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La pénétration de Ségùr ne s'y trompe pas : « Forteresses, débris d'armées, il n'était plus rien qui fût resté prussien entre l'armée française et l'armée russe. L'Océan dès lors ne suffit plus au système continental, Napoléon voulut l'étendre sur la Baltique. » Pour fermer la Baltique, il ne faut plus que l'aveu de la Russie ; à Eylau, à Friedland, ses armées sont battues, à Tilsitt son souverain gagné. Les limites les plus lointaines du rêve se trouvent atteintes par des traités.
Mais cette politique si facilement établie sacrifiait le commerce de tous les peuples à la destruction de l'Angleterre, destruction qui importait à Napoléon seul. Tous étaient donc d'intérêt avec l'adversaire contre l'allié, et la crainte seule pouvait tenir chacun d'eux fidèle à sa ruine. Qu'un seul ouvrît ses ports, toute l'efficacité du blocus était compromise. Il fallait donc que l'Empereur les tint, tous et toujours, à la chaîne de son alliance ; c'est-à-dire, pour s'assurer leur fidélité, qu'il leur enlevât leur indépendance. Et l'on se demande, connaissant l'homme, s'il s'étendit, en effet, sur l'Europe parce qu'il lui fallait maintenir le blocus, ou s'il n'établit pas le blocus parce que le blocus l'obligeait à devenir maître de l'Europe.
Aussitôt la logique du système le pousse aux conquêtes. D'abord le Portugal : l'étendue de ses cotes, la situation de sa capitale et la faiblesse de sa population ne permettent pas plus à ce pays de résister à l'Angleterre qu'à la France, la famille royale
échappe par l'abandon du trône à cette inextricable difficulté. L'Espagne, la plus ancienne alliée de la Héxolution, est prèle à s'accroître de la dépouille. Mais l'Espagne elle-même, à la veille d'Iéna, était prèle à passer aux Anglais, sa maison royale se divise dans la plus déshonorante querelle qui ait jamais avili la majesté souveraine, le (ils est révolté contre le père, la mère excite la colère du roi contre son (ils, et le premier ministre, amant de la reine, est défendu par le souverain contre l'animosité du prince héritier et de la nation. Arbitre de ces prétentions rivales, l'Empereur leur substitue la sienne. Un gouvernement français dans la Péninsule sera la meilleure garantie du blocus. Napoléon croit en finir avec l'Espagne plus vite encore qu'avec la Prusse. « Si l'entreprise, dit-il à Ségur, devait me coûter KO 000 hommes, je ne l'engagerais pas, mais elle ne m'en coûtera pas 12000. » 11 commence une partie qu'il faudra soutenir avec plus de 400 000 hommes, et une guerre de huit années, pour mettre la couronne d'Espagne sur la tète de Joseph son frère . En place de Joseph, comme si la royauté devenait un des grades que Napoléon distribue à ses sujets, Mural « promu » au tronc de Xaples.
Mais voici qu'entre les royaumes français de Milan et de Naples, la puissance la plus désarmée de l'Europe résiste à son tour. Le pape déclare que le caractère religieux de son autorité et d'un apostolat établi pour tous les hommes lui interdisent de prendre part dans les querelles des États : neutre,
il laisse ses porls ouverts aux Anglais. 11 suffit que Pie VII exerce son droit de souverain pour troubler tout l'ordre édicté par l'Empereur. Le remède est toujours le morne : le souverain est déchu et ses Etats réunis à la France. Mais cette fois le prince dépouillé est le chef religieux de tous les catholiques ; dans l'Europe entière, celte spoliation soulève contre le spoliateur le ressentiment des consciences ; dans la France même, la foi que Napoléon a restaurée proteste. 11 était monté si haut qu'il lui faudra du temps pour redescendre au niveau des obstacles, et l'on ne s'aperçoit pas encore que sa fortune décline, mais déjà s'ajoute à l'embarras de la résistance espagnole l'embarras d'une crise religieuse.
Ces difficultés servent l'Angleterre, encouragent une grande puissance, l'Autriche, à suivre l'exemple donné par les petites et à secouer le joug par la campagne de 1809. La victoire reste à Napoléon : plus solidement que jamais, il attache l'Autriche au système continental et. pour plus de sûreté, donne a l'Italie ou occupe toutes les provinces maritimes du vaincu. Mais, à peine fortifié sur l'Adriatique, le blocus se rompt en Hollande et, cette fois, c'est dans la famille morne de l'Empereur qu'on désobéit. Son frère Louis se refuse à la ruine systématique du pays sur lequel il règne, il laisse pénétrer la contrebande anglaise et aime mieux s'évader de son royaume que se faire, comme l'exige l'Empereur, le geôlier du blocus. Là encore, Napoléon ne peut se
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lier qu'à lui-même, cl. en 1810, la Hollande est réunie à la France.
Il faut pousser plus loin : au \ confins de la Hollande, le grand-duché d'Oldenbourg reste ouvert au commerce britannique. Il est. en 1811, incorporé à l'empire. Mois la souveraine évincée est la bellesœur d'Alexandre ; celui-ci prend prétexte de cette violence pour s'émanciper à son tour de la tutelle acceptée à Tilsitt. Pour maintenir le blocus, il faut de nouveau l'imposer au plus redoutable des souverains demeurés indépendants, et la guerre de Russie naît. à son tour, en loi 2. delà politique suivie depuis 1806.
Or, l'Europe et la France, que Napoléon condamne a la ruine cl à la gloire à perpétuité, aspirent avec une ardeur croissante au repos et à la richesse. Les prévoyants, Talleyrand cl Fouché à leur tète, comprennent que le régime menace plus d'intérêts qu'il n'en a rassurés, commencent à travailler contre lui et, comme on les croit incapables de se déclarer contre un pouvoir durable, leur opposition jette sur l'Empire un soupçon de fragilité. L'Empereur, imperturbable dans son dessein, connaissait le sentiment public, témoin ce mot de 1814 raconté par
Séeur :
S'adressant à mon père, il l'avait interpellé sur ce qu'il pensait qu'on dirait de lui après sa mort. Mon père commençait à s'étendre sur nos regrets. « Point du tout ! interrompit l'Empereur; on dira : « Oui ! » Et il accompagna cette exclamation d'un geste de soulage-
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ment qui exprimait, de la manière la plus significative, les mots suivants : « Enfin, nous allons donc respirer et nous reposer ! »
Toute la force d'un système qui violentait les droits et la volonté des peuples était la force de l'armée. Or, l'armée elle-même, par suite du système, allait s'affaiblissant à mesure que les difficultés grandissaient. Dès le début de l'Empire, dans les plus belles troupes que jamais Napoléon ait eues sous ses ordres, celles d'Austerlitz, Ségur constate le premier symptôme de fatigue. La veille de la bataille, l'Empereur soupe avec son état-major ; il parle de l'Egypte, des rêves alors caressés :
Si je m'étais emparé d'Acre, je gagnais une bataille d'Issus, je me faisais empereur d'Orient et je revenais à Paris par Gonstantinople. « Constantinople, dit Junot, nous sommes sur le chemin. — Non, répond l'Empereur, avec les Français, les longues expéditions ne sont pas faciles ; leur pays est trop beau, les retient ou les rappelle. Aujourd'hui, écoutez l'armée, elle aspire au retour. »
A quoi Junot ayant objecté les témo:gnages d'ardeur qu'on voyait éclater dans tous les rangs, le général Mouton, de sa voix austère, l'interrompit rudement par ces mots : « que ces acclamations prouvaient le contraire ; que l'armée était fatiguée ; qu'elle en avait assez ; que, si on voulait l'entraîner plus loin, elle obéirait, mais à contre-cœur ; qu'enfin elle ne montrait tant d'ardeur la veille de la bataille que dans l'espoir d'en finir le lendemain et de s'en retourner chez elle. »
L'Empereur, à qui ces paroles si loyales plaisaient peu
sans doute, leur donna pourtant raison ; mais il rompit l'entretien et, se levant aussitôt : « En attendant, ajoutat-il, allons nous battre. »
Le plus grand mal n'est pas que la guerre lasse nos vieilles armées, elle les détruit. Dès 1800, il n'y a plus en France de réserves exercées ; « les dépôts ne contiennent que des conscrits de 1800 et ceux, appelés d'avance, de 1807 ». Dès ce moment, il faut que l'Empereur emploie « son habileté trop ingénieuse » à trouver des soldats. « Les recrues les plus exercées lui seront envoyées successivement en régiments de marche ; ces régiments achèveront en route leur armement, leur équipement, leur remonte même et leur instruction. » Quelques mois plus tard après Eylau, on le verra appeler encore « la conscription de 1808, des corps de marins et le reste de nos régiments. Us seront remplacés à l'intérieur par des légions de gardes nationales que des sénateurs commanderont ». En 1800, la matière humaine dont il a besoin est si rare, qu'il fait rechercher « les plus valides sur les quatre recrutements précédents »,
!St-à-dire soumet de nouveau à l'examen les conscrits qui. depuis quatre années, ont été déclarés impropres au service et, parmi eux, incorpore plus de cinquante mille hommes. Enfin, au moment de la guerre de Russie :
Les mesures violentes qu'on fut forcé de prendre contre soixante mille conscrits réfractaires, traqués, saisis, confinés dans nos îles, puis envoyés par eau à Da-
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vout, pour éviter leur désertion, enfin les extorsions, les révoltes, les répressions simulantes, résultat de ces mesures, et la nécessité d'organiser les trois bans de la garde nationale, n'indiquaient que trop combien déjà la
population guerrière de la France était épuisée et ce redoublement de guerres insupportable à tout l'Empire.
Comme les champs de bataille s'étendaient à mesure que s'épuisaient nos effectifs, il avait fallu combler les vides par des troupes étrangères. Les pays rattachés par la conquête à l'Empire, les royaumes feudataires, les Etats alliés, (levaient fournir chaque année leur moisson humaine. Dès 1809, l'armée qui, sur le Danube, lutte contre L'Autriche, est, pour plus <lu tiers, composé d'Allemands. Les vaincus prennent dans les rangs la place laissée vide par les vainqueurs. Cela suffit à indiquer combien l'instrument de guerre a perdu de sa puissance. Austerlitz, Iéna, derniers actes de la vieille armée, sont des triomphes décisifs ; Eylau est la première des rencontres sanglantes et indécises ; Essling, le premier des échecs ; avec Wagram, succèdent aux victoires qui donnaient les royaumes, les victoires qui donnent seulement le champ de bataille.
Depuis Eckmùhl, le dernier de ses grands coups de foudre qui terminaient tout, forcé par la nouvelle tactique de l'ennemi et par la nouveauté de nos soldats, à couvrir de canons ses bataillons, il voyait ces combats d'artillerie, moins agiles, moins courts que ceux de nos premiers temps à la baïonnette, devenir tout à la fuis plus meurtriers
et moins décisifs... Il s'apercevait aussi que quelques chefs commençaient aussi à se ménager, soit ambition rassasiée, hésitation à risquer la jouissance de fortunes acquises, et qu'une trop longue continuité de périls les rebutât ; soit aussi que, moins sûr de tant de recrues, on eût perdu cette confiance dans le soldat, indispensable à celle du général. Enfin parmi ses troupes même d'élite, et, presque sous ses propres yeux, plusieurs déroutes partielles, dont les bulletins ne parlent jamais, l'auraient étonné.
Plus que jamais, il serait nécessaire qu'il conduisit lui-même ces armées, aiin que le génie de l'ouvrier compensât l'imperfection croissante de l'instrument. Mais sa politique fait échec à son génie. Pas plus que les au tics causes de faiblesse, celle-là n'a échappé à Ségur. « Le plus remarquable de ses principes, celui auquel il avait dû sa gloire, était de démêler dans chaque situation l'affaire la plus pressée, et dans
lle-ci le point capital ; puis aussitôt, négligeant momentanément tout le reste, de tout rallier pour la précipiter, de frapper un coup de foudre à ce point décisif dont tout dépendait. » Il n'est plus libre de choisir son terrain, et moins encore d'y concentrer toutes ses forces. Comme il lui faut l'obéissance permanente de toute l'Europe, il doit combattre partout où une opposition s'élève, lu. depuis le jour où, derrière l<i- Pyrénées, s'est allumé un foyer de révolte, toute lutte au delà du Rhin divise notre effort en deux guerres trop éloignées pour cire conduites par un seul homme. Napoléon ne peut apporter sa plus
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grande force, sa présence qu'à l'une d'elles, et comme l'incendie de l'Espagne, circonscrit entre les Pyrénées et la mer, lui semblait moins dangereux, il abandonne à ses généraux le soin de l'éteindre. En les envoyant en nombre, il croit assurer au commandement l'ensemble des dons qui sont nécessaires ; mais les divisions et les jalousies de ces chefs perpétuent nos disgrâces. Jusqu'à la lin, sur le Danube ou le Niémen, manqueront à Napoléon les armées d'Espagne, et aux armées d'Espagne manquera l'Empereur.
De toutes ces guerres, nulle ne fut préparée pendant plus de temps, avec plus de soin que la guerre de 1812. Jamais des moyens aussi puissants n'avaient été rassemblés par Napoléon, il opposait plus de (iOO 000 hommes à une armée de 200 000, et sauf la Suède et la Turquie, il poussait l'Europe entière contre la Russie. Mais, sous cette formidable apparence, imitas les faiblesses de son système étaient latentes, le moment avait sonné où toutes ensemble allaient faire leur œuvre, et chaque erreur enfanter son châtiment.
Napoléon a étendu sans limites son ambition, c'est la distance qui devient son premier ennemi. L'élan de son attaque se fatigue dans une immensité vide, tandis que les Russes nous dérobent la victoire attendue, par une fuite réglée et imperturbable comme une manœuvre. Le front démesuré (\o^ opérations interdit à L'Empereur de diriger les armées qui le
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flanquent et le suivent, de donner à ses efforts l'unité
et rend vaine la puissance de ses préparatifs.
Napoléon a fait toutes les guerres suivant une même méthode. D'ordinaire moins fort que ses adversaires, et devinant, chez les peuples même neutres, des haines plus timides, mais que des succès disputés ou traînés en longueur enhardiraient, il avait besoin de guerres courtes. Il a employé son génie à s'assurer une supériorité passagère de nombre et de position ; où il l'avait obtenue, il a étourdi ses ennemis par un ou « deux coups de foudre »,et aussitôt a mis à profit son prestige et l'affolement qui suit les défaites pour emporter la paix. Ses luttes n'ont jamais été qu'un duel entre des armées de métier : son génie ordonné répugnait à mêler à l'effort des troupes l'action des peuples ; son intérêt lui interdisait de la tolérer, puisque,, toujours envahisseur, il n'aurait pas eu à son service le patriotisme des Français et aurait du lutter contre les nations attaquées. La menace de pillage systématique et d'exécution militaire avait sufïi pour maintenir, inoffensifs et spectateurs, les habitants, dans les contrées populeuses et opulentes d'Italie et d'Allemagne, où il a soutenu ses grandes luttes. Le désir de soustraire ces riches gages aux caprices du vainqueur avait décidé les souverains à traiter dès les premiers échecs. En Russie, Napoléon se heurte à une nouvelle sorte de guerre. D'abord à une armée plus obstinée qu'aucune autre : il en a déjà éprouvé à Eylau la solidité : .à Borodino, où les Russes, en nombre égal, acceptent