SOIR DE LEUR ENTRÉE
travailleurs... Vous comprenez? Bq quoi exciter la jalousie mondiale. Mais contre l'univers en armes nous saurons nous défendre. Oui... c'est de nous que viendra la vraie civilisation !
— La civilisation est un bienfait qui doit se faire sentir, Herr General. C'est une lourde faute que de vouloir l'imposer.
— Et si Dieu nous en chargeait?
— Dieu perdrait la mesure et le monde croulerait.
— Vous osez?... »
Je continue :
« Violer le droit des faibles, Herr General, c'est faire injure à la justice de Dieu.
— Est-ce que toutes les femmes... »
Décidément nous sommes en Allemagne. Un officier s'avance :
« Permettez, madame, vous êtes exténuée... Un verre de Champagne vous ferait du bien... Asseyezvous. »
De la tête aux pieds je le mesure ;
« Les femmes de France boivent du Champagne quand leur mari revient du champ de bataille... vainqueur !
— So! so!... madame est une Dame (die gnàdige Frau ist eine Dame) ! »
Je suis étonnée de la conclusion, aussi je reprends.
« Dans chaque femme en France, monsieur, il y a une Dame, et quand la femme est injuriée, la Dame paraît pour la défendre. »
Je sens le tabac, le vin... moi aussi... je suis imprégnée de cette odeur allemande... Je me sauve, poursuivie par le souvenir de ces têtes hideuses.
Silencieux, rofficier me reconduit à l'hôpital, toujours revolver au poing. Place deTHôtel-de-Ville, gueules dressées, les canons défilent. De ses mains noires et dures la nuit les caresse. Caissons et charrettes, voitures à munitions, cuisines de campagne suivent...
« Vous avez vu, madame, Herr General a été très bon... Nous ne sommes pas des barbares!
— Mais vous le devenez facilement...
— La nécessité, madame. Il faut sévir. Il fallait châtier la Belgique...
— Pour s'être défendue contre une invasion injuste.
— L'histoire nous donnera raison, madame... C'est une grande chose que l'histoire...
— Surtout quand on la fabrique soi-même pour excuser ses crimes...
— Le temps sanctifie le mensonge comme il maudit la vérité, quelquefois, madame. Le temps est un grand maître... Voyez-vous, quand le but est atteint. . . Savez-vous que dans huit jours nous serons dans Paris ! ... »
Tout près de nous des fantassins passent : « Chantez! » commande l'officier... Un cantique protestant : In deiner Nahe, inein Gott!) « En ta présence, ô mon Dieu! » Comme toujours... entre deux larrons...