OPERATIONS
tapis sur tapis, et les objets d'art de valeur en vue, et îtm Gotteswillen (pour l'amour de Dieu), si jamais le prince les trouvait beaux, offrez-les-lui, tout de suite, madame, comme si c'était votre habitude... c'est une habitude en Allemagne, madame. Offrezles de grand cœur : désir de prince, désir de Dieu, « Goftesiounsch, même Dame. » Et ne vous avisez de rien cacher : le prince a l'œil exercé : quatre mois de séjour en France, madame (!). Pour emporter ce que vous voudrez bien « offrir » au prince, madame, une voiture (I) attendra... A minuit même un train part pour Bayern (Bavière). Il faudra de la diligence pour que les paquets..., service impérial ne souffre pas de retard, madame... »
M""" B... a une chemiserie flne très fréquentée des officiers de la Garde.
« Il me faut douze chemises, douze caleçons, deux douzaines de chaussettes, plusieurs douzaines de mouchoirs.
— Mais, monsieur, ce sera trop lourd pour emporter en campagne !
— -Ich liahe dafiïr gesorgt (J'ai pensé à ça), madame... c'est pour envoyer en Allemagne... pour après la guerre... On ne court pas les magasins après la guerre, vous pensez bien. Il faut avoir tout sous la main, pour jouir de la paix, en pleine tranquillité [In voiler Gemutlichkeit)^ vous ne com-> prenez pas ça, vous autres. Français.
— Vous avez aussi des gants de femme (!), des tricots, des dessous (!), c'est bien comme ça que ça se dit ?
— Mais, monsieur...
— Mais oui, pour ma femme : les femmes ont leur lourde part dans cette guerre terrible, madame... il faut des compensations ; et un Geschenk (cadeau) qui vous vient du pays conquis, cela fait toujours plaisir.
— Voici le compte : 600 francs, monsieur.
— Mais... c'est pour rien... aussi je ne veux pas vous payer! Voici un bon. Une fois sig-né... Gomment je m'appelle? Cette guerre... ce maudit éclatement d'obus m'a chassé la mémoire... Ça ne fait rien! [Schadet nicht!) Herr X... Garde Impériale {Kaiser garde ^ yneine Darae).
— Mais c'est une garde de voleurs!... pas possible, » s'écrie M""' B....
L'auto ronfle, les paquets se tassent, l'officier siffle :
« J'avais un kamarade, >>
— << Qui pouvait voler aussi bien que moi (1) »,
je ne puis m'empêcher d'achever.
Narquois, il me dévisage :
« A quoi sert l'esprit devant la force, madame? »
(l) Der ebenso gut stehlen konnte wie ich. {Chanson populaire allemande.)
Fac-siiiiilc d'unv aquarelle de l-jii. Dui'uis.
Faure est instruit, Maillard intelligent. Dutemple... c'est Dutemple ! Il a l'intelligence de la chanson ininterrompue. Il se réveille, s'endort en chantant. Un vrai soldat de France. Il se dit original, et savez-vous en quoi consiste son originalité ? Il a huit enfants !
« Huitquej'vous dis, madame... rare par le temps qui court, et un neuvième qui va venir. .. dans quelques semaines... tout chaud! On pourra dire qu'y sort des marmites, c'iui-là ! Ça va faire neuf gosses ! C'est qu'ça rogne du pain. Heureusement que la mère est là: une sainte femme, active au ménage et qui vous gâche pas les heures de pipe, s.b.D... »
A la porte discrètement on frappe...
Maillard entre dans son lit et fait le mort. Faure cherche une phrase. Dutemple bourre sa pipe, l'allume. Un sourire ironique et bien français court d'un coin à l'autre de sa bouche.
(( Ga doit être le curé allemand, il s'est mis dans la tête de me convertir...
— Allons, Dutemple, dit Maillard, il n'est pas méchant. Il t'apporte des cigarettes, du chocolat et sa bénédiction !
— C'est ça qui m'est égal... Pas besoin de béné-
diction, moi. Je me la donne tous les jours, quand j'suis chez moi, que j'fume la pipe, et qu'les gosses s'accrochent après la culotte usée par l'travail, pendant qu'la mère frotte et frotte, pour les faire blancs, quand qu'y sont nés pour être sales comme leur père ici présent. »
A l'hilarité de Dutemple il faut mettre fin. Son sourire est comme une étincelle qui met le feu à toute la salle. Et c'est du bois qui prend... du bois tout sec, tout français.
Sourdement, dans la salle le curé s'est glissé... tout bas Dutemple continue :
<( Il a mine confite, l'curé... m'est avis qu'il a perdu sa Gretchen... ça lui dit quelque chose faut croire : convertir Dutemple, l'homme aux neuf enfants, un vrai fils à la Marianne !... Et madame qui prend son air de maîtresse d'école... Dites, madame, c'est-y qu'y faut être sage devant le représentant de la kultur?
— Allons, enfant! que Dieu soit avec vous (1)1 » Grasse et potelée, la main du curé esquisse un
geste de bénédiction :
« Hélas! quelle guerre horrible... Traduisez, madame. Si elle n'était faite pour civiliser l'univers...
— Quoi?... [Dutemple se redresse.) On la connaît, votre civilisation. La kultur de ton ciel vaut bien celle de la terre allemande, et vous devez vider les caves de ce brave bon Dieu, comme celles de Cambrai : poliment, en claquant les bottes...
'1) Gott sei mit dir!
— Aucune haine contre les Français, enfant, Dieu est partout et le prêtre est avec son Dieu...
— Sans lâcher le p'tit verre, hein. Combien que t'as volé de bouteilles? Allons, un bon mouvement, fais pas le larron de gauche... et le royaume t'appartient...
— Qu'est-ce qu'il dit? »
Je traduis tout autre chose, les soldats rient, le curé ne comprend pas. Habitué à parler sans attendre une réponse, il continue innocent :
« Il faut prier pour la France, Kind... pour qu'elle s'ouvre à notre kultur... »
Dutemple trépigne: «Dites-lui donc, madame... l'Allemagne traînait dans la boue quand la France nageait dans l'or, foi de vieux Normand que j'vous dis. La kultur? Ils sont venus la chercher chez nous, et ils l'ont si bien transformée qu'elle est devenue de la culture à la turque : massacres, viols, rien ne manque, et tout ça sous le sceau de l'aigle. Heureusement que dans quelques mois il n'en restera plus que la carcasse...
— Chut! Dutemple, tu vas perdre l'hôpital, et nous avec... >>
Maillard tremble, Dutemple continue, impitoyable :
« Non! on veut pas de ta kultur... elle sent la saucisse, et Marianne est trop fine pour ça.
— Ja, Kind... tu verras Marian (1) [Il prend la République pour la femme de Dutemple.^ mais il faut prier. Et ceci est un point important (1) : tra-
;i) Eine wichtige Frage.
duisez, madame, ii faut éclairer ces enfants... Ces braves fils de la France (1)! La France était impie. Dieu nous a chargés de le venger (grossartig!), au revoir, enfants. Que Dieu soit avec vous.
— Aie pas peur, mon vieux, il fréquente les voleurs juste de quoi les dénoncer à sa justice! »... finit Dutemple.
Herr Major arrive : Clac, clac, ses bottes l'annoncent. Gris de la tête aux pieds, comme le ciel de Cambrai depuis qu'il a vu les Allemands. Jovial du reste et de belle humeur. Sa venue excite la verve des soldats :
(( Ça sent le major, madame prend son sourire... Ah ! Herr Major, si t'étais fm, tu devinerais le mépris qu'y a dans ce sourire, mais ta mère n'a mangé que de la saucisse pendant les neuf mois qu'elle te portait...
— Voyez, madame, ce ne sont pas prisonniers... mais gens contents...
— Qui se f... de toi, glisse Dutemple.
— Il dit, madame ?
— Des choses trop fines...
— Que les Allemands ne peuvent comprendre ? xVh!...
— Si ça te plaît de finir la phrase, l'honneur ne revient pas moins à celui qui l'a commencée, » nargue Dutemple.
Le major regarde : « France a trop d'esprit, Allemagne beaucoup de patience...
— Pour l'attendre... » achève Dutemple.
(1) Frankreich's tapfere Sôhnel
De nouveau les bottes claquent, dans la salle des Anglais il entre. Superbes dans leur flegme britannique, ceux-ci le dévisagent:
<« Cigarettes, chocolat, bons pour soldats français, mauvais pour Anglais :
— Eh bien, gentleman? Vous êtes prisonnier! un nouveau genre de sport !
— Un sport bien connu en Allemagne aussi... je suppose. Sir !...
— Vous avez un caractère fort, vous n'avez pas besoin d'avoir un lit (1). Madame voudra donner ce lit à double matelas à un soldat français... la paillasse est suffisante pour les Anglais... remarquables sportsmen !...
— Ah! voilà les noirs... Nous faire faire la guerre par le Sénégal... une guerre barbare, madame... »
Sidi rajuste son turban : « Oui, toi barbare.. . moi trente ans de service,., servir noble France... fils de France!... Moi toujours crier : Vive l;t France ! Moi vouloir te couper le cou ! Toi avoir fait mal à la France. France civilisée, Allemagne barbare; France belle, Allemagne! ouh!... »
Pour Sidi l'Allemagne est d'une laideur... Les peuples primitifs ne font jamais la faute d'exprimer en paroles les sensations qui les dépassent ; d'un geste ils les esquissent, harmonieux et noble.
Herr Major le regarde : « Il a de bons yeux ! (Gute Augen).
— Parler français... Sidi ne comprend que belle langue ! »
(1) Slrong teraper, boy, don't need lo hâve a bed...
Une jolie leçon, Herr Major, que Sidi vient de te donner... Si tu voulais comprendre!...
Et je me prends à les aimer, mes soldats. J'eus du mal à m'habituer à leur jargon voyou, souvent vulgaire. Mais quand on réussit à se les gagner, quelle intelligence fine on leur découvre !
J'appelle le timide Maillard « ma petite fille », le gros Faure avec son accent faubourien « mon mignon », Pré-au-Ghat couvert de crasse et de poils a mon petiot », et tous ensemble ils sont « mes petits ».
Si je réfléchissais, j'hésiterais peut-être... mais le cœur décide plus vite que la raison ne discute, et je suis femme, et j'aime les décisions du cœur, moi... Soldats de France ils le sont, et pour la France ils se battent, tout comme mon mari... Et c'est bien cela qui me rend française, française furieuse! Gomme si j'étais née sur le sol de France, et qu'une mère française m'eût nourrie de son lait et bercée de ses chansons.
J'aime plier, ranger les vêtements de « mes petits ». A les toucher j'éprouve une sensation de joie grave. Je me surprends souvent à vous regarder longtemps, képi et pantalon rouges, capote bleue, déchirés par les éclats d'obus, troués par les balles. Pauvres, et belles, et grandes choses de soldats... Je vous sens, qui tous les jours, à toute heure, descendez dans mon âme, ainsi que des reliques, en sainte et magnifique procession.
Du vestiaire on envoie chercher « leurs affaires » :
les laver, nettoyer, que sais-je ?. . . Ne pourrait-on pas les garder... telles quelles? Les envoyer aux mères de ceux qui sont tombés? Les loques des enfants, de ces enfants, des trésors pour les mères.
Dutemple n'aime pas à voir a sa Dame » triste. Aussi m'arrache-t-il à la réflexion : «. Pourquoi qu' madame a la larme dans l'œil quand qu'elle regarde « le fourbi »?
Je regarde Dutemple, le saint « fourbi ». Pourquoi?...
Les grandes pensées tuent les mots. A sa façon Dutemple l'exprime :
« Madame se tait? C'est qu'elle a quelque chose de grand à dire ! »
Herr professer B..., de Nuremberg, opère toute la journée à Thôpital.
Avec la même conscience, il soigne tous les blessés : les nôtres comme les leurs, « Un chic type, » disent nos soldats, qui ont confiance en lui. « Dommage que ces étoiles brillent pas plusieurs nuits sur le ciel allemand, » dit spirituellement D...
Et de fait le sieur Tilliani, médecin de la reine de Bavière, ne tarde pas à lui succéder. Les soldats l'ont baptisé u la barbe poivre et sel » :
« C'est tout ce que notre cage a de plus féroce, et jamais le sourire de madame n'arrivera à l'apprivoiser, » dit Herlin, qui le déteste.
C'est vrai : inutile de sourire... il est même nécessaire de ne pas le faire.
Hier, on m'amène un soldat allemand. Il resta six jours dans un fossé. Les vers ont soigné sa plaie. Je fais immédiatement appeler Tilliani. Il était à déjeuner.
« Vous auriez pu attendre, madame...
— Que le soldat meure?
— Oh! sur le champ de bataille ou ici... un soldat qui se bat est un soldat condamné d'avance, madame,... par la patrie! »
Il prend les pinces, les tourne et retourne dans la plaie... Le soldat hurle...
« A quoi ça te sert de crier?... Tu mourras quand même... avec ton nid de vers (1).
— Non, oh! non, supplie le soldat. Madame en a déjà ôté quelques-uns.
— Vous avez touché aux vers? Oh! cette bêtise féminine (2). Vous ne savez donc pas que les vers protègent la plaie contre les microbes? En les ôtant, vous entreprenez une lutte inutile : vous enlevez les microbes visibles pour les remplacer par des invisibles... Laissez-le donc « crever » : une mort tranquille est plus belle qu'une vie orageuse (3). »
Il part. Je lave la plaie, ôte les vers... un par un, coupe les peaux mortes, enlève les esquilles, fais œuvre de chirurgien puisque le médecin est nul. Le soldat passe une nuit parfaite.
C'est l'heure de la visite, le major est là.
« Gomment? il vit encore, cet animal-là [das Vieil) l »
Tilliani est furieux.
« Ach ja ,Herr Major, dit le soldat. La Dame noire est si bonne (4). Je ne tirerai plus jamais contre les Français...
(1) Was nûtzt das schreien? Slerbeii wivst du doch mit deinem Wûrmernest was?
(2) Dièse weibliche Dummheit!
(3) Ein ruhiger Tod ist besser wie sturmendes Leben.
(4) Die gute schwavtze Schwester!
— Veux-tu te taire?... Ainsi, madame, vous tenez à me prouver qu'une infirmière peut sauver un soldat quand le médecin l'a condamné? »
La meilleure réponse dans certains cas est de changer de conversation :
« Monsieur le major, Herr von P... — jeune officier de dix-neuf ans — vous réclame.
— Ahl celui qui a perdu son frère de dix-sept ans dans la bataille contre les Russes ! Celui-là aussi est condamné (1) ! »
11 entreprend cependant de le sauver : « La vie d'un officier pèse sur la conscience d'un major plus que celle d'un simple soldat, » me confie-t-il.
Il fait opération sur opération, suivies de plusieurs hémorragies, immobilise le malade sous le prétexte d'une phlébite, ne s'aperçoit pas d'un abcès qui s'ouvre et pourrit sous la jambe. La gangrène survient, le jeune homme meurt :
« Je vous l'ai toujours dit, il était condamné... » affirme Tilliani.
Ce qui ne l'empêche pas de pleurer devant la mère du jeune homme, accourue pour revoir le cadavre de son fils.
Je réunis tous ces faits, ajoutés à une injure que Tilliani me fit et que je refuse de répéter, et je vais trouver le gouverneur :
« Monsieur le gouverneur, Tilliani doit, dans les vingt-quatre heures, quitter notre hôpital.
— Oui [nunja...], que voulez-vous que je fasse? J'ai pour mission de gouverner Cambrai, s'il fallait
;i) Der wird auch nicht leben...
encore s'occuper des soldats que ïiiliani fait mourir... Il en a le droit... c'est un grand personnage... le médecin de la reine de Bavière, pensez! Un coryphée! Et puis, il faut bien des morts dans une guerre : la masse, c'est tout, madame, l'individu n'est rien. Il faut vous habituer à regarder loin.
— Je dirai qu'il a fait mourir von P...
— Et qui vous entendra? Ha, ha, ha... Vous permettez, madame? Vous avez encore la conscience d'une petite fille ! Vous criez dans le désert... oui... oui... Vous êtes dans ce cas, puisque prisonnière... et crier dans le désert, c'est ignorer le prix de la voix... Paternellement je vous le rappelle.
— Il faut qu'il parte de l'hôpital. » Et tout haut je dis l'injure, devant les officiers^qui m'entendent.
Autour de son doigt, le gouverneur, embarrassé, enroule sa longue moustache.
« Ja... Evidemment... c'est très laid de sa part, surtout étant donnés votre dévouement, la bonté que avez pour nos blessés... Mais c'est la guerre. Prenez ça comme un soldat... vous êtes infirmière, madame...
— Pardon, Tilliani quittera l'hôpital, c'est moi qui l'ordonne. »
Je regarde mon sauveur : c'est le chef du service de santé. Un vieux général qui fut toujours très bon pour nos blessés français. Il vient les voir souvent et ne manque jamais de leur apporter cigares et cigarettes, bonbons et chocolat.
Tilliani, « le coryphée », ne revient plus à l'hôpital.
S'il me rencontre sur le trottoir, il le quitte, et sur la chaussée se met au garde à vous. Il porte la main au képi, baisse la tête et compte les pierres du pavé. Tilliani me respecte depuis que je l'ai attaqué. Le coryphée est bien un Allemand.
iVA SALLE D'OFFICIERS ALLEMANDS
Les autos ronflent, entrent brusquement, brutalement dans l'hôpital, déposent et nous imposent leur fardeau : h Non, mais ça va continuer c'te corvée-là?... » ne peut s'empêcher de crier ce pauvre Herlin, exténué de fatigue. Pour lui « cet esclavage » ne peut durer. A chaque instant il me demande :' a Quand c'est-y qu'ils reviendront les nôtres?... »
Hélas ! on sait quand le malheur commence, jamais quand il finit.
Pour les officiers les majors ont réservé la plus belle salle, la plus aérée, et qui a belle lumière.
Les soldats occupent les autres salles. Parmi eux quelques Français et Anglais, arrivés cinq ou six jours après les Allemands. La plupart ont erré de grange en grange, d'église en église, d'autres sont restés sur le champ de bataille, plusieurs jours, sans être pansés.
Les officiers sont accompagnés de plusieurs majors, de deux ordonnances, d'une quantité de bagages. Tout cela entre ensemble dans la salle. Ils ne saluent pas, agissent comme si l'hôpital était
leur et qu'ils fussent chez eux. La plupart sont de très beaux hommes : grands, forts et de carrure large.
« D'où êtes-vous ?
— Aiis Pomern (de Poméranie). Des «militaires militants », madame. Vous savez l'allemand ?Famos.' Vous savez les nouvelles? Battus les « pioupious » à Gharleroi, à Saint-Quentin, à Péronne, on se bat à Compiègne pour l'instant. Presque pas de résistance : l'armée est encore plus faible que nous ne l'aurions cru [schlap) : un vrai troupeau débandé... pas même des chiens pour le garder, ha ha ha... famos ! Des compagnies entières se rendent, sans tirer coup de fusil, madame! Pensez [Denken Sie mal an!), et les officiers, les officiers français, madame, conduisent leurs hommes, mouchoir blanc perché au bout de la baïonnette, ha, ha, ha... en nous suppliant de les « débarrasser de ces lâches », leurs propres mots, madame, qui ne veulent pas combattre... D'autres nous amènent des compagnies enchaînées : les hommes tirent sur leurs officiers, en leur reprochant la défaite, qui est générale. Un cierge au socialisme, allumez, Kamarades... Quarante ans de préparation de guerre n'ont pas fait ce qu'il a fait pour nous, ha, ha, ha... Ah! voici Kamerad von X..., eh bien?
« Pavoisez l'hôpital, madame : Maubeuge est tombé. 40000 prisonniers, canons et mitrailleuses... ça ne se compte plus : hoch lehe der Kaiser! (Vive l'Empereur!) L'important, c'est que la chute de Maubeuge, madame, nous ouvre une voie ferrée importante. Des renforts vont être amenés... on
fêtera la fête de Sedan k Paris : hoch 1 hoch ! hoch ! Kamerades.
« Vous avez le sourire ironique, madame. Je vois bien que vous ne croyez pas... que faudrait-il donc faire pour vous convaincre, vous et le peuple de Cambrai ? Le gouvernement a eu a la bienveillance » de mettre les affiches en français. Le peuple les lit sans y croire. Ah! tous ces c...-là mériteraient qu'on les fusille, à cause de leur mauvaise foi. Mettre en doute la parole d'un gouvernement : la signature du général von Stein impose le respect, madame. Mais qu'est-ce que vous voulez : on ne m'écoute pas, on veut faire de Thumanité. A force de « gâter )) le peuple de Cambrai, il finira par se mutiner. »
Hildebrand, jeune officier de vingt ans, est fils de général. Les officiers ont pour lui de grands égards. Blessé cà la tête, il délire constamment. Il se roule dans son lit, repousse les couvertures, les jette à terre, se rue à l'assaut sur la porte qui résiste. Ses camarades m'aident à le ramener dans son lit.
« En avant, en avant, tas de c..., sale peuple (1), on n'en tuera jamais assez... en avant, voyous (vorwarts, Bengels), un enfant? Qu'est-ce que ça me fait, tuez-le... en avant, en avant à Paris {vorwàrts, vorwarts nacli Paris), mais faites-la donc taire, la vieille... un coup de baïonnette... droit... elle a le cœur vieux, elle ne criera plus, ha ha ha... famosh^
(1) Vorwarts, vorwarts, Schweinebande, dreckiges Volk.
Ses camarades sont inquiets :
«. S'il se taisait tout de même. . . Madame comprend l'allemand, regardez-la...
— Ach was ! qu'elle comprenne ou qu'elle ne comprenne pas, c'est ça qui m'est égal [S'ist mir ailes Wûrst)\
— Na, na... si après elle racontait ce que dit Hildebrand (1), ce n'est tout de même pas très honorable pour nous.
— Peut conter ce qu'elle veut. Pioupiou n'a pas fait mieux : a-t-on jamais vu ? écraser des œufs pourris sur nos portes, quand ils sont entrés en Alsace, ah! les c... [Schiveine hande).
— Oh ! ce n'est pas terrible.
— Sale peuple (Dy^echiges Volk) ! »
Hildebrand après un assoupissement reprend : « Gomment, il ne veut pas montrer la route?
Fusillez-le... quatre ans? Que le diable l'emporte, qu'il les ait ou qu'il ne les ait pas, sale petit Français... Je les hais, les Français. Je les ai toujours haïs... Mais tuez, brûlez donc : c'est beau le sang, les flammes... j'aime la guerre! En avant, voyous {Vorivàrts Bengels)^ ou je vous brûle la cervelle à tous... mous comme des femmes... [loeichioie Weiber), ha ha ha... des femmes, on en aura tant qu'on voudra : des vainqueurs comme nous, ça fait ce que ça veut. »
M. de Runger quitte son lit. Se traîne jusqu'à moi. A grand peine :
((Je vous en prie, madame, ne restez pas là. Hil-
(1) Wenn die erzahlt was der Hildebrand phantasiert...
Fac-similé dune aquarelle de Ém. Dupuis.
debrand, il faut l'excuser ; un homme qui a le délire ne sait pas ce qu'il dit. . . »
Je reste. Clouée contre la porte. Je regarde Hildebrand. Il est beau, ce barbare dans sa haine contre les nôtres. Il ne ment pas au moins, celui-là. Il ne cherche pas à baiser la main des infirmières. Ses yeux me guettent comme ceux du tigre sa proie. Il me hait comme une Française, et comme une Française je le hais. Tout à l'heure... je lui donnerai sa tasse de lait ; d'une main il la prendra et de l'autre... ah! si je lui avais laissé son revolver, il me tuerait sur le coup... il se contente de me mordre, de me griffer... quelles dents aiguisées, quels ongles crochus... Quel bel animal!...
Herr von Runger insiste : « Madame, je vous en prie... on n'a pas le droit d'aimer la souffrance, et vous avez l'air de la savourer. Quel dommage que vous sachiez l'allemand...
— Laissez-moi donc, monsieur ; celui-là seul dit la vérité. Dans son délire il est le représentant de la véritable Allemagne. Pas de celle qui s'enveloppe de poésie, d'art et de politesse, pour mieux nous tromper...
— Comme vous nous haïssez, madame... »
Si je les hais...
Herr von Runger cause maintenant tout bas avec ses camarades. Je prends une cuvette, du savon, une brosse, je frotte la toile cirée des tables, j'écoute :
« C'est qu'il raconte la vérité ! Il est capable de dire tout ce que nous avons fait.
— Et puis après? dit un gros capitaine, qui est à sa onzième pomme.
— Je n'y tiens pas ; je n'ai jamais approuvé la conduite de nos troupes, affirme von Runger.
— Moi non plus...
— Et moi de même...
— Mais vous n'êtes pas de vrais Allemands, vous autres, ricane le capitaine (1). Est-ce que vous allez avoir des remords maintenant (2)? « Toujours en avant » disait l'ordre impérial (3). Ils ont voulu faire les braves. Défendre leur honneur, comme si nous étions à une époque où l'honneur a le droit de se défendre, ha! ha! ha! mon cœur éclate de rire dans mon ventre (4). Faut croire que l'honneur pousse dans le berceau chez les peuples qui n'ont pas de force, ha ha ha... Mon Dieu quelle affaire [Gott ivas iimr das)\ Je ne suis pas comme vous autres, moi. Un vrai Allemand {ein éditer Deutscher) que le vin de la Moselle n'a cessé d'arroser... Je prends ma compagnie, fixe mon Empereur, et toujours en avant [und immer durch)... n'ont qu'à ne pas se mettre en travers.
— C'est égal... des femmes et des enfants... j'ai encore sous les yeux les petits de quatre à cinq ans, qu'on fusillait, parce qu'ils criaient « Vive la Belgique » ou qu'ils promenaient gentiment dans les rues de petits drapeaux belges. Les enfants sont des enfants; savaient-ils, eux, pauvres mioches, que leur drapeau avait cessé d'exister... parce que nous étions entrés ?
(1) Ihr seid ja keine echte Deutsche was?
(2) Wollen wir Wiirmei' in Herzen haben was.
(3) Immer vorwârts lâutete kaiserliche Rede was? (4 ! Das Herz lacht mir im Leibe !
— Achîoas... des niaiseries [Kindereïen) ^ prenons un verre de bon Champagne. Ça élève l'homme jusqu'à Bacchus. A ta santé, Hildebrand^ tu es un chic type, sorti des rocs de la vieille Allemagne (1)!
— Chut! Tu pourrais tout de même, capitaine, ménager madame... Son mari est officier français... c'est une femme qui a l'air de sentir et de comprendre.
— Je m'en moque [Icli pfeife drauf). Je ne suis pas ici pour soigner la sentimentalité des dames.
— J'impose le silence, crie M. de Runger : comment! voilà une femme qui donne ses forces et sa santé pour soigner des ennemis...
— Oh! bien... obligée... si elle ne le faisait pas, on la...
— Vous êtes de vraies brutes... vous me feyHez rougir d'être Allemand! Madame, sortez, je vous en supplie... il faut bien vous dire que tous ces gens ne sont pas du même milieu, ni de la même éducation. Là comme ailleurs il se glisse... chardons parmi les roses, vous comprenez ..Il ne faut pas juger l'Allemagne par quelques Allemands... et puis c'est la guerre et quelquefois la bouteille... c'est inévitable... Vous ne dites rien, madame? Je vous en prie : n'ayez pas une mauvaise impression de nous... Pensez à notre poésie, à notre littérature, à notre musique. Gomment une nation barbare serait capable de donner au monde des gens comme Schiller, Gœthe, Wagner, Nietzsche?... Nous som-
(1) Prosit Hildebrand! Du bist ein famoser Kerl. Aus del Felsen Deutschland's heraus gesprûngen !
mes un grand peuple, il n'y a pas de doute, mais... comme nous avons de grandes qualités, il est naturel que nous ayons de grands défauts.
— Ha... ha... ha... qui parle de grand peuple? Voici ce qui fait les grands peuples. »
M. von A..., officier convalescent, vient de rentrer, avec deux bouteilles. Il a ouvert la porte à deux battants... afin de pouvoir entrer plus facilement.
Joyeux, ses camarades plaisantent :
« Qu'est-ce que tu berces là?
— L'oubli du monde... il suffit que je les appelle (il caresse les bouteilles) pour qu'elles viennent, comme de petits enfants vers leur grand-père (1). Figurez-vous que j'ai rencontré mon ordonnance. Il explore les caves depuis que nous sommes à Cambrai. Il avait quatre bouteilles.
(( — Qui t'a donné ça, voyou (2)?
« — Pris, Herr Leutnant, chez M^^X...
« — Was? Tu voles? Toi, un soldat? le porte- « honneur de la patrie ? »
«... Il comprend... Pas si bête que nous la croyons, cette plèbe; il baisse la tête... je n'avais pas pris ma cravache... Il se redresse alors, l'animal {das Vieil!) :
« — Si mon lieutenant les veut...
« — So! tu es un brave type, une fine taupe, a mon Schmidt (3)... faudra que je pense à toi pour a la Croix de Fer. . . »
(1) Wie Kinderchen zum Grosspapa was ?
(2) Wo hast du das her Bengel?
(3) Bist ein braver Kerl, 'n feines Maulwurf Schmidt.
« Ohl ça sera facile de la lui avoir... on en accroche au cou des chiens à Berlin, tellement qu'il y en a. . . »
Ils rient, boivent, mangent pommes et poires et prunes :
« Si que ça pouvait leur donner le choléra, ça serait pas une mauvaise affaire, pas, madame? » suggère Herlin.
« Madame, ouvrez ma valise, je vous prie, j'ai besoin de prendre la photo de ma femme et de mes enfants. »
Caleçons et chemises, mouchoirs et chaussettes de soie très fine. Gilets en peau de Suède. Deux rangées de -boîtes à cigares, boites à cigarettes, paquets de chocolat Peters. La valise est profonde : ces « soldats » ont besoin de tout ce qu'un « homme » a de superflu en temps de paix.
« N'est-ce pas, madame, me dit l'officier en contemplant la photographie de sa femme, entourée de cinq ou six petits enfants, voilà la bénédiction de l'Allemagne, les enfants qui chaque année dans chaque famille viennent accroître la force du pays. De même que ce qui fait la faiblesse de la France, c'est le manque d'enfants. La femme allemande est une mère, madame; la Française, simplement une femme... La venue des enfants dans une famille française est « une corvée » ; chez nous, une joie, la seule que nous permettons à nos femmes. C'est leur grande « vertu » et la force de l'Allemagne.
— Vous avez vécu en France, monsieur?
— Non, mais... je lis vos romans, et puis j'ai beaucoup causé avec les Français qui viennent en Allemagne. Et puis les statistiques sont là... elles nous ont encouragés à préparer la guerre : le nombre, la masse, Forganisation, l'intendance, ce sont les facteurs les plus importants de la guerre, madame. La France les néglige...
— Vous ne connaissez pas la France.
— Oh! nous la connaîtrons mieux... quand nous l'aurons annexée. Du reste la France pour qu'elle « ressuscite », il faut qu'elle soit annexée à l'Allemagne.
— Ja, ja... nous ne le disons pas, évidemment, on ne crie jamais à tous les vents qu'on veut la conquête... on ne désire pas la guerre, on la couve en silence... \ on?, n'êtes pas de cet avis? Je le regrette. »
Je continue l'inventaire de la valise.
« Une chemise à plis ? Des souliers vernis ?
— Oui... c'est pour dans huit jours... le gala à l'Opéra, ha! ha! ha!... Paris! Faites attention aux plis... Madame, quel est le meilleur hôtel à Paris?
— Celui de la Retraite.
— Vous vous moquez de moi?
— Non, seulement comme vous allez un peu vite, m'est avis que vous allez reculer.
— Ach! das is ja famos ! Madame a des plans stratégiques (1)?
— Je n'ai pas besoin d'être stratège, pour savoir qu'une armée non battue reste toujours un danger
1) Die Dame hat strateeische Plane?
pour l'ennemi. Vous ne cessez de nous répéter que les Français reculent dès qu'ils vous aperçoivent. Or il est indéniable que cette armée existe. Sicile vous attendait... où elle veut???
— C'est curieux! Tout le monde raisonne en France, même les femmes 1 Vous avez peut-être raison : une armée non battue est toujours susceptible d'être victorieuse. Mais les Français ne veulent pas la guerre : ils nous attendent à Paris pour signer la paix. Nous y allons... et puis contre les Russes, juste le temps de « cracher » sur Pétrograd, et en route pour Londres... and lunch at Hyde Park! Mais d'abord à Paris !
— Je vous souhaite un mauvais voyage. »
il part. . . rejoint son régiment près de Gompiègne ; plusieurs jours passent... On me le ramène grièvement blessé. Je suis allée le cueillir dans la cour. Herlin m'accompagnait. Je souriais : nous venions d'apprendre la retraite de la Marne.
« Vous êtes donc contente de me voir blessé? dit-il en français.
Herlin me tire d'embarras :
« Si madame sourit, c'est pour rendre hommage à l'héroïsme de monsieur... c'est-y que monsieur aurait été blessé dans les rues de Paris?
— Ach ivas! Espèce de sot [Dummes Zeug)\ chez nous les domestiques ont droit à la cravache, ici ils se permettent de raisonner... Paris, Paris, Paris... vous n'avez qu'à lire les affiches ; « Notre
vaillante armée est devant Paris (1)... généraux et officiers ont beaucoup de mal à empêcher les soldats de se ruer sur la ville et de la prendre d'assaut. Le Président a quitté Paris. C'est comme ça, madame [So laûtet es, meine Dame).
— L'oiseau qui chantait ça a crevé depuis dix jours, lance l'incorrigible Herlin, en soulevant l'officier pour le placer sur le brancard.
— Qu'est-ce qu'il dit encore cet animal?
— Des bêtises intelligentes, » répond Herlin en éclatant de rire.
Une fois déshabillé, lavé, « décrotté >>, comme dit Herlin, je l'interroge.
« Où avez-vous été blessé ?
— Tout près de Paris... On voyait la tour Eiffel.
— Dommage que vous ayez été blessé si vite... Vous y auriez été mieux soigné.
— Mais, madame... notre armée n'a pas l'intention de rentrer à Paris ! ! ! Dites bien aux Cambrésiens que le but de notre armée n'a jamais été Paris. La prise d'une capitale a évidemment une influence sur les troupes, et encore : chacun de nos soldats est un stratège. Madame... ne souriez pas, je vous prie. \\ sait que l'important dans une guerre, c'est la défaite de l'armée ennemie, non la prise d'une capitale. Evidemment si les journaux du soir annonçaient à Berlin l'entrée de notre armée dans Paris.,. on comprend l'enthousiasme de la foule... Mais cela ne peut influencer l'armée, croyez-moi. Aussi avonsnous évité Paris. Nous nous en sommes même un
(1) Unsere^brave Aimee sleht dicht vor Paris.
peu... éloignés... pour avancer dans le Nord : cesi le nord de la France que nous voulons. C'est lui qui nourrira notre armée pendant la campagne d'hiver. . . car il faut qu'hiver se passe.
— Et votre chemise à plis? interrompt Herlin, et les souliers vernis? Faites-m'en cadeau, allez, pour quand j'irai à Berlin. »
Et le canon que nous avions cessé d'entendre tonne de nouveau... Dans tout Cambrai sa grosse voix crie l'espérance et je connais des Gambrésiens qui font deux, trois kilomètres pour aller l'entendre. Et ils sont beaux quand ils reviennent : « C'est rudement rapproché, » disent-ils. Leurs yeux brillent comme s'ils avaient revu la France...
Et les fausses nouvelles ont de nouveau cours : « On a vu des Français à Marquion; on les a aperçus aux portes d'Echo-d'Œuvres; des officiers français habillés en civil sont venus commander 2 000 pains pour les troupes françaises, qui vont incessamment venir; enfin un soldat a écrit à son père, en lui disant de préparer la soupe aux choux, pour une date, que l'on tient secrète, bien entendu.
Belles et bonnes nouvelles qui nourrissent l'espérance d'un peuple, disparue pendant quinze longs jours...
Enfin tous les jours le canon se rapproche et comme dit Herlin :
« Si que l'chien de la guerre est là, le maître peut pas être loin, pardi !... »
Toute la nuit les blessés arrivent. Un major, si grand et si maigre qu'il semble avoir pris modèle sur les sapins de son pays, les accompagne. Gomme je suis de garde, plusieurs fois par semaine j'ai l'honneur de le recevoir.
Alignés devant la porte de l'hôpital, autos et chariots attendent. Les cris, les plaintes des blessés, les ordres du major, brefs et précis, coupent le silence de la nuit. « Encore de l'ouvrage, gn'àdige Frau^ et ça durera quelques jours... » puis il ajoute tout bas : « Réunir dans la charrette n" 4 tous les moribonds... ne les faites pas monter... mettez de la paille tout près de la chambre mortuaire. »
Parmi « ces moribonds » je fais toujours un (( triage » que je me figure plus consciencieux que le sien, et l'expérience m'apprend que, sur dix moribonds, il y a sept braves paysans allemands qui doÎA^ent à « une infirmière française » de retrouver leur femme et leurs enfants.
A l'hôpital on me reproche d'être (( trop bonne » pour « les boches »... Est-on jamais « trop bon » avec les gens qui vous font du mal ? Il est un genre de vengeance plus original, plus élégant que d'autres...
Et c'est pourquoi je fais mes pansements, dans la nuit, seule avec mon brave Herlin, qui ne me quitte pas : « Pensez... abandonner madame? Mais je ne laisserai pas ma bourgeoise, seule, avec des brutes pareilles... ah! que non!... »
Quand les pansements sont finis, ils dorment sur la paille, et dès le matin ils sont évacués sur la gare. Seuls les officiers restent longtemps.
Un jour ledit major nous amena le seigneur général major R..., médecin de la duchesse de Mecklemburg, et les deux cousins von W..., tous deux officiers de la garde.
Gomme ils avaient la politesse souriante, nous les avons groupés tous trois dans le coin de la salle. Herlin écrivit alors une affiche, mais si minuscule qu'œil français seul pouvait l'apercevoir :
« Apprivoisés depuis longtemps; le public en les approchant ne risque aucun danger. » Von W... <( touche plafond », ainsi l'avait surnommé Herlin pour le distinguer de von W... n" 2, petit par opposition, avait cru avoir l'appendicite. Le major ordonna double portion et du vin à volonté.
Von W... n" 2 avait « la fièvre », et c'est dans le délire sans doute qu'il commit cette « indélicatesse enfantine », comme nous l'apprendra plus tard le chef d'état-major du prince de Bavière.
Il devait partir pour le front. Il ne trouvait caleçons ni chaussettes, « rien de chaud, » disait-il. M"" B..., la marchande à la chemiserie fine, cachait ses tricots pour les soldats de France « quand ils reviendraient », et von W... cherchait sans trouver.
J'eus pitié de lui. J'ai pensé à sa mère... Peutêtre une Allemande ferait pour les nôtres ce que nous ferions pour eux. Je n'ai du reste pas raisonné : j'ai acheté « les affaires de laine », et quand M. von W... voulut payer, je lui dis simplement de penser à mes.blessés français.
Il alla au bazar, choisit un jeu d'échecs, le paya
avec un bon de la « Gommandantur » (c'est la caissière qui me conta l'histoire) et vint l'offrir à mes blessés. Je leur ai donné ordre de refuser.
Ce garçon de famille était délicat, et d'une grandeur d'âme qu'une Française ne saurait mesurer!
Quant à Herr gênerai major R..., j'ai plaisir à causer avec lui :
« Vous devriez, me dit-il le premier soir de son arrivée, avoir un livre sur la table : chacun des officiers, en s'en allant, inscrirait une pensée, une poésie... »
Herr von R... a évidemment beaucoup voyagé...
Un soir il me montre un journal illustré. La cathédrale de Reims y figurait : avant et après le bombardement :
« Vous approuvez, Herr von R... ?
— Je n'approuve ni ne désapprouve. Mais croyezmoi, pour nous juger l'histoire se demandera : ontils eu la victoire? Si oui, et je ne doute pas, aucun Allemand ne met en doute que nous l'aurons, les villages brûlés, les quelques églises détruites, eh bien... « les atrocités », c'est bien cela? serviront à mettre en relief nos glorieux faits de guerre. Oh! je sais bien que vous ne pouvez voir aussi loin... Gomme toute femme, vous faites du sentiment, je suis un homme, simplement humain {?), et, pour être vraiment humain, il faut cesser d'être sentimental...
(( Le problème de la civilisation est simple : quand un peuple prend conscience de sa force, de sa culture, il doit s'imposer aux autres. Par le fer et par le feu... oui, madame. Et s'il ne le faisait pas, il commettrait un crime.
« Je n'approuve pas nos journaux qui démentent ou excusent nos faits de guerre, nos « atrocités », diriez-vous. Si nous faisons cela, c'est que nous avons consciejice de bien faire ^ et il ne faut pas craindre de le dire.
« Le pays conquis, les habitants disciplinés, tout rentré dans l'ordre de la force pourra, plus tard, rentrer dans l'ordre du droit.
(( Nous avons « fait du sentiment » avec l'Alsace et la Lorraine... A quoi cela nous a-t-il servi, voulez-vous me le dire ? Sans nous rendre compte, c'est à nos frais, aux frais de notre faiblesse, que s'est nourrie la « revanche française », et c'est encore grâce à cette sentimentalité que les Alsaciens et Lorrains ont « végété » pendant quarante ans, en espérant la délivrance.
« Si nous avions brûlé les villages, exterminé le germe français qui gênait la propagande germanique, aujourd'hui villages et habitants seraient allemands, et la France ne songerait pas à venir « libérer » le soi-disant « sol natal ».
« Vous devez connaître la légende de ce barbare qui, après avoir assassiné, brûlait jusqu'aux os de ses victimes, pour qu'ils ne devinssent pas des pierres qui le lapideraient dans l'éternité... Mais, madame,... asseyez-vous. Evidemment je ne devrais pas vous dire tout cela... mais vous aimez la franchise... la détesteriez-vous quand elle exprime la vérité?... Ah! madame, tout cela est dur à dire et plus dur pour vous à entendre, je le conçois... Mais je suis médecin... je me dois à la réalité... Ne fautil pas que notre scalpel taille dans la plus belle peau,
pour aller chercher le mal qui ronge rorganisme? » Et cet homme se dit «. cultivé », « civilisé », baise respectueusement, tous les soirs^ la main des infirmières...
A tous ces gens que je méprise, il faut que tous les jours je serve le dîner et que je les panse soigneusement... en souriant presque.
22 novembre. — 11 tombe une grosse pluie, insolente et dure. Et ses gouttes meurtrissent le visage délicat des petits sans asile. Les mères demandent l'aumône. Les enfants cherchent avec elles de la chaleur et du pain.
« Un sou... du pain... huit enfants! papa est mort... »
Des officiers passent, enveloppés de gris comme l'hiver dans son manteau de brume.
« Ton père est mort? Que faisait-il?
— Aucun mal...
— Pas ça que je te demande, quel métier ?
— 11... il défendait notre pays... la Belgique. Des soldats gris comme toi... et méchants ont tiré dessus. Il est tombé... A Louvain qu'on était... J'ai vu le sang tout rouge, qui coulait, et puis... les flammes sont venues le dévorer, à la porte de chez nous... avec la maisonnette !
— Imagination pure [Einhildung)\ grommelle l'officier, qui me regarde écouter. Vous le croyez, madame ?
— Les enfants disent la vérité, monsieur... Les
hommes mentent souvent... aveclaruse du renard, et vous vous y entendez (1)...
— So! So! Ja... Vous avez du courage... [Mut haben sie) » et ses petits yeux pour trouver une réponse font le tour des orbites comme les aiguilles d'une boussole quand elles cherchent le pôle. La main gantée fouille la poche.
« Voici pour toi petit : un bon ! »
Car tout Herr von Dieb (2) qui se respecte achète et fait l'aumône avec des bons de la Commandantur !
Le petit se sauve. Dans les jupes de sa mère le vent le pousse, et quand il est à l'abri :
« Tu sais, la dame, faudra l'dire, c'est un comme ça qui a tué papa... »
De ses yeux d'enfant une étincelle jaillit, vive et rapide comme un désir de vengeance. Sur le monocle de l'officier une goutte de pluie brille. Comme une larme il l'essuie, avec son mouchoir en batiste de Cambrai, volé aussi...
« Oui, oui... que voulez-vous? on se laisse attendrir. Damnée kultur (3) ! »
La porte du café s'ouvre :
« Bonne soirée, camarades. Mendicité et saleté... produits bien français... j'en suis écœuré (4) !... »
Ils rient. . . sont là tout un groupe : visages ronds
(1) Kinder spreclien die Wahrheit, mein Herr.. erwachsene Leute liigen wie Fuchs...
(2) « Berr von Dieb (Monsieur le voleur) » : c'est ainsi que les ganniins de Cambrai ont baptisé les officiers de la Garde.
(3) Ja ja man wird Weich! dièse verdammte Kultur!
(4) Schmutz und Bettlerei... franzosisches Produckt... satt davon...
jf^
Far-siiiiiU' li une aqua relie de Kia. Depuis.
TRI. s Qi: ILS SONT.
et gras, silhouettes grises étalées sur des chaises, jambes allongées, monocle à l'œil, bouteille à la main. Sur leurs têtes chauves la fumée des cigares se pose, en auréole grise :
« A votre santé ! A la santé de l'Empereur (1) ! »
Une fillette pend après ma jupe :
<( Si tu as la croix (ma croix d'infirmière), faismoi l'aumône... »
Je la perds dans la foule, et la foule dans la nuit.