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LES INFUSOIRES. — EHRENBERG. — DUJARDIN- LES NUMMULITES

« Les infusoires ou animalcules microscopiques sont un des objets d’étude les plus importants en raison des déductions qu’ils nous fournissent; car ce sont les manifestations les plus simples de la vie, de cette force indépendante de la matière et des forces physiques qu’il ne nous est pas donné de connaître autrement que par l’observation de ses phénomènes. Et, en effet, la transparence des infusoires, la rapidité de leur développement, leur mode de propagation par division ou fissiparité, et la simplicité de leur structure, permettent au naturaliste, aidé du microscope, d’assister en quelque sorte aux phénomènes les plus intimes de la vie.

« L’histoire des infusoires est étroitement liée à l’histoire du microscope, sans lequel les yeux de l’homme n’eussent jamais pu en avoir une notion suffisante. C’est donc à Leuwenhœck, le père de la m'crographie vers la fin du dix-

septième siècle, que doit remonter la connaissance de ces êtres (1). »

Après Leuwenhœck, un grand nombre de naturalistes, parmi lesquels nous citerons Baker, Trembley, Ellis, s’occupèrent des infusoires, dont jusqu’alors on n’avait pas même soupçonné l’existence, et qui se produisent surtout, comme leur nom l’indique, dans les infusions des substances animales et végétales. Linné, surpris par la bizarrerie et la multiplicité de leurs formes, les confondit sous le nom de Chaos, mais Spallanzani, Saussure, Muller, etbeaucoup d’autres les étudièrent avec plus de précision et commencèrent à les classer. Enfin Lamarck, Bory de Saint-Vincent, Raspail, Leclerc, et, plus récemment, Ehrenberg, Siebold et Dujardin, appliquant à leur recherches le microscope perfectionné par l’emploi des lentilles achromatiques, ont fait d’admirables découvertes sur 'a structure des infusoires et sur leur manière de vivre.

Ces animalcules se trouvent principalement sur le fond vaseux des mers et des lacs, dans les eaux stagnantes des marais, où ils vivent par myriades dans le voisinage des produits végétaux et animaux dont la décomposition leur fournit des aliments. Mais tandis qu’on ne trouve dans les eaux putréfiées que des infu-

(1) F. Dujardin. — Les Infusoires. Dictionnaire universel d’histoire naturelle de Charles d’Orbigny.

soires ordinaires, tous de même espèce, on se procure au contraire les formes les plus belles dans les eaux claires des sources, des bassins, autour des plantes aquatiques.

Il est difficile de distinguer, même avec les instruments les plus parfaits, les détails de l’organisation des infusoires. On y parvient cependant en colorant l’eau qui les renferme avec de l’indigo ou du carmin. Cette eau avalée fait connaître les organes intérieurs. On doit la première idée de cette coloration artificielle au naturaliste Gleichen, dont les expériences ont été ensuite répétées par Ehrenberg, qui vit comme lui la couleur enfermée dans les cavités réparties dans l’intérieur du corps.

Nous devons, avant de continuer, dire quelques mots sur ce qu’on entend par grossissement microscopique. Le grossissement comprend à la fois la longueur et la largeur de l’objet, quelques-uns même y ajoutent son épaisseur. On voit par là que pour donner le grossissement d’un objet, il faut multiplier par lui-même le nombre qui indique l’augmentation de dimension dans un sens, et si l’on veut tenir compte de l’épaisseur, multiplier encore le produit parce même nombre. Ainsi, en ne tenant compte que de deux dimensions, le grossissement de 144,000 fois, indiqué par Ehrenberg pour un des animalcules dont il a déterminé les formes, seraitproduit par un grossissement linéaire

de 580 fois. Si Ton y fait entrer les trois dimensions, le grossissement linéaire serait alors entre 55 et 54 fois. On comprendra Futilité de cette remarque en sachant qu'un grand nombre d'infusoires ont à peine trois millièmes de millimètre de large, avec une épaisseur deux ou trois fois moindre; l’un d’eux, le vibrion, ne mesure souvent que trois dix-millièmes de millimètre. Aussi les grossissements de quatre cents ou cinq cents fois sont seuls capables de reproduire ces animalcules à nos yeux; on emploierait pour les reconnaître des moyens plus puissants encore, mais au delà de certaines limites, l’image n’a plus que descontours indécis.

Les infusoires ont en apparence un mouvement très-vif, l’espace qu’ils parcourent se trouvant grossi en même temps que leurs dimensions; mais si on calcule le temps qui leur est nécessaire pour traverser, par exemple, un millimètre, on voit que les oiseaux et les vertébrés se meuvent beaucoup plus vite.

Si les patientes recherches d’Ehrenberg ont fait progresser rapidement l’histoire des infusoires, en France, un très-habile observateur, M. Dujardin, a jeté de vives lumières dans cette science encore si obscure, et décrit avec de grands détails les nombreuses formes qu’il a étudiées (1). D’après lui, les infusoires appar-

(1) Histoire naturelle des Zoophytes infusoires.

tiennent certainement aux zoophytes (animauxplantes). Ils comprennent deux divisions, les infusoires asymétriques et les infusoires symétriques , groupes qui comptent un certain nombre d’ordres et de familles. Mais les infusoires symétriques se borneraient à un seul type, et M. Dujardin ne considère provisoirement comme de vrais infusoires que «les animaux aquatiques, très-petits, non symétriques, sans sexes districts, sans œufs visibles, sans cavité digestive déterminée ou permanente, ayant tout ou partie de leur corps sans tégument résistant, et se propageant par division spontanée ou par quelque mode encore inconnu. »

La classe ainsi restreinte présente encore une assez grande diversité, et nous donnerons la description résumée de quelques-uns des curieux animalcules qui en font partie. D’après M. Dujardin, il convient d’abord de mettre à part les vibrions, dont on n’a pu encore deviner la structure ou les moyens de locomotion. Ce sont de très-petits corps filiformes, droits ou ondulés, ou en spirale, continus ou articulés, qui se montrent par myriades dans les infusions fétides animales ou végétales, ou dans les produits morbides et liquides de l’organisme, Leurs mouvements peuvent seuls les faire prendre pour des animaux. Les plus gros n’ont qu’un millième de millimètre, et, avec un gros-

sissement de 500 diamètres, n'apparaissent encore que comme un petit cheveu.

Les rhizopod.es ou foraminifères sont des masses charnues qui ont la propriété de sécréter une coque molle ou dure, cornée ou calcaire, dans laquelle l'animal peut se retirer complètement, et qui rappelle la coquille de certains mollusques. Les rhizopodes fréquentent les eaux douces et les eaux salées; ils abondent dans le sable de certaines plages. Les espèces marines sont ordinairement visibles à l’œil nu; leur longueur peut atteindre deux ou trois millimètres.

Les volvoces sont pourvus d'enveloppes glutineuses, diaphanes, qui, se soudant ensemble, forment une masse commune dans laquelle sont engagés les infusoires, qui vivent exclusivement dans les eaux marécageuses. Ainsi réunis par milliers, ils constituent des globules verts, larges souvent d'un millimètre, mais chacun d'eux n’a pas plus de sept à neuf dixmillièmes de millimètre. On n’a pu les étudier suffisamment à cause de leur extrême petitesse Ils sont pourvus d'un double filament, dont l'agitation continuelle en dehors du milieu commun détermine un mouvement de rotation pour la masse.

Les vorticelles constituent une famille d’infusoires remarquables par leurs métamorphoses et par leur mode de développement, analogue

à celui des polypes. Elles se composent d’un corps contractile, tantôt globuleux ou ovoïde, tantôt épanoui en forme de vase, de clochette ou de corolle. Ce corps est d’abord fixé sur un pédoncule simple ou rameux, que l'animal abandonne dans une seconde période de son existence, pour nagerlibrementau moyen d’une rangée postérieure de cils ondulants. Le pédoncule est raide ou susceptible de se contracter brusquement en tire-bouchon, tirant le corps sur lui-même pour le projeter de nouveau. Quelques vorticelles, vivant dans les eaux marécageuses, forment des touffes blanchâtres, larges de plusieurs millimètres; mais le corps de chacune en particulier n’a jamais plus de cinq à dix centièmes de millimètre.

Les rotateurs, qui font partie d’une division de la classe des infusoires établie par Ehrenberg, sont presque aussi petits que ceux des familles précédentes, mais leur organisation est bien plus complexe. Ils sont revêtus d’un tégument résistant, aussi solide, chez les rotateurs cuirassés, que le test des crustacés microscopiques, et sous la partie moyenne duquel ils peuvent retirer leur corps entier contracté en boule. Tous sont des animaux symétriques, chez lesquels on distingue un canal digestif, des mandibules, des organes de circulation, de respiration, et peut-être des sens. Le caractère dominant, d’où ils ont tiré leurs

nom, est fourni par un appareil cilié vibratile, étalé autour de la bouche, et dont le mouvement produit l’apparence de deux roues dentées tournant en sens inverse avec rapidité. M. Dujardin a démontré que cette apparence est simplement un effet des intersections des cils qui se superposent en s’inclinant successivement, les uns après les autres, dans le même sens. Les rotateurs sont tous des animaux aquatiques, mais quelques-uns, tels que les rotifères , peuvent vivre et se développer entre les mousses humides, sur les murs et sur les toits. C’est parmi le sable des gouttières que l’illustre Spallanzani observa pour la première fois ces animaux, sur lesquels il put constater le singulier phénomène de la résurrection après une dessiccation très-prolongée. Comme les mousses, qui revivent chaque (ois que la saison est pluvieuse après avoir été complètement desséchées par la chaleur du soleil, les rotifères résistent à la dessiccation sous la forme de petits globules durs et demi-transparents, et recommencent à vivre quand ils sont humectés de nouveau.

« On ne comprend pas aisément, dit M. Dujardin, commentdesrotilèressontvenuss’établir etsemultiplier sur un toit isolé en même temps que les mousses, dont les semences sont transportées par les vents. Faudrait-il admettre alors que les rotifères, qui, dans l’état de dessiccation, tonnent de petits globules larges d’un sixième

de millimètre, et beaucoup moins pesants que des grains de sable, sont également transportés par les vents avec la poussière qui s’accumule entre les touffes de mousse, dont elle constitue le sol nourricier?»

Les rotifères ont la forme de fuseaux, leur corps se termine par une queue au moyen de laquelle ils restent ordinairement fixés, tandis que le mouvement rotatoire de leurs lobes ciliés fait naîlredans le liquide deux tourbillons qui amènent à leur bouche les corpuscules flottantes dont ils se nourrissent. Mais quelquefois ils se détachent et nagent par le seul mouvement de leurs roues, qui agissent alors tout à fait comme les roues d’un bateau à vapeur.

La fécondité des infusoires est vraiment effrayante. Ehrenberg a calculé qu’un seul de ces animalcules placé dans les conditions les plus favorables, pourrait, en quarante-huit heures, avoir donné naissance à un million, et après quatre jours à cent quarante billions d’individus. Les infusoires se reproduisent au moyen d’œufs, ou par la division spontanée de leur corps en deux moitiés dans le sens transversal ou longitudinal. Une fois séparées, ces deux moitiés commencent, chacune pour leur compte, une nouvelle période d’accroissement, au bout de laquelle elles se diviseront de même, et ainsi de suite, si les circonstances le

permettent. On peut donc imaginer tel infusoire comme partie d’un infusoire semblable qui aurait vécu des années, même des siècles auparavant, et dont les subdivisions par deux se seraient développées successivement. On voit aussi des infusoires apparaître dans les milieux les plus imprévus, sans que l’on puisse établir le moindre indice du mode de leur production.

Il existe un grand nombre de terre, de farines de montagnes, composées d’infusoires à l’état fossile. Cette farine, analysée et décrite par Berzélius, renferme de la silice, une matière animale, et un acide particulier découvert par ce célèbre chimiste. Les Lapons la mêlent à leur pain d’écorce dans les grandes famines, et ils la regardent comme un don du grand Esprit des forêts.

Des bancs puissants de l’écorce terrestre sont littéralement formés de la dépouille solide des infusoires; la craie, qui constitue une portion notable du sol de la France, est en grande partie l’ouvrage d’animalcules dont plus de cent millions ne pèsent pas un grain. Dans un pouce cube du tripoli schisteux qui se forme encore tous les jours aux environs dqBilin, en Bohême, Ehrenberg a compté jusqu’à quarante et un milliards d’individus. Cette abondance de débris organiques n’est pas exclusive à certains terrains, elle est générale; on l’observe à la fois

dans le sens de l’étendue et dans celui de la profondeur, an travers de l’écorce terrestre.

Outre le tripoli, formé exclusivement d’infusoires à carapaces siliceuses, la grande couche de Bilin renferme, dans sa partie supérieure, une espèce de demi-opale dans laquelle des quantités immenses d’infusoires sont mélangées avec des spiculés, ou supports intérieurs d’une sorte d’éponge également siliceux. Ces débris sont cimentés par la matière siliceuse, diaphane, qui forme l’opale. Si l’on regarde au microscope de minces éclats de cette pierre, on y aperçoit les fossiles diversement groupés dans tous les sens.

« En réfléchissant à ces découvertes, dit l’éminent géologue Charles Lyell (1), on est naturellement conduit à supposer que, de même que le ciment sous forme de la demi-opale de Bilin résulte de la décomposition de débris d’animaux, de même aussi les parties des silex de la craie dans lesquelles on ne retrouve aucune trace de structure organique peuvent néanmoins avoir constitué une multitude d’animalcules microscopiques.

The dust we tread upon was once alive!

La poussière que nous foulons fut jadis vivante !

Byron

«Quelque énergique que soit celte exclama-

(1) Nouveaux éléments de géologie, traduits de l’anglais par Madame T. Meulien.

tion du poète, elle ne donne pourtant qu'une bien faible idée des vraies merveilles de la nature : car ici nous acquérons la preuve que nonseulement la poussière calcaire et siliceuse dont les montagnes sont composées fut jadis vivante, mais que chaque molécule, pour ainsi dire, quoique invisible à l’œil nu, conserve encore la structure organique qui, à des époques incalculablement éloignées, lui fut imprimée par la puissance de la vie. »

Presque sur la même ligne que les infusoires, on peut placer cette foule d’animalcules, pour la plupart microscopiques, dont les coquilles sont si abondamment répandues dans les dunes des rivages maritimes. Quelques-unes de ces coquilles, notamment les nummulites, genre de foraminifères, sont extrêmement communes dans diverses couches calcaires. Elles y ont été remarquées de tout temps, et nommées d'abord pierres lenticulaires d’après leur forme qui les fit prendre pour des lentilles pétrifiées. Quelques-unes des Pyramides et le Sphinx de l’Egypte sont construits avec un calcaire rempli de nummulites. Elles forment une partie considérable delà masse entière de plusieurs montagnes, comme on le voit dans les Alpes, dans les monts Carpathes et dans les Pyrénées.

c< Les bancs de nummulites s’étendent sur le tiers de la circonférence terrestre, de l’Espagne au Japon. Ces vastes gisements n’accusent pas

toute l’importance d’une faune qu’il faut étudier sur le vivant. De nos jours, les très-pelits se révèlent partout, fort avant dans l’intérieur du sol; dans la mer, à toute profondeur; dans la glace des pôles; dans la cendre des volcans, dans le limon des tremblements de terre; dans 1 ait en innombrables légions. A leur égard les chiffres perdent leur signification ; le protoccocus atlanticus, qui rubéfie par kilomètres la surface de la mer, est une plantule qui se loge au nombre de 40,000 dans un millimètre carré; d Orbigny a compté 160,000 coquilles dans un gramme de sable de la mer des Antilles; et il s’agit là d’organismes géants! 11 y a des animalcules qui traversent le papier filtre, et jusqu’au mercure, dit-on; ils vivent à côté de nous sans que nous les connaissions et sans qu’ils nous connaissent; l’homme est pour eux une matière, un habitat où ils séjournent; ils sont dans nos muscles, dans notre sang, et on a vérifié qu’une bactérie placée simplement sur la peau pouvait pénétrer dans ce liquide. La fermentation alcoolique, l’action de la levure de bière, la putréfaction, sont des phénomènes causés uniquement par l’intervention d’organismesinfimes. Dans l’air qu’il respire, l’homme absorbe en une heure des millions de sporules, origine soupçonnée de bien des maladies (1). »

(1) La Science et le Christianisme. Etude par Louis Ruchet.

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