‹ Tels qu'ils sontChapitre 18 sur 20 · DE LILLE A AIX-LA-CHAPELLE · texte numérisé non relu

DE LILLE A AIX-LA-CHAPELLE

Toujours le même ciel, gris et sombre, et de tristesse lourd. La pluie tombe persistante et fine. Les gouttes, en frappant les vitres du wagon, font un bruit monotone et sec. On dirait que le malheur marche en mesure, au pas de condamnés. La fumée se confond avec la brume; des nuages errent dans la plaine, imprécis comme des rêves, indécis dans leur course.

Gomme des enfants, le train nous berce, et le sommeil vient avec son bel oubli. Quand nous ouvrons les yeux, nous sommes en Belgique. Un voisin nous est venu. Il porte casquette violette, culotte noire et paletot gris : un de ces nombreux porte-parole du Christ, qui sur le champ de bataille accompagnent les soldats allemands, pour les convaincre qu'ils se battent « pour le Droit et la Justice ».

Des gares grandes et petites, encombrées d'Allemands. Quelques rares employés belges. Dès qu'un mot français s'échappe, il est assailli, assommé, étouffé par des milliers de mots germains, qui sont là, comme chez eux, prononcés par les leurs : départ ! en avant ! vite 1 [Abfahrt, vonvàrts, rasch. . .) Gomme elle sonne dur, cette langue qu'autrefois

DE LILLE A AIX-LA-CHAPELLE — Vil

j'aimais pour sa brièveté, son énergie, sa richesse... Autour de moi ses mots se dressent comme une barrière de fer, aiguisée, tranchante et qui me sépare des miens.

Les premières ombres de la nuit envahissent la plaine. Emmaillotés dans des langes gris, de tout petits villages, vides d'habitants, dorment, ainsi que des orphelins sur le bord des routes...

D'autres sont brûlés. Sous nos yeux, ils défilent en triste et lamentable procession. Des ruines s'accrochent désespérément après le sol natal, et les cendres se tassent pour lui faire un abri, le protéger contre l'ennemi.

Des gens habitaient ces villages... A force de travailler, l'ouvrier se vit un jour propriétaire; il avait construit la maisonnette, fleuri le jardinet. Il était heureux... Une main brutale et rude s'abattit sur la chaumière et l'habitant. Des bras de vieilles gens il arracha le bonheur, tout frêle encore, et dans les flammes le jeta comme un enfant sans défense. « Quelles brutes! » ne puis-je m'empêcher de dire.

— Oui, madame, de vraies brutes, ces Belges. Mais Dieu les a punis. Leur pays n'est plus qu'un monceau de cendres...

— Et vous êtes prêtre, monsieur?

— Serviteur du Seigneur, madame!... »

Et sur sa phrase il se redresse comme un boiteux sur ses béquilles :

« Vous ne voyez que la punition ; il vous faudrait voir les gens qui l'ont méritée. Un peuple de démons, madame. Sorti de l'enfer pour tenter la pieuse Allemagne...

« Nous avions besoin de traverser le pays, chasser les Français qui menaçaient d'envahir l'Allemagne par la Belgique. S'ils avaient été raisonnables, l'armée allemande aurait passé, comme une caresse de vent sur les fleurs (!). Les soldats auraient tout respecté. Nous aurions nourri les habitants, ces tas de crève-faim [Verhungertes Volk). Ils nous ont accueillis par des coups de fusil.

— Us ont défendu l'honneur de leur pays.

— Un faible qui défend son honneur commet un déshonneur (!), madame. Je vous assure. Je parle de faits, n'admets aucune sentimentalité (1). L'honneur qu'une faible défense fait sombrer n'est pas moins un honneur perdu, et doublement, par les pertes matérielles qu'il entraîne. Tenez, un exemple, madame : Si vous pensez comme une chrétienne, vous comprendrez (2). Dieu le toutpuissant (3) n'a pas cru devoir défendre l'honneur de son Ciel quand dans Lucifer il découvre le germe de l'Enfer. Ne m'interrompez pas... Avec un calme divin ((mit g'ottliclier Rahe)^ il constate que l'Enfer est une force à laquelle le Ciel doit céder, sinon se soumettre. Ja der Muge alte Gott... (intraduisible).

— Oui... Vous ne pouvez comprendre : ce sont des choses qui regardent la théologie (4). J'étais avec la première armée quand elle traversait la Bel-

(1) VVahrhaftig! Icli spreche von Tatsachen, keine Spur von Sentimentalilàt.

(2) Wenn Sie religiôs denken das werden sie verstehen.

(3) Gott der allmacUtige.

(4) Das gehôrt zur Théologie.

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gique. Grossartig! 11 fallait la voir rooler dans la plaine ses puissantes vagues... Les âmes de nos braves s'en allaient en masses vers le ciel, pour Dieu, pour la patrie [fïir Gott und Vaferland). J'ai échappé à la mort. Il est juste que le ciel nous favorise de ses miracles. Notre pays a toujours ménagé les susceptibilités divines... oui, vous ne comprenez pas... c'est encore une affaire de théologie (1).

« Une poignée de braves (!) mettaient le feu à une maison. Par les fenêtres des francs-tireurs, parmi lesquels des femmes et des enfants, tiraient. Je suivais la mort, qui guettait les nôtres, pour leur donner l'absolution, les aider à quitter cette misérable vie. Les flammes avaient armé la maison quand tout à coup j'aperçois une vieille à la fenêtre. Elle tenait une marmite et versait sur les soldats de l'eau bouillante. Bien lui en a pris. Nos soldats se sont rués sur la maison et tout y a passé, les femmes comme les enfants. Ah! madame, il faut détruire jusqu'au germe d'une race pareille.

— Alors, d'après vous, et c'est votre opinion de prêtre, vos soldats ont raison de massacrer des femmes, des enfants et des vieillards?

— Evidemment, s'ils s'opposent au triomphe d'une force bienfaisante...

— Oui, madame, il faut comprendre, et pour comprendre se laisser éclairer. A force de labeur et de patience intelligente, l'Allemagne atteignit le maximum de civilisation. Non contente de jouir du

(1) Das gehort auch zur Théologie.

progrès acquivS, elle voulut l'imposer aux autres peuples. N'interrompez pas, madame. Or, qui dit supériorité sous-entend primauté; c'est le langage de la sainte Eglise, madame (?)... obéissance passive des peuples à la nation porte-lumière... Je comprends votre révolte : des restes de dignité mal comprise. Oui, madame : ce qui importe, c'est que nous nous montrions forts d'abord ; la honte viendra plus tard, comme une conséquence de noty^e force.

— Oui, je comprends ; il importe peu d'avoir tué les parents d'un enfant, si l'enfant lui-même est heureux plus tard.

— Il faut avoir la vue, la conscience larges, madame. Ce que vous appelez un manque d'humanité n'est qu'une réserve de bonté... pour plus tard, quand la Belgique détruite deviendra une petite Allemagne florissante, madame. Un immense plan de civilisation que celui conçu par l'Allemagne... il dépassera toutes les prévisions, ira au delà des principes d'après lesquels végètent les peuples de l'Europe. Il serait à souhaiter que ces derniers comprissent leur intérêt... Mais contre toute surprise l'Allemagne doit se défendre de toutes ses forces et par lous les moyens : la pitié, la bonté, la générosité ont des limites. La justice seule est inexorable. Aucun empereur n'a droit d'y faillir, aucun gouvernement ; ils commettraient une lâcheté, aux yeux de Dieu même, madame... »

Et comme à la fin d'un sermon, composé, appris dès longtemps par cœur, il fait le signe de la croix et se replonge dans la lecture de son bréviaire.

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