DES ANGLAIS
Peu de temps après notre rentrée à Furnes, je reçus Favis qu'un habitant de Bruges vouloit me parler, a Vous connoissez, sir » William Watson, maire de Bath, me dit-il,
» lorsque nous nous rencontrâmes. Voici » dix guinées qa'il m'a chargé de vous » compter, et j'ai ordre d'y ajouter ce que )> vous pouvez désirer de plus. » Sir William avoit appris la perte de nos bagages.
Je fus naturellement aussi satisfait qu'étonné du message ; j'acceptai les dix guinées , somme suffisante pour un soldat, et je remerciai cordialement l'«envoyé de sir William dont la bienveillance sera expliquée plus tard. Cependant la mauvaise saison étoit venue, les mouvemens des armées se ralentissoient, l'hiver réclamoit du repos et le régiment Loyal - Emigrant fut mis en quartier à Bruges. La maladie avoit atteint nos jeunes gens : ceux qui avoient des ressources quittoient le service, et les rangs vides étoient remplis par des déserteurs de l'armée française, ce qui changeoit les habitudes, les mœurs, la discipline même des compagnies, de sorte qu'il y avoit parmi nous des grognards, et moi-même je ne
sa vois plus guère à quoi je me déciderais.
Un matin on vint me chercher de la part
du major du Portai, officier du génie:
vous allez voir à quel sujet. Le duc de la Chastre dont la bonté pour tous les volontaires étoit admirable, vouloit me récompenser de la sortie de Fûmes : et pour me nommer officier au détriment de mes anciens, il eût fallu sortir des règles qu'il a voit établies : il rencontra M. du Portai, attaché à l'état major du duc d'York , ne sachant pas un mot d'anglais ni d'allemand, et par là souvent fort embarassé, et cet officier supérieur lui ayant témoigné qu'il étoit prêt à solliciter pour un des volontaires aux ordres du duc, qui sût les deux langues, un brevet d'officier, en lui donnant provisoirement la paie de sergent-major : « J'ai votre » affaire , » répondit notre excellent chef; et il lui exprima ses intentions en ma faveur et leur motif. I/arrangement fut aisément terminé.
— *98 — Je cfcangeois ainsi d'état sans m'en être presque mêlé* et après avoir reçu v des voies d,e la Providence, le moyen de refaire un équipement. Le changement étoit avantageux , mais je n'en éprouvois pas moins un vif serrement de cœur. Me falloit-il pas me séparer de mes amis, de mes frères d'armes, plus frères que beaucoup de frères du même sang ? J'ai dit que nos rangs avoient souffert de la maladie : lep fatigues de la campagne avoient ^ussi frappé çur moi , et par une saison alternativement très-humide ou très-froide, les bivouacs m'avoiçnt causé une surdité dont je ne iq'inquiçtois pas* et qui a résisté depuis à tous les remèdes. Les
officiers du génie firent voile d'Qsjtende avec trois réghqens Hessois, deu^: d'infaqterie et un de cavalerie , pour joipdje y à Jersey, Lord Moyra , qui commandQit une egpéditipn destîaée; à appuyer les V$nrdéens : nrçqûs Je mauvais succès de Fattaq^e de Granville et la marche rétrograde. ,d^
— *99 —■ royalistes vers le Mans, détruisirent la possiblité . d'ime jonction. Lord Moyra revint à Tile 4e Wjght, et peu après nous y fûmes débarqués, povr attendra des circonstances plus favorables; On a vu comment la bataille du Mans creusa le tombeau de presque toute cette brave armée- vendéenne, qui, depuis, *n an , lut toi t avec avantage contre les fwœs républicaines,; un long temps s'écoula avant que ce parti pût reprendre quelque consistance. Les troupes Anglaises et Hessobes qui a voient été destinées à le renforcer rejoignirent les armées de Flandre, et les officiers, du génie, aussi bien que les autres épngrés qui avoient fait partie de rexpédition , restèrent paisiblement en Angleterre, jouissant du traitement qui leur étoit accordé. Le major du Portai avoit tenu parole au. duc de La Ghastre, «pavois «té nommé lieutenant du génie, dans un travail qu'on verioit de terminer.
. Je retnoUvai mon frère Henri , et nous
nous réunîmes à notre cousin-germain Bernard Cazotte, capitaine de vaisseau, sorti de Toulon sous le pavillon blanc, avec le commandement de la frégate TAréthuse. Nous demeurâmes en famille dans le joli village de Carisbrook, au centre de File de Wight, et au pied du monticule que couronnent les restes d'un château qui servit de prison à l'infortuné Charles P r . I/un et l'autre de ces parens ont fini leur temps d'épreuves sur la terre. Ombres chéries, je vois encore le paysage où nous portions ensemble nos pas, le vieux chêne près duquel nous nous sommes si souvent assis , la fenêtre que le temps a laissé subsister dans un pan du mur en ruines, et d'où le Roi qui figure comme martyr dans le calendrier de la Grande- Bretagne, levoit les yeux au ciel contre Toppression de ses sujets rebelles et aveuglés ! Ombres chéries, je m'arrête avec vous, et je t'embrasse le premier, toi , mon frère, qui fus exempt de toutes les folles idées de nos
jours. Tes enfans et tes neveux pourront se plaire à trouver ici quelques détails de ta destinée : ils paraîtront légers à d'autres lecteurs, après les grands tableaux que je leur ai tracés ; mais que la qualité de frère fasse excuser ces souvenirs !
Henri quitta le régiment de Poitou au moment où la plupart des emplois d'officiers se trouvèrent vacans , par le refus du ser-. ment qui établissoit une autorité supérieure à celle du Roi. Il fit, en 1792, la campagne des Princes, comme lieutenant dans le corps de Witgenstein , et après la retraite, il fut repoussé de contrée en contrée, jusqu'aux rivages de F Angleterre. Nous nous rencontrâmes alors à Londres : les fatigues qu'il venoit d^prouver Favoient dégoûté du métier de soldat , et il fut assez heureux pour se procurer d'une autre manière le pain de chaque jour. On vient de nous voir réunis à Carisbrook. Mais Henri, reçonnois$ant que mes moyens et ceux de notre cousin
suftisoient à peine à l'entretenir, résolut d'aller, à la Martinique, trouver M . Roignan , frère de ma mère, qui jouissoit de quelque fortune. Il nous quitta donc pour se rendre à Portsmoruth , ou se rassembloit un convoi des Antilles. Au moment de notre séparation, mon cœur étoit plein d'inquiétude.
« Sois tranquille , me dit-il d'un air décidé, » Dieu n'abandonnera pas le fils d'un bon- » nête homme comme mon père. »> Il s'établit à Portsmouth , dans un bétel où les officiers embarqués sur les navire^du convoi prénoient leurs repas : il y lia connaissance avec plusieurs d'«n tire eux. (11 est rare quW émigré dans l'embarras n'ait pas trouvé uh Anglais prêt à le secourir» ) Ces officiers s'unirent pour obtenir son passage sur leur vaisseau. Restoit la difficulté dé la mettre en état de payer sa part de dépense: pour la traversée. Parmi ceux qui avoient p»ig intérêt à lui, se trouvoit M. Worship , chirurgien-major du 3t e régiment.- La revue*
devoitse passer le lendemain. Le lieutenantcolonel Hepburn dit en riant au docteur, qui n'avpit pas d'aide , qu'il seroit possible de présenter Henri pour cet emploi : Jes officiers présens applaudirent), et ils engagèrent même M. Worship à cette présentation, qui réussit si bien , que xoofi frère se trouva apte à recevoir vingt-cinq guinéçs d'entée en campagne, et trois moia dWance de paie, à raison de cinq schillings par joui*. Jten croyoiç à peine mes yeux , on lisant la lettre qu'il m'écrivit à ce sujet, . . . - . ? . /
Le Convoi lut retenu par les vents de sudouest, dans le golfe de Gascogne, et rentra à Plymouth > après avoir lutté près; de -six semaines sans pouvoir doubler, le cap Finifr tère. On débarqua le régiment , quicopnptoit beaucoup de malades : Jlenri croyoi* devoir se retirer. « N'étes^youg pasbiçn awc » noi}s? lui dirent les officiels,. Vous awd » passé la revue coçune aide-chirurgien , i> çt si Temploi vous convient, il faut un
» conseil de guerre pour vous en priver." »
Mon frère se trouva ainsi docteur dans le 3i e régiment : il fit son possible pour apprendre les premiers élémens du métier, et se rendre utile à M. Worship. Il étoit souvent bien embarrassé : on Tenvoyoit chercher pour toutes sortes d'opérations, sur sa réputation de chirurgien français ; il avoit recours à son chef : d'ailleurs sa main n'étoit pas dépourvue (^adresse. Il suivoit depuis un an cette carrière , lorsque Lord M ul grave, colonel propriétaire, vint visiter le régiment. Mylord remarqua le docteur Cazotte, et ce qu'on lui dit de son admission au régiment et de sa conduite, fit naître en lui de la bienveillance : il demanda à mon frère s'il n'embrasseroit pas volontiers des fonctions auxquelles son éducation l'avoit destiné , et dont sans doute il s'acquitterait bien, puisqu'il avoit pu remplir sans reproche un emploi aussi étranger à ses études.
» Mylord, répondit Henri , vous me ren-
)> (Iriez le plus heureux des hommes. » Par suite de cette rencontre , il devint enseigne dans le 3i e régiment, qui fut bientôt embarqué une seconde fois pour les colonies, et de la Barbade où on le déposa, il passa à
l'expédition chargée d'opérer la soumission des Caraïbes de File de Saint-Vincent.
Après cette expédition, mon frère se rendoit à la Martinique avec un congé : la goélette qui le portoit tomba au pouvoir d'un corsaire de la Guadeloupe : dans le trouble dont le capitaine étoit saisi, il laissa
échapper qu'il y avoit un Français parmi les passagers, mais ce fut en vain qu'on en fit la recherche. Henri, qui avoit pris un nom irlandais , paroissoit ne pas savoir un mot de notre langue.. Arrivé à la. Basse- Terre, on le conduisit à Victor Hugues, gouverneur de File. Les invectives et les menaces sortoient de la bouche de Victor, Henri parut n'y rien comprendre : il demanda un interprète, et s'en alla jouer avec
un singe familier qtii se trouvoit dans l'appartement. A ce sang-froid, Victor Hugues le crut Anglais, et il fut conduit à la Pointeà-Pitre, où on le relégua avec d'autres prisonnief s, sur un navire qui servoit de prison . Quelques mois se passèrent, mais une indisposition fit mettre mort frète- à l'hôpital.
Un de ses camarades qui a voit pris un Vontitif , en éprouvait les. effets. Henri engage le garçon de service à lui soutenir la tête.
« On prétendait, dit alôr 9 un des hommes )> de garde, que cet officier étdit Français, i) mais il parie beaucoup- trop b^en anglais u pour cela. >i Sans y penser, un Anglais fit f la réflexion que jamais natif d'Angleterre n'aurait prononcé un mot; comme il vendit de lé faire. Toute la garde est hdeiAôt en mouvement; F Anglais qui a parié est a* désespoir, et mon frère croit que rien ne pourra le sauver du traitement des émigrés.
A son grand étonnement , il est laissé libre, le soir la garde est relevée : avant la pointe
— &07 ~~ du jour on lui donne avis qu'il est échangé, et on le conduit à une embarcation où sont rassemblés, plusieurs officiers renvoyés avec lui à la Martinique. IL trouve à bord débondantes provisions, «t une femme de couleur lui présente un rouleau de cinquante pièces dW, delà part d'une personne qui vouloit rester inconnue. Henri accepta Les provisions avîec plaisir ; mais , près de revoir un oinckj et . devant toucher six mois de solde arriérée et Une indemnité de bagage perdu,
il ne crut pas devoir accepter le rouleau. Il est devenu lieutenant dans le 3t e régiment : de Retour en Angleterre, : il' a .fait la campagne du Helder, puis il est retourné aux îles; et, après a vont épousé à la Martinique une de nos parentes dont il a eu un fils et une fille; il a rendu le dernier soupir à la Dominique.
Quant à mon cousin Bernard , fils d'un frère aîné de mon père, il est resté en An-; gleterre jusqu'au jour qui avoit ramené en
France les seigneurs aux fleurs de lis : il a voit été mon mentor à Brest, lors de ma première sortie de la maison paternelle; une tendre affection nous unissoit , et il a vu arriver sa dernière heure entre mes bras, à Versailles. Nous ne nous offrirons plus l'un à l'autre une douce hospitalité : « nos » jours ont décliné comme l'ombre , et nous » avons séché comme la fleur des champs. »
Mais on nous a laissés ensemble dans le vallon solitaire de Carisbrook. Le neveu de sir William Watson,qui étoit si généreusement venu à mon secours après la bataille d'Houdscoot, John Beadon, jeune Anglais, qui avoit habité Pierry avant nos malheurs, vint m'y rendre visite. Il avoit été reçu avec cordialité dans ma famille , et dans l'âge des émotions vives , il s'étoit écoulé pour lui, près du foyer de mon père, de ces journées dont le souvenir ne s'efface pas. Le comte de Coigny, qui l'y avoit rencontré , l'avoit invité avec nous à sa terre de Mareuil-sur-
— 2og — Orbais, et il y a voit été comblé d'attentions par le comte, et par la duchesse de Fleury, sa fille, La cruelle mort de mon père, l'héroïsme de ma sœur avoient , depuis , fortement ému son ame dans son éloignement de. nous, et me sachant à Carisbrook, il vint m'y trouver. La demeure de son père n'étoit éloignée que de quatre milles de Southampton, de l'autre côté de l'île de Wight ; il me témoigna que j'y serois vu avec plaisir, et je répondis à cette invitation , Deux et trois fois je répétai ma visite : on me faisoit fête, on me donnoit un lit , et le lendemain je retournois à la ville. La troisième fois que je me présentai, M. Beadon père me dit que, « si j'étois satisfait de l'accueil » de sa famille , il seroit heureux de m'of- » frir dans l'exil l'hospitalité dont mon père )> avoitusé envers son fils dans les temps de » notre prospérité. » Ce fut un bonheur.
Le village où demeuroit M. Beadon s'appelle Stoneharriy nom qui , par un singulier
hasard, répond en anglais à celui de Pierry . M. Beadon, chapelain du Roi et frère de l'évêque de Glocester, étoit recteur de cette paroisse. Père de six enfans, au moment où il me reçût, il étoit entouré de ses deux fils, d'une de ses filles , mariée, de son gendre et de leurs* enfans, et de deux filles de la main desquelles il n'avoit pas encore disposé, Harriet et Nancy. C'étoit une réunion de tous les dons de la nature , des visages charmans , des esprits cultivés , de bons coeurs. La maison , dont l'intérieur étoit modeste, oifroit tout le confortable que Ton pou voit désirer : le voisinage étoit agréable. Il est 'difficile de se faire , en France, une idée des recteurs de la Grande-Bretagne, qui donnent leurs soins à une paroisse de campagne, dans un état de fortune de plus de 60,000 livres de rente : Horace a dit :
<( Heureux celui à qui Dieu a donné d'une » main parcimonieuse ce qui est assez. »
Ici la main n'est pas parcimonieuse ; c'est
plutôt la médiocrité dorée du même poète.
Le mot médiocrité ne conviendrait pas, en France, à une telle fortune , mais , en Angleterre , il y a beaucoup d'habitans bien plus riches , placés dans une situation plus élevée que M. Beadon.
Je voudrois pouvoir faire assister à cette table de patriarche où venoient prendre place, au moment de servir les fruits , une demi-douzaine de petits enfans parés de la plus gracieuse propreté : je voudrois peindre la belle simplicité de manières de cette famille. Je citerai le mariage d'une de ses filles. Miss Beadon étoit à la campagne, chez madame Barnard , sa sœur, nouvellement mariée, lorsque M. Norman , riche armateur de Londres, vint y dîner. Pendant le repas, M. Norman adressa à Miss Beadon l'invitation d'un verre de yin, et au moment de retourner en ville, il lui dit : « Gpd bless youj my love», mots. pisés à traduire, mais qui perdent à la traduction. C'étoit la seule
marque d'attention qu'il lui eût donnée. M.
et M~ Barnard, et miss Beadon elle-même, en rirent beaucoup, «t on s'en souvenoit quand il étoit question du riche armateur.
Cinq années s'écoulèrent : Barnard l'avoit assez souvent rencontré , et jamais il n'avoit di t un mot de Miss Beadon , jusqu'à ce qu'un jour il demanda si la belle-sœur avec qui il avoit diné étoit encore libre , et sur la réponse affirmative , il ajouta : « Eh bien , » Barnard, mes affaires sont dans le plus » grand ordre , c'est le moment de me ma- » rier : si Miss Beadon a gardé de moi quel- » que souvenir, et que ma main puisse lui » convenir, veuillez la lui offrir. » L'offre fut faite et acceptée; et madame Norman m'a dit : « Je ne pouvois être pénétrée que » d'une vive reconnoissance lors de mon » mariage, mais de jour en jour j'ai plus » aimé mon mari , et je crois qu'à présent » je suis quite-in lovewith him.* ( Il faudrait dire en français : amoureuse JbUe de lui;
l'expression anglaise est plus douce.) La bisaïeule des petits-enfans qpi entouraient la table de M. Beadon, vivoit au moment où j'étois chez lui : elle avoit plusieurs autres fils et filles, et sa génération jouissant de la lumière du ciel , montoit à soixante-douze en fans, petits-enfans etarrière-petits-enfans, qui chaque année la visitoient les uns après les autres, les jeunes mères amenant leur entourage.
Elevé dans la religion catholique, je viivois chez un ministre anglican. Les différentes époques de Tannée n'offraient pas ces cérémonies touchantes si bien décrites par M. de Chateaubriand :. la monotonie des prières remplaçoit la pompe mystérieuse de nos églises : l'absence du crucifix, les agrémens même de la famille du recteur, laissoient apercevoir comme un voile tiré sur l'austérité du christianisme, et je ne pouvois pas oublier qu'aucun signe d'en haut n'a justifié la mission des novateurs.
Mais M. Beadon suivoit la route tracée par ses pères, à qui il a voit dû honneur et obéissance : toute erreur sera pesée dans la balancede la souveraine justice et de la miséricorde infinie ; je n'en dois pas moins des éloges à cette charité active qui ne cessoit d'animer le vénérable ministre, à ces mœurs irréprochables qui découvroient tous les jours le meilleur des époux , des pères , le plus juste des hommes ; à cette foi au rédempteur dont il avoit pénétré ses enfans et ses en tour s. J'aimai M. Beadon et les siens, et je fus aimé d'eux : je quittais de temps en temps sa maison pour celle de son gendre Barnard , qui habitoit le comté de Kent : les petits-enfans m'étoient aussi attachés que les pères, et j'ai rapporté le procédé de Sir William Watson, frère de madame Beadon.
C'est ainsi que j*ai appris à connoître les Anglais, que je me suis familiarisé avec leur langue et leurs meilleurs auteurs, et que j'ai eu le loisir de considérer la constitution
de leur pays, dont ils se plaisent à vanter la liberté.
Liberté, égalité, ne sont-ce pas là les deux puissantes ailes sur lesquelles la révolution s'est lancée dans ma patrie ! Quelles théories ces mots ont fait naître, et quelle contradiction n'a pas offerte la conduite de leurs plus zélés apôtres, lorsque le torrent des événemens a placé le pouvoir entre leurs mains ! Jetons des regards sur la société. Les hommes y sont serrés par myriades au sein des villes, sur presque tous les points du globe : l'agriculture n'en occupe que la moindre partie, et les métiers, les arts , les objets de luxe , fournissent au plus grand nombre leurs moyens d'exisstence : en contact immédiat se trouvent L'enfance et la vieillesse , la richesse et la pauvreté, la force et la foiblesse, l'ignorance et l'instruction, l'imbécillité et l'intelligence , l'excellent naturel et la perversité. Laissez là les opposés : cherchez avec le
plus grand soin parmi les individus en rapport entr'eux, deux êtres égaux. Je ne les ai jamais rencontrés , et je suis demeuré convaincu que l'égalité , dans la pure acception du mot , ne pouvoit pas exister au sein de nos sociétés.
J'ai ensuite observé Fenfant : il étoit sous la surveillance de tout ce qui l'entouroit , et ce à quoi on prenoit le plus garde , étoit de ne pas le laisser à lui-même , de peur qu'il ne nuisît à sa conservation. Je l'ai suivi au sortir de l'enfance , et j'ai vu doubler ses entraves, contrarier ses goûts, soumettre ses actions, ses plaisirs , à des mesures de temps, tellement qu'il y a bien des heures où il ne lui est pas même permis de rire .
Je l'ai vu homme fait : alors je l'ai trouvé retenu de tous côtés par des lois civiles et criminelles, par des lois religieuses et morales, par des usages particuliers à chaque pays ; et je me suis dit qu'il n'y avoit nulle part sur la terre de liberté dans le sens ab~
solu du mot. Est-il quelqu'un dans la Grande-Bretagne qui soit libre de faire une action, ou de publier un écrit contre les lois du jour? et le plus riche négociant de la Cité contestera-t-il le pas au moins puissant des lords? Dans le ciel même, F Ange n'est pas libre de faire autre chose que le bien , et « il y a plusieurs degrés dans la » maison de mon père. »
Un serment indéfini du maintien de la liberté et de l'égalité n'est donc qu'une absurdité, si ce n'est pas un appel à toutes les passions. Et lorsqu'au milieu des inégalités et des entraves reconnues plus haut , on voit les passions violentes, l'orgueil, l'envie, et toutes les convoitises, prêtes à se heurter et à se combattre , lorsque le secret dû propre cœur de chacun lui apprend combien ces funestes mouvemens de l'ame sont difficiles à dompter, qui ne s'est pas senti frapper d'une espèce d'épouvante à la vue des hommes si serrés les uns contre les au-
très? Ne faut-il pas reconnoître que L'ordre seroit impossible, si le Créateur du genre humain n'étoit aussi son conservateur, suivant les lois cachées à nos yeux, de son éternelle Providence. Il s'est même plu à présenter à ses créatures, sous le seul jour qui leur convienne , cette égalité dont le sentiment est resté au fond de nos cœurs, aussi bien que celui de notre grandeur ou de notre liberté primitive. L'envoyé descendu du ciel nous a appris à nous adresser au Roi des rois, au Dieu tout-puissant, sous le nom de Père : il nous a dit en même temps que le plus petit d'entre nous pouvoit être le plus grand à ses yeux, et réduisant au néant toutes les distinctions passagères, il a établi Thomme, par la religion , dans sa véritable égalité avec son semblable.
La lumière qui nous est venue ainsi est donc la seule qui puisse neutraliser le levain pernicieux des passions. A cet égard les religions les plus obscurcies n'ont pas man-
— ai9 — que d'un rayon bienfaisant : les pages de l'histoire en portent le témoignage , et sans cette aide du Tout-Puissant , les réunions d'hommes seraient plus féroces que celles des lions et des tigres , qui n'ont que des appétits sensuels et qui ne connoissent pas l'orgueil et l'envie. Ces vérités une fois établies, n'apercevra-t-on pas qu'un peuple naturellement chrétien, n'auroit besoin que d'une seule loi , celle que lui impose ce grand nom, pour se maintenir dans l'ordre, ou en d'autres mots , dans l'égalité et la liberté qui conviennent aux mortels? Pour le royaume très-chrétien, il ne devrait y avoir qu'une loi fondamentale dont toutes les autres institutions seroient des conséquences réglementaires , et il devrait suffire au monarque de proclamer : « Nous sommes chré- » tiens !» Il y a là toute une constitution* Du char qui entraîne le prince avec rapidité, il voit dans le mendiant un frère ep Jésus-Christ , un noble du ciel. Chacun se
tient où Dieu l'a placé et fait ayant tout son devoir : la justice est générale, l'aumône se répand du sein du riche ; le pauvre qui jouit de la santé, abandonne l'aumône à l'infirme, et gagne joyeusement son pain. Que ce règne est beau , et qu'avons-nous été chercher! Mais je voulois parler de l'Angleterre.
La modification que j'ai eu lieu de remarquer dans la religion de ce pays , ou dans son principe vital , ne peut pas être sans influence sur sa constitution.
Ce principe est hors de l'unité, quoiqu'il affecte d'en reconnoître une, et sa constitution ne doit plus pouvoir s'exprimer par un seul. rayon de lumière, par une parole, comme celle de France. Elle est descendue dans la morale, qui n'est qu'une combinaison des vertus, des vices et des besoins de la société , plus ou moins belle , selon qu'elle s'approche ou qu'elle s'éloigne de la vérité, qui est l'enseignement de la religion. Tout ne peut pas être d'une même pièce dans la
constitution anglaise, comme dans celle que j'ai indiquée plus haut. La première porte le sceau d'une révolution où d'un désordre ; elle présente des partis opposés : ils sont même essentiels à son existence. Le temps et l'expérience ont fait donner des balances ingénieuses aux différentes forces ; et de même que je suis convenu du beau résultat social de la famille Beadon , de même je conviendrai du beau résultat politique du ressort des lois anglaises. Je dirai même que leur régime est plus commode à l'humanité : la part des foiblesses est faite dans la sphère civile comme dans la sphère religieuse, et l'on n'a pas besoin d'y dompter autant la nature.
Ce régime offre d'ailleurs un spectacle tel que n'en ont jamais présenté les peuples de l'antiquité : en Grèce , à Rome , la plus grande partie des hommes étoit réduite à l'esclavage , le peuple anglais est formé par une' éducation de plus d'un siècle , et tous ses efforts se réunissent pour sa conserva-
tion. Le climat lui a donné un naturel propre à ne pas se laisser souvent entraîner loin par les passions : avec cela, il est bon d'observer que ce qui existe de liberté et d'égalité au fond de cet ordre de choses, se borne à ce que chacun est assuré de la sûreté de sa personne et de ses propriétés , et de la faculté de se transporter où son désir l'appelle , à condition de rester soumis à toutes les lois reconnues, et de se tenir dans le rang où la naissance Fa relégué : rang dont il ne peut sortir que lorsqu'à force de mérite ou d'activité , il est remarqué par le Prince, qui le fait monter plus haut.
Le Français , que la mobilité de sentimens, qu'il tient de l'air qu'il respire, rend amant de nouveauté, vif et emporté jusqu'à l'extrême , ne peut être que difficilement contenu sous ces lois. Ses passions trouvent trop à s'y nourrir : il est destiné par la nature au mieux que nous avons découvert , ou bien au plus mal. Ce mieux seul peut amortir sa
fougue. A la perfection absolue près, dont l'impossibilité est évidente ici -bas, nous avons touché à ce mieux sous Louis XIV, lorsque tous s'unissoient au monarque pour le bien général dans le développement des talens et des vertus , à la voix de la vérité qui se faisoit entendre par l'organe des Bossue t, des Fénelon, des Massillon et des Bourdaloue.
A l'aide de leur flegme naturel et des contre-poids établis par les lois, les habitans de l'Angleterre jouissent de la prospérité : elle est remarquable dans les campagnes , où l'aisance et l'abondance se trouvent jusque dans les chaumières : la terre , peu riche en fruits , est magnifique en verdure : l'homme y est doué de belles proportions, la femme revêtue de beauté.
On rencontre dans toutes les vallées la blancheur, les yeux bleus, les grâces naïves des filles de Morven, le courage des guerriers de Fingal qui sait mépriser la mort. Etranger,
admis sous un toit hospitalier, j'ai passé les derniers mois de 1794 et les premiers de 1795 au milieu des charmes d'une amitié sincère. Le devoir va me rappeler dans les dangers d'un des plus tristes événemens de notre histoire.