DÉPART DE CAMBRAI
Veille de départ. — Notre laissez-passer doit être visé par le chef de gare.
Je n'y suis plus allée... depuis le départ du dernier train français. Je la vois encore... encombrée de malles, de caisses, de marchandises. Sur le quai, une foule de réfugiés gisaient, ainsi que des choses inertes, mortes, à peine réveillés par les plaintes des petits qui criaient la faim... Sur la paille, quelques blessés, les premiers emmenés souffraient de leurs plaies et de la peur. Ils se soulevaient, auraient voulu aider la foule à pousser le train pour qu'il parte plus vite... et les gens de la ville parmi lesquels des messieurs à chapeau haut de forme (!) faisaient le service des employés, soulevaient les malles, chargeaient les marchandises, traînaient les chariots...
Enfm le train s'ébranla. Le sifflet retentit, strident comme un cri de détresse, et j'ai vu le dernier wagon qui fuyait... fuyait... et la fumée se dissipa comme un lointain souvenir.
Puis la gare vide de gens, remplie d'ordures, de papiers, de billets éparpillés, de loques, de paniers à provisions oubliés dans la hâte de fuir, et la paille
qui servait de lit aux soldats blessés tachée de sano...
« N'est-ce pas, madame? Admirable la gare (1)! depuis que nous sommes là. Il était temps [2) que nous venions nettoyer cette saleté (3)... Mon Dieu! quand on pense ce que c'était (4)!... »
Pas un papier, pas une ordure, et pour trouver la poussière, il faudrait la chercher. La gare est littéralement léchée.
Nous nous trompons de porte, volontairement. Le bureau du téléphone ; les appareils sont installés dans des caisses en métal ; les papiers rangés. A la moindre alerte, tout peut être emporté, transporté dans le train blindé qui ne quitte la gare de nuit ni de jour.
<( Ja...ja... huit trains... cette nuit pour Douai, troupes venant de Russie. Qu'est-ce qu'elles font ces dames ici (5)? Pas lu l'affiche? Peuple indiscipliné (6) ! Aucun civil ne doit pénétrer dans ce bureau sous peine d'être fusillé. Allons, vous n'avez rien entendu, n'est-ce pas? Dites-le à notre officier, autrement je risque la cravache et vous le fusil; mieux vaut mentir que de manquer à la discipline !...
(1) Bewunderung's-wertder Balinhof.
(2) Es war die hochsle Zeit.
(3) Dièse Schweiuerei.
(4) Gott was war das !
(5) Was machen die Damen hier?
(6) Undiszipliniertes Volk !