UN SERMON ALLEMAND
Dimanche matin. — Les bottes sentent la graisse. Les vêtements sont propres, la tenue irréprochable (tadelos)\ Les soldats allemands peuvent affronter
(1) Demi inan muss die Fahne griissen wiemann Golt begrâsst.
lu maison de Dieu : s'ils ont volé dans la semaine, ils se sont confessés hier.
Quelques autos arrivent à toute vitesse. Ce sont des officiers supérieurs [hœhere Offiziere) serrés à éclater dans leurs uniformes ii-ris-perle, aux boutons brillants comme de l'or. Quand une dame passe, ils se rangent de côté et respectueusement saluent. Car ils sont polis, les officiers allemands.'
La messe de 9 heures est dite exclusivement pour les Allemands. Ce qui reste de divin devient nécessairement allemand. Aussi les quelques civils qui entrent dans l'église ont l'air de fuir, chassés par la vision de l'ennemi. Une sentinelle garde l'entrée de l'église... est-ce qu'on peut avoir confiance dans ce Dieu, français après tout? Immatériel comme il est, il pourrait s'échapper, et comme II sait tout, livrer les plans allemands à ses fidèles. C'est pourquoi on le garde baïonnette au canon. Comme il suffit que j'entre dans une église pour que j'aie des tentations, j'interroge la sentinelle, qui est un brave vieux paysan venu au monde les yeux lourds de sommeil : « Est-ce que le bon Dieu est prisonnier (1)? » Un officier passe, le soldat se raidit, il n'a pas eu le temps de fermer la bouche.
^ Veux-tu fermer la bouche, voyou, et répondre [tyl Qu'est-ce que la dame désire (3)? Huit jours de prison te pendent au nez si tu ne réponds pas. Un... [so ein...)
(1) Ist der HeiT GoU aucli gefangen ?
(2) Mach Mund zu Bengel uod antworte.
(3) VVas wunscht die Dame?
— Mais... mais madame demande si... si...
— Veux-tu répondre (1)? »
Autour de nous la foule se masse.
« .. Si le bon Dieu est aussi prisonnier (2).
— ??? Non, vraiment, ces Français ont des idées singulières... »
La moustache blonde fraîchement repassée s'agite.
« Un paysan, voyez-vous... ignore ces finesses... Vous ne devriez pas... la messe est commencée... Ma place est auprès de mes soldats... l'exemple... excusez madame... »
Le soldat esquisse un sourire béat :
(( Vous voyez? Môme mon supérieur n'a pu trouver réponse! A pareille question le bon Dieu seul pourrait répondre (3)... »
A travers la masse grise, je me fraye difficilement un passage. Soldats et officiers remplissent la nef. Ils entendent la messe, comme tout ce qu'ils font : ils paradent devant Dieu comme devant les hommes. Aucun bruit, pas un mouvement. Le grand silence. Celui qui convient aux grandes prières... et ils prient, comme les justes seuls auraient le droit de prier. Le livre des prières grand ouvert. Je lis : Livres de prières pendant la guerre [Gebetbuch fàî' Kriegszeit) ! Ainsi pendant que l'industrie préparait des canons, l'Eglise allemande composait des prières... pour la guerre.
(1) Donaerwetter nochmal... willst-du antworten ? Rasch, worwaerts.
(2) Ob der HeiT Gott auch gefangen waere ?
(3) Das muss sicher der liebe Gott allein wissenl
Les soldats sont au garde-à-vous : devant le bon Dieu comme devant leurs officiers. Ceux-ci les regardent, s'assurent que les lèvres remuent, donc ils prient.
Ils chantent à quatre voix. Tous ensemble. Leurs chants sont très beaux. Plusieurs sont émus. Quelques-uns tirent de leur poche leur grand mouchoir de soldat, et s'essuient les yeux...
Je voudrais oublier qu'ils sont allemands... des hommes après tout, qui se battent pour leur pays... Si je pouvais fermer les yeux... Ils restent grands ouverts.
Et je les revois qui défilent... dans les rues de Cambrai... ils chantent la Wacht am Rhein... Les yeux de M"" Cagnard tuée les poursuivent... toujours... les maisons brûlent... Prier? Je ne peux pas. Si la haine que je ressens pouvait gronder comme l'orgue résonne, comme elle les foudroierait... sur place. Je n'ai pas une larme. Je suis révoltée... contre le Christ... comment tolère-t-il que des voleurs le prient? Pourquoi ne pas répéter le geste si digne des marchands chassés du Temple parce qu'ils le profanaient?...
Peut-être que de ce temps-là les voleurs étaient peu nombreux, et l'on pouvait les chasser. Aujourd'hui... il faudrait toute une armée de justice pour chasser celle de l'injustice...
Le prêtre bénit les soldats : le silence de l'église est celui du désert. Dieu n'est pas là.
Le prêtre monte en chaire, fixe la croix. Il y a des figures que des criminels ne devraient jamais dévisager. 11 va parler...
<( Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit ! <( Soldats allemands [Deutsche Soldaten)]
(( Quatre mois bientôt (1)... Nous avions fait de notre nation « un nid » où s'étaient « réfugiés » le progrès, la civilisation, la kultur. Pour le développement de notre cher pays la paix était nécessaire. Notre Empereur, Unser Kaiser, Gott dcr Erde (Dieu sur la terre) la « couvait », la soignait comme une fragile et frêle enfant. Attaquée de partout, notre nation souriait à tous, dans toute son innocence ! Car vous savez, soldats allemands, combien l'Allemagne aime la Gemûtlichkeit... Sans deviner la jalousie mondiale qui, sournoise, nous guettait, nous nous disions : ces peuples ont soif de perfection... Ils ne sont pas contents! C'est que nous n'avons pas encore atteint le maximum de perfection qu'ils exigent de nous. Ah ! deutsche Soldaten : FhnmiliLé allemande est vraiment grandiose (2) ! Nous redoublions de patience, de travail. Nos progrès étaient si rapides que le jour ne reconnaissait pas la nuit qui l'avait enfanté (!). Nous priions. Nous nous réfugiions dans l'idée divine de la perfection (3).
« Enfin! un jour de cette perfection, nous avons pris conscience, deutsche Soldaten. Et nous avons été généreux : nous avons voulu l'otTrir à nos voisins... c'est si doux de donner! Nous avions rêvé : convaincre les peuples des progrès réalisés chez
(1) Les passages de ce sermon ont été sténographiés.
(2) Die deutsche Demut ist so was grossarliges!
(3) In der gœttlichen Idée : wolkommen ^erden!
COXFESSION ET COMMUNION — "il
nous : ils admettraient i'acilement la supériorité aveuglante de notre race... L'humilité doit régner chez eux comme chez nous, en maîtresse : la raison souveraine [die Vemunft allein herrschend). Ils se diraient : un peuple sur la terre réalisa la perfection p'ar son travail, son silence (!), sa méthode et sa discipline; si nous le trouvons supérieur, acceptons son autorité (!j. Nous avions rêvé, Deutsche Soldaten, l'union des races, des peuples, des Etats, l'union des consciences, ja deutsche Soldafen, nous avions rêvé îe triomphe des idées sur la force brutale (!).
« Et sur le ciel uni qu'elle aurait créé, Tàme allemande scintillerait, comme une étoile dans les nuits calmes... Ja deutsche Soldaten : les anges auraient quitté le ciel pour habiter la terre : la terre allemande (die deutsche Erde) !
<( Nous n'avons pas été compris. Les peuples nous ont haïs : l'Angleterre nous fit une guerre, commerciale d'abord. Elle la voudrait militaire du jour où sa flotte puissante serait au complet de ses unités. Et quand l'Anglais veut, il sait ce qu'il veut .
« La France « se barricada » dans l'étroite idée de la revanche : reprendre des provinces qui furent toujours nôtres, et qui par accident figurèrent en passant sur la carte de France.
^< La Russie? Jalouse depuis longtemps de notre influence en Orient, elle rêvait de transformer la Turquie, colonie germanique, offerte par Allah à Gott et à notre puissant empereur.
« Mais Dieu, soldats allemands, veillait sur son
enfant gâtée, la pieuse, la sincère Allemagne (1). Car vous ne doutez pas, deutsche Soldaten, que les idées de notre pays répètent les pensées du ciel...
« Dieu le tout-puissant (2) éclaira donc l'Allemagne. Avec amertume {mit Bitterkeit) nous avons constaté qu'il ne suffisait pas d'être parfait, mais qu'il fallait imposer cette perfection.
« Pendant quarante ans, nous nous sommes préparés à la lutte. Nos usines construisirent de formidables engins, tous ces canons, ces obus, ces fusils, ces cartouches qui dans les rangs ennemis font d'effroyables ravages.
« Nous savions les vides qui se feraient dans les familles le jour où cette terrible guerre éclaterait : « les fleuves rouleraient du sang, » suivant la parole du Prophète. Mais nous avons regardé la réalité en face, et la guerre éclata (!),
« Pour ravoir préparée, elle ne nous surprit point. Vous êtes partis comme des ouvriers à leur travail habituel : car l'habitude du soldat est de défendre son pays, deutsche Soldaten! Vos mères, vos femmes, vos sœurs, vos fiancées : « Allez, vous ont-elles dit... » elles vous ont montré leur sourire, caché leurs larmes, ces courageuses Hausfrauen., qui vous ont élevés dans la crainte de Dieu et le respect de notre empereur.
« Vous êtes allés de victoire en victoire. Vous avanciez quand vos chefs ordonnaient l'assaut, et
(1) Auf sein verwohntes Kind, das fi'omme, aufrichtige Deutschland.
(2) Gott der Allmachtige,
VOUS saviez reculer quand le plan de vos supérieurs exigeait la retraite.
« Et pas de « sensiblerie » (1). Vous êtes entrés dans les pays conquis, comme Jésus dans le Temple, en chassant à coups de crosse tous ceux qui ne comprenaient pas votre noble but. Les cris des enfants, les larmes des mères, les grognements insipides de vieillards amollis par l'âge, rien n'a pu vous fléchir : vous avez su vaincre et châtier...
« Vous avez brûlé les villages impies de la Belgique et de la France... où les instituteurs apprenaient aux enfants à blasphémer le saint nom de Dieu... En vengeant l'Allemagne, c'est l'honneur du ciel que vous avez vengé...
« La mort a fauché vos rangs, c'est vrai. Mais vous l'avez regardée en face, comme un stimulant, non comme un obstacle ; et celles qui pleuraient vos Kamarades morts se sont retournées vers la Croix...
« Ja deutsche Soîdaten... la guerre, c'est la Croix, comme la Croix, c'est la guerre (2).
« Par ses souffrances, par sa mort, le Christ sauva l'humanité, et jeta les bases de la nouvelle Jérusalem. Par vos souffrances et celle de vos familles, par votre mort, soldats du Kaiser, vous avez sauvé l'Allemagne, attaquée traîtreusement par quatre nations à la fois... et vous avez posé les fondements de la nouvelle, de la grande Allemagne.
« Que Dieu vous bénisse, et qu'à vos Kamarades morts il donne l'auréole des martyrs. Amen! >)
(1) Und dabei keine Weichheit.
(2) Krieg ist Kreus und Kreus ist Krieg.
m — 2'ELS QU'ILS SONT
lis avancent maintenant, en rang, vers la sainte table. Vont-ils piller Dieu comme ils ont volé les Cambrésiens?
L'orgue joue, les soldats chantent : « Viens, ô mon Dieu, dans mon humble demeure ! »
Si j'étais Dieu^ je ne quitterais pas mon ciel civilisé... pour descendre chez des Barbares...
« Que le corps de Notre Seigneur garde ton ;ime pour la vie éternelle ! »
S'ils n'étaient encore que de passage, ce serait une demi-faute de les avoir semés sur terre, mais pour la vie éternelle???
Je regarde le Crucifié... Ses bras, désespérément tendus, semblent s'allonger... sauver... il a soif de sauver... tout le monde. Mieux vaudrait choisir : faire un royaume d'art... le royaume des cieux ne s'en trouverait que mieux, et moi... je m'y sentirais plus à Taise.