AVEC EUX! APRES-MIDI ET VEILLE
6 h. du matin, 30 août. — J'ai visité mes blessés. Ils étaient beaux, ces premiers soldats de France, qui ont fait l'impossible pour défendre une ville sans défense. Sur leurs lits blancs, ils reposaient. Souvent, dans la nuit, ils ont ouvert les yeux. Dans leur éclat, la France se mirait, grande, immense... Sous la peau du visage, la fièvre rampait, suçait la vie. De ses doigts effilés, la mort travaillait, comme elle sait le faire quand elle sculpte les héros.
Auprès de Morée, je suis restée longtemps. Ouvrier cultivé, resté simple et naïf comme un enfant. Il délirait : « Belle la patrie... trop grande... je m'y perds... j'ai soif... de l'eau... de la tendresse... petites mains mignonnes... voix câline... « papa ». Elle m'appelle... je cours... lourd... je... je traîne le rêve... le grand... Mourir pour la France !... » Il pâlit, s'en alla lentement, souriant comme un soleil qui se couche. Mes yeux ont saisi son sourire et mon âme l'emprisonna.
13, rue Montmartre il habite... Une femme toute jeune avec un tout petit enfant. Une fillette de quelques mois à j)eine. J'ai vu sa photographie. Gomme une feuille, elle tremblait dans les mains du père, pâles comme de la cire. Je verrai la fillette, et de mes yeux le souvenir de son père passera dans les siens... Elle sourira... et de la France éternelle son père lui tendra les bras. Que dirai-je à la mère? « Si tu vois ma femme, madame, dis-lui que Morée est mort en brave I . . . »
Borderon, maigre et pâle, silencieux et si triste.
La mort... que fera-t-elle de toi? On t'attend là-bas, toi aussi, ta femme, tes petits... A peine quatre ans de bonheur, me diras-tu... Bretagne ou Normandie? Je te demande et tu ne cesses de me répéter : <c Soldat... je suis soldat de France ! » C'est tout ce que la fièvre te laisse dire. Sais-tu que ta fièvre est belle, Borderon?
f< Là, dans mon bras, on travaille, on y jette du plomb... Je ne peux plus remuer, madame... je... je voudrais faire une grande prière, aussi grande que ma souffrance et que cette prière soit pour la France!... »
Pauvre ami ! tu ne peux plus remuer? Mais tu as des ailes 1 Mort, lui aussi...
Il était si beau que les ombres de la nuit l'ont offert à la lumière.
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