conformer à ses ordres.

Le stavîsk3^sme, c’est l’œuvre même de ceux qui dénon-

cèreat Stavisky et le sacrifièrent pour ameuter le public contre le Parlement,

Il nous faut oser dire ici publiquement ce que tout Paris sait et que personne n’imprime.

maîtres eliaiiteurs au service die Foligarcbie financière

Il y a à Paris, en France, une pègre invraisemblable de maîtres-chanteurs, d’escrocs, de financiers véreux qui circulent en toute liberté et qui font leur métier en toute impunité.

C’est la troupe de mauvais garçons à la disposition de l’oligarchie financière et de la police.

Stavisky n’était rien que l’un des chefs de bande de ce milieu. On l’a sacrifié comme on aurait sacrifié n’importe quel autre. L’oligarchie possède ainsi une réserve d’hommes à scandales qu’elle peut sacrifier selon les nécessités.

C’est avec ces hommes qu’elle fait céder soit les chefs d’industrie récalcitrants, soit les parlementaires manquant de docilité.

Au-dessus, elle entretient un certain nombre de journaux de manœuvre, journaux de grand chantage, à tirage limité, et qui lui servent pour les manœuvres publiques contre le Parlement.

L’oligarchie a corrompu beaucoup d’hommes au Parlement. Il reste tout de même beaucoup de parlementaires honnêtes, et, au surplus, le jeu des partis rend très difficiles certaines grandes opérations des Banques et Trusts.

Pour ces manœuvres-là, l’oligarchie fait donner la presse de grand chantage, au premier rang de laquelle il y avait la Volonté de Dubarry, la Liberté d’Aymard, et V Action Française. Dubarry et Aymard étaient les agents directs de l’Agence Havas, manœuvrés en même temps, parfois Tun centre l’autre, par le même Pierre Guimier,

Pour V Action Française^ la manœuvre est indirecte et plus savante.

Première coitclusion. Pour la jcBstfcc

Nous aecnsons les Banques et les Trusts àe Vé-

meute du. 6 février comme nous les accusons de tous les complots fascistes en préparation.

Le 6 février, l’oligarchie a atteint son premier objectif ; elle a renversé le ministère Daladier, et imposé le ministère préparé par elle pour les premières opérations de déflation.

Ce premier acte est accompli.

Elle prépare les suivants qui tendent à la conquêce totale de l’Etat.

C’est devant ce dessein que nous nous dressons.

Il faut en finir.

Pour la morale, pour la justice.

Ce régime ne peut durer.

Non» n’avons pas fait vingt révolutions contre les tyrans, nous n’avons pas subi une guerre de quatre ans contre les dernières monarchies pour tomber sous le règne de l’or, servis par des maîtres-chanteurs, des escrocs et des assassins, dans une atmosphère de débauche et de crapulerie, dans la boue empoisonnée des scandales d’argent et de mœurs.

Nous ne tolérerons pas de voir renouveler cette sanglante duperie du six février où des combattants tombent pour les dividendes de l’Agence Havas, de la Banque de Paris, iu Comité des Forges et du Trust de l’Electricité.

Et c’est pourquoi, considérant que les évènements accomplis et en cours dépassent la compétence de la commission d’enquête, nous demandons que soient traduits devant la Haute-Cour de justice les organisateurs de l’émeute du 6 février, et nommément :

^ François de Wendel, président du Comité des Forges, régent de la Banque de France, dont les bureaux sont 10, rue de Clichy, à Paris ;

Horace Finaly, directeur général de la Banque de Paris et des Pays-bas, 10, Chaussée d'Antin à Paris, domicile personnel, 2, rue de Presbourg ;

Lambert-Ribot, secrétaire général du Comité des Forges, 7, rue de Madrid, à Paris ;

Pierre Guimiér, administrateur-délégué de T Agence Havas, 62, rue de Richelieu, à Paris, domicile personnel, 119, avenue de Wagram ;

Ernest Mercier, président du Redressement Français, Vice-Président de la Société Générale de Constructions électriques et mécaniques (Alsthom), bureaux 3, rue de Messine, domicile personnel, 6, avenue Frédéric Le Play ;

Jean Chiappe, leur principal complice ;

et leurs différents complices et hommes de main, nommément Jean Goy, de FUnion Nationale des Combattants, Lieutenant-Colonel de la Rocque, des Croix de Feu, Pierre Taittinger, Président des Jeunesses Patriotes, Charles Maurras et Maurice Pujo, de FAction Française, et tous autres.

Ceci pour Fœuvre nécessaire de justice.

Et considérant que ce ne sera là qu’une œuvre de nettoyage et qu’il faut attaquer les causes du mal, c’està-dire le régime économique lui-même, nous demandons en même temps la convocation d’une assemblée constituante pour laquelle nous vous soumettons un plan de travail et d’action.

JPoifir le plan syndical et caapératif

L^acte de mptnre révolationnaire

Nous mettons hors de^ discussion le fait que nous sommes à la fin d’un régime politique, économique et social.

Si nous assistons à cette succession de scandales, à ces tentatives de coups de force, c’est parce que le régime est

à bout de course, . parce que le système économique ne peut plus vivre par ses propres moyens, parce que le système politique n’a pas les moyens d’exprimer la force de la collectivité ; parce que les cadres sociaux craquent sous La poussée de l’évolution générale.

Faire acte de juste n’est que le commencement d’une action générale qui tend à une révolution totale.

11 ne pa» de clian^ei* de ministère, ni

de noiivernement.

IVous sommes au seuil d’une nouvelle civilisation.

^ous entrons dans un nouvel âge de l’iiunianité.

I^’escroquerie fasciste

Nous dénonçons ici l’escrcquerie fasciste qui est tentée sous le nom révolutionnaire.

Le fascisme n’est pas une révolution.

C’est une régression brutale qui, par la violence, veut imposer, aux formes nouvelles de la vie individuelle et sociale, des hiérarchies périmées soutenues par les formes les plus anciennes et les plus rudes de l’autorité.

C’est en outre la négation du principe fondamental des sociétés humaines, la liberté humaine dont l’application à la recherche scientifique est à la base de tous les progrès techniques. Le fascisme n’est qu’un recours à l’autorité pour maintenir, entre les mains d’aristocraties et de théocraties en décadence, la propriété et le bénéfice d’un monde dont la prospérité est due à la science, à la technique, au travail.

Vue concept ioin nouvelle de la vie sociale

Nous sommes arrivés à ce moment de l’histoire de l’humanité où s’opère un changement de base dans la vie sociale.

Depuis les origines, les sociétés humaines ont été coupées en deux classes, une classe aristocratique, une classe de travailleurs subordonnés. A la première, le commandement, les loisirs, la culture. A la seconde, l’obéissance, le travail, l’ignorance.

Une révolution scientifique et technique a mis entre les mains de l’homme les moyens d’une révolution sociale sans précédent : la machine.

Le monde des machines, c’est le monde des esclaves de l’homme libre.

Au lieu de conquérir des esclaves, de dominer des salariés, l’homme doit capter la force dans La nature inanimée.

L’organisation mécanique du monde devient le support de la fraternité humaine effective.

Par elle, nous pouvons réaliser l’humanisme intégral.

C’est La révolution sociale en cours dans toute Fhumanité.

Nous ne la ferons pas par un acte de foi, ou par l’adhésion à un programme, ou par un simple acte de rue.

Ce sera l’œuvre d’une technique nouvelle au service d’une conception nettement pensée.

Car la révolution en cours ne sera réalisée pleinement que si elle est accomplie dans toutes les formes de la vie :

dans la vie culturelle, où elle appelle une conception de la culture qui exclut l’exaltation de la victoire dé l’homme sur l’homme,

dans la vie juridique, où elle exclut tout droit créé pour La domination d’une classe ou d’une caste, où elle appelle un droit nouveau exprimant les rapports d’hommes libres et leurs obligations à l’égard de la collectivité.

dans la vie politique où elle exige la création de nouvelles institutions capables de coordonner, pour le bénéfice de l’individu et de la collectivité, toutes les forces de la vie économique et sociale.

dans la vie économique, où elle exclut les systèmes de distribution créés pour un temps où les moyens de pro-

duction étaient au-dessous des besoins, — où elle appelle une véritable distribution de Tabondance qui vient des machines, — où elle veut un régime qui fasse de tout homme un conducteur de machines ;

dans la vie sociale, où non seulement le droit au travail est substitué au devoir du travail, mais où le droit à la vie est à la base du droit de chacun, — ce qui entraîne une transformation totale de l’économie, de la vie sociale, des villes, de l’habitation, des usages et des mœurs.

Devant la grandeur et la complexité de la tâche révolutionnaire, nous ne pouvons avoir que pitié pour les hommes qui croient dominer la situation par la déflation des prix ou par quelque réforme fiscale.

Nous avons à organiser la démocratie intégrale audelà de la démocratie politique actuelle.

œuvre sociale, ce n^est pas die créer une nouvelle élite, ni de faciliter Tascension d’élites issues du prolétariat, — c’est de faire que tout bomme, libéré de plus en plus du travail par la machine et par une nouvelle organisation sociale, entre dans ce domaine de la vie totale oh seuls pénétraient lusqu’icl ceux gui se croyaient l’élite.

Structure nouvelle des sociétés

Que le vieux parlementarisme soit dépassé, il est à peine besoin de le dire.

Que le système des assemblées demeure, c’est ce qu’il faut affirmer.

Il n’y a pas d'autre forme que l’assemblée pour les décisions collectives, dans les sociétés d’hommes libres.

La question que nous avons à résoudre est de savoir quelle sera la forme des assemblées et comment elles se formeront.

L’assemblée parlementaire, fondée sur la représenta-

tion des opinions, date du temps où la démocratie devait s’affirmer contre les théocraties.

Lorsqu’elle doit s’affirmer contre les pouvoirs économiques, elle a besoin d’une assemblée syndicale, qui lui permet de recevoir le plein de ses forces et de les mettre en marche.

Exemple : la République parlementaire a été battue le 6 février, La République syndicale, opposant instantanément la grève générale et la mobilisation ouvrière à l’oligarchie, eût été victorieuse en une journée.

En d’autres termes i tout le pouvoir auxsyndicats, ce qui signifie i à tous les syndicats incorporant les liommes produisant un travail utile s savants et tecliniciens, associés ainsi organiquement aux formations prolétariennes*

On aboutit ainsi à une assemblée à base syndicale constituée par secteurs économiques ; elle peut être complétée par une représentation territoriale déléguée par les municipalités, elles-mêmes constituées par les syndicats, ces deux représentations formant une Chambre ■ou deux selon ce que l’expérience conseillera.

L’économie rationnelle socialisée

Nos objectifs sont nécessairement La création d’une économie rationnelle et socialisée.

Dans le plan que nous proposons ici et qui est réduit à ses lignes essentielles, nous ne donnerons pas de place à la justification morale de la socialisation.

Au surplus, c’est surtout du point de vue technique que nous concluons à la socialisation : l’exploitation rationnelle et à plein rendement des découvertes et inventions n’est possible que dans le cadre de la socialisation générale.

Mais, du peint de vue moral et juridiqué, il faut marquer que, dans conditions actuelles de la science et de la technique, la part sociale l’emporte formidablement

sur la part individuelle dans toute la création économique.

Le grand capitalisme rationalisateur sait parfaitement quel obstacle constitue Findividualisme des entreprises à Forganisation rationnelle, et c’est pourquoi, avec ses moyens, il procède brutalement à l’expropriation des petits et moyens industriels et commerçants, qu’il transforme en employés des trusts.

Les représentants des classes moyennes ont à se demander s’ils préfèrent devenir employés d’une oligarchie financière et industrielle ou gérants responsables des secteurs petits et grands d’une économie socialisée.

EcoraoniLie syndicale, coopérative et municipale

En dehors du fascisme, toute la démocratie tend à une économie socialisée.

Jusqu’ici, la littérature socialiste a été très pauvre en indications sur les formes de cette économie.

Il y a peu de réponses à la question posée :

Le système économique socialiste sera-t-il l’Etatisme ou le Syndicalisme ou la Coopération ou encore la Municipalisation ?

C’est la vie qui tranchera sur ce point.

Mais nous avons à présenter un ensemble de propositions suggérées par la logique et par les données actuelles des mouvements socialistes.

Nous posons donc :

II y a lieu d’écarter toute formule d’économie socialiste étatiste. L’étatisme socialiste ne serait que le prolongement de l’étatisme bourgeois. Le socialisme doit travailler à l’élimination de l’Etat bourgeois formé par la domination d’une classe sur une autre. Il doit tendre à transformer l’organisme central national en un organisme de coordination des forces et non de domination, aussi dangereux aux mains d’une bureaucratie de parti ou de techniciens qu’aux mains d’une oligarchie.

Nous avons donc à repousser toute proposition de

socialisation par étatisation, c’est-à-dire par création d’administration publique pour l’exploitation des entrer prises.

2® L’Etat, le syndicat, la coopérative et la municipalité auront chacun leur fonction dans la vie économique.

A l’Etat, les plans collectifs et la haute direction du crédit, c’est-à-dire de l’emploi de l’épargne sociale ;

Aux syndicats de fonctionnaires de l’Etat, la gestion des services publics, sous leur responsabilité, et avec la collaboration de groupements syndicaux d’usagers ;

Aux syndicats de fournir les cadres de la structure essentielle de l’Etat pour la représentation économique et territoriale, et de constituer à tous les échelons de la vie économique et sociale, l’expression de la collectivité en même temps que la défense permanente du travail : le syndicat, élément constitutif de la commune et de l’Etat, apparaît, non comme un organisme de gestion, mais comme ce qu’il a été dès l’origine, un organisme revendicatif, l’expression constante du pouvoir prolétarien, mettant en mouvement la machine économique en vue des besoins de l’homme, afin de subordonner la machine à l’homme, — contrairement à toute conception qui, faisant administrer la société par les organismes de production, tendrait, même en régime socialiste, à subordonner l’homme à l’usine. Telle doit être la signification de « république syndicale ».

Aux coopératives, la gestion, tant pour la consommation que pour la production, dans des conditions que nous préciserons tout à l’heure ;

Aux municipalités à base syndicale, les services sociaux, les distributions de la force et de la chaleur, l’organisation de la vie culturelle, l’organisation de l’habitation.

L*a coopérative» organisme de gestion de la production

Nous sommes ici au problème crucial posé à tout système socialiste.

Nous demandons à tous de donner leur plus grande attention à ce problème.

L’erreur capitale du socialisme utopique a été de penser que, à partir du moment où l’homme cesse d’être exploité par son semblable, il agit au mieux de son intérêt propre et de l’intérêt collectif, exactement comme l’abeille qui accomplit, sans autre contrainte que celle de son instinct, les actes utiles à elle-même et à la communauté.

La raison nous avertit que cette pensée est une erreur. L’expérience le prouve. Le communisme doit, à ses erreurs sur ce point, des années de misère, puis un système de contrainte dont il n’est pas libéré.

Le socialisme recevra l’homme non point tel qu’il serait désirable qu’il fût, mais tel que le fournissent la nature et l’histoire, c’est-à-dire cherchant le moindre effort, aussi bien dans la société socialiste que dans la société capitaliste.

Il s’agit de l’intégrer dans un système socialiste qui utilise cette recherche dans la direction du progrès du socialisme, — de même que le capitalisme l’utiiise pour les progrès du capitalisme.

Si cette condition essentielle n’est pas observée, la machine, au lieu de produire l’abondance, serait rapidement grippée, et le prolétariat se trouverait dans la situation où s’est trouvé le prolétariat italien après l’occupation des usines.

H y a donc lieu de chercher à réaliser, à l’intérieur du système socialiste, l’équivalent de l’automatisme qui, dans le système capitaliste, associe le producteur à son travail et élimine l’inapte par la faillite.

C’est ce que nous fournit la coopération, tant de consommation que de production.

La coopérative apparaît comme Torganisme de gestion de Féconomie socialiste, permettant le développement de la responsabilité intéressée jusque dans la plus petite cellule de Féconomie.

La preuve n’est pas à faire pour la coopérative de consommation qui est manifestement la base de l’organisme de distribution de Féconomie socialiste.

Elle est à indiquer en ce qui concerne la coopérative de production encore très peu développée, mais dont les progrès peuvent être prodigieusement rapides.

On peut concevoir que les secteurs petits et grands de Féconomie socialiste étant confiés par le pouvoir syndical à des compagnies de coopérateurs, techniciens de l’organisation et de la production, l’élimination des inaptes se fera par le bilan, exactement comme dans le système capitaliste, avec cette différence que les bénéfices seront socialisés.

A côté de la coopérative de gestion et d’exploitation technique, le syndicat continuera de défendre tous les travailleurs, qui devront être défendus devant les gérants de coopératives comme devant les fonctionnaires des municipalités de l’Etat, comme ils doivent l’être au sein de la société capitaliste.

Le plan

Il y a peu de chose à dire du plan.

L’idée en est aujourd’hui familière à tous.

On ne conçoit plus d’économie organisée sans plan collectif, et FU.R.S.S. a donné à cet égard un enseignement dont l’essentiel est définitivement acquis à l’humanité.

Il n’y aura pas d’économie socialiste sans plan d’Etat ou mieux sans plan collectif.

L’élaboration et l’exécution du plan se font en circuit continu des organes de base, syndicats, coopératives et municipalités, aux organes généraux de construction à l’échelon national.

ILVnseignemeiit totalitaire

La Société socialiste prépare l’être humain à tou ces les tâches et à toutes les formes de la vie civique, économique et sociale. L’enseignement sera donc totalitaire. Il est à peine besoin de rappeler que tout être humain aura droit à recevoir la plus grande culture, la plus grande formation technique, sans autre limitation que ses propres possibilités. L’enseignement aura pour objet d’obtenir le plus grand rendement social de chacun, en même temps qu’il préparera systématiquement les étudiants à la plus grande intellectualisation de l’effort et à la rationalisation des mouvements. L’école sera jointe à La maison de la culture et à l’atelier. Elle enseignera que tout effort de rationalisation, fait pour le plus grand rendement de l’atelier, tend à libérer du temps pour la vie culturelle sous toutes ses formes.

1L4II noiiv^Ife farmatioii calturelle du citoyen)

La société socialiste apporte à l’homme une nouvelle formation culturelle en fonction de laquelle toute la société sera organisée.

Contrairement à ce que tant d’hommes ignorants croient et propagent, la société socialiste ne construit pas un Etat économique où tout serait subordonné aux nécessités de la production. Dans la société socialisce, l’économie est subordonnée aux nécessités de la vie. On ne fait pas du citoyen une machine à produire. On veut développer chez chaque être humain l’aptitude à la vie et à la connaissance : la rationalisation de l’économie a pouî objet de développer le machinisme de telle manière que, avec un moindre temps de travail, il donne plus de produits consommables à chacun.

Telle est la conception culturelle qui préside à l’organisation économique, faite pour une organisation sociale qui est elle-même le support de la plus grande liberté

pour chaque être humain, — qui, désormais, ne connaîtra d’autre héroïsme que celui qui est contenu dans l’effort de l’homme pour étendre le champ de la connaissance et pour capter les forces de la nature.

ILa coopération ônteriiatioiiale

Ceci nous amène à nous prononcer nettement sur le problème des relations entre nations. Quelle que soit la régression qui se produise par les repliements nationaux observés dans toute l’Europe et jusqu’en U. R. S. S., nous avons à maintenir que l’objet de l’activité humaine est d’organiser l’humanité en sociétés d’hommes libres dégagés de tout lien avec cette monstruosité qu’est la guerre. Il n’y a pas pour nous d’héroïsme guerrier : ce que l’on nomme ainsi demeure pour nous l’aptitude au meurtre de son semblable.

L’Europe fasciste marche dans le sens contraire à nos vœux et volontés. Nous avons à voir quelle est la terrible responsabilité de la France de Clemenceau et de Poincaré dans cette régression. Incapables de terminer la guerre selon leurs propres vues, c’est-à-dire par l’écrasement de l’adversaire, ils ont rendu impossible l’organisation de l’union européenne qui eut dû suivre la guerre comme l’alliance austro-allemande avait suivi Sadowa.

Nous avons à affirmer sans réserve que, dans le bruit d’armes où nous vivons, nous tendons à la coopération des peuples pour l’Union des Républiques européennes, réplique de l’Union Soviétique, et nouvelle étape de la paix universelle.

Une des premières tâches de la République syndicale sera d’appeler les peuples d’Europe à se libérer des tyrannies qu’ils subiS'^ent afin de travailler à l’œuvre manquée en 1918.

IVotre premier obfectif s X^ationalisâtlon de la Bamiae et des Industries de base

Opposés à tout ce que nous servons, aux côtés des organisations prolétariennes : les Banques et les Trusts, c’est-à-dire le pouvoir économique du grand capitalisme. Cette opposition nous dicte notre dispositif de manœuvre dans l’attaque à mener contre le vieux système défaillant par sa technique mais accroché à son pouvoir par ses appétits.

Portant en nous notre conception du socialisme organique et rationnel, nous savons que l’édification du socialisme est une œuvre de longue haleine. Il nous suffira de l’entreprendre pour connaître la plus grande exaltation que l’homme ait pu connaître aux grandes époques de l’histoire. Nous avons à nous demander aujourd’hui par quel secteur nous commencerons ce travail d’édification du socialisme.

Il n’y a pas à hésiter sur la première tâche à entreprendre pas plus que sur le premier secteur à viser dans l’attaque : c’est la Banque et les Trusts, c’est le système bancaire et le groupe des industries de base.

Aussi bien, c’est contre ces deux puissances associées, qui sont le “vrai Pouvoir de notre temps, que nous mobiliserons les troupes les plus nombreuses : prolétariat, classes moyennes et classes intellectuelles, tous ceux qui sont aujourd’hui brimés, exploités, dépouillés par l’oligarchie.

Nationalisation des banques et des industries de base, c’est la nécessité qui est apparue au lendemain du 6 février. Ce sera notre premier objectif. Mais le plan d’attaque suppose un plan d’occulation.

Plan d’occupation

Il faut que nous étudiions dès aujourd’hui, avec tous les groupements intéressés, un plan précis d'organisation bancaire, dont les lignes principales peuvent être indi-

quées ici : organisation de la banque par secteurs écono» iniques ; gestion générale par l’Etat et les délégués des secteurs économiques, eux-mêmes administrés par les délégués des syndicats, des coopératives et des usagers de chaque secteur ; gestion décentralisée avec le concours des municipalités, — en vue d’une organisation ultérieure comportant la gestion de l’épargne à chaque échelon des secteurs économiques, — tous concourant à l’élaboration des plans annuels d’investissement, c’est-à-dire de développement économique.

manœuvre du crédit dans le Secteur libre

A côté de ce secteur socialisé, peut demeurer un secteur libre mais où jouera imémdiatement la manœuvre du crédit, où l’on pourra entreprendre sans tarder la révolution économique par toutes les applications nouvelles des méthodes coopératives, avec le concours des hommes qui sont aujourd’hui expropriés ou asservis par le grand capitalisme.

l>a nécessité révolutionnaire

Plan d’attaque, plan d’occupation et plan d’édification doivent être mis sans délai à l’étude. Nous devons tous nous répéter la leçon du 6 et du 7 février. La bataille «itre le fascisme et le socialisme se livre dans de telles conditions aujourd’hui que, au jour même d’une victoire sur le fascisme, le socialisme doit se mettre dès la première heure à la tâche révolutionnaire. Le débat entre réformistes et révolutionnaires n’a plus de sens. La révolution sort de la nécessité dès la première minute de la victoire.

1^’offensive et les trois grandes batailles de la République

Pour l’attaque à entreprendre, tout débat est également oiseux : nous n’avons de choix qu’entre l’offensive et la mort, ou plus exactement le long sommeil.

Pour nous, notre choix est fait : nous avons choisi Toffensive, et, camarades des organisations, nous disons :

Nous voici dans la troisième grande bataille que la République a dû livrer depuis la chute du pouvoir dynastique : il y a eu la bataille contre le pouvoir théocratique : la République Ta livrée et gagnée avec le peuple ouvrier et paysan ; il y a eu la bataille contre le militarisme : la République Ta livrée et gagnée, avec le peuple ouvrier et paysan. Voici la troisième bataille, contre la Banque, aux trois quarts maîtresse de l’Etat. La République la livrera et la gagnera avec toutes ses forces, organisations prolétariennes, savants, techniciens, instituteurs, professeurs, fonctionnaires, et également avec les hommes qui, pendant quatre ans, ont vécu dans la guerre pendant que, dans la ruine générale, la Banque établissait son pouvoir.

Fascisme et socialisme sont face à face. On dirait mieux : le parti oligarchique et le parti républicain. Nous avons subi le premier assaut lancé par l’oligarchie. Il faut que notre contre-attaque brise le second assaut sur sa ligne de départ et nous lance d’un coup au cœur de la position centrale de l’adversaire.

Moyens d’action :

la campagne pour l’assemblée constituante syndicale ;

la convocation libre de cette assemblée ;

les rassemblements de masses exerçant une pression de plus en plus forte sur le gouvernement et sur les pouvoirs économiques occultes, le tout tendant à une attaque convergente par tous moyens y compris ceux de l’élection et de l’action de rue.

Nous ne fournirons pas ici un plan de l’offensive. H nous suffira de dire que l’offensive doit être menée simultanément sur tous les terrains : politique, électoral, social, syndical, économique, avec toutes les formations des groupes et partis, y compris les formations de rue, sans perdre de vue un instant que, dès la première minute de

la victoire, nous aurons à prendre en mains la direction de toutes Içs forces de la vie économique et sociale.

Au seuil du IVonvel Age

Telle est la nécessité qui nous est imposée dès l’instant où nous optons pour la vie, qui nous oblige à choisir entre la victoire et la mort. Tel est notre devoir. Nous l’accomplirons avec tous les camarades qui ont pris conscience de ce devoir au matin du 7 février et quelques jours plus tard à La nouvelle des massacres de Vienne. Nous l’accomplirons avec allégresse, avec la volonté de vaincre, portant au cœur la certitude que nous accomplirons un des principaux actes de l’histoire, par lequel le mouvement de l’Europe sera renversé, et qui ouvrira à l’humanité les portes du nouvel âge.

10 Février 1934 - Mai 1934.

La partie du chapitre qui précède et qui porte le titre < Ncms accusons » {page 160 à 176) a été publiée en un numéro spécial de Chantiers coopératifs le 10 février 1934.

Les plans qui suivent ont été rédigés de 1928 à 1935 : üs portent leur date, et Von pourra se reyidre compte, en les comparant, des progrès réalisés dans les travaux individuels et collectifs quHls traduisent.

On laisse ces textes dans Vétat où ils ont été publiés ; leurs analyses auraient besoin d^être complétées ; mais il demeure qu/ils contiennent des propositions qui entrent à peine dms la circulation aujourd'hui.

Le plan que Von lira tout d'abord a été rédigé pour fonder la Compagnie d’organisation rationnelle, coopérative de culture et d'organisation ; ce plan, corrigé par un comité de rédaction, a été signé par plus de deux cents personnes dont on trouvera les noms à la fin.

Les plans III et IV sont en fait antérieurs à ce plan général. On les publie parce qu'ils expriment l'application d'une méthode à un objet général. Le lecteur verra ainsi que la conception de l'économie < planée :?> est déjà ancienne che;^ l'auteur de ces études. Ce qui fait que ces plans peuvent être versés au dossier général des plans pour l'économie socialiste dont le plan général s'élabore aujourd'hui.

Juillet 19a5.

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