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Le raisonnement

Etudier le raisonnement, c’est s’attaquer à ce qu’il y a de plus complexe et de plus élevé dans la vie psychologique de l’homme. Les facultés logiques sont au faîte de l’intelligence, c’est le terme de l’abstraction. Et pourtant le raisonnement a été l’objet, dès les temps, sinon les plus reculés en général, du moins dès les temps les plus reculés de la spéculation humaine, dès Socrate, et surtout Aristote, d’études précises et scientifiques. La Logique a permis déclasser objectivement les raisonnements en catégories bien définies. La psychologie expérimentale marche donc sur un terrain déjà très assuré quand elle cherche à classer les individus sous le point de vue de l’exactitude logique, sans bien entendu affirmer qu’il ne puisse y avoir de raisonnement correct en dehors des formes logiques classiques ; mais du moins ces formes permettent-elles toujours la correction du raisonnement.

L’étude du raisonnement nous paraît susceptible d’ètre soumise à une double série d’expériences, la première ayant pour but de mesurer le degré de perspicacité logique des individus, la deuxième, de mesurer la faculté d’invention logique.

Pour étudier la perspicacité logique, on présente au sujet des séries de syllogismes, dont certains présentent des enchaînements rigoureux et exacts et dont d’autres comportent une conclusion qui est dans un rapport d’inexactitude avec les prémisses.

iGo TECHNIQUE DE PSYCHOLOGIE EXPERIMENTALE

Pour étudier l’invention logique, on ne peut demander à un sujet de classer par exemple des propositions séparées pour en faire des raisonnements rigoureux ; car c’est trop complexe et on ne pourrait obtenir de mesures exactes. Mais on présente au sujet des couples de prémisses syllogistiques, une majeure et une mineure, et on lui demande de donner la conclusion comportée par les prémisses. L’invention est purement logique, puisqu’aucun terme nouveau n’est impliqué dans la conclusion, qui ne soit contenu dans les prémisses. Les couples de prémisses sont en partie susceptibles d’une conclusion exacte ou inexacte, et parfois aussi, ne comportent aucune espèce de conclusion (deux propositions particulières ou deux propositions négatives).

On fait comprendre préalablement au sujet ce dont il s’agit; on s’attache en particulier à lui expliquer qu’il ne faut pas discuter la vérité intrinsèque des prémisses, que les deux premières propositions représentent des affirmations à admettre, au moins à titre hypothétique, et que, pour la conclusion, il faut chercher à ce qu’elle représente, non un fait réel ou une idée admise, mais une conséquence nécessaire des deux propositions une fois posées. C’est ainsi qu’on expliquera que, dans le syllogisme suivant, la conclusion est exacte, et qu’il n’y a rien à y reprendre, parce que l’enchaînement est rigoureux, bien que, les premières propositions étant fausses, la conclusion le soit aussi, tandis que, si la conclusion était vraie, étant données ces prémisses, elle serait logiquement inexacte : « Tous les hommes sont des singes ; or mon ami est un homme; donc mon ami est un singe. »

MESURE DES PHENOMENES LOGIQUES iGl

La conclusion : « Donc mon ami n’est pas un singe » est logiquement inexacte.

Et, pour l’invention logique, le sujet devra conclure suivant les mêmes principes.

Si nous employons le syllogisme, c’est parce que c’est un moyen de réduire le raisonnement à une forme moins complexe, plus précise et plus capable de se prêter à la mesure, et non par un souci superstitieux de ne pas violer les règles de la logique de l’Ecole, et d’ailleurs les phrases peuvent être répétées sous forme familière en renonçant au caractère étroit de la forme syllogistique : on renoncera en particulier à la conjection or de la mineure. Le syllogisme précédent devrait, par exemple, être énoncé ainsi : Admettons (pie tous les hommes soient des singes; j’ai un ami, qui est bien entendu un homme; serait-il exact, dans cette hypothèse, qu’il fût aussi un singe ? Ou bien, que pourrait-on conclure dans cette hypothèse ?

En effet un individu rompu (ce qui est éminemment rare aujourd’hui) aux exercices logiques, pourrait, dans les syllogismes dont la conclusion doit être jugée exacte ou inexacte, tomber juste par un simple automatisme de mémoire.

Nous ne nous occuperons pas de déterminer, sui vant les figures et les modes, les syllogismes qui serviront de tests. Parfois même nous sortirons de ces cadres un peu étroits, pour pénétrer davantage dans la vie, ce qu’on pourrait peut-être faire encore plus.

Nous signalerons seulement, suivant la notation habituelle, la nature des propositions enjeu (A = une proposition universelle affirmative ; E une proposi-

tion universelle négative ; 1 une proposition particulière affirmative ; Oune proposition particulière négative).

On sait que, de deux propositions particulières (IL 10, 00), de deux propositions négatives (EE, EO, 00), on ne peut rien conclure, et que la conclusion ne peut être affirmative si une prémisse est négative, ni générale, si une prémisse est particulière.

Nous indiquerons en même temps, dans la première série, si la conclusion donnée est inexacte, pourquoi, et, dans la deuxième série, la conclusion que comportent les prémisses ; nous signalerons aussi les prémisses qui ne comportent aucune conclusion, en indiquant pourquoi.

/re expérience. — Le sujet est mis dans les conditions habituelles. On lui fait entendre successivement des syllogismes (3 séries de 6). La prononciation phonographique, quoique préférable, est ici moins indispensable, si l’expérimentateur ou l’aide sait employer un ton neutre, ce qui est encore assez délicat. La durée de prononciation peut être d’environ vingt syllabes par 5 secondes, de l\ syllabes à la seconde pour l’ensemble de chaque phrase, y compris les pauses légères entre les mots. Il doit y avoir entre deux propositions, entre la majeure et la mineure d’une part, la mineure et la conclusion d’autre part, un intervalle de 2 secondes à peu près.

Le sujet doit dire le plus tôt possible si la conclusion était logiquement exacte ou inexacte.

On mesure le temps écoulé entre l’énonciation de la dernière syllabe de la conclusion et la première syllabe de la réponse, brève, du sujet : « Exact » ou

MESURE DES PHENOMENES LOGIQUES

« inexact1 ». Cette mesure se fait toujours au chronomètre compteur : on obtient ainsi le temps de réflexion logique.

2e expérience. — On présente au sujet, dans les mêmes conditions que précédemment, des couples de prémisses (3 séries de G).

On demande au sujet de donner le plus vile possible la conclusion qu’il croit que les prémisses comportent, ou — s'il lui semble que les prémisses n’en conlportent aucune — de répondre « pas de conclusion ».

On mesure le temps de réponse comme dans la première expérience, et l'on note les erreurs du sujet, soit que le sujet ait donné une conclusion inexacte à des prémisses qui en comportaient une exacte, soit qu’il ait donné une conclusion à des prémisses qui n’en comportaient pas2.

On fait la somme de ces erreurs dans chaque série et la moyenne des 3 séries, si on les emploie toutes.

Les syllogismes que nous proposons comme tests2 ne sont pas réduits à une longueur uniforme. Ils ne renferment que des idées très quelconques, très communes. Et l’expression proposée peut être modifiée.

La précision matérielle serait ici plus difficile à obtenir et elle est de moins grande importance, étant donnée l’élévation de l’opération intellectuelle à l’étude de laquelle servent les syllogismes.

1. Si le sujet répondait au hasard, il serait peut-être difficile de le déceler dans cette expérience ; mais une explication de l'inexactitude serait trop complexe. L’expérience suivante permettra très bien de le reconnaître.

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