Sensations algiques
Les sensations algiques cutanées présentent le caractère de pouvoir être provoquées par des excitations très variées : la pression elle pincement, la piqûre, le chaud et le froid, les décharges électriques. Lt c’est justement cette particularité qui explique que Ton ait longtemps considéré la douleur comme une qualité sensorielle pouvant accompagner toute excitation violente et non comme une sensation définie, dont l’existence peut actuellement être considérée comme démontrée, en particulier par des faits nomhreux de dissociation.
Ce qui reste encore ohscnr à l’heure actuelle, c’est l’identité ou la dltlérence des sensations alglc[ucs dues aux divers excitants cutanés énumérés, car nous n’envisageons dans ce cha[)itre que celles-là et non celles d’origine profonde.
On a en effet cité des cas de dissociation oi'i la donleur avait disparu pour les excitants thermi{[ues et [)crsistait pour les piqûres : il n’y avait que thermo-analgésie. Gela rend probable l’existence de deux classes au moins de sensations algiques devant être explorées
séparément ; et il est même possible que la douleur électrique soit indépendante, mais aucun fait ne permet actuellement de ralTirmer.
En ce qui concerne la douleur par compression ou piqûre, il existe des algomètres ou algésimètres fondés sur l’emploi de rim ou l’autre de ces excitants.
Par compression, au moyen de l’appareil de ^lac Donald, on exerce avec une surface rugueuse circulaire de diamètre constant une pression croissante au moyen d’un ressort, jusqu’à ce que le sujet accuse une sensation pénible : en somme il s’agit d’un véritable spbygmomètre de Bloch dont on change simplement la surface de base. ^On ne peut guère utiliser cet algomèfre que lorsque les surfaces cutanées se trouvent immédiatement au-dessus d’un plan osseux, sans quoi la pression exercee se perd dans la résistance plus ou moins élastique des muscles ou des viscères et l’on ne peut obtenir une compression cutanée mesurable et efficace. La méthode permet une exploration assez satisfaisante en revanche dans la région Irontale, et en particulier au niveau de la. tempe; la main peut également convenir aux recherches en pressant sur le dos des métacarpiens, du deuxième, en particulier. On pourrait encore s’adresser a la rotule, a
l’olécrane, etc.
L’algésimètre à pointe de Ghéiion permet une explo-
Fig. 7.
Algoniètre de Mac Donald.
MKSL'llE DES SENSATIONS CUTANEES
ration plus complète des dltTcrcntes régions cutanées il consiste en une pointe rpie l’on peut faire saillir de sa gaine d’une longueur variable, mesurable en dixièmes de millimètre, et que l’on enfonce dans la peau qui se déprime, de cette longueur même, jusqu’à la gaine, en pressant suHisamment fort.
Mais cette méthode est passible de [)lus graves critiques. La gaine provocpie une dépression de la peau et exerce une compression concomitante. Dans la dépression très variable qui se produit sous rinduence de la gaine et de la pointe, l’action de celle-ci devient inégale : si la peau est tendue et résiste, la saillie de la |)ointe sur une longueur tiès petite provoipiera une sensation algicpie car les terminaisons sensorielles corres[)ondantes sont très superficielles, tandis (pi’il faudra découvrir la pointe sur une bien plus grande longueur lorsque la peau sera très dépressible. La douleur apparaît bien plus vite sur la
peau du Iront où la dépression est arrêtée. par le plan osseux sous-cutané que sur une autre région qui peut
52 TIXIIMQUE DE TSYCIIOLOGIE EXPERIMENTALE
être cejiendant plus sensible à la douleur. Enfin l’épaisseur de la peau ou sa fragilité empêchera ou favorisera ta pénétration effective de la pointe, la piqûre.
Les résultats fournis par cet appareil peuvent donc être viciés et n’olTrent aucune garantie.
C’est le principe de la compression qui nous paraît [)rall(piement le plus sûr, mais, pour permettre une e\|)]oralion étendue, nous avons fait construire un alf/o-esthésimèlrc évitant les inconvénients que nousavons signalés pour l’appareil de Mac Donald, par la substitution à la com[>rcssion sur plans sous-cutanésdu [lincement entre deux surfaces rigides.
Il s’agit de deux branches formant ciseaux, et se terminant chacune par un mors, surface rugueuse^ de lo millimètres sur 5 millimètres, soit de 5o millimètres carrés ou un demi-centimètre carré. Un ressort très faible, exerçant des pressions de l’ordre du gamme, maintient les deux branches en contact, l’une d’elles étant fixe, l’autre mobile. Les branches peuvent être ouvertes de 2 centimètres, et l’écartement est indiqué à la partie supérieure de l’appareil, — les mors étant placés en bas — par le déplacement de la branche mobile devant une règle divisée où les valeurs sont indiquées par dixièmes de millimètre.
Dans le cadre de l’appareil est percée une ouverture par où pénètre une tige qui pourra comprimer la tige de la branche mobile pour la repousser vers la branche fixe, ün comprend dès lors que, si la pres-
I. Cette rugosité est obtenue par une série de stries d’une profondeur de i dixième tle millimètre.
MESURE DES SENS VTIO>’S CUTANEES 5.S
sion est exercée par l’intermédiaire d’un ressort, et
l±.îji»Kidll3’ t-ïj.iïii "..'î'ilJ,
àf 09 0/ O* oe #1» ot or oi ô
Fig. q. — Algo-cstliésirnètrc de Tohloisk et I’ikkon.
un pli de peau étant maintenu entre les deux mors, on pourra connaître comme avec l’apixircil de Mac
5'i TECHNIQUE DE PSYCHOLOGIE EXPERIMENTALE
Donald la plus petite compression nécessaire de celle double surface cutanée pour provoquer la sensation de douleur ; les effets de la compression seront mesurés par la réduction de l’épaisseur en dixièmes de millimètre : dans ce but deux index sont déplacés par la branche mobile, chacune dans un sens ; l’un indique l’écartement au moment où le pli de peau est maintenu entre les mors sans compression, l’autre l’écartement encore constaté au moment de la sensation douloureuse; la dilTérence des deux valeurs indiquées par les index fournit la grandeur de l’écrasement cutané.
La compression peut se faire, soit avec la tige d’un spbygmomètre de Bloch, soit avec une tige également poussée par un ressort, mais qu’on comprime au moyen d’une vis ; dans ce but le cylindre contenant le ressort et sa tige glisse dans une enveloppe également cylindrique et fixée à l’armature ; on le pousse jusqu’au contact avec la branche du compas, lorsque la peau est prise entre les deux mors, on le fixe au moyen d’une vis immobilisatrice et l’on n’a plus qu’à visser pour comprimer le ressort et exercer ainsi sur la peau des pressions connues, indiquées sur un cadran par un index qu’une aiguille mobile laisse en place au moment de la décompression. Le maniement de l’appareil est ainsi rendu plus commode et les compressions peuvent être effectuées très graduellement.
Pour mesurer la douleur d’origine thermique, l’appareil de Kiesow peut être employé, ou le disposlf de concentration optique des radiations sur un point de la peau, et enQn le procédé des immersions de
portions de membre dans de l’eau physiologicjue portée aune certaine température; on arrive à déterminer ainsi le seuil de la sensation douloureuse provoquée par la chaleur.
Dans la douleur par le froid, on peut ullllser l’immersion dans un liquide à point de congélation assez bas, comme l’alcool, et refroidi par un mélange réfrigérant ou, de [iréférence, par l’évaporation d’une substance très volatile, le chlorure d’élbyle par exemple. Mais ici on se heurte à diverses difficultés : le liquide employé n’est plus l’eau physiologique, il exerce une action variable sur la peau, et on Introduit alors une cause d’erreur dans les déterminations; enfin le froid provoque très rapidement de l’analgésie.
Ici encore c’est avec l’appareil de Kiesow, dans lequel pénètre de l’alcool refroidi, que les mesures peuvent être faites le plus commodément.
Enfin, la douleur d’origine électrique s’étudie avec les mêmes appareils et par les mêmes méthodes que la sensibilité électrique. Aussi renvoyons-nous le lecteur au paragraphe qui concerne cette dernière sensibilité.
Technique. — Pour déterminer le seuil de la sensibilité à la douleur avec notre algo-esthésimètre, on choisit un lieu d’élection, par exemple le dos de la main droite, au niveau du deuxième métacarpien. On prend entre le pouce et l’index de la main gauche un pli de peau ; et, en écartant la branche mobile de l’appareil avec un doigt de la main droite, on Insère ce pli de la peau entre les mors du compas, de telle façon que le bord des surfaces rugueuses soit parallèle au bord du pli, à une distance de 2 mlUlmèfres
environ. Le ressort amène la branche mobile au contact de la peau. Si l’on emploie un simple sphygmomètre on introduit alors celui-ci dans l’ouverture ad hoc, pendant que la main gauche, dont le pouce et l’index tiennent toujours, maintient l’appareil en équilibre ; l’on presse doucement, puis la main gauche libère le pli et s’attache uniquement à tenir l’ap- [)areil. Lorsqu’on dispose de la vis de compression, on procède de façon analogue de la main gauche, mais la main droite avance la tige rigide jusqu’au contact avec la branche mobile, fixe la vis de serrage, et n’a plus c[u’à visser doucement pour exercer la compression progressive. Celte compression devra se faire avec une vitesse constante, 5o grammes par seconde, [)ar exemj)le.
On prévient le sujet qu’il devra avertir lorsqu’il ressentira une douleur, c’est-à-dire une sensation réellement pénible, et telle qu’on soit nettement disposé à l’éviter, on lui demande de ne pas chercher à faire preuve de forfanterie, ni de stoïcisme, pas plus que de sensiblerie, et de déclarer tout bonnement ce cju’il éprouve.
D’autre i)art, on le prévient aussi que le caractère pénible de la sensation est très lent à s’établir et à jH'Ogresser, et que par conséquent il n’a pas à craindre de douleur vive et (ju’il est inutile d’anticiper sur l’apparition de la sensation douloureuse pour l’éviter.
Malg ré tout, comme il n’y a pas de contrôle ici pour déceler les erreurs subjectives, volontaires ou involontaires, nous conseillerons le procédé entièrement objectif qui consiste à déterminer, sans faire appel à la collaboration du sujet, le seuil de la dilata-
lion pupillaire. Ce procédé, qui est valable pour les sujets uoriiiaux, se fonde sur cette conséquence inévitable de toute douleur, qui provoque une dilatation de la pupille. Mais il faut se rappeler que cette dilatation, si elle fait défaut dans toutes les analgésies organiques, persiste dans les analgésies [)sycliiques, comme c’est le cas pour les analgésies constatées dans les états dits hystériques. Quoi qu’on pense de ce phénomène paradoxal et de la nature réelle ou apparente de l’analgésie hystérique, on doit se rappeler que l’hypo-algésie ou l’analgésie ne peuvent dans ces cas être décelées par la méthode proposée.
Pour rechercher ce signe de la douleur, on place le sujet à une lumière suffisante pour que la pupille soit modérément contractée; et l’on lixe cette pu[)llle' pendant qu’on exerce soi-méme ou qu’un aide exerce la compression.
Dès qu’on note une variation positive du diamètre j)upillaire, on arrête : l’index laissé à la graduation maxirna atteinte, soit dans le compresseur à vis soit dans le sphygmomètre employé comme compresseur, donne le seuil de la sensition algique.
On peut en outre apprécier l’écrasement réalisé par cette compression en notant la dllférence entre les valeurs Indiquées par les deux index du compas, celle concernant l’écartement primitif au contact de la peau, et celle concernant l’écartement moindre au moment de la plus grande compression.
Lorsque la dilatation pupillaire se produit, il est
I. On j)cut jfuère se servir de |)U])illomètres, trop j)eu sensibles.
bien rare que des mouvements, des gestes, des paroles du sujet ne révèlent pas alors la sensation douloureuse, alors meme qu’il n’aurait pas été prévenu de la nature de la recherche.
Pour la douleur provoquée par le chaud ou par le froid, on procède exactement comme pour la mesure de la sensibilité tbermique, toujours par rapport à la température propre de la surface explorée, cutanée ou muqueuse. On se comportera avec le sujet, comme dans l’emploi de l’algo-esthésimètre, et, là encore on jieut procédera la détermination du seuil de la dilatation j)upillaire.
Nous en dirons autant pour la douleur provoquée [)ar des décharges électriques dont la technique est la meme que celle exposée ci-dessous, pour la mesure de la sensibilité électrique.