NOUS ALLONS DEMANDER NOTRE RAPATRIEMENT EN FRANCE
<* Que désirez- vous, madame?
— Parler au général, gouverneur « provisoire » de Cambrai...
— Provisoire? Vous ignorez que le Nord est annexé, madame. Vous restez pour toujours allemands!... Du reste les bienfaits de notre civilisation se font sentir : plus de mendiants...
— Je crois bien: tous les pauvres sont emprisonnés sous prétexte d'espionnage.
— Les rues deviennent propres...
— 'Parce que c'est l'hiver : le vent se charge de les balayer et la pluie de les laver...
— Entrez, madame, excusez tous ces paysans... il faut leur parler paternellement. Nous nous laissons attendrir: l'un pleure son cochon, l'autre sa vache, et quelques-uns leur enfant. Des démons que ces petits Français, madame. Obligé d'en faire fusiller plusieurs... pour l'exemple, madame. Discipline ne veut pas dire caresse, et il est bien français le proverbe : « Qui aime bien, châtie bien. »
Aussi l'Allemagne « châtie » la France parce qu'elle (( aime » les Français ! . . .
— On n'avait pas trouvé ça tout seul, hein? Pourquoi qu'y cause tant si qu'il a raison? dit un vieux paysan, plein de cheveux blancs, de sagesse et de raison.
— Pour s'excuser, ben sûr... faut faire la parade en actes comme en paroles, » répond un ouvrier en haussant les épaules.
Tout au fond de la salle de réception, le bureau du général. Figure fine, regard intelligent, stature... humaine.
« Pas très allemand, ce général, me dit M"" Schwab, infirmière comme moi et qui doit rentrer en France.
— Ne crains rien... Il le deviendra... dans la conversation.
— Madame voudrait?
— S'en aller !...
— Oh! impossible (l)...x\sseyez-vous, madame (2). Parlez lentement ; un exposé clair et net, la méthode allemande (3), la seule vraie (4) ! »
J' (( expose »,je hache mes phrases... de colère... de rage : a Infirmière volontaire... partie en équipe, de Paris, pour soigner des Français. Faite prisonnière par les Allemands... Apprends que mon mari est grièvement blessé. Sollicite du gouverneur ma
(1) Unmôglich!
(2) Meine Dame !
(3) Die deutsche Méthode.
(4) Die einzige walir.
mise en liberté, mon rapatriement en France. Je ne demande pas une grâce, général, mais un simple service... en échange des soins que pendant cinq mois je n'ai cessé de donner à vos officiers et soldats.
— Bien français... ménager sa fierté dans la plus grande... « décadence » ! Mais l'Allemagne est une grande nation, il ne faut pas l'oublier, madame... elle marche sur les traces de Dieu (!!!), et Dieu ménage sa grâce et ne l'accorde qu'à qui l'implore, madame ! . . . »
Curieuse mentalité! Je l'ai souvent constatée : tout au fond de chaque Allemand il habite un Dieu ! <( Le Dieu allemand qui s'accommode de tout (1). » Il reste caché ; quand son fidèle se sent en faute, il le vient chercher. Devant la « Conscience universelle » il lui fait faire quelques pas de parade : « Comme il marche bien ! » disent ceux qui ont l'admiration facile...
« Ainsi, madame (2)...
— Je prierai le général de se presser, mes blessés attendent... »
A mesure que je le soufflette, je remonte dans son estime, il me traite avec respect. Je ne suis plus « la bonne sœur (3) », la madame... Il me pare du titre gracieux de « gracieuse dame (4) », lâche sa plume, me regarde, se soulève, quitte son fauteuil,
(1) Derdeutsche, gemûlliche Gott.
(2) AIso.
(3) Die Schwester.
(4) Gniidige Frau.
m'avance une chaise; d'instinct les bottes claquent, le corps exécute des mouvements polis... l'âme a tendance à la noblesse...
« Ainsi, gracieuse dame (1), je vous parle en toute sincérité : si monsieur votre mari est grièvement blessé, il peut arriver deux choses : il faut toujours classer, voyez-vous... la classification des sentiments... c'est bien le mot français, n'est-ce pas?...
— Oui... en histoire naturelle...
— C'est bien cela... il peut donc arriver deux choses: ou bien il va bien, et il est inutile que vous y alliez, — l'utile, c'est le beau, madame (2); — ou sa blessure s'est aggravée, il est mort... c'est encore inutile que vous y alliez, car, hélas!... aucune tendresse ne peut rappeler les morts, madame... »
Il est ému. « Toujours obligé de refouler ses larmes... d'étouffer ses sentiments, une vie de roc que la vie militaire (3) ! »
Comme on regrette à certains moments de ne pas être femme du peuple... Il y a certains mots... certains gestes surtout...
Je demande alors un « laissez-passer » pour Lille : franchir la ligne... si nous le pouvions... Il faut le tenter toujours...
« Un laissez-passer? » Ses yeux fouillent les miens. « Traverser la ligne, vous sauver... Non,
(1) Also, gnàdige Frau.
(2) Das nùtzliche ist das schône, meiue Dame.
(3) Das militavische Leben !
non, c'est un tour qu'on ne joue pas au vieux général (1). »
Persuasive, je continue :
(( J'ai des amis à Lille... Il me faut du linge, des vêtements... je reviendrai à Cambrai... » 11 se laisse convaincre.
« Allez. Et plus tard, après la paix, quand vous retournerez en France, dites à vos compatriotes combien les « vainqueurs » savent être « humains », (( nobles », madame. Dans chaque âme allemande il vit toujours un « Siegfried (2) ». Vous connaissez, bien sûr, le chant des Niebelungen... »
Pour évoquer le passé de la race, le général Ki exécute » une marche lente et grave, et enfin regagne son bureau.
Très féminin Tofficier chargé de nous faire le « laissez-passer » : un officier de salon devenu officier de bureau, pour la circonstance. A vécu en France... admire le pays, la langue, les femmes surtout... Il vient des provinces du sud de l'Allemagne... Il cause donc beaucoup. J'en profite. C'est que le général a bien spécifié : « ne pas oublier qu'elles doivent se présenter à la commandantur de Lille aussitôt leur arrivée. » Cela veut dire que nous allons être suivies, surveillées, espionnées... Dans ces conditions, comment franchir les lignes?
J'aide l'officier à bavarder... Il fait, refait le pa-
(1) Nein, nein, das lâsst sich der aile General nicht gefalieu.
(2) « Es lebt immer ein Siegfried in derdeutschenSeele,meine Dame ! »
piertrois, quatre fois, et finit par oublier l'essentiel : nous n'aurons pas besoin de nous présenter à la commandantur de Lille... Souriant, il nous tend le papier, se cabre, s'incline, se redresse, souhaite que la guerre se termine, exalte l'alliance future francoallemande...
Nous le quittons en plein lyrisme.