AVEC EUX! APRÈS-MIDI ET VEILLE
2 h. de V après-midi. — « Un blessé ! Ouvre ! on amène un blessé ! » On ne l'amène pas, il vient. Par la porte grande ouverte cheval et voiture entrent. Un soldat conduit. Vivant?... Sur ses traits il porte la noblesse des morts... Je le regarde; ses yeux grands ouverts fixent quelque chose d'éternel. Mort pour la France...
Il conduisait une voiture portant des cantines d'officiers. Il vit de loin des cavaliers': Anglais, lui sembla-t-il. Il tendit la main en bon camarade... pour saluer les Alliés. En pleine poitrine il reçut la lance d'un cavalier de gris tout habillé. La mort ne put le renverser. Sur son siège, il reste droit et comme fixé sur la justice. Le cavalier disparut, de sa lance perçant l'air. Le cheval baissa la tète ainsi que font les bêtes devant la douleur des hommes. En signe de deuil, à pas lents, il traîna la voiture et le mort jusqu'aux portes de Cambrai, jusqu'à notre hôpital.
Soldat de France, dans notre hôpital, je te verrai toujours entrer. Sur ton visage je n'ai lu ni victoire ni défaite. Mais à travers les traits par la mort ciselés, j'ai cru voir... j'ai vu la France noblement pro-
tester contre les assassins qui de leurs crimes sont venus souiller le sol de notre belle patrie.
Posés sur d'autres brancards, d'autres blessés arrivent : visages ensanglantés, vêtements en loques gris de poussière... Me cacher, fuir, disparaître. Pourquoi voir pareilles laideurs? Je me souviens : auprès des blessés, je me suis juré de remplacer la mère, la femme.
La cour de l'hôpital. Grande tombe carrée, creusée des mains du hasard pour recevoir la douleur. Tout à l'heure... je l'ai senti... la mort est entrée majestueuse et superbe... la mort de la guerre, la grande, celle qui sur ses ailes emporte les héros. Dans la cour, elle va, vient, emmène les blessés, ainsi que des enfants endormis dans leur berceau de gloire.
La voix de notre excellente infirmière-major, la bonne et dévouée M"° Deglos.
(( Madame L..., il me serre la main, il sourit!... »
Le même sourire... je le reconnais pour l'avoir vu tant de fois errer sur le visage des Grecs qui sont morts là-bas dans les plaines de la Macédoine, sur les montagnes de l'Epire. Le noble sourire! Ils sont bien tous les mêmes ceux qui meurent pour la patrie.
La moitié du visage arrachée, emportée par l'obus. Sur le képi, la capote formant oreiller sanglant, ce qui reste de la tête repose...
Souris, soldat de France, meurs en souriant; je comprends; mourir pour son pays est une si belle chose!...