LEUR ENTREE A CAMBRAI
français. Encore quelques coups de fusil. Les derniers soldats brûlent leur dernière cartouche. Sous le poids massif du vainqueur la ville s'affaisse.
Devant l'hôtel de ville, les troupes se concentrent... ainsi que font les bêtes devant leur proie. Un large sourire agrandit les bouches. Silencieux, ironiques, ils sont là, comme la mort devant les morts. Sur le balcon, le drapeau allemand paraît. Flasque, il retombe sur lui-même. Aucun vent ne le caresse, comme aucune justice ne les approuve.
Lourds et doublés du poids de leurs maîtres, les chevaux défilent. Des fantassins passent, de leurs lourdes bottes écrasant le sol. Sabre au clair, revolver au poing, enveloppés dans leurs manteaux gris comme dans la lourde atmosphère allemande, les officiers tirent avec les soldats sur les portes, les maisons, les fenêtres closes, sur le peuple sans défense. Ils excitent leurs soldats : « Chantez, soldats allemands, la Wacht am Rhein (la Garde du Rhin). »
Oui, criez, chantez, soldats du kaiser, étouffez les plaintes des blessés, les derniers cris des morts... que votre voix renforce celle des fifres et des tambours...
La cathédrale les regarde passer, droite, appuyée sur l'admiration des siècles, comme une très vieille femme sur son bâton de vieillesse. Les tours dentelées grimacent d'horreur, très haut, le clocher s'élance, comme pour s'enfuir. Seule, la nef, immobile et sage comme une vieille loi, les attend.
Contre la porte, toute une foule de réfugiés, peureuse s'écrase. Partis de Belgique, de Valenciennes,
chassés de village en village; elles ont marché, pauvres femmes, traînant avec elles leurs haillons, leurs enfants, leur misère. Si j'avais la mort, je la leur donnerais, tellement leur vie, leur pauvre vie me fait pitié! Entre les jupes des mères en loques, des petites têtes apparaissent : frimousses sales, yeux cernés, agrandis par la fièvre et la faim. Sur le sein d'une jeune maman, deux petites mains transparentes et fines s'acharnent... le bébé n'a plus de lait depuis que les Allemands ont pris le pain à sa maman. Ils passent... Pitié, ils en auront... ce sont des hommes... ils continuent de tirer! Affolée, la maman laisse tomber le petit. Pour le ramasser, un soldat se baisse : u Ne vous laissez pas attendrir. La guerre c'est la guerre, soldats allemands (1) ! » Un sourire satisfait flatte le visage de l'officier, comme un habile courtisan la vilenie de son maître. La mère se baisse, relève le petit qui pleure; l'officier fait partir le coup... pour fêter sa joie !
Femmes et enfants hébétés regardent; la nef reste muette comme un éternel reproche. Ils défilent toujours... Au-dessus d'eux le ciel grisonne, comme un vieillard à qui ses enfants ont fait bea*icoup de peine.
(1) Lasst Ilir die Herzen nicht weich werden : Krieg ist Krieg, deutsche Soldaten.
Le ciel fait la moue. Serrés les uns contre les autres, les nuages se racontent une commune douleur. Ils passent toujours. Leurs uniformes gris se confondent avec le ciel et la terre :
« Venez, madame, ils ont tué ma sœur... vous êtes infirmière, vous pourriez peut-être... »
Un soldat approche :
« Qu'est-ce qu'elle demande?
— L'aider...
— A ressusciter sa sœur? »
11 ricane :
« C'est incroyable ! Camarades 1 Oh I cette sentimentalité française! mais c'est de la folie pure (1) ! » et, en très bon français :
« Dites-lui, madame, que les morts ne ressuscitent pas... J'ai appris cette vérité à l'école. »
11 s'éloigne content, perché sur sa phrase comme un orgueilleux oiseau sur une branche raide : briser l'espoir de ceux que la souffrance a rendus fous, c'est encore là un effet de la Kultur...
Dans la maisonnée vide, par la porte enfoncée, nous entrons. Ils ont brisé les vitres, saccagé les
(1) Ach! dièse frauzôsische Sentimentalitât ! Reines Unsinn.
pièces, renversé les meubles, piétiné, pillé linge et vêtements. Des hardes gisent partout, traînées dans le corridor, jusque dans le jardin. Turcs ou Bulgares ne feraient pas mieux. Au milieu des débris, la joie du vainqueur se dresse, superbe dans son ivresse destructive. Avec la jeune fille les voisins pleurent pour la consoler. Une vieille ne cesse de répéter : « C'est-y méchant, tout de même! » Son corps se ratatine et s'affaisse comme foudroyé d'horreur...
Sur le grand lit, une masse informe, hideuse à voir. C'est à peine si le corps de M"° Gagnard se dessine, si la figure se distingue. Sur le cadavre, ils se sont acharnés comme sur les choses qui n'ont pas d'âme. Du visage ensanglanté le sang jaillit toujours... Les yeux sont restés grands ouverts et comme accrochés à la conscience du criminel.
M'en aller... Le crime qui plane dans la maison me répugne, me repousse. Sa sœur reste... collée contre la plaie, la mâchoire brisée, face contre face ; il n'est pas d'horreur que nous ne puissions supporter quand il s'agit des nôtres : « Pauvre, pauvre sœur... » répète-t-elle. Aucune larme. La souffrance écarte les paupières , dilate la pupille, s'installe dans les yeux;... de tout leur éclat fiévreux ils appellent la vengeance.
Elle regarde le jardin... un jardin soigné, aimé... Des fruits pas encore mûrs pendent aux arbres, ainsi que des joies à peine ébauchées :
« Si vous saviez, madame... c'était chaud chez nous... »
La vieille reprend : « G'est-y méchant!... » et
ses mots sonnent dur, comme une éternelle condamnation.
Dans la rue, nous fuyons. Le regard de la morte nous suit... Terrifiée, je me demande comment peuvent vivre ceux que les yeux des morts poursuivent.
La maison de M""" C... Elle fume encore. Brûlée d'hier, pendant la bataille. La jeune femme s'est sauvée dans la cave du voisin, avec la délicieuse petite Luce, sa nièce. Elles sont restées là, toute la journée et dans la nuit. Nous les croyions ensevelies sous les décombres.
Arrivées à l'hôpital ce matin, grelottantes^ noires de fumée, les yeux immenses de peur, Luce contait : « Ils ont tué M. X..., Font traîné dans le jardin, et, pour qu'il meure plus vite, on l'a brûlé! Ça sentait jusque dans la cave... Ils ont ouvert la porte... ont crié... nous n'avons pas bougé... ils sont partis... »
Un soldat étendu sur le trottoir. Il me paraît très grand : mort en faisant son devoir : « Les héros sont les géants du ciel! » Je me souviens de cette phrase simple et naïve, tracée au crayon par un Grec (campagne de l'armée grecque 1912-1913) sur la tombe d'un camarade. Près du mort un vieillard pleure :
« Vous pleurez votre fils?
— Je pleure la France... J'ai fait la guerre de 70... Dites, madame, c'est pas un malheur pour toujours?... Ils reviendront?
— Je te l'affirme. »
Alors de ses yeux ternes des larmes jaillissent, ardentes comme son désir. Le-s paysans enlèvent
alliance et livret, et la médaille du soldat. Grave, le soleil regarde, et de ses rayons pare le mort.
Penchée sur un officier allemand, j'essaye- de le ranimer : « Que faites-vous là? Qui a tué notre officier? Un civil, bien sûr... Je vais brûler le quartier... Vous ne répondez pas? Toi, le gosse, réponds, ou je te brûle la cervelle !
— . Un soldat français qui l'a tué ! répond fièrement l'enfant.
— Tu mens avec courage, gamin... mais je sais, moi, que c'est un civil qui l'a tué... je vais brûler le quartier et, pour ton mensonge, je te pendrai...
— Non, c'est un soldat, je te dis que c'est un soldat... » insiste l'enfant.
Le Prussien s'éloigne, l'enfant conte :
« Ben sûr que c'est un soldat ! Un civil n'a pas la main pour abattre ça... Caché dans le feuillage qu'il était. Un beau tireur! Si qu'il avait visé 1' soleil, il l'aurait eu ! Perché sur l'arbre, que j' te dis, comme un oiseau qui va chanter. Il en a descendu!... Toutes ces... grenouilles grises que tu vois nager dans la mare de sang. Ça a beau être fort, ça meurt vite quand qu' c'est bien visé. Il était à la dernière cartouche quand qu' celui-ci passait. Il l'a regardée... comme grand'mère regarde son chapelet, quand qu'elle prie... Pan! le coup est parti... »
11 passe des cavaliers, des cyclistes, des autos, des chars, file traînante et longue et qui n'a pas de fin, comme notre malheur. Auprès des morts français quelques soldats s'arrêtent... emportent la capote, piétinent le képi, s'essuient les bottes sur le
pantalon rouge. D'autres entrent dans le café, achètent cigares et cigarettes, boivent du café, vident les boutiques, payent avec des boutons arrachés à des capotes de soldats français... et l'enfant et la jeune fille qui les servent doivent sourire pour arrêter le coup de revolver prêt à partir.
Devant nous la route s'allonge, fuit, se perd dans la campagne, monotone et plate. Dans les champs, à droite, à gauche, des cadavres clairsemés. Quelques corbeaux se disputent les chairs déjà vieilles. D'autres, perchés sur les cheminées des corons bas et sombres, de leurs airs perçants appellent la mort. Avec M. L... nous allons à Echodœuvres, village de mineurs, à deux kilomètres de Cambrai. On s'y est battu fortement hier. Dans leurs maisons, les paysans ont recueilli les blessés :
« Ah! madame, c'est-y qu'y vont guérir? Si que ça mourait... pensez qu'ils ont des femmes, des enfants, comme nous...
— On meurt pas quand qu'on s' tue pour le pays, r curé l'a dit, et je 1' sens tout comme j' te vois, la mère... »
Un vieux grand-père m'aide à rassurer la jeune femme.
Draps, taies d'oreiller, serviettes, linge que le soleil du Nord a du mal à blanchir, ils mettent tout à ma disposition :
« Donne les matelas, on couchera par terre, nous aut' : une plaie, ça a besoin de moelleux, pour guérir... et puis on tuera la poule, la grasse, celle qu'on a gavée tout l'été, parce qu'elle ne pondait point. Demain tout sera arrangé, « la dame ». On
« fardera » la brique pour que ça soit propre, ben sûr : on est pauvre, mais on a du cœur...
— Je vous apporterai des médicaments, des pansements...
— Et vous nous direz combien que ça coûte, la dame, ils sont nos enfants, les blessés... la dame comprend... »
Ils disaient tout à la fois, causaient tous ensemble, parce qu'ils étaient heureux, heureux de la joie de donner.
Et tous les jours nous y allions... M. L... avait des cigarettes plein ses poches, et des sourires, et des mots tendres pour les blessés.
Les maisonnettes brillaient de propreté pour que « la dame >>, « celle qui fait peur à la mort », soit contente. Si je demandais des fruits pour les blessés, ils forçaient les pommes et les poires à mûrir. Le soleil obéit à la bonté. S'il fallait des œufs, ils obligeaient les poules à pondre, et pour avoir « de la belle viande », ils s'en allaient pendant des heures faire la queue à l'abattoir. J'avais tout ce que je voulais. Et ces braves paysans du Nord, éduqués dans la brume, m'ont appris que pour faire des miracles, point n'est besoin d'être un saint : il suffit d'être bon et d'aimer profondément son pays.
Les plaies guérissaient donc vite, par l'affection que ces paysannes mettaient dans les soins à donner. Maintenant il fallait songer au départ...
De la besogne difficile et périlleuse M. L... se chargea : quelques jours après, j'eus la joie de savoir « mes enfants » (ils étaient trente) libres sur le sol français.
SOm DE LEUR ENTRÉE
La NUIT I Elle est venue casquée, bottée, lourde... une nuit allemande. On frappe à la porte de l'hôpital, à la briser, à coups de bottes : « Qu'est-ce que c'est que ça? »
La nuit comme l'ivresse empêche l'officier allemand de voir clair.
« Un hôpital.
— Que faites-vous là?
— Ce que toute infirmière doit faire, nous soignons les blessés. »
Ils vont, viennent... leur pas broie le pavé comme leur présence nous brise le cœur. Dans leurs yeux, telle une flamme méchante, le malheur pétille :
a Ah! vous avez soigné un blessé allemand? Maltraité kamerad? roué de coups... Les pendre, ces femmes de France ! les brûler ! . . . »
Terrifié, le blessé se redresse : a Pour l'amour de Dieu... je suis très bien soigné... Je voudrais rester ici... toujours!... » et suppliant: « Ne leur faites pas de mal, elles m'ont fait tant de bien !
— So! so! ja ja... Nun ja!... Madame, suiveznous, puisque vous savez l'allemand, à l'étatmajor. »
La porte de l'hôpital derrière nous se referme.
Rues désertes, maisons vides, portes et fenêtres closes. Discrètes, les étoiles tout au fond du ciel se sont retirées : éclairer la souffrance serait l'injurier. Des officiers nous croisent. Leurs mots brefs et tranchants sabrent le silence. Des lumières brusques surgissent, fouillent la nuit... Prisonnière! moi? des Allemands? Insolente, une lampe électrique me crache au visage sa violente lumière. Place au Bois. Le salon de M. X... illuminé! Meubles et bibelots ont disparu, et la vaste pièce est occupée par des chevaux. Quatre couchent sur le tapis, d'autres debout rongent les vieilles boiseries !
« Regardez, madame : en temps de paix, les
hommes logent dans le salon et les chevaux dans
l'écurie... En temps de guerre... Kriegssache ! »
Il ricane. Une méchante joie éclaire sa figure :
<( Vous avez été en Allemagne, madame? Que
pensez-vous de nous ?
— Que vous êtes faits pour singer la beauté et créer la laideur.
— Vous parlez bien l'allemand... Vous oubliez cependant que vous êtes prisonnière... »
Ses yeux regardent le revolver. Ils brillent de joie.
De toutes mes forces j'évoque la France. Une vision lumineuse traverse la nuit. Ils passent, les soldats de France, répétant toujours : « Nous aurons la victoire ! » Dieu doit confirmer ce que les héros affirment, pourquoi désespérer? Sous les grands platanes nous passons. Gomme ils chantaient joliment, avec nos soldats, quand ils s'en allaient, fiers vers la victoire... Maintenant, leurs feuilles tombent,
soin DE LEUR ENTRÉE — 23
c'est déjà Tautomne... L'Allemand sentimental se réveille : « Grandiose (Es raucht) 1 Gomme les arbres savent causer... langage délicat de la nature! Le comprenez-vous ?
— Je crois bien, monsieur, ils causent en français...
— Est-ce que toutes les femmes de France sont aussi... intelligentes! ! !
— C'est une question qui ne se pose qu'en Allemagne, monsieur...
— So ! so! jaja... Nun jal... »
Une haie de soldats gardent le café, baïonnette au canon. On les dirait de bois. Des autos stationnent, plusieurs de marque française. Nous entrons. Mes yeux habitués à la nuit repoussent la lumière. Ils sont là devant, tout près de moi... fantômes gris enveloppés de fumée couleur de cendres. Ils crient, boivent, rient, fêtent la victoire qu'ils ont 'pillèe en violant le droit des peuples. L'odeur de vin et de tabac me suffoque: « A votre santé, M. de... (Prosit Herr von X...).
— Tiens ! moi qui me croyais dans un café de basse classe !... »
J 'ai vu autrefois des vainqueurs (campagnes grécoturque et gréco-bulgare, 1912-1913). Dans les villes esclaves, ils entraient en libérateurs. Contre leurs mains rudes, assis sur leurs genoux, les enfants se câlinaient pour les remercier... Les vieillards pleuraient, leur baisaient les pieds et de leur voix grave comme le bruit d'une source séculaire, ils disaient : « Le Christ est ressuscité ! » Enfants et héros répétaient : « La Grèce est ressuscitée 1 » Ils
étaient nobles et la Victoire qu'ils fêtaient avait des ailes. Celle-ci!... C'est une victoire à pattes I
« Herr General^ die Dame..., mon général, la dame voudrait... ■»
Gi-gît Herr General, dans un fauteuil aux proportions épiscopales. Le vin fait pétiller ses yeux tout petits et gris de couleur. Et les cheveux blancs, qui de leur neige parent le visage des vieillards pour imposer le respect à la jeunesse et au temps, semblent injurier cette figure que la bonté n'a jamais habitée pour l'humaniser, l'ennoblir.
Des gouttes de Champagne pendent à sa moustache, ses mains après le verre se cramponnent, ses yeux le fixent, tout son être appelle et boit le vin avant même que ses lèvres y aient goûté. A travers un rêve d'ivresse, Herr General m'aperçoit :
« Nous ne manquerons pas de femmes à Cambrai [Es loird uns nicht an Weiber fehlen). A votre santé (Prosit) ! messieurs î »
Ma patience est épuisée.
« Herr General, je vous donne moralement la gifle que mon mari ne manquerait de vous donner s'il était là... et maintenant, levez-vous... Moi debout, je ne cause pas avec un homme qui reste assis.
— So ! C'est extraordinaire [Famos) ! »
Le général est debout, imposant dans sa masse. Pour m'intimider, ses yeux s'implantent dans les miens. Je remplis la mission que me donna la présidente de l'hôpital. Herr General consent : l'hôpital peut rester français.
« Ja ja, meine Dame, nous sommes des gens tranquilles... (gemiitliche Menschen)... Patients et