XL
L'homme s'imagine « exister ». Il pense, donc il est, — et cette naïve idée de se prendre pour un
ANALECTA
monde séparé, étant par soi-même, n'est possible que par négligence.
Je néglige mes sommeils, mes absences, mes profondes, longues, insensibles variations.
J'oublie que je possède, dans ma propre vie, mille modèles de mort, de néants quotidiens, une quantité étonnante de lacunes, de suspens, d'intervalles inconnaissants, inconnus.
Je ne puis me concevoir absent, supprimé, ne me réveillant plus un certain jour ; je ne sais comment m' interrompre, et je ne fais que m'interrompre !
Si tu penses devoir toujours te réveiller, pense aussi devoir toujours te rendormir.
Si tu seras immortel, tu seras donc mortel. Il faut commencer par là.
A l'homme monté, tendu, clair, en pleine vigueur, il semble impossible que le même puisse cesser d'être tel.
Il croit, — et voici la joi du type le plus simple,
— il croit que pour pouvoir perdre connaissance, pour « mourir », il lui faudrait d'abord devenir un autre \
Sa vitalité lui est si présente et si nette — qu'il ne peut pressentir d'autre variation, réelle de son état que dans le même ton.
Faiblir, périr, lui semblent extérieurs, ■- — comme théoriques,.
L'homme a tiré tout ce qui le fait homme, des défectuosités de son système.
L'insuffisance d'adaptation, les troubles de son accommodation, l'obligation de subir ce qu'il a appelé irrationnel.
Il les a sacrés, il y a vu la « mélancolie », l'indice d'un âge d'or disparu, ou le pressentiment de la divinité et la promesse.
Toute émotion, tout sentiment est une marque de défaut de construction ou d'adaptation. Choc