III. — Interprétation des mesures
Suffit-il maintenant, toutes causes d’erreur évitées, de jprendrela mesure d’un temps de réaction auditive, par exemple, pour connaître la vitesse de l’impression nei’veuse et la durée du temps p.sycliique ?
Peut-être cela serait, si toutes les réactions semblables étaient d’égale durée, et si une douzaine de réactions auditives donnaient douze fois le même nombre de centièmes de secondes. Mais en fait, chaque réaction a sa personnalité propre : il est rare que deux ou plusieurs, dans la même série, sc cliiffrent par le même nombre.On ne peut donc considérer chacune en particulier ni se contenter de les juxtaposer, comme des blocs, à l’état brut. Il faut traiter tout cela, et en retrouver l’imité pour exprimer de ces chiffres disparates ce qu’ils contiennent, leurs
indications sur l’état mental du sujet : il faut les examiner ensemble. D’où la nécessité de prendre un nombre de réactions assez élevé pour l’établissement d’une moyenne.
Comment calculer cette moyenne ?
L’opération serait aisée si les 20 ou 30 réactions qui sont la base Ordinaire d’une moyenne, oscillaient entre des limites as.sez étroites, et si l’on pouvait, par conséquent, les considères toutes comme significatives d’un état mental constant. Alors il suflirait de totaliser les centièmes de secondes et de diviser par le nombre de réactions pour avoir la Réaction moyenne.—Mais rien de plus dissemblable que la suite de ces temps, dans une même série, même à l’état normal.
Voici une série de réactions quelconque, ni bonne ni mauvaise :
Ces vingt réactions n’ont pas toutes la même valeur ; quelques chiffres sont évidemment faussés par une cause d’erreur. C’est indéniable pour le o, qui ne correspond à rien : la réaction a été probablement anticipée, c’est-àdire que le sujet examiné a fermé le courant avant que le signal réel l’eût oüvcrt : par conséquent l’aiguille n’a pas bougé. De même il faut retrancher le chiffre 5 ; non que ce chiffre soit contradictoire, mais ici, il ne correspond à rien. Quoique Tokarsky ait cru pouvoir abaisser jusqu’à 1 cent, de seconde (IIL Congrès de Pstjchol, p. 772^ les plus courtes réactions ne descendent guère au
dessous de 7 centièmes de seconde : celles d’Inaudi, dont les processus mentaux sont remarquablement rapides, mesurés par M. A. Binet, à la Salpétrière, nous ont donné 9 centièmes de seconde en moyenne.Ici, il est évident que la moyenne sera beaucoup plus élevée, presque double. Le chiffre 5 est donc manifestement en dehors de la série ; et pour les mêmes raisons il en faut dire ' autant du chiffre 6. Ce sont des réactions deim-ctniicipées c’est-à-dire que le sujet a prévu le signal et réagi avant, peut-être à son insu; par contre, le chiffre 41 est évidemment dû au retard apporté par une distraction ou quelque autre cause. De telles réactions sont d’ailleurs fréquentes, et c’est lagrande cause perturbatrice des moyennes.Tout l’art de ces études doit tendre à les éliminer des calculs, lorsqu’elles se sont glissées dans la série. Malheureusement cette élimination n’est pas toujours aussi évidente que dans les exemples ci-dessus, et l’on hésite souvent, tant est faible la ligne de démarcation.
Il y a alors deux théories en présence.
L’une veut conserver tous les chiffres, dont le total divisé par le nombre de réactions sera le temps moyen. Mais la question est précisément de savoir si l’on obtient ainsi le vrai temps moyen et si l’on n’y fait pas entrer à tort des chiffres faussés de réactions mal prises ou mal données. Pour arriver à la moyenne, il faut d’abord avoir éliminé les chiffres qui la fausseraient : c’est en quoi pèche cette théorie du bloc.
Est-ce à dire que l’on doive laisser à l’arbitraire de chacun le soin d’apprécier à son gré et sans contrôle, les chiffres à garder et ceux à éliminer? Ce serait, croyonsnous, ouvrir la porte à l’erreur personnelle.
Tout autre est la méthode proposée par M. H. Beaunis: elle consiste à reporter, sur l’abscisse du graphique, toutes les réactions, chacune à sa hauteur, celles de même durée à la suite les unes des autres (1). Les réactions analogues forment ainsi des groupes, et l’on distingue facilement ce qui doit être éliminé de la moyenne.
D’après ce qui précède, nous aurons, dans la série proposée, en encadrant les chiffres à éliminer :
Ce qui donne 219 centièmes de secondes pour 14 réactions, soit environ 15,6 centièmes de seconde pour la moymme (M).Il ne reste plus qu’à tracer le graphique pour donner la physionomie de l’expérience, à moins que l’on ne se contente de donner les chiffres, que l’on devrait publier tous à défaut de leur graphique.
Quand à la variation moyenne (V. M.) indice de l’attention soutenue, elle se calcule en notant de combien chaque réaction diffère de la moyenne, en plus ou en moins: on totalise ces différences et on les divise par le nombre des réactions calculées.
Rappelons enfin que l’on chiffre souvent la durée en millième de seconde : en ce cas on emploie un ^ éomme exposant.
(1) V. pour l’application de cette méthode l'enquête du D" Toulouse feur E. Zola, p. 229. Paris, 1896.
Le seul but de ce travail étant l’exposé d’une techni- . que encore trop peu connue de ceux qu’intéressent ces reclierclies, ce serait en élargir singulièrement le cadre, que de réunir ici les diverses mesures obtenues depuis 30 ans soit par le chronoscope d’Arsonval, soit par les autres procédés, en les examinant et les discutant. Bornonsnous à dire que l’on peut mesurer la durée de réaction à toutes les sensations (ï’ùsMe//ef;, tactiles, — sous leurs diverses formes — auditices, olfactives, gustatives).
Les mouvements de réaction sont ordinairement demandés à la main : mais ce peut être aussi un mouvement du pied, un clin d’œil, un mouvement des lèvres.
La réaction à chaque sensation est ordinairement férente ; qWçi est sensorielle, quand l’attention se porte surtout sur la sensation et motrice quand elle se concentre sur le mouvement.
Enfin les formes qui précèdent sont les réactions simples, où le temps psychique est réduit au minimum : on peut calculer le temps de choix, le temps nécessaire à un jugement, à une association d’idées, à un calcul etc. et l’on voit alors le temps augmenter rapidement avec la complication des opérations mentales.
Chacune de ces mesures demande, bien entendu, un dispositif spécial, pour lequel nous renvoyons aux ouvra- • ges spéciaux, et pour la bibliographie, à :
Beaunis : Recherches sur l’activité cérébrale. (Paris, 1884 -1886.)
Binet: Introduction à la Psychologie expérimentale. (Paris, 1894.)
Buccola : la legge del tempo nei fenomeni del pensiero- {bibl. scient. tn(er.l883.)
Jàstrow : the time-relations of mental phenomena. (New-York, 1890.)
Krœpelin ; die neueste Litteratur, auf dem Gebiete der psychischen Leitmessung. (Biol, central, b. III, p. 53-63).
Sanford . Personal équation, {kméric. J. of. Psychology. II, p. 3, 271, 403).
Ribot; la Psychologie allemande contemporaine (1879).
W. Wundt: Physiologische Psychologie, IV’ auf. Leipzig, 1893).
Beaunis et Binet : Année Psychologique (bibliographie), vol. I à V.