LA DEMEURE
Le soleil entrait dans l'ombre des forêts
Et j'errais,
Comme en un songe violent et morne,
Parmi toute la Nuit des antiques forêts;
J'errais, parmi des soirs de songe et de colère,
Loin du seuil grave de la maison tutélaire,
Au cri des cornes et des cors,
Eperdument rué à travers des essors
De grands oiseaux battant des ailes sous les flèches !
Un sang tiède pleuvait dans les fontaines fraîches
Et les ronces griffaient ma course et dans ma Nuit
Quelque chose de mystérieux avait fui
Dont la blancheur saignait en pourpre dans l'aurore.
Le vent prestigieux était pour moi sonore De chocs vastes et clairs de lances et d'épées... La faulx semblait saigner parmi les fleurs coupées Au geste du faucheur que je voyais du seuil, De l'aube jusqu'au soir stérile à mon orgueil, Travailler dans la plaine et s'asseoir sur la route.
Le vent criait vers moi la horde et la déroute Et j'écoutais, debout dans l'ombre, taciturne A tout ce qui séjourne au fond du crépuscule, Si, par delà le large fleuve et ses eaux noires.
Les buccins, dans le vent, des antiques Victoires N'allaient pas, à travers le soir qui les endort, Sonner jusqu'en mon songe aux lèvres de la Mortî
Ce fut un soir au temps des tragiques années, Elle vint avec mes Destinées !
La hache avec l'épée en trophée au vieux mur Croisait son tranchant clair a sa lame éclatante. Et mon Désir était obscur En mon Ame vigilante !
Mes rêves suffoquaient de courroux et de haine
J'étais l'adolescent qui pense au glaive nu
Comme à la nudité d'une dame hautaine ;
J'étais celui pour qui l'inconnu
A des faces en sang parmi des jeux d'épées,
Celui à qui, parmi ses rêves, le Destin
Parle à l'oreille avec des voix d'or et d'airain
Et qu'il accueillera de Fortunes drapées
Du pli qui se bossue à des pommeaux d'épées.
Un amas de colère était en toi,
O mon Ame,
Quand, Passante au visage de femme,
LA DEMEURE I I "j
Elle vint à travers mon Songe jusqu'à toi
Sur les marches du seuil^ debout avec sa torche, Elle vint et son cheval hennissait au porche Creusant le sol du bout de son sabot de fer; Elle entra dans mon songe à sa venue ouvert, Suscitatrice enfin apparue au décombre, Elle la prodigieuse Errante de l'ombre ! Et de l'éclat révélateur de son flambeau Toute mon âme tressaillit comme un tombeau Dont on ouvre la porte à quelque approche ardente Toute mon âme tressaillit, torche éclatante, A ta lueur qui, en face de mon Destin, Projetait au pavé, du haut d'un poing hautain, L'ombre de la Passante et de la Parvenue !
L'éclair d'un glaive était pareil à sa peau nue,
Le geste de sa main était victorieux,
Son pas avait l'orgueil du triomphe ; ses yeux
La couleur des beaux ciels que pleure à leur aurore
L'angoisse des blessés qui veulent vivre encore ;
Sa stature imposait à ses robes guerrières
Les plus glorieux plis des antiques bannières
Et la pointe de son beau sein adolescent
Était comme gemmé d'une goutte de sang;
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Ses lourds cheveux dont ses tempes étaient voilées
Semblaient avoir flotté jadis sur les mêlées
A tout le vent épars de toutes les colères,
Et vers Elle, comme vers Celle qui libère,
Mystérieuse, survenue et déjà haïe,
Mes Désirs tressaillaient en mon âme envahie
Et dressaient hors du songe où dormit leur couvée
L'arrogance de l'aile et la griffe levée.
Alors avec son geste dur et son silence. De sa main lourde encor du chef jadis coupé, Au mur où luisait ton trophée, ô Violence! Mystérieux et clair comme un jour qui se lève Elle m'a désigné, pour la suivre, le glaive.
Elle m'a désigné le Glaive et j'ai frappé.
Des soirs après des soirs ont passé sur mon âme Et des soirs et des soirs ont vieilli sur ma face A marcher dans un songe violent et morne, A travers le fer et la flamme, De soirs en soirs, et sans que la Gloire fût lasse De fuir devant mon songe obstiné sur sa trace, Jusques au jour enfin qu'à bout du songe morne Je me suis senti triste et j'ai pleuré