GŒTHE. — GEOFFROY SAINT-HILAIRE
L’espace restreint dont nous disposons dans ce petit volume, nous oblige à choisir parmi le très-grand nombre d’observations qui pourraient intéresser nos lecteurs, celles dont les résultats ont amené de remarquables progrès scientifiques ou qui ont ouvert la voie à de° fécondes investigations dans l’immense domaine des infiniment petits.
? Swammerdam , qui excellait surtout dans 1 anatomie des plus petits animaux, a divisé sa Bible de la nature en quatre parties, suivant les quatre ordres de changements qu’il avait observés dans les insectes. La première classe de ces animaux comprend ceux qui ne sont sujets à aucun changement de forme, et les trois suivantes ont pour base leurs différentes manières de se transformer en nymphes et en chrysalides. Ce plan de division, quoique défectueux, montre toute l’importance que le
grand naturaliste attachait au phénomène si curieux des métamorphoses, aux transformations diverses qui doivent conduire l’individu de l’état de germe à l’état d’animal parfait. Plus tard Réaumur, dans la première partie de ses excellents Mémoires pour servir à l’histoire des insectes , fit aussi connaître, avec beaucoup de nouveaux détails, les formes et le genre de vie des chenilles, et leurs métamorphoses en papillons. Les anciens avaient quelques notions sur ces curieuses transformations. Ainsi Aristote nous dit dans son Histoire des animaux : « Les papillons proviennent des chenilles. C’est d’abord moins qu’un grain de millet, ensuite un petit ver qui grossit et qui, au bout de trois jours, est une petite chenille. Quand ces chenilles ont acquis leur croissance, elles perdent le mouvement et changent de forme. On les appelle alors chrysalides. Elles sont enveloppées d’un étui fermé. Cependant, lorsqu’on les touche, elles remuent. Les chrysalides sont enfermées dans des cavités faites d’une matière qui ressemble aux fds d’araignée. Elles n’ont pas de bouche ni d’autres parties distinctes. Peu de temps après, l’étui se rompt, et il en sort un animal volant que nous nommons un papillon. »
Les changements des insectes dans leurs différentes transformations ne se bornent pas aux parties extérieures. On observe en même
temps des changements considérables dans les parties intérieures, dont quelques-unes perdent leurs usages ou en acquièrent de nouveaux, tandis que d’autres disparaissent entièrement.
L’insecte qui sort de l’œuf, et qui n’a pas encore soit la forme, soit tous les organes de l’insecte parfait, est appelé larve, du latin larva, masque, parce que dans le plus grand nombre la forme définitive est pour ainsi dire masquée par l’enveloppe primitive. Les hannetons, les papillons, les abeilles ont une tout autre forme, lorsqu’ils sont à l’état de larve, que celle qu’ils auront à l’état d’insectes parfaits.
En général, l’état de larve est celui sous lequel les insectes vivent le plus longtemps. L’éphémère, décrit par Swammerdam, qui vit deux ans sous la forme de larve, naît et meurt en un même jour à l’état parfait. C’est aussi sous la forme de larves que les insectes sont le plus voraces. Les papillons et beaucoup d’autres insectes ne prennent presque pas de nourriture à leur état parfait; les éphémères n’en prennent plus du tout.
Dans son deuxième état, après la sortie de l’œuf, l’insecte prend le nom de nymphe. De même que les larves, dont les unes ressemblent à 1 insecte parfait quoique dépourvues des organes du vol, tandis que les autres en diflèrent essentiellement, les nymphes res-
semblent à ce qu'elles étaient sous forme de larves, ou sont renfermées dans un cocon qu’elles ont filé et qui est destiné à les protéger dans leurs transformations ultérieures. Ces dernières nymphes portent le nom de chrysalides , tiré d’un mot grec qui signifie or, un grand nombre des enveloppes sous lesquelles l’animal se forme étant dorées ou ornées de plaques d’or et d’argent. L’état de nymphe est un état d’abstinence et de repos, pendant lequel de grands changements se produisent dans les organes de l’insecte, et qui dure plus ou moins de temps suivant les saisons et les espèces. « Les membres des insectes, dit le naturaliste allemand Lesser (1), ne sont pas pliés avec moins d’art dans les chrysalides, qu’ils l’ont été dans l’œuf d’où ils sont sortis. C’est une merveille de voir l’artifice avec lequel ils sont agencés, et la sagesse avec laquelle on a ménagé le peu d’espace qu’ils occupent pour y loger tant de diverses parties sans les blesser, et sans qu’il y paraisse la moindre confusion. » Avec un peu d’attention il est facile d’apercevoir la tète, les yeux, les antennes, les pattes, les ailes du papillon sous les téguments de la chrysalide, qui l’enveloppent comme s’il y était emmaillotté. »
Les anciens s’imaginaient que la beauté des
(1) Théologie des Insect' s.
couleurs d’une chrysalide élait une preuve de la beauté de l’insecte qui en devait sortir. « Autant vaudrait-il soutenir, dit Lesser, que la beauté d’un berceau est un indice de la beauté de l’enfant qui y repose. » Un vilain insecte sort souvent d’une belle chrysalide, tandis qu’une autre qui a beaucoup moins d’apparence en produit un fort beau. Ainsi, de gros vers blancs qui creusent le terrain des vieux chênes, donnent naissance aux cétoines dorées qui vont s’abattre sur les roses; et les demoiselles ou libellules, aux couleurs éclatantes, doivent leur origine à une affreuse larve qui rampe au fond des eaux. Une des plus laides chrysalides est celle de la chenille cloporte du chêne, et cependant le papillon qui en naît est assez beau.
Quand les larves qui ne filent pas de cocons sont arrivées au moment de se changer en nymphes, elles se construisent une coque solide formée des matières au milieu desquelles elles se trouvent. Tour lier ces matières elles les humectent avec une substance gommeuse sortie de leur corps , et qui est très-propre a durcir leur travail. D’autres insectes, au moment de leur transformation en nymphes, creusent dans le sol des cavités qu’ils couvrent entièrement d une tenture de soie, pour empêcher que la terre ne s’éboule. La précaution de choisir un endroit commode pour se garan-
tir de tout accident pendant leurs métamorphoses ne leur paraît pas toujours suffisante; ils défendent encore le lieu qu'ils occupent contre les attaques du dehors par des espèces de retranchements. Toutes les chrysalides ne sont pas renfermées dans des coques ou enfermées dans la terre. Beaucoup sont nues et se filent un cordon qui les soutient en plein air par le milieu du corps; d’autres s’entourent d’un tissu de mailles semblable à un filet; d’autres enfin se suspendent la tête en bas à l’aide de fausses pattes postérieures. Il y a à cet égard beaucoup de différences qu’il serait trop long d’énumérer.
La température a une grande influence sur le développement de l’insecte à l’état de nymphe, état que l’on peut prolonger ou abréger dans quelques espèces, en soumettant les nymphes à une température basse et élevée ainsi que l’a fait Réauinur. Ces irrégularités empêchent les insectes de pouvoir éclore dans les saisons où ils ne trouveraient pas les plantes et les feuilles nécessaires à leur subsistance. Le même insecte qui, au milieu de l’été, aura acquis toute sa grandeur en quelques semaines, y emploiera souvent plusieurs mois s’il naît vers l’arrière-saison. Quelques espèces, qui ne mangent rien absolument, sortent de leur coque à la fin de l’automne et même au milieu de l’hiver. Un fait extraordinaire et jus-
qu’à présent inexpliqué, c’est que certaines chrysalides, placées dans les mêmes conditions, éclosent les unes au temps voulu, et les autres seulement au bout d’un long intervalle, quelquefois deux ou trois ans.
Les insectes qui naissent dans un état avancé de développement, et qui mangent au sortir de l’œuf la nourriture qu’ils auront sans cesse par la suite, sont nommés insectes à métamorphoses incomplètes. Dans les insectes à métamorphoses complètes , les trois phases de l’existence hors de l’œuf offrent toujours un état moyen où l’insecte devenu immobile cesse de manger. Il arrive alors très-souvent que le genre d alimentation de la larve et de l’adulte, séparés par cet état de vie latente, a changé. A des larves qui vivaient de bois, de feuilles, ou de sang et de chairs fraîches ou mortes , succèdent, après un temps d’arrêt et de jeûne, des insectes qui suceront le miel des fleurs ou feront une pâtée avec leur pollen.
« Un des plus jolis spectacles qu’offrent les insectes est l’éclosion d’une chrysalide. Elle a lieu habituellement au milieu du jour, comme si les premiers rayons de l’astre bienfaisant donnaient à l’insecte la force d’ouvrir la porte du tombeau. La peau de la chrysalide se rompt ou se fend dans la région de la tête et sur le dos. Il en sort, en se cramponnant avec etfort, un petit être tout gonflé, informe, tout mouillé;
iJ. demeure d’abord quelques instants immobile, fatigué de ses laborieux efforts. Puis les antennes repliées s’allongent et s’agitent, semblant interroger cette atmosphère, route nouvelle, inconnue, interdite jusqu’alors. Les pattes sortent de dessous le ventre, et l’insecte marche en tournant autour de la peau de la chrysalide, comme s’il l’abandonnait avec quelque regret. Sur ses flancs pendent deux moignons épais, inertes, mais où apparaissent déjà en petit les dessins futurs, qui ne feront que s’amplifier en conservant leurs rapports. L’insecte introduit l’air dans ses trachées par de fortes inspirations : ce fluide pénètre dans les nervures des ailes en desséchant les liquides et les raffermit. De rapides mouvements vibratoires les agitent ; l’insecte tourne tour à tour chaque aile du côté de l’air libre, afin de la sécher. Le frémissement est si précipité que l’œil aperçoit une masse élargie et indistincte j comme lorsque vibre une corde élastique. En même temps l’aile grandit dans une proportion extraordinaire , incroyable. Une nouvelle immobilité indique un repos bien mérité par tant d’efforts. Bientôt un effluve de chaleur, un rayon de soleil frappe l’insecte engourdi; un instinct tout nouveau s’éveille en lui, celui de la reproduction; il s’élance sans crainte; les fines membranes battent l’air en mesure, le fluide élastique réagit, l’insecte
s’avance dans le milieu subtil, et, dédaignant cette terre qui a nourri son enfance, plus roi que le roi de la création, qui le regarde avec envie, il monte, il monte, amoureux de liberté, enivré de soleil. Quelques gouttes de miel, source de chaleur et de force musculaire par la combustion respiratoire, vont devenir sa seule nourriture (J).»
On comprend que, dans cette transformation, les anciens aient cru voir l’image de notre renaissance à une vie supérieure par 1 immortalité de l’âme. Aussi, chez les Grecs, le mot psyché signifiait à la fois âme et papillon. Mais , comme le remarque justement M. Girard, on croyait alors à un changement complet dans le sens mythologique, tandis que la science a fait reconnaître l’individualité unique qui se conserve dans les métamorphoses des insectes, avec lesquelles dès lors nos doctrines chrétiennes sur la résurrection dans un meilleur monde offrent de grandes analogies.
Ce n est pas, on le comprend, dans ces analogies que se trouvent les principaux résultats de la théorie des métamorphoses. Les belles observations que nous possédons aujourd’hui sur le développement des animaux, grâce sur-
(1) Les métamorphoses des Insectes , par Maurice Girard, président de la Société entomologique de France.
tout à l’emploi du microscope, montrent que les changements de forme subis par les insectes hors de l’œuf, pour arriver à l’état parfait, ne sont que des particularités d’un phénomène plus général, celui du développement des êtres animés, qui tous subissent des métamorphoses pour arriver à leur état adulte. Ainsi comprises, ces métamorphoses embrassent l’ensemble du règne animal, et touchent aux plus hautes questions de la philosophie naturelle, nous pourrions dire de la philosophie sociale, si nous considérions les évolutions de la race humaine, le développement de forces morales qui marque les grandes époques de transformation , et qui prépare aussi, pour ainsi dire, les puissants organes de son état adulte.
La botanique, comme la zoologie, a ouvert aux patients observateurs armés du microscope le plus vaste champ de curieuses découvertes. Nous résumerons plus loin quelquesunes des plus importantes. Mais dès maintenant nous mentionnerons les phénomènes groupés par Goethe sous le nom de métamorphoses, et qui consistent dans l’appropriation d’un même organe , ou d’organes primitivement identiques, à des rôles physiologiques divers. Avant Goethe, le naturaliste Gaspard Wolf avait reconnu, à la suite de nombreuses recherches microscopiques, l’identité des par-
lies de la plante, malgré toute la mobilité de leurs formes. La liaison secrète qui unit les feuilles, le calice, la corolle, les étamines, était d’ailleurs admise par la plupart des observateurs, mais le grand poète, entraîné par un goût passionné vers l’histoire naturelle, chercha par des études suivies à découvrir les lois du développement de la plante, la propriété en vertu de laquelle un seul et même organe se présente à nous diversement modifié par la métamorphose.
Linné avait dit dans sa Philosophie botanique : « Les fleurs et les feuilles, les feuilles et les bourgeons ont la même origine. Le périanthe est formé par la réunion des feuilles rudimentaires. Une végétation luxuriante détruit les fleurs et les transforme en feuilles. Une végétation pauvre, en modifiant les feuilles, les transforme en fleurs. » La métamor^ phose des plantes est sans doute indiquée dans ce passage, mais d’une manière insuffisante, quoiqu’elle ait probablement guidé Goethe" qui ignorait les travaux de Wolf, dans ses premières études sur le même sujet.
La loi qu’il sut déduire des principes généraux que l’observation lui avait révélés est ainsi exposée dans sa Métamorphose des plantes (i) publiée en 1790 : « La métamorphose se
(1) Œuvres cl histoire naturelle de Goethe, comprenant divers mémoires traduits et annotés Dar Ch. Mariins. lxi 9
manifeste de trois manières : elle est normale , anormale ou accidentelle. La métamorphose normale pourrait aussi se désigner sous le nom de progressive ; car c’est elle qui, à partir des premières feuilles séminales, se montre toujours graduellement agissante , et monte en faisant éclore une forme d’une autre, comme sur une échelle idéale, jusqu’au point le plus élevé de la nature vivante, la propagation par les deux sexes. »
L’essai de Gœthe sur l’unité de composition des plantes ouvrait de nouveaux horizons aux méditations des savants, et préparait les progrès de l’organogénie, qui cherche dans les parties naissantes de la jeune plante le secret de leurs transformations ultérieures. En France, en Angleterre, comme en Allemagne, d’éminents botanistes adoptèrent les idées de Gœthe et les propagèrent, éclairant par leurs travaux les nouvelles branches de la science végétale, parmi lesquelles nous devons citer celle qui se rapporte à la tératologie, c’està-dire aux monstruosités produites par la métamorphose accidentelle, causée par des agents extérieurs, le plus souvent par des insectes. En même temps que Gœthe, Geoffroy Saint-Hilaire avait nettement formulé ses conceptions hardies sur l’unité de composition organique des animaux, et proclamé les mêmes vérités, découvertes ainsi à la fois dans les deux grands
règnes de la nature. Ignorant leurs mutuelles tendances, le savant et le poëte avaient fait les mêmes applications de leurs vues aussi justes que profondes, et montré que les monstruosités, loin d'être inexplicables, sont de simples déviations aux lois invariables de la nature dans l’évolution des êtres, lois qui se trouvent ainsi confirmées par des faits jusqu’alors attribués au hasard ou aux plus singulières causes.
« La nature, dit Geoffroy Saint-Hilaire, emploie toujours les mêmes matériaux et n’est ingénieuse qu’à en varier les formes ; comme si, en etîel, elle était soumise à des données premières, on la voit tendre toujours à faire paraître les mêmes éléments en même nombre dans les mêmes circonstances et avec les mêmes connexions; s’il arrive qu’un organe prenne un accroissement extraordinaire, l’influence en devient sensible sur les parties voisines qui, dès lors, ne parviennent plus à leur développement habituel; mais toutes n’en sont pas moins bien conservées, quoique dans un degré de petitesse qui les laisse souvent sans utilité; elles deviennent comme autant de rudiments qui témoignent en quelque sorte de la permanence du plan général. »
On doit maintenant comprendre, malgré la brièveté de ce résumé, l’importance de l’évolution métamorphique dans la nature, et la fécondité des aperçus qui dérivent de la science
encore nouvelle des métamorphoses. Le microscope a contribué pour une grande part à fonder cette science en aidant les observateurs à pénétrer le mystère des transformations de l’animal et de la plante, à suivre le développement de leurs organes. ïl aide encore aujourd’hui les savants attachés à poursuivre l’œuvre commencée, et de plus en plus portés vers les hautes pensées qui embrassent toutes les sciences dans la conception de l’ordre universel. Les métamorphoses que nous venons de décrire ne sont qu’une faible partie des changements que la nature opère « sans hâte et sans repos (1) » pour maintenir cet ordre divin, et par lesquels viennent successivement au jour les formes de la vie : oc Prise en elle-même, chacune d’elles semble dans son individualité être originale et spontanée; rapprochée de celles qui la précèdent ou qui la suivent et rapportée à son origine, elle apparaît comme un produit naturel du passé et comme une matrice où s’élaborent les formes à venir (2). »
(1) Goethe.
(2) Emile Burnouf. Origines de la poésie hellénique.