MUSIQUE
La Musique montre qu'en attaquant un sens, en produisant les sensations d'un seul genre, qui n'est pas nettement spatial, — en les produisant dans un certain ordre, on me fait produire des mouvements, on me fait développer l'espace à trois ou quatre dimensions, on me communique des impressions quasi-abstraites d'équilibres, de déplacements d'équilibres ; on me donne l'intuition du continu, des extrêmes, des moyennes, des émotions, même de la matière, — du désordre interne, du hasard intime chimique.
On me fait danser, souffler ; on me fait pleurer, penser ; on me fait dormir ; on me fait foudroyant,
ANALECTA
foudroyé ; on me fait lumière, ténèbres ; diminuer jusqu'au fil et au silence.
On me fait quasi tout cela ; et je ne sais si je suis le sujet ou l'objet, si je danse ou si j'assiste à la danse, si je possède ou si je suis possédé. Je suis à la fois au plus haut de la vague et au pied d'elle qui la regarde haute.
C'est cette indétermination qui est la clef de ce prestige. Il y a donc une partie séparable dans mes actes et mes émois. La musique opère cette analyse. Il y a, par elle, quelqu'un en moi qui agit^ou subit et quelqu'un qui n'agit pas. D'abord toutes les fonctions du temps.
Elle est le type de la commande par l'extérieur.
Court-circuit.
Elle joue avec ce qui, (pour une grande part), définit en moi ce qui ne peut être l'objet d'un jeu.
Et par elle, je vois que le plus profond — ce qui se prétend tel, le plus chatouillant, le plus terrible, — la chose même... est maniable. Entre la chose qui est ce qu'elle est, et la chose dont la fonction est d'être autre que ce qu'elle est, il y a un intermédiaire \
C'est cet intermédiaire, le moyen de la musique.
I. Entre l'Etre et le Connaître, travaille la puissante et vaine Musique.
La musique est un massage.
Substitution d'un excitant à Texcitant normal. Comme on électrise tels muscles et telle combinaison de muscles dont la contraction simultanée ne correspond à aucune émotion connue. Physionomies inédites sur l'album de Duchennc de Boulogne.
L'oreille est le sens préféré de l'attention. Elle garde, en quelque sorte, la frontière, du côté où la vue ne voit pas.
Par la musique nous subissons, et agissons les effets, et nous sommes contraints à fournir les causes.
Or, il y a plusieurs causes, pour chaque effet — dans ce domaine vivant. D'oui indétermination de la musique. En général, quand nous imaginons d'agir en nous-même, les effets de nos imagina-
'AN ALECTA
tions demeurent virtuels. Les images sont précises, les émotions moins nettes, les actes esquissés à peine. Si j'imagine danser, c'est un schéma de mouvements à peine ressentis à côté de mon idée visuelle très nette d'un personnage dansant. Si j'imagine frapper, à peine mon bras est-il éveillé ; le reste du corps ne participe pas.
Mais la musique, au contraire, dessine puissamment en moi l'action et la passion, = — tandis qu'elle laisse vague l'image.
Illusion est excitation.
Ce que l'on pense réellement quand on dit que l'âme est immortelle, peut toujours être représenté par des propositions moins ambitieuses.
A ce sujet, on peut considérer toute la métaphysique de ce genre comme infidéhté, impuissance de langage, tendance à augmenter gratuitement la pensée, et en somme à recevoir de l'expression que l'on a formée plus que l'on n'a donné et dépensé en la formant.
Ce qu'il y a d'excitant dans les idées n'est pas idées ; c'est ce qui n'est point pense, ce qui est naissant et non né, qui excite. Il faut donc des mots avec lesquels on n'en puisse jamais finir — et qui ne soient jamais identiquement annulés par une représentation quelconque : des mots Musique..,
it
La musique est devenue par Richard Wagner l'appareil de jouissance métaphysique, l'agitateur et l'illusionniste, le grand moyen de déchaîner des tempêtes nulles et d'ouvrir les abîmes vides. Le monde substitué, remplacé, multiplié, accéléré, creusé, illuminé — par un système de chatouilles sur un système nerveux — comme un courant électrique donne un goût à la bouche, une fausse chaleur, etc.
Mais la « réalité » est-elle autre chose ?,
Artifice, simulation, sont multiplicité.
L'artifice est naturel chez tous les hommes en qui la conscience est très développée.
AN ALECT A
S'ils écrivent, leur pensée éveille d'elle-même plusieurs types d'expression. La conscience agrandie n'est en somme que multiplicité offerte au lieu de simplicité.
L'artifice s'achève par la recherche paradoxale de l'expression la plus naturelle^ la plus spontanée comme résultat du choix et de l'élaboration en quantité.
Ces conscients sont donc curieux des paroles d'enfants, etc..
Toutefois, (c'est un degré plus élevé encore), ils renoncent à ces recherches.
Quand la même impression éveille en nous un géomètre, un enfant, un poète, un peintre, un philologue — une douzaine de langages et de types d'accommodations, et de séries d'actes distincts — il est bien compréhensible que l'on soit embarrassé.
La Honte est un grand sujet.
Le fait primitif a dû être le blâme général contre
un personnage qui, peu impressionné au début, a fini par craindre ce blâme, l'élever en lui-même au rang de fonction ; croire physiquement, que l'ensemble des autres le voyait tel qu'il était ; — et puis que ce qu'il était, tel quel, sans voile, sans mystère, était par soi seul une chose mauvaise, à la fois une faiblesse et un crime *. Il est dangereux, a priori, de paraître ce que l'on est.
Le système nerveux est Autruche. Il rougit, il se cache sous le sang, qui le fait voir ^. C'est une sorte de bêtise, de naïveté physiologique. A moins que cet efîet ne soit sans finalité, mais un phénomène d'équilibre, de transport compensant un fait interne.
Ce doute sur toutes les apparences émotives est général.
On peut les interpréter comme ayant, (ou ayant eu), une valeur de réponse qualitative à une demande ; — ou bien comme n'ayant qu'une nature mécanique ; et, ultérieurement, une valeur de signe.
Au lieu de rougir, on pourrait pâlir, ou suer, ou avoir envie d'uriner... ou même... mourir, l'arrêt du cœur est une réponse comme les autres.
I. Parfois la simple surprise fait rougir. Le premier mouvement est pour se voiler.
a. Le gribouille nerveux.
AN ALECT A Si je rougis d'avoir peur, j'ai peur de rougir.