‹ Tels qu'ils sontChapitre 17 sur 20 · DÉPART DE CAMBRAI · texte numérisé non relu

DÉPART DE CAMBRAI

— Herr Oherst (monsieur l'officier), j'ai l'honneur devons dire que nous sommes sourdes... pour ne pas faillir à la discipline. »

Et de fait, le mot <( discipline » seul a un sens pour l'officier :

<( C'est merveilleux (1) ! nous dit-il. >■> Il n'a pas compris le reste. Nous lui expliquons :

« Envoyées par la commandantur, nous devons prendre le train de Lille. Mon mari est blessé, etc.

— Ah ! vous avez votre mari blessé? Grièvement? Ecoutez : pour le voir une dernière fois, mieux vaudrait ne pas le voir. Il vous resterait dans la mémoire des souvenirs macabres, difficiles à chasser pour le reste de votre vie : Qui réussit dans la vie à étouffer le cœur, celui-là est un grand homme. Bismarck était un grand homme, madame. Croyezmoi... père de cinq enfants celui qui vous parle. Pas de sentimentalité. La raison souveraine, madame (2).

Et maintenant il faut quitter mes blessés, mon hôpital, Cambrai, les amis et ennemis que je m'y suis faits. J'ai de la peine... les endroits oi^i nous avons souffert sont très grands... et puis ce n'est pas ainsi que j'ai rêvé partir. J'aurais voulu voir Cambrai redevenu français. Les cloches, qui depuis cinq mois se taisent, sonneraient à toute volée... Les drapeaux réapparaîtraient, flotteraient

(1) Das ist ja grosartig !

(2) Die Vernunft allein herrschend !

aux fenêtres grandes ouvertes... les maisons vides et mornes se peupleraient de joie ; mes blessés Faure et Maillard, Dutemple et Pré-au-Ghat, « mes petits » se traîneraient jusqu'à la porte de l'hôpital « voir les camarades... » Ils entreraient, les soldats de France, drapeau déployé, clairons en tête... et les malheureux Cambrésiens que j'ai vu tant souffrir courraient après les régiments. J'entends les cris perçants des gamins, les voix étouffées des vieillards... Gomme il est beau leur «Vive la France » !

De tout cela, je ne verrai rien... Jl faut que je parte... avec la pensée que mon mari est blessé, que je puis le trouver...

11 ne faut pas nous plaindre, et si le courage nous^ manque, nous le créerons.

a Montez, madame, à 6 h. 30 le train part. Pas une minute de plus ni de moins. L'exactitude est la plus grande force de l'Allemagne, madame (1), et pas de lumière : il faut s'unir aux ténèbres pour traverser la nuit, n'est-ce pas [ioas)2 »

Une pose. 11 admire sa phrase.

(( Cependant on pourra vous donner une veilleuse en route. Je vous recommande la prudence. Inutile de regarder par la fenêtre, d'écouter ce qui se dit dans le wagon voisin. Toute infraction à la loi militaire est punie de mort, mesdames. Bon voyage (2). »

La portière se ferme, le train part, nous regardons par la fenêtre : Cambrai se perd dans la nuit. La pluie tombe, fatale, comme une sentence de mort. Un vent frais et fort essaye de balayer notre tristesse, comme une feuille sèche, en éclatant de rire.

L'une contre l'autre nous nous serrons... sans nous oser regarder. Où allons-nous?...

(1) Punkllichkeit ist Deutscbland's grossie Kraft, meine Dame...

(2) Glûckliche Reise.

A toutes les petites gares le train s'arrête : « As-tu de la lumière (1)?

— Nous trouverons de la lumière à Paris, leur crie un officier (2).

— A Paris, toujours en avant sur Paris (3), » répondent en chœur les soldats, flattés de la présence de leur chef à la fenêtre du wagon.

Un officier entre dans notre compartiment. C'est à peine s'il peut se tenir debout... Il s'excuse : « Le vin était mauvais... ces Cambrésiens l'empoisonnent... Est-ce que ces dames ont de la lumière? Pas d'autre désir (4)?

— Si, un seul : nous voudrions avoir la paix...

— La paix... soupire l'officier, elle viendra, mesdames. L'Allemagne l'imposera par les armes : un seul empereur pour diriger la terre comme un seul Dieu pour régler les choses du ciel. Et quand l'univers n'aura plus qu'un maître, l'humanité aura la paix. C'est bien à cela que nous pensons tous. En faisant la guerre, nous travaillons pour la paix future, la paix mondiale, mesdames. Nous ne sommes pas compris pour le moment, c'est possible : pas un grand homme, pas un noble geste ne furent compris de suite, mesdames. Voyez Wagner : compris après sa mort seulement. Notre conduite est w^agnérienne... elle ne sera approuvée...

— Qu'après la mort de l'Allemagne...

(1) Hast du Licht Kamerad?

(2) Das wirdman erst in Paris finden.

(3) Vorwàrts, immer vorwârts nach Paris.

(4) So! hahen auch die Damen Licht? Keinen Wunsch sonst?

Lcenc tf\l

K:i(;-similé d'une ainiaroUo de lùii. Dupuis.

TELS QU ILS ï^^ONT.

— Que pensez-vous du soldat allemand ?

— Je ne les ai vus que dans leur lit : ils mangent beaucoup en général, dévorent noix, noisettes et gâteaux, boivent du vin et de la bière alors qu'ils ont 40° de température.

— La méthode allemande, mesdames. Nos médecins ont l'estime mondiale : il faut nourrir la fièvre comme une mauvaise bête ; une fois repue, elle vous laisse en paix. Mais je vous parle de la vaillance, de la bravoure allemande (1), madame : soldats et officiers méprisent la vie, vont au-devant de la mort, en masse, en chantant « Pour la patrie (2) », madame! »

Il devient rouge, s'essuie le front, essaye de nous représenter une attaque...

« Que voulez-vous, monsieur, autant ces choses sont sublimes quand elles ont lieu sur le champ de bataille, autant elles sont ridicules quand elles sont contées par un officier dans un wagon, pour impressionner deux femmes seules... »

Il nous regarde, jette un coup d'œil sur la banquette, fait mine de vouloir s'y installer corps et àme. 11 ne l'ose cependant pas :

« Lisez-vous les journaux, madame? Il faut lire la Kôlnische, la Frankfurter, la Neue Presse, mesdames. Pas de style ni d'esprit comme dans vos journaux (!). Des faits sobres et précis comme des procès-verbaux. De temps à autre seulement, une prose chante, comme un oiseau isolé dans une belle

(1) Von der deutschen Tapferkeit.

(2) Fûr's Vaterland I

nuit (!)... C'est l'âme allemande qui éprouve le besoin de chanter ses victoires, mesdames. Avezvous lu les articles de M. Harden? Ça se passe dans la forêt de TArgonne...

— On voit clair dans la nuit, on entend dans le silence, on est victorieux dans la défaite...

— Ne riez pas, madame... c'est réellement sublime. Merveilleuse presse disciplinée et qui façonne à la pensée, à la volonté du gouvernement, l'âme de tout un peuple... Il faut, voyez-vous, lutter contre le découragement... on n'avance pas tous les jours ; la presse explique : c'est la préparation d'un plan gigantesque et qui a besoin de plusieurs jours pour mûrir; le soldat comprend, le soldat est intelligent, mesdames. Il se bat pour la patrie, de cœur et d'esprit (1).

— Et quand les victoires tardent à venir? ???...

— Vous analysez probablement les vieilles?

— C'est cela même, madame : un fait ne peut être analysé que plusieurs jours après qu'il a eu lieu...

— Et de vos « insuccès » en faites-vous part à vos soldats ?

— Des « insuccès »?... le mot manque de justesse... les revers sont des indices de victoire pour nous, officiers... Cependant il faut les cacher aux soldats dont l'àme est simple et naïve... soigneusement alors, la presse masque la vérité !

— Allons, dites-moi comment vous vous y êtes

(1) Der kàrapft mit Geist und Herz... fûr's Vatex'Iand.

pris pour expliquer à vos soldats votre défaite de la Marne, par exemple.

— Ah 1 madame... vous éveillez un douloureux souvenir... J'étais là. Quel « bond » nous avions fait jusqu'à Paris, madame! La Belgique balayée, le Nord culbuté, Paris terrassé... puis la retraite...

« Les prêtres nous ont aidés : avec des paroles sublimes, ils expliquaient à nos merveilleuses troupes notre glorieuse retraite, commandée par Gott — je suis croyant, madame — généralissime des armées du ciel et de la terre, ordonnée par Sa Majesté (1)... La presse fit de son mieux : il y eut des articles « de fond sans fond », comme on dit chez nous, mais qui réussirent à convaincre l'armée et le peuple. Car, avant de mettre les corps dans la tranchée, madame, il fallait y mettre l'esprit, la mentalité de toute une race... et quel travail, pour nous, les officiers! Remonter le courage, soutenir le moral de tous ces corps d'armée... nous reculions, soutenant le principe de l'assaut jusque dans la fuite... la retraite, je voulais dire. Heureusement l'armée française n'avançait pas vite... Le manque de munitions lui coupa le souffle, et c'est ainsi que nous avons abouti à cette infâme guerre de tranchées à laquelle la France nous a forcés^ parce que ses troupes manquaient d'élan, oui, madame (I ! !). »

Dissimulée sous la pèlerine, une bouteille attendait cette heure décisive pour rafraîchir la gorge du rhéteur.

(1) Seiner Majestat.

a Quels sont les soldats que vous avez eu à soigner, madame?

— Des Poméraniens, des Saxons et des Bavarois.

— Un bon soldat, le Bavarois (1) !

« Mais il a besoin d'être tenu. Tenez, moi qui vous parle, je n'arrivais à bout de ma compagnie qu'à coups de cravache. Ga me rappelle le soir d'une bataille, à Ypres... Mon Dieu! quelle affaire (2)! Une bande de cochons... madame. J'en ai honte... mais j'aime à être sincère : la vérité... J'avais une mère exceptionnelle (!)... elle me l'a enseignée.

« Après un furieux assaut oii nos soldats avançaient comme une muraille de rocs — quels hommes ! ils étaient magnifiques (3) ! — je vais voir mon cheval, un superbe petit cheval, mon « Renard » (4). Quand je reviens, ils avaient tout renversé, meubles et bibelots. Ils se roulaient par terre, buvaient, criaient, hurlaient : la bataille vous rend ivre. J'aperçois une vieille dame très bien... elle me rappelait ma mère. Les soldats s'étaient acharnés sur elle... elle avait subi tous les outrages... Ils voulaient la tuer! J'arrive. Impossible de dégager la vieille. Je fonce dans la masse, avec mon sabre. J'en abats les plus hardis. Les autres, ah ! les voyous (5)! saluent la discipline... Les journaux français qui insultent l'officier allemand... ils ne

(1) So ! ein guter soldat der Bayer.

(2) Gott! was war das!

(3) Was waren die fur Mann... grossarlig... famôs.

(4) Ein Prachtpferdchen, mein Fuchs!

(5) Ah! die Bengels.

savent pas combien il faut de coups de sabre et de cravache pour que ses hommes respectent Thonneur et les biens des gens... »

J'aime la confession... pour sa naïveté, pour l'inconscience surtout avec laquelle elle est faite. Décidément ces gens sont sublimes de franchise... quand ils ont vidé la bouteille.

« Et maintenant, madame, ce sera court : les Russes ne comptent pas. Rentrés chez eux, un homme sublime, que ce Hindenburg (1) ! Sorti du ciel pour faire la conquête de la terre. Encore « un coup de balai », et les Russes n'existent plus. En trois jours, nous transportons les troupes de Russie devant Arras, une place importante (2). Il faut qu'elle tombe... or. nous n'avons que cinq corps d'armée devant Arras, il faut le double pour prendre l'offensive. Arras tombé, notre formidable armée marche sur Paris. La France signe séparément la paix, s'allie à nous contre cette infâme Angleterre. Il faut aller vite. Nous savons que les vôtres préparent une offensive. Nous avons des espions, dans votre armée même, madame, ha! ha! ha!... Les 'plans conçus par votre état-major le soir nous sont remis le lendemain... Ne riez donc pas ! quelle vilaine habitude vous avez, vous autres Français, de vous moquer de tout! Affirmé par nos officiers supérieurs ce que j'avance, madame... Ils ne savent ni mentir ni voler, quoi qu'en disent vos journaux. »

(1) Grossartiger Mensch der Hindenburg.

(2) Ein wichtiger Punkt.

dOO — TELS QU'ILS SONT

Douai. — Des soldats chantent : « J'avais autrefois un pays très beau (1) ! »

« Autrefois? Mais nous l'avons toujours... et nous prenons le pays des autres avec, n'est-ce pas (2)? y>

« Des troupes qui vont sur le front, madame, nous dit l'officier, quelle gaieté, quel entrain ! Des héros... commentvoulez-vousquelamortles touche? Des dieux, madame!... »

Je regarde « les dieux. » Assis à terre, tassés sur le quai de la gare. Des bouteilles de bière circulent de bouche en bouche... Inutile de rester à la fenêtre...

De nouveau le train se met en marche, — l'officier nous a définitivement quittées. Des projecteurs puissants fouillent la nuit. Les sentinelles se rapprochent. Le train va lentement. A tous les dix pas, il s'arrête. Un officier descend, inspecte la voie. Des lumières brusques traversent la nuit. Elles causent dans le silence... une langue rapide et brève. Le canon se rapproche.

Lille. — Nombreux, les soldats descendent. Nous aurions cru le train vide, si grand était le silence qui nous enveloppait. Ils bondissent sur le quai, brandissent des bouteilles de vin, les jettent à terre et les brisent en criant : « Hurra I »

(( Encore une victoire (3) ! A peine avons-nous

(1) Ich hatt' einst ein schônes Vaterland.

(2) Einst? das haben wir, immer, und nelimen das Vaterland der andei''n mit, was?

(3) Wieder ein Sieg.

fini d'en leter une que l'autre arrive toujours plus grande (1) !

(( Vingt mille Russes prisonniers... parmi lesquels dix généraux ! quatre-vingt canons I et des mitrailleuses? Chaque soldat en aura une bientôt... Où allez-vous, mesdames? Donnez vos valises, nous ne sommes pas des barbares (2)... A la commandantur? Il est tard... Vous irez demain... Dans cet hôtel vous serez bien.

— Est-ce qu'il est convenable?

— Réservé aux officiers supérieurs, madame. Le simple soldat ne voit pas ce qui s'y passe... »

Cafés et estaminets de la place, petits et grands hôtels, tout est illuminé.

(( Jamais on ne dirait une ville si près des tranchées !

— Pourquoi pas, madame (3)? Nos officiers ne pourrissent pas dans les tranchées... Ils viennent souvent dans la semaine, question de changer de linge,... d'air, et comme ils ont beaucoup d'argent, ils se payent agréable compagnie. Du reste, nous en faisons autant, mais sans donner un pfennig! Des femmes... tant qu'on en veut quand on brûle les villages.

— Et vos chefs vous approuvent ?

— Oh! bien (4)... ils clignent de l'œil, comme nous fermons les yeux sur eux... Des choses conve-

(1) Immer grôsser.

(2) Wirsind keine Barbarenl

(3) VVeshalb nicht ?

(4) Ach was.

nues... dans le silence, madame, entre officiers et soldats... La même race a les mêmes besoins, voyezvous... Voici votre hôtel... »

Une atmosphère irrespirable. Lourde et grise. Un officier se lève et, titubant, nous salue :

« Vous trouverez difficilement une chambre, mesdames... Sept francs pour la nuit et le déjeuner non compris! HerrvonX..., si je puis me présenter (1)...

— Transformé en garçon de café, depuis qu'il a vidé la bouteille, ricanent ses camarades...

— Et ne cherchez pas des meubles dans la chambre, continue Herr von X... Dépouillée du moindre bibelot... simplicité antique. Nous sommes des hommes primitifs I Monsieur le Français nous Ta souvent répété, n'est-ce pas (2)? Et puis il faut hiverner. Nous avons des tranchées comme des maisons, madame. Nous faisons une saison d'hiver dans le Nord de la France (3)... 11 faut meubler salons et salle à manger... ha! ha! ha!... N'est-ce pas, madame T... (la propriétaire de l'hôtel)? Il fait très bien, le lit en acajou que vous m'avez « offert ».

— Offert? ose à peine articuler la pauvre femme, offert? Exigé, emporté, pièce par pièce, madame. G'est-y qu'il va mettre ça dans la tranchée? Un si beau meuble ! qui vient de mon arrière... le temps l'avait mordu tellement qu'il l'avait trouvé bon...

(1) Wenn ich midi vorstellen darf...

(2) Wir sind ja primitiv ! Das hat derr Herr « Franke » oft genug gesagt, was?

(3) Wir machen eine Wintersaison im Nordeu Frankreich's.. .

Va, Jacques, conduire ces dames dans leur chambre, et fermez à double tour, nous dit-elle tout bas. »

Au troisième étage. Chambre petite et sale, et de plafond bas :

« On n'a pas le temps de nettoyer seulement, nous confie le petit. Ça se couche avec les bottes sur les draps... encore heureux qu'ils ne les emportent pas, tous les jours. Si ça continue, madame, on n'aura pas de mouchoir pour se moucher I Ça rafle tout. Il ne reste plus rien ni dans les maisons, ni dans les boutiques... »

Dehors, la nuit ne quitte pas son deuil, et le canon, qui ne cesse de tonner, rythme sa tristesse. Mes yeux ne veulent se fermer. Des officiers allemands un mur nous sépare. Des cris, des éclats de rire... mes oreilles entendent ce que je refuse de répéter. Ma petite amie dort... heureusement... pour elle et pour sa mère.

Ainsi jusqu'à l'aube. Elle vient, terne, l'aube des villes qui ont perdu la liberté !...

Les tramways marchent. La ville est pleine d'officiers, de soldats. Une longue file de chars, de voitures à fourrages, à provisions, toute une ville de munitions déambule par les rues, se rendant au front.

Les m.urs sont placardés d'affiches jaunes et rouges et vertes. Toutes signées par « Von Heinrich und Gie... >j

« Les familles que la présence de nos soldats « honore » sont priées de se montrer aimables! Qui « honore » le soldat « honore » la patrie allemande . Malheur à celui qui, réfractaire à la loi, se montrerait hostile. »

Puis cette autre affiche, touchante de naïveté :

« Les habitants de Lille sont pitiés de porter vélos et téléphones à la Commandantnr. Lesdits objets, trouvés cachés, mettraient à découvert la mauvaise foi des habitants. Ces derniers s'exposeraient ainsi à être fusillés. »

Et celle-ci, d'une mendicité noble :

« La saison de l'hiver menaçant d'être rigoureuse, la Commandantur se voit forcée de réquisitionner fourrures et couvertures chez tous les habitants. Ces objets, superflus pour la ville où la température est douce, et les chambres à coucher chauffées pour la plupart, sont d'une nécessité absolue pour les soldats qui défendent la ville contre toute incursion ennemie. « L'ocre » de ces objets étant sollicitée par le général goziverneur de Lille, les habitants feraient bien de les apporter euxmêmes et dans le plus bref délai. »

Et cette autre, cynique :

« Le gouverîiement impérial allemand, « disposé » à défendre la ville, la vie et les biens de ses habitants, décide ce qui suit : Les soldats ne pouvant suffire à combattre et à creuser des tranchées, tout homme valide, y compris les enfants de treize ans et au-dessous, devraient « s'offrir » pour creuser des tranchées et améliorer les routes. Il espère que les Lillois compreu' dront leur intérêt (!) et s'y rendront de bonne grâce afin que le gouvernement ne se voie pas dans la nécessité de sévir. »

Et celle-ci d'ordre purement commercial :

« Le gouvernement i?npérial, désireux d'être agréable aux demandes formulées par le Maire et les habitants,

est « disposé y) de vendre à la ville de Lille quintaux de farine. A la condition que la ville achèterait pour le même prix la même quantité de farine mélangée [seigle et fariîie, pain K). »

Ajoutons-y cette lettre adressée au Maire et qui fut affichée par toute la ville :

« Monsieur le Maire se crut obligé de protester contre la contribiition dont la ville a été frappée. Le gouvernement i?npérial, désireux de voir la a bonne entente » s'établir entre « vaiîicus et vainqueurs », prévient les habitants et leur chef que la dite somme a été exigée pour la défense de la ville ! Le gouvernement n'a pas hésité, bien que la somme fût importante , persuadé que les Lillois étaient prêts à tous les sacrifices pour défendre leur ville contre les désordres de r envahisseur. »

Des soldats s'arrêtent, lisent avec nous, nous adressent un sourire narquois :

« Un vrai renard que ce Heinrich, n'est-ce pas (1)?

— Il a une façon de voler le monde, entre nous soit dit...

— N'admire pas ça, moi... nous sommes les vainqueurs, nous n'avons qu'à prendre... au lieu de tourner autour...

— Oh ! bien... il fait la même chose, mais il parle autrement (2)... »

« Ça s'appelle voler d'une façon habile... On doit tout de même jeter de la poussière sur les yeux de

(1) Der reine Fuchs der Heinrich was ?

(2) Ach was... tut ja dasselbe spricht aber anders.

l'Europe (1). Quoi? Ces dames sont de Lille? Vous regardez les maisons brûlées? Tout le quartier de la gare a flambé, et bien d'autres... plus haut. Nous avons fait ça tout seuls (! ! !) (2). Voilà ce qui arrive quand on résiste à notre force... Huit jours, pensez... Nous avons eu des pertes considérables. Nous croyions qu'ils étaient des mille et des mille, ces Franken... deux mille seulement! Et nous étions quarante-cinq mille... C'est ce qui s'appelle une résistance bête. N'est-ce pas (3)? -Nous sommes entrés le soir. Ça brûlait!... de deux côtés. Nous chantions la Wacht am Rhein, pendant que les maisons croulaient... Une pluie d'étincelles... les flammes saluaient jusqu'à terre. Grandiose ! De ma vie je n'ai vu chose pareille (4) ! et les habitants... comme le peuple devient bête quand il lui arrive malheur I Ga se fourrait sous les chevaux. On en aurait piqué tant qu'on aurait voulu au bout de la baïonnette. Beaucoup de tués, d'ensevelis sous les décombres. Et puis on a jDris de belles choses. Tout un magasin de cuirs que j'ai dévalisé avec Schmidt et Peter... on jetait tout par la fenêtre. Des choses de prix. Ghaque soldat a maintenant un nécessaire. Faut bien que la guerre rapporte... »

Les passants regardent les maisons, leurs maisons brûlées, et le soldat qui conte en souriant. Des murs noirs, gris et grimaçants d'horreur. Gontre

(1) Muss man doch Staub auf Europa's Auge werfeu. Was?

(2) Das haben wir ailes selbst gemacht !

(3) Was.

(4) Grossarlig ! so was hab' ich noch nie in meinem Leben gesehen...

eux des réfugiés s'appuient, semblent vouloir souder leur malheur aux ruines... Sur les cendres des maisons écroulées, une mère est assise, avec ses six enfants. Sur ses genoux elle berce le plus petit. Pour le distraire, elle lui montre ses frères qui jouent avec des morceaux de fer tordus par les flammes.

Des marchands de quatre-saisons circulent, vendent fleurs et légumes frais. Un soldat achète un lapin :

« Maigre comme toi, ton lapin, vieille sorcière... Ceux qu'on a dans la tranchée sont plus gros, et on ne les paye pas. Tiens... v'ià un bon... Quand tes lapins deviendront plus gros, tu iras à la Banque allemande (1) chercher ton argent... »

Le rectorat. — Spacieuse et belle demeure. Son impassibilité semble énerver le canon qui la secoue à la faire crouler. Nous sommes venues trouver M. X... 11 connaît une partie de ma famille, aurait peut-être des nouvelles des miens... Peut-être aussi nous renseignerait-il sur les moyens à employer pour franchir les lignes.

M. X... est un homme paisible et d'humeur joviale. II nous reçoit aimablement, s'enquiert « de la malheureuse ville de Cambrai », se « désole » de cette absence de nouvelles « qui meurtrit les sensibilités les plus aguerries », « se révolte » de ce que nous lui contons sur la nuit passée à l'hôtel : certainement, si le rectorat n'avait été transformé en lycée, il serait « heureux », « honoré de nous offrir l'hos-

(1) Deutsche Banque.

pitalité », il souhaite enfin que la guerre finisse, et de tout son être il appelle la paix. J'essaye de la retarder, demande à consulter une carte pour avoir des renseignements précis sur la région. M. X. . . met ses lunettes claires comme sa pensée, cherche du doigt et des yeux... « La Lys... nous créerait de grosses difficultés... là, évidemment, mais tout cela est occupé, Lille est un camp retranché, l'aventure serait périlleuse; il ne nous le cache pas, et... il rejetterait certes toute responsabilité qui aurait pour résultat un accident dont il ne pourrait jamais se consoler... »

Excellent M. X... Je suis émue de sa sollicitude qu'il pousse jusqu'à nous donner certains détails sur la bataille de Sadowa. Je n'en conteste ni la valeur, ni l'intérêt, mais combien tout cela est intempestif, inopportun, quand nous sommes là, deux femmes seules, sans gîte, ni logis (inutile d'affronter un hôtel...) et qui cherchons le moyen le plus court, fût-il désespérément tenté, pour rentrer en France, retrouver les nôtres...

M. X... nous souhaite bon voyage et bonne chance, exalte notre courage, admire notre « vaillance », esquisse un sourire académique, et nous quittons le rectorat, emportant avec nous le souvenir d'un homme affable et courtois, et qui doit être agréable et même très fin causeur... en temps de paix.

Combien voms êtes différent, bon monsieur D... (professeur à la Faculté de médecine) ! Un vrai savant, chez qui la science n'a pas chassé la bonté. Si les dieux faisaient mine de recommencer leurs

excursions sur terre, je leur recommanderais votre maison, monsieur D..., hospitalière et si chaude...

Depuis la venue des Allemands, il habite une maison vide. Sa femme avec ses enfants à Berck, son lils prisonnier en Allemag-ne. C'est cette nouvelle que nous lui portons, ainsi qu'une lettre que son fils nous confia : « Un hôtel? Vous cherchez une pension de famille?... Mais je suis Français, moi! Tenez, ma maison est à vous, choisissez vos chambres, et cela tant que vous serez à Lille. Nous verrons ensemble quand et comment vous pouvez rentrer en France. En attendant, mangeons ce que nous avons, aimez-vous le pot-au-feu? »

Et nous aimons tout parce que c'est un papa qui nous parle. Remercier? Qui saurait remercier le rayon de soleil quand il tombe en plein au milieu d'une journée grise?

Pendant le déjeuner, M. D... conte : a II faut surtout bien reconnaître la vaillance de nos soldats. Deux mille seulement! Ils ont résisté pendant une semaine, contre des troupes dix fois supérieures en nombre. Une malheureuse batterie faisait le tour de la ville, essayant d'en défendre l'accès, tout en ménageant les munitions...

« Le général X... n'a pas voulu fortifier Lille. Dans la dernière semaine il fit transporter quatre canons... Ils dataient de... inutile de le dire. Us ont été exposés par les Allemands, place de l'Hôtel-de- Ville, et tout le monde, vieux et jeunes, allait les voir... par curiosité.

(c Les Allemands bombardaient la ville. Admirable, la confiance des habitants! Ils allaient voir les

no — TELS QU'ILS SONT

obus tomber et les maisons crouler... « La ville peut être ruinée, disaient-ils, ils n'entreront pas. »

« Un train blindé arrive, se trouve aux prises avec une compagnie de chasseurs. De leurs fenêtres, les habitants assistent à la bataille, les femmes portent de l'eau aux combattants.

« Après un second bombardement qui fut terrible, ils sont entrés à minuit, sous un ciel de flammes, en chantant la Wacht am Rhein. Quand l'incendie épargnait une maison, les soldats y mettaient le feu, après l'avoir soigneusement pillée.

« Travail méthodique ! {Systematische Ay^heit!) » criaient leurs officiers. Et pas d'eau pour éteindre : ils ont eu soin de couper Teau, et toute la ville aurait brûlé, si le général n'avait fait ouvrir les réservoirs « pour cause d'asphyxie ».

<i J'ai soigné une femme devenue folle par l'émotion. J'ai passé toute la nuit dehors, à encourager la population affolée, et le matin, je me suis mis à faire la soupe pour ceux qui n'avaient plus ni maison, ni pain..

« Ma porte fut marquée comme les autres, à la craie. Heureusement, ils n'ont pas jugé ma maison « assez belle » pour recevoir leurs officiers. J'ai eu trente soldats, que j'ai forcés au respect en déclinant mon titre de « Herr Professor ». Ils m'ont répondu par un « ja m impressionnant, et, le soir, un soldat m'apporta triomphant, un superbe jambon réquisitionné chez le charcutier d'à côté. Il y avait joint une carte : « Pour Monsieur le Professeur, en souvenir de l'hospitalité offerte de si grand cœur ! »

« Une autre fois, ils avaient bu pas mal. Ils se sont

1 lj|

relie de Km. Duruis.

TELS yu ILS SONT.

étalés par terre, déshabillés... J'ai fait sonner mon titre de « Herr Professor ». «Ja.ja... ivir respectieren jede Kultur ! (Nous respectons toute espèce de culture!) »

« Et tous les jours j'en logeais. De cinq à trente, suivant l'humeur de la Commandantur. »

Huit jours à Lille. — M. D... ne nous dissuade pas de notre projet de traverser les lignes, mais il s'ingénie à prolonger notre séjour : « Il faut le temps de réfléchir, » nous dit-il. En réalité il nous voudrait garder jusqu'à l'évacuation de Lille.

Tous les matins, M. D... fait son marché. Il n'est pas seul, du reste : M. X... est un homme du devoir. L'invasion allemande n'arrêta pas son élan universitaire : « Mais que vouliez-vous qu'il fît contre un élève! » nous dit malicieusement M. D... Les universités restèrent fermées et les universitaires allèrent au marché... « Légion! » nous dit M. D..., et les vieilles serviettes, au lieu de contenir des livres aux fiches noircies par des remarques sagaces, abritent soigneusement contre le regard jaloux des Allemands, à l'affût toujours de quelque victuaille appétissante, des pommes de terre, du fromage, des tartes, un tas de choses que « la science des vieux savants tolère malgré la faiblesse des dents », nous confie M. D...

Leurs familles étant pour la plupart en France, ces « vieux savants » vivent en garçons. Ils s'invitent les uns chez les autres, se communiquent les nouvelles, inventent comme des enfants celles qui n'exis-

TBLS qu'ils sont. 8

tent pas. Parmi eux, des optimistes et des pessimistes. M. D... subit avec une sérénité olympienne les assauts de ces derniers : « Je me cramponne après mes illusions pour qu'ils ne les fassent pas crouler, dit-il en souriant. Vous comprenez... j'ai promis à ma femme de garder mes derniers cheveux noirs ! . . . »

M. X... est un professeur très fin et fort distingué de mine comme d'esprit, mais il lit les journaux allemands, il en est influencé, il fait la désolation de M. D... « Voyez-vous, quand on raisonne trop, on perd confiance... mais je l'aurai. » M. D... fait cuire un bon gigot, ajoute une bouteille de vieux vin, du fromage de Hollande et l'invite à déjeuner. M. X... ne tarde pas à retrouver « le vieux fond des ancêtres gaulois » ; aussi M. D... triomphe : « La victoire finale? Mais elle ne fait pas de doute ; c'est comme une solution logique d'un problème bien posé : les Français auront la victoire parce que j'ai confiance en mon pays qui ne peut être vaincu... »

Et c'est avec cette confiance, belle comme une prière d'enfant, que M. D... continue à faire de la géométrie dans l'espace, et à descendre tous les matins dans sa cave pour faire des expériences d'électricité. Décidément ce M. D... est un homme rare : savant, et bon, et simple à la fois !

Il nous fait visiter son laboratoire, ses machines, (( sa vie » de savant, que le canon n'a pas réussi à troubler. 11 nous montre la ville, les ruines, sans gémir ni pleurer, ni faire de la littérature sur elles :

« Tout cela est de passage, nous dit-il. Ce qui

reste dans la ville, c'est noire énergie que rien ne peut entamer... Je ne dis pas... des ruines, des existences fauchées, mais l'honneur de notre pays est racheté, croyez-moi. Vous n'avez pas vécu Soixante- Dix, vous... C'est nous les vieux, qui en portions le fardeau lourd sur nos épaules... Je suis content que nos fils nous en débarrassent... Ah! ce n'est pas étonnant que la jeune France se batte si bien... Elle a pris racine sur nous, et nous sommes une vieille terre, féconde en énergies... »

Gomment les Français ne reviendraient-ils pas, quand ils sont appelés par des âmes comme celle de M. D...?

« Vous regardez la foule? Elle ne sait que faire parce qu'elle n'est pas libre. Mais qu'ils partent ce soir, et vous la verrez demain : elle n'aura rien perdu quand elle aura retrouvé la liberté.

« Le commerce? Ce n'est pas l'argent, quoi qu'on dise... c'est une idée qui le soutient : l'idée de la prospérité nationale, et c'est pourquoi, quand la nation ressuscite, les villes ne sauraient rester mortes... Vous verrez comme les cendres deviendront de l'or... Le souvenir des morts? il soutiendra le courage de ceux qui restent. Et tout cela est mathématique, comme deux et deux font quatre... Mais que nous entendions seulement le clairon... les sonneries françaises... père, fils, mari tués... des notes de tristesse isolées, croyez-moi... il n'y aura qu'un accord, grave et beau et sublime : la France est ressuscitée ! Et celui-là, voyez-vous, étouffera les plaintes des épouses et des mères, séchera toutes les larmes, ramènera la joie... »

Comme il faut être vieux pour composer une si belle musique 1

Nous allons chez M. X... Homme habile à qui les brumes et la présence des Allemands ont enseigné la réserve. Sous la patte allemande, on a l'impression qu'il étouffe. Il n'est pas d'humiliation qu'ils ne lui fassent subir. La Commandantur lui retourne une protestation qu'il a rédigée, « pour corriger certains mots qui sont un manque de respect visà-vis du gouvernement impérial. »

« Le préfet comme moi, sommes ici pour les aider à capter la conscience du peuple, à l'asservir le plus tôt possible, à la germaniser. A chaque instant je suis appelé à la Commandantur, Ils demandent de l'argent. Il faut que ce soit moi qui pressure les habitants, et si je me plains : « De quoi? me c( disent-ils, cet argent est nécessaire à la défense « de votre ville. » Ils ont l'ironie lourde. Une autre fois il faut leur indiquer telle ou telle maison qui abrite du cuivre, des fourrures, du cuir. Il faut que je les aide à voler... ^ et quand les marchands ne savent plus que faire des bons dont ils sont assaillis et qu'ils me les apportent : « Faites un dossier de « papiers sans valeur, que la France présentera à « l'Alsace et la Lorraine reconquises ! » me répond le gouverneur. Cependant, allez voir Z..., peut-être aura-t-il une idée, vous donnera-t-il un conseil... Et surtout ne croyez pas que nous sommes découragés : les nuages n'ont qu'un temps, et le soleil de notre pays... il faut le croire éternel I... »

DE CAMBRAI A LILLE — llb

Avec M. D..., nous errons dans la grande rue. Le temps nous paraît très long... surtout depuis que nous n'avons plus nos blessés. La ville est comble de voitures et d'autos. Officiers et soldats se réservent le trottoir. Parmi les ombres grises qui, à tout instant, lui barrent le passage, la foule glisse, entre dans de petites boutiques, cause tout bas... comme dans un rêve. Des gamins essayent de vendre du chocolat, des bonbons :

« Oublie la vieille habitude, mon bonhomme, chez nous on ne paye pas, on prend, vois-tu... c'est une vieille vérité... mon bisaïeul la savait encore mieux que moi. Malheur aux vaincus ! Tu connais pas ça? Je croyais que le Franzoslein (petit Français, terme ironique) venait au monde avec un bec latin (1)... »

Le gamin se sauve...

« Deux sous, la violette... deux sous... » Une pauvre femme, un bébé dans les bras, tend le bouquet à l'officier qui passe : « Veux-tu t'en aller? Crois-tu que je prendrai quelque chose? Tes doigts sont dégoûtants (2)... » Un coup de sabre... le panier à violettes roule par terre, le petit pleure : « Ils sont tout de même plus beaux, nos bébés allemands, que ces poupons français, sales comme des torchons (3)... »

(l)Mussdie alte Gewohnlieit vergessen, Kerlchen :Krieg heisst nicht bezahlen, sondern nehmen. Das wusste mein Urgrossvater besser noch wie icli : Vse victis! Kannst nicht latein ? Glaubte Franzoslein kâine mit lateinischem Schnabel zur Welt was? (Textuel.)

(2) Willsl du weg damil? Meinstdu ich nahme was von deinen schmierigen Fingern?

(3) Hubscher unseve Kinderwie dièse schmierige Lâppchen, was ?

De nombreux magasins qu'ils ont pillés, ils en ont peint quelques-uns aux couleurs de la Prusse. Je lis : Produits allemands, Cigares fins (1). A l'étalage, la « Deutsche Wûrst (la saucisse allemande) » figure, attachée avec des rubans aux couleurs nationales. Il y a foule. Soldats et officiers mangent, fument, plaisantent : « C'est rudement bon, pas? Et puis ça vient du pays, on peut payer... »

Pour nous reposer, nous entrons dans un teà-room. Des officiers prennent le thé :

<{ As-tu entendu? la chute de Calais n'est plus qu'une question de jours!... et puis en route pour Londres. Ga ne me déplaît pas de goûter la célèbre hospitalité anglaise . . .

— Va pas si vite... rusé comme un renard, l'Anglais... La prise de Paris était aussi une question de jours... tu as oublié la défaite?

— « Le plan », tu devrais dire...

— Allons donc ; les fautes impériales sont des fautes grossières, mon ami (2)...

— Oh I toi... tu ne seras jamais qu'un rejeton de Freie Wort (3) [revue allemande antiimpérialiste].

Des faits, mon ami (Tatsache), et la décadence française... une légende (ein Màrchen). Le peuple a rebondi comme une balle et nous en avons ressenti une rude secousse. Pauvre von Klûck! et encore plus pauvre Kronprinz ! Pioupiou s'est habillé à Marseille, a chaussé ses bottes à Paris, perdu sa

(1) Deutsche Waren, Feine Cigarren. Delicaltesseugeschâft.

(2) Kaiserliche Fehler dicke Fehier, mein Freund !

(3) Ach du I Freiewortes Sprossling !

casquette en route, arrivé en retard à Gharleroi (1), cela n'empêche que ses chaussures tiennent bon, que sa culotte ne s'use pas bien que trempée de sang, et que nu-tête il sait se battre aussi bien et mieux que nous...

— Pessimisme I Ecole de Schopenhauer... école maudite (2)...

— Oui... oui... laisse les soldats hurler la Wacht am Rhein et le Deutschland ûber ailes... moi, je vois la vérité : ma mère avait tous ses esprits quand elle m'a mis au monde (3).

— Tais-toi donc, cette dame écoute... elle doit savoir l'allemand. »

Précipitamment, tous deux se lèvent, engloutissent la dizaine d'éclairs qui restent, avalent la dernière goutte de thé et... payent! « Non, mais... qu'est-ce qui leur prend ! et de l'or encore ! » dit le garçon tout étonné.

« Ce qui « leur prend? » nous explique M. D... : même les officiers sont « filés » par des agents de police habillés en civils, et tout officier ou soldat qui dit une parole imprudente sur le kaiser ou qui émet un doute sur les victoires allemandes, est mis en prison et rudement traité. Voici pourquoi ils n'aiment pas être entendus quand ils critiquent la patrie allemande et son chef. »

(1) Au début de la guerre, un journal allemand avait ainsi caricaturé notre soldat. Et cela fit grande impression sur les Allemands.

(2) Schopenhaùrische Schule... Verdammte Schule...

(3) Mit klarem Sinn hat mich die Mutter in die Welt gebracht.

Nos plans sont faits. Leur réussite est problématique : nous partons demain matin pour Quesnoysur-Deule. Et de là, si les habitants ont la bonne volonté de nous aider, nous essayerons de franchir la ligne.

Hier, M. X... nous reçut. 11 nous encouragea beaucoup, c'est par Quesnoy-sur-Deule que nous allons essayer de franchir la ligne. Il y habite un certain P..., ancien policier, habile et fin de métier, paraît-il, et qui pourra nous aider, M. D... nous recommande aussi à MM. F... et F... qu'il connaît peu, et qu'il croit gens de « bonne volonté •>.

Mon amie apprend la carte par cœur, et pour ne pas les oublier, nous ne cessons de répéter les noms sauveurs : F... et F... et P...

Nous rêvons dans la nuit que nous avons franchi la ligne sous une pluie d'obus, bien entendu, qu'après nous avoir bandé les yeux, une sentinelle de bleu et de rouge habillée, nous conduit au poste, oîi le colonel (1) nous félicite !... Et le matin arrive, glorieux déjà, puisque c'est le matin de « notre fuite ».

Lever précipité, toilette de guerre, les paquets sont légers, et l'humeur joyeuse. Si nous pouvions nous débarrasser de nos corps, je crois que nous le ferions... pour aller plus vite.

Entassés dans le tramway qui mène à Quesnoy. Avec une masse de soldats, jetés les uns sur les autres avec leurs paquets, leurs sacs et leurs fusils. Arrêt à chaque bourg, militairement occupé. Des soldats lavent la gare, font briller les carreaux, reluire les boutons de porte. (A cette époque ils n'enlevaient pas encore le cuivre pour faire des cartouches.) Des officiers se promènent, mains dans les poches, cigare à la bouche. Les soldats plaisantent :

« Un capitaine, hein? Il bâille... ce n'est pas drôle pour lui, pas plus que pour nous d'ailleurs. Tout seul ici dans ce sale patelin (1); bien mieux, si nous étions chez nous, près du poêle (2)... avec notre femme et nos enfants (3)... un café par làdessus, et heureux comme un roi (4)!

— La faute à qui a voulu la guerre...

— Les Anglais! Ah! les bandits, les vauriens, les cochons.

— Gomment? Naïf? Toi aussi? Voyons, entre

(1) Im dreckigen Mest.

(2) Beim warnien Offen...

(3) Mit Weib und Kind was.

(4) Eine Tasse warmen Kaffee dabei und gliicklich wie Konig!

nous soit dit : le Kronprinz reluque la couronne... depuis longtemps, et la mort tarde à venir pour l'empereur son père. En faisant la guerre, il devance le décès, tu comprends, puisqu'il gagne la faveur populaire... On connaît ça, va... on commence à s'éveiller chez nous. Des centaines qui pensent comme moi, et qui n'osent pas le dire. Et puis les officiers...

— Allons, tout comme nous, mais ils risquent leur vie.

— D'accord, mais n'oublie pas qu'ils ont double solde pendant la guerre, et avant que la mort vienne, ils peuvent se payer double plaisir. Qui profitera de la victoire ? si toutefois nous étions victorieux... La classe des officiers I

— Oii as-tu péché tout ça, kamerad? Au fond pas bête du tout, ce que tu contes là...

— On lit, on s'instruit, on juge. Et puis il y a quelque chose qui est au-dessus de Deutschland ûber ailes, c'est l'estomac de ma femme, et de mes six enfants...

— Tais-toi, kamerad... si jamais on t'entendait, tu ne tiendrais pas une seconde au bout du fusil. Allons, ça ne va plus durer... Tu as su la victoire sur les Russes. Toute l'armée vient par ici maintenant. Nous allons marcher sur Calais, sur Paris, sur Londres, prendre les Anglais et les Français entre deux feux (?). Pas un n'échappera!

— Ja, ja... si c'était vrai... Mais dans la meilleure armée tout n'est pas parfait, kamerad, et les journaux chantent trop la perfection de la nôtre... c'est louche, ça, tu comprends?

— Oui... je comprends qu'il vaut mieux se faire tuer sans réfléchir : la vieille discipline allemande a beaucoup de valeur, vois-tu (1). Dans tous les cas ces sales Français ne reprendront pas Lille ; regarde si c'est fortifié !... »

Et c'est en efTet formidable. Un immense réseau de fil de fer entoure et enserre la ville. Les tranchées ont été creusées par les civils d'abord, perfectionnées par les soldats du landsturm, achevées par ceux de l'active. Elles sont prêtes à recevoir les hommes qui doivent défendre Lille.

« Au fait, continuent les deux soldats, on pourrait se contenter de la Belgique, du Nord de la France, et d'une forte indemnité de guerre. Laisser la France sans le sou... ta comprends, c'est avec cet argent qu'acné se paye des alliances.

— Tu as raison, Friedrich, on pourrait ensuite faire une paix honorable avec elle...

— Et la Russie ? Et cette infâme Angleterre ? Grois-tu qu'elles font la guerre pour rien?

— C'est vrai, et c'est parce qu'elles veulent nous dépouiller que nous perdrons forcément quelque chose (111). Aussi : Paris, Calais, Londres, la seule conclusion, kamerades (2).

Quesnoy-sur-Deule. De son nid de boue, le village surgit crotté, misérable. De tout son poids hivernal le ciel Téorase. Des maisons basses, tout au bord

(1) Die aile deutsche Discipline, die ist viel wert.

(2) Der einzige Scliluss, Kamaraden...

de la Lys sagement se rangent, dans un geste d'humiliation suprême. Quatre sentinelles gardent le pont. Des habitants loqueteux et sales et de mine souffreteuse traversent la rue étroite, s'aplatissent contre les murs des maisons, pour laisser passer les soldats raides d'arrogance.

La route que je suppose unique franchit le village, le coupe en deux, grimpe péniblement, s'arrête tout étonnée sur une sorte de plateau que la mairie, l'école et l'église honorent de leur présence.

(( La maison de M'"'' F...? Je demande à une paysanne qui d'un air méfiant me dévisage.

— Là-bas... la grille... frappe à porte ouvragée, des gens riches t'ouvriront... une belle fortune qu'ils ont... »

M"'* F... vient au-devant de nous, ronde de cœur comme de corps... Elle nous apprend que cette guerre est un a terrible malheur » ; elle les loge... depuis cinq mois... Ils vivent comme ils peuvent, tassés dans une pièce, sa fille et son mari et cinq petits enfants... Enfin elle finit d'énumérer « les malheurs qui ont frappé sa famille » en couronnant son éloquent discours d'un fin et délicat sourire... Naturellement elle n'a aucune envie « de faire toilette », nous l'excusons, n'est-ce pas?... « Bien qu'on ne doive pas se laisser aller. » Ainsi il lui fallut « courage surhumain » pour arborer sautoir d'or et breloques, et porter la robe de soie couleur violette, qu' « elle fit arranger pour la circonstance » : car on fête Noël à Quesnoy... Les Allemands font un arbre de Noël à l'église, les soldats

chantent, et le général, « qui est très bon (1) », a invité les habitants... M"'® F... s'y rend sans goût... mais avec tous ses diamants... Franchir les lignes? Pauvres petites, nous n'y pensons pas... et de nouveau sur notre malheur elle s'apitoie, nous donne des conseils de mère... cependant si nous voulons parler à M. F... son mari..., mais « il faut crier très fort, car il est un peu sourd... )^

Et M. F... arrive. C'est vraiment dommage que nous ne puissions lui parler; il a la figure honnête et le regard franc, mais lui confier notre projet est chose impossible. La pièce d'à côté est pleine d'ofciers...

Nous remercions, le malheur nous a rendues calmes, et nous partons comblées de vœux. « Et si vous arrivez à franchir la ligne, envoyez-nous un mot! Quelles heures je vais passer en pensant à vous! Deux jeunes femmes toutes seules... et ne pouvoir leur offrir... pas même l'hospitalité! Ahî mon Dieu, cette guerre est effrayante! »

M. P... a sa porte large ouverte, par opposition à son cœur qu'il tient fermé à toute espèce de pitié.

Le feu qui dans la cheminée brûle l'intéresse évidemment plus que notre pauvre discours ne saurait le faire. D'une bûche à l'autre ses yeux de policier finaud errent avec une indifférence nonchalante; si les Allemands donnaient le laissezpasser il nous accompagnerait certes... s'il n'y avait pas ces tranchées, ces fils de fer, les sentinelles,

les postes, si les Allemands étaient en Allemagne enfin... évidemment rien de plus simple. Mais depuis qu'ils sont entrés, impossible de faire deux pas. Surtout lui! Une personnalité du village... nous comprenons... obligé de répondre pour tous, jusqu'aux « folies » des gamins qu'on ne peut empêcher de chanter, sur le ton de « Conspuez », « Embrochez les boches, embrochez! » et de « Vive la France », un tas de « niaiseries » de ce genre qui n'ont « ni rime ni raison ». Responsable aussi de ces « vieux fous qui datent de 70 » et qu'on fusille tous les jours, « et avec raison », vous comprenez, on ne peut les empêcher de dire qu'ils sont Français (!).

Aussi P... court tous les jours à Lille, chez le préfet, dit-il; il veut sauver le village, que l'imprudence des habitants condamne à périr... Evidemment c'est un personnage que ce petit P... et la preuve : un Allemand vient demander « si ces dames sont prêtes pour aller à l'église... » Herr Hauptmann les attend... P... fait des excuses embarrassées... Il y va par répugnance (!), en chapeau haut de forme cependant... il ne peut laisser ses filles seules... des enfants... Elles sont là « les enfants ». Elles portent sur la tête des chapeaux en forme de plateaux, remplis de duvet et de muguet si blanc qu'il semble frais cueilli.

Hélas! de nos « sauveurs » il n'en reste plus qu'un. Dieu fasse qu'il nous soit clément...

Le docteur F... habite une belle maison. Nous essayons de lui parler. Ses yeux fuient notre regard « parce qu'il louche », excuse ma petite amie, qui

est très bonne. Cet homme est né pour reculer toujours, devant tous les obstacles. 11 nous écoute cependant. Malheureusement il sait d'avance ce que nous lui dirons. Aussi sa réponse est facile à prévoir : il nous aiderait sans doute, de toutes ses forces, si « les circonstances n'étaient pas terribles » . En temps ordinaire rien de plus facile que d'aller à Armentières : on prend le train, on y va en tramway, on pourrait y aller à pied... il y a des coteaux, des fermes, oii l'on boit du bon lait...

Décidément la partie est perdue. Il s'agit maintenant de prolonger la conversation jusqu'à 4 heures (à partir de cette heure on a ordre de rester chez soi), car il faut passer la nuit à Quesnoy puisque les tramways sont partis, et ce serait miracle que F... noas loge de bonne grâce.

Il conte : ils sont entrés dans le village comme partout ailleurs : avec moins de parade et plus de brutalité. Ils ont brûlé les maisons, fusillé des vieillards, violé des femmes. C'est bien le credo allemand, que nous entendons pour la centième fois...

Dehors les soldats passent et repassent, endimanchés , souriants , toujours contents d'euxmêmes... Quatre heures ! « Malheureusement je suis obligé de vous loger, avoue piteusement F... » Nous balbutions une excuse triomphale, prenons possession de notre chambre, constatons que la maison est vide de meubles. « Cachés dans la cave, et les bibelots de valeur enterrés dans des trous... tout au fond du jardin, » nous confie M"" F...

Le soir, ils partagent avec nous un maigre morceau de lard, « celui que M""" F... mange en faisant

son ménage », pour ne pas que les Allemands le lui prennent. Elle aussi conte « ses malheurs ». A perdu une paire de draps... obligée de laver le linge des Allemands et « de raccommoder leurs culottes », et ils ne sont pas toujours contents : « et quand on pense qu'il y a des gens dans le village, la majorité, madame, qui ne désirent pas la paix... qui préfèrent les voir vivre chez nous, encore dix, vingt mois s'il le faut, disent-ils, mais que nous ayons la victoire finale 1- Comprenez-vous ça, madame? »

Evidemment ce ne sont pas M. et M"* F... qui nous feront traverser les lignes...

Nous couchons, en attendant, dans un lit habité par de nobles parasites et que je suppose allemands.

Le canon tonne, tout près la fusillade crépite, dehors les soldats fêtent Noël : cette nuit nous finissons de croire que nous pourrons traverser les lignes.

Et le lendemain nous nous retrouvons chez M. D..., qni achète une magnifique tarte aux cerises « pour fêter le retour des enfants prodigues... »

Il nous console en nous disant qu'il faut attendre, que Toccasion se présentera...

Nous laissons l'espérance fêter son éternelle jeunesse et nous allons trouver le prince de Bavière, qui habite avec son état-major le boulevard de la Liberté : si nous lui demandions notre rapatriement en France, il ne nous le refuserait peut-être pas.

En disant à la sentinelle : « Bonjour, Feldgrauer, » (expression flatteuse et qui signifie : soldat habillé de gris), j'obtiens qu'il ouvre la bouche et me salue

i'ac-smiile d une ainiarello de Ém. Diin is.

T]:i.s qi: it.s SONT.

d'un large sourire. Bien plus il annonce à son camarade que nous sommes certainement de « vraies allemandes » (1).

Une sorte de valet nous accueille avec une politesse et une amabilité apprises et retenues par cœur : les dames doivent d'abord se faire inscrire... ces danles connaissent les habitudes de la cour...

— Non, mon garçon (j'ai su après que c'était un Von ... qui faisait fonctions de valet), seulement celles de la guerre ; il nous faut voir le prince et dans le plus bref délai.

Gomme tout Allemand a le respect de l'autorité ferme et qui n'admet pas de réplique, Herr Von X... baisse la tète, porte son doigt à la bouche, en signe de réflexion... « Si ces dames veulent attendre... ces dames pourraient s'asseoir. »

Prestement il disparaît, plus vite il revient.

« Ces dames sont priées de « formuler » leur demande. Tel est le désir du prince.

— Dites à votre prince que nous n'avons pas l'habitude de conter au valet ce que nous avons à dire au maître. »

11 disparaît de nouveau, revient plus vite que la première fois. « Excusez, « gracieuse dame (2) ». Si « la gnàdige Frau » veut monter, le prince la recevra dans cinq minutes. »

Je regarde ma montre; à la cinquième minute celui qui doit être le prince nous reçoit dans un petit salon, très encombré ; il y a là tout un monceau

(1) Echte deutschel...

(2) Entschuldigen Sie gnâdige Frau.

de marchandises; caisses à cigares, boîtes à cigarettes, paquets de chocolat. Le tout est jeté dans un joli pêle-mêle pour flatter l'œil en même temps qu'étonner.

« Voyez, madame : ce sont les cadeaux de Noël de nos soldats... Vous ne sauriez croire ce que fait l'Allemagne pour ses soldats, madame. Aussi quels soldats 1 Le monde les admire et vous aussi, je pense?...

— J'admire tout homme qui fait son devoir visà-vis de son pays.

— Ah! vous répondez à la française, du reste j'ai une très grande estime du soldat français; il est une révélation pour l'Allemagne, il sera une surprise pour l'histoire : la démonstration irréfutable qu'aucune théorie, socialiste, radicaliste ou autre, ne détruit le fond d'une race. Le soldat de la République est le soldat de Napoléon, mais... Joffre n'est pas un Napoléon, heureusement pour nous...

— Cependant c'est lui qui vous a valu la retraite de la Marne?...

— La retraite? Comment? vous savez ça? Aucun journal ne doit vous renseigner, madame^ fausser vos consciences de « prisonnières » !

— La conscience d'un prisonnier est la même que celle d'un homme libre...

— Avec cette différence qu'elle ne doit pas s'affirmer devant qui pourrait la châtier, madame...

— Etes-vous vraiment « le prince », monsieur?

— Comment? Pourquoi cette question?

— Parce que les princes ont une allure... plus chevaleresque.

— Ah 1 VOUS avez vu ça. Famosf Décidément nous avons été trompés sur cette France décadente. Eh bien, le prince... vous ne pouvez le voir...

— Il a peur des femmes?

— Non, mais voyez-vous : nous devons ménager ces précieuses existences. Il commande la 6* armée. Si un rtialheur arrivait...

— Voulez-vous lui dire alors que mon mari est blessé... » Il abandonne le sourire. Des larmes affluent dans ses yeux : « et que je prie le prince de nous laisser rentrer en France...

— Impossible, gnadige Frau. »

J'insiste : « Dites cela au prince de suite, j'attendrai la réponse.

— Je connais la réponse du prince, mais puisque vous le désirez... »

Il y va, revient :

« Suivez-moi à l'état-major, « gnadige Frau ». C'est tout près. La maison voisine. »

Au rez-de-chaussée, dans le vestibule, une vingtaine d'ordonnances attendent les ordres. « Ordonnance n' 1. » Le soldat se précipite, accroche ses yeux à ceux de son officier, comprend, disparaît. De petites tablettes clouées sur chaque porte portent des indications courtes et précises :

(( 1° Tout officier doit prendre avec lui la serviette contenant les papiers officiels lorsqu'il est appelé à causer à moins d'un mètre de distance de sa porte.

« 2° Toute ordonnance, après avoir frappé, doit reculer de 2 mètres de la porte du bureau des officiers sous peine d'être fusillé.

« 3° Aucun civil sous aucun prétexte ne doit franchir la porte des bureaux des officiers supérieurs. »

Nous sommes reçues par des officiers de très grande distinction et qui écoutent avec un semblant d'intérêt notre requête habilement présentée par l'officier du prince, avec un réel désir de réussir.

« Quand votre mari a-t-il été blessé? Il est officier de quel corps? Où est-il, ce corps?

— Si je le savais, je ne vous l'apprendrais pas.

— La prison fait dire ce qu'on ne peut savoir avec douceur, me jette sèchement l'un des officiers.

— Vouloir par douceur ou par violence arracher à une femme ce qu'elle ne sait ou ne doit pas dire, cela s'appelle une lâcheté chez nous, monsieur.

— Les grands mots sont des mots vides, madame. Voulez-vous revoir votre mari?... Attendez une minute. »

Il téléphone à Cambrai, apprend par le gouverneur comment j'ai soigné leurs officiers et soldats : « Non... Aucun fait accusateur... Mais il est toujours dangereux de laisser quelqu'un d'intelligent passer des pays occupés en France... »

L'officier du prince intervient. « Ces dames pourraient rester quinze jours à Namur...

— Acceptez-vous, madame?

— Non, car dans quinze jours je puis trouver mon mari mort.

— Contre la mort nous ne pouvons rien, madame... Votre malheur nous touche profondément, mais si toute loi rejette le sentiment, la loi militaire

le condamne. Vous êtes femme d'officier, vous devez me comprendre.

— Envoyez-nous à Aix-la-Chapelle. J'y ai été comme jeune fille, pour apprendre la langue, chez M. de W...

— M. de W...? Si cela est vrai... vous me permettez de douter, n'est-ce pas? La vérité est une surprise dans le mensonge universel, madame... Je vais au téléphone...

— Mais, « gnàdige Frau », vous auriez dû le dire plus tôt. . M. de W..., je crois bien... Une famille très connue et qui vous connaît, j en ai la certitude maintenant. Mais vous parlez admirablement Tallemand. Quelle souffrance cela a du être pour vous : cinq mois de martyre... Il faut « l'héroïsme » d'une femme comme vous, pour supporter cela...

« M. de W... vous attend, et puisque vous avez la chance de le connaître, vous ne resterez à Aixla-Chapelle que huit jours. Le minimum de temps. Je vais préparer vos papiers ; il est bien entendu que vous voyagez militairement et que des honneurs (!) vous sont dus comme à un soldat, madame.

« Est-ce que vous n'avez pas fait la guerre des Balkans? Monsieur votre mari a envoyé des correspondances à V Illustration, n'est-ce pas? Quelle richesse d'impressions vous aurez retirées de cette « belle guerre » ! Nous comptons sur l'honnêteté et la sincérité des gens comme vous, madame, pour dire la vérité au monde... effacer « généreusement »

les calomnies infâmes dont vos journalistes ne cessent d'accabler notre pauvre pays!...

— Je ne suis pas journaliste, monsieur, mais je dirai ce que j'ai vu : votre entrée à Cambrai, les maisons brûlées, l'assassinat des femmes sans défense...

— Peccadilles, les péchés de nos soldats, madame. Une si grande armée! les abus sont... de rigueur! Mais je suppose que vous n'avez rien à reprocher de pareil à nos officiers, par exemple?...

— Ils étaient plus experts dans l'art de prendre ce qui ne leur appartenait pas...

— Là aussi... la question du nombre : les meilleurs, les plus nobles officiers (1) sont tombés les premiers. Puis sont venus empoisonner notre corps des officiers de réserve, des marchands, des... (2). »

Je conte enfin « les opérations des officiers de la Garde. »

« Question de s'amuser (3) de gamins de dix-huit à vingt ans pour la plupart.

— Et la destruction des œuvres d'art?

— Nul n'est plus artiste que l'Allemand, madame, mais si le ciel s'opposait à la force de notre patrie, nous le ferions crouler, et cependant c'est le chefd'œuvre des chefs-d'œuvre...

« Dômes et cathédrales, peintures et sculptures, de tout le temps finit par avoir raison, madame;

(1) Deutschland's edelstes Blut.

(2) Schweinebande...

(3) Sie rhumen sich damit !

ce qui importe, c'est de garder intactes les forces qui les créent : la patrie, la « deutsche Heimat ». Et c'est parce que nous nous battons pour « une idée » que nous serons victorieux. J'ai l'honneur... »

11 croit me saluer,... salue son discours, s'éloigne satisfait pendant que son compagnon reste :

« Vous connaissez l'Orient, n'est-ce pas, madame? D'origine hellène? je crois... (Qui a pu le renseigner si bien?) Avez-vous des parents à Gonstantinople?...

— Oui, je vous demande cela... Je dois aller là-bas remonter le courage de notre glorieuse alliée (1), la malheureuse Turquie. Encore un pays que le monde n'a pas compris... et que le temps devrait rendre éternel (!) cependant...

— Pour avoir aimé la paresse...

— Justement... c'est à cette paresse qu'est due la conservation sous le plâtre des chets-d'œuvre de Byzance. L'art lui doit un hommage... Donc je dois aller là-bas. Puis-je dire à vos parents que je vous ai vue? Quel est leur nom?

— Ah! vous ne voulez pas que « l'ennemi w leur apporte le salut de leur fille... Voici vos papiers, j'espère que vous trouverez M. L... complètement rétabli; et si jamais après la paix vous veniez en Allemagne, voici mon adresse. Je serai heureux de connaître mon glorieux camarade : des héros, ces soldats de France... Quel est votre nom déjeune fille?»

Interloquée, je le donne sans comprendre.

« Merci, je porterai des nouvelles à votre famille. »

Je n'en doute pas ; arrivé à Gonstantinople il profitera de mon nom pour s'introduire dans ma famille. Mes parents l'accueilleront, puisqu'il leur porte de mes nouvelles... En échange il espère avoir sur le pays et les gens les renseignements qu'il désire. Décidément ils sont nés espions...

Un auto nous attend. Nous sommes reconduites chez M. D... par le chef d'état-major lui-même.

Dans la cuisine M. D... nous attend, finit de préparer le «. panier de ses enfants », comme il sait le dire avec sa voix pleine de vraie tendresse.

Nous voulons voir le panier :

« Non, non, dit-il, c'est une surprise... dans le train... et vous goûterez ça. M""* L..., ça sent le pays, vous verrez... (c'est une bouteille de très vieux Samos, qu'il a trouvée dans sa cave) et vous penserez à la Grèce éternelle quand vous traverserez l'Allemagne de passage... »

Si nous pouvions l'emmener avec nous, en France, ce bon M. D... Le remerciement vaudrait la reconsance que nous lui devons...

« Non, mes enfants. Nous sommes tie « vieux piliers », nous autres, qui soutenons le courage des jeunes. Laissez-moi vivre dans notre malheureuse ville... Je l'aimerai davantage.

« Je suis content... Vous allez voir la France... les ombres grises ne vous hanteront plus. Le pantalon du pioupiou, quel beau rouge tout de même,

et qui crie la joie de vivre! Allons, dites à la France que nous l'attendons. Qu'elle prenne son temps, le Nord est solide. Il attendra tant qu'il faudra. Ah! vous verrez la France... »

Le train crachait déjà sa fumée noire et sale... Il agitait son mouchoir, tandis que ses yeux voyaient la France... que nous allions enfin retrouver.

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