CHAPITRE I
« Nous ne saurons probablement jamais, écrivait en 1844, le physiologiste Muller, quelle est la vitesse de l’influx nerveux ».
Moins de dix ans après, en 1850, les expériences de Helmholtz donnaient à cette affirmation nette un écla-. tant démenti : on mesurait la vitesse de transmission nerveuse chez la grenouille, puis chez l’iiomme. De là à calculer le temps qui s’écoule depuis le début d’une impression sensorielle jusqu’au mouvement fait en réponse à cette impression, il n’y avait qu’un pas. Donders réussit à mesurer en 1861, ce temps physiologique, que l’on nomme aujourd’hui temps de réaction ou temps psychique. (Ribot, Psychologie Allemande contemporaine, ch. VIII.)
Les premières mesures avaient été prises par la méthode grapliique, sur cylindre: on chercha ensuite un,procédé plus rapide et un dispositif plus maniable.
La méthode de Marey ale grand avantage de présenter, écrits sur le tracé, les différentes phases de l’expérience. Ainsi elle dessine en schèmes la physionomie du phéno-
Mesure de temps psj^chiques (signal automatique) au cylindre de Marey contrôlé par le diapason électrique (A. Binet, les Temps de réaction, Presse médicale, 24 juin 1896.)
•mène étudié, ce qui permet, par la suite, d’y retrouver la trace matérielle de détails échappés à un premier examen ; de plus, on peut contrôler strictement par le diapason électrique l’uniformité du mouvement, èt assurer ainsi l’exactitude matérielle des mesures prises.. Mais dans le cas présent, cette méthode a l’inconvénient d’être d’une préparation longue et dilUcile: il faut, à chaque série, noircir le cylindre, fixer les tracés, etc..., travail minutieux et lent. En outre, le dispositif avec diapason étant compliqué, exige une surveillance étroite : et l’on s’expose ainsi, pour éviter des erreurs matérielles, à des erreurs psychiques autrement graves,'parce qu’elles agissent immédiatement et à notre insu sur les idées directrices de l’expérience. Enfin le cylindre de Marey est un instrument de lahoratoire, difficile à transporter sous sa forme parfaite et avec tous ses accessoires : or la ■ mesure des temps de réaction doit être à la portée du clinicien comme du psychologue; son importance dans certains diagnostics, lesjuclications qu’elle peut fournir sur l’état mental, etc. veulent qu’on puisse la prendre facilement, et comme au pied levé, au lieu de passer des heures à la préparer.
On a.donc cherché quelque instrument plus maniable. Le principe adopté a presque toujours été celui du chronomètre-pendule où le mouvement d’horlogerie seraitdoublé d’un appareil électrique capable de fixer ou laisser marcher l’aiguille sur le cadran par ouverture ou fermeture du courant (1). .
(1) Ewaldavait proposé-le mouvoir directement l’aiguille en action-
Dans ce genre, les deux principaux appareils- sont lechronoscope de Hipp et le chronomètre d’Arsonval.
Le chronoscope de Ilipp est une adaptation de l’horloge électrique du même, décrit par G. Gariel, dans son Traité d’électricité médicale, t. I, ch. V : il ressemble assez à une pendule dont le mouvement est actionné par un poids: il porte deux cadrans couplés, donnant l’un le 10'’ de seconde, l’autre le 1000®. L’arrêt et le départ sont commandés tantôt par un électro-aimant supérieur, tantôt par un électro-aimant inférieur les bobines ont la grosseur du pouce. II .y faut joindre un rliéostat pour graduer le courant et régler l’appareil ; un commutateur pour en changer le sens et éviter les rémanences, un appareil à chute pour contrôler le fonctionnement, une clef de télégraphe pour le mouvement de réaction, et unappareil à excitation sensorielle variant avec la réaction que l’on veut obtenir. Il n’est pas trop d’une large table pour tout ce matériel.
Quoique ce clironoscope soit à peu près seul employé dans les laboratoires allemands, et jusqu’à ces dernières années dans ceux d’Amérique, il n’est pas à l’abri des critiques.
1® D’abord il produit, eu marche, une sorte de crissement assez fort, rugueux à l’oreille et désagréable; c’est
liant soirpivot' par un petit électro-aiinant dans le même circuit qu’un diapason électrique donnant le centième de seconde. Les vibrations ouvrant et fermant le courant, attiraient, et lais.saient aller l’organe du pivot qui déterminait le mouvement. Ce clironoscope, très simple mais fragile, eut peu de succès (1) Voir pour la description détaillée, Wundt, Psychologie Physiologique, t. II, trad. Rouvier, Paris. Alcan, 1886 — ou l’édition allem, IV édit , t. IL p. 322, Leipsig, 1893.
une grave cause de distraction, aussi les Arnéricains ontils cherché divers dispositifs ])our en isoler le sujet. —■ Or le fonctionnement silencieux de l’appareil est d’un précieux auxiliaire pour les recherches psycliiques ; le chronomètre d’Arsonval ne produit qu’un léger bruissement, assez doux à l’oreille, et qui serait encore atténué si l’on avait la précaution de lui donner un support de caoutchouc au lieu d’une caisse en bois plus ou moins sonore,
2° En outre, la complexité de tous ces organes réunis en rend difficile la surveillance attentive et efficace : on perd trop souvent de vue tantôt le sujet et tantôt l’appareil, alors qu’il faudrait rester attentif aux deux : il faut sans cesse changer le sens du courant, remonter le poids, etc.
Cet ensemble d’inconvénicnts intercale dans lés expériences. des causes d’erreur d’autant plus graves qu’il est difficile de les apprécier exactement. Les Allemands ■n’y échappent qu’irnparfaitement en soumettant au préalable leurs sujets à un long dressage. Mais outre que l’on pent accuser les réactions ainsi obte^nues d’étre factices, peu naturelles, c’est un procédé qui n’est pas à la portée du clinicien. Il lui faut un appareil facile à manier et à transporter.
Ceci nous dispense d’insister sur les inconvénients d’un réglage très compliqué : il faut chaque fois s’assurer que le mouvement de l’ancre est très rapide et soutenu, ce que l’on obtient en graduant l’énergie du courant et en tendant convenablement un ressort relié à l’ancre. Or on apprécie cette tension à l’oreille, d’une façon toute
personnelle, etc. Sans cloute les question de réglage sont ici capitales : raison de plus pour adopter un réglage facile, et nous verrons plus loin que le chronomètre d’Arsonval est, la aussi et grâce à une légère modification, plus facile à manier.