T É M OINS DE J 0 U II S P A S S K S
20 mars 1804, où le duc d'Enghien, saisi sur le sol étranger, traduit devant une commission militaire, est fusillé à Vincennes. Toutes les garanties de droit, d'humanité, de civilisation, ont été violées par celui qui les a rétablies en France. Accablé par le double deuil et du prince qui vient de périr et du héros qui s'est avili, Ségur songe d'abord à quitter Bonaparte. Uni à quelques royalistes d'origine qui, comme lui, s'étaient ralliés, il passa quelques jours à s'instruire sur toutes les circonstances du drame et à peser le crime du maître. Leur enquête les persuada que celui-ci avait voulu répondre, par l'exécution d'un Bourbon, à la campagne d'assassinats menée par les Bourbons contre sa personne ; que, mis hors la loi par eux, il s'était mis contre eux au-dessus des lois; qu'après avoir commandé le meurtre, il s'était rendu aux instances de son frère Joseph et décidé à surseoir : que Real, chargé de l'ordre miséricordieux, n'avait pu être joint qu'après une nuit de recherches et que, durant ces heures perdues, Savary, chargé de l'ordre impitoyable, l'avait exécuté, « sans laisser l'encre du jugement sécher » . Dès qu'ilspurent rejeter sur le hasard une partie du crime, ils se dirent que la retraite des honnêtes gens laisserait autour du Premier Consul la place libre aux terroristes.
C'était en Bonaparte seul que nous avions espéré pour arracher la France et nous du gouffre révolutionnaire. Jusque-là, cet espoir s'était magnifiquement réalisé... Pourquoi, lorsque son génie, pur jusque-là venait de jaillir lorsqu'il nous avait momentanément échappé,
ne pas s'efforcer plutôt de le ressaisir, de regagner le terrain perdu, l'essayer du moins.
Mais déjà la seule leçon que le maître tolérât était le silence. Le dimanche qui suivit l'attentat, leshauls fonctionnaires et les familiers se réunirent comme à l'ordinaire aux Tuileries : quand le Premier Consul traversa leurs rangs pour se rendre à la chapelle, il put lire sur les visages le souvenir accusateur. Ségur, à son îour, espérait « surprendre devant Dieu, en présence de sa victime réfugiée sanglante à ce tribunal suprême, un remords, un regret du moins, dans les traits de Bonaparte : il resta calme». Après la messe, Bonaparte fit allusion à l'événement, et non pour déplorer que, malgré lui, le meurtre eût été commis, mais pour l'approuver, comme s'il n'eût jamais cessé de le vouloir, pour affirmer, comme il le fit jusqu'en face de la mort, dans son testament, la légitimité de l'exécution. Les démentis que lui donnaient la contrainte, le mutisme, la tristesse des i-sistants, glissèrent sur cette assurance inflexible. Pour la première fois apparut la source, jusque-là cochée, d'où tant de malheurs devaient couler sur le monde, cette idolâtrie de soimême devenue la loi unique à laquelle toutes les autres étaient soumises, et ce péril d'un génie qui ne rendait de comptes ni aux hommes ni a Dieu.
Dans l'existence des héros, l'histoire des revers est plus saine que celle des triomphes. La fortune de ces privilégiés ne saurait servir d'exemple à ceux qui ne sont pas leurs égaux, et court risque d'éveiller seulement dans le commun des hommes le goût périlleux du démesuré. Leurs faiblesses seules les abaissent au niveau commun, et comme c'est par leurs erreurs qu'ils sont le plus imitables, c'est l'étude de leurs fautes qui donne les plus utiles leçons.
Le Premier Consul est devenu l'Empereur, et comme pour justifier son nouveau titre, s'est, dans les campagnes de 1 î3 0 5 et de lttOti, dépassé luimême par l'étendue des opérations, des victoires et des résultats. C'est à ce moment que Ségur, dans l'éblouissementde cette gloire, distingue des rayons plus obscurs, précurseurs des orages encore lointains. Le péril commence dès Iéna et Auerstaedt,
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dans ce Berlin où Napoléon conçoit, comme il disait lui-même « le plus grand projet qu'il eut jamais forme ».
L'ennemie permanente et inaccessible, dont la haine ravive et dont la richesse paye les coalitions contre nous, est l'Angleterre. La richesse de l'Angleterre est son commerce, que Napoléon, faute de flottes, ne peut ni anéantir par une descente, ni troubler sur les mers où la rivale est maîtresse. Mais ce commerce, qui tire du sol britannique ou apporte de l'Inde, delà Chine, de l'Amérique, la plus grande partie des matières premières, et par son industrie les transforme, mesure son activité aux besoins de tous les peuples. L'Europe est sa cliente principale, nécessaire, et, faute d'elle, il périrait sous l'excès d'une production sans débouchés. La France accrue de la Belgique et étendue jusqu'au milieu de l'Italie, la Hollande et Naples où des frères de Napoléon, douaniers couronnés, veillent sur les rivages, l'Espagne et l<i Danemark, alliés anciens de la France, forment déjà un immense littoral que Napoléon a interdil aux Anglais. Mais tant qu'il reste en Europe des poils ouverts à leurs marchandises, elles se répandent de la sur le continent, et jusqu'ici les me-| sures pris< - sont pour le commerce britannique une gène, non une ruine. De Berlin, Napoléon veut fermer an\ Anglais toute l'Europe, et décrète le blocus continental, ('/est l'excèsde faiblesse où d'un seul coup il ,i réduit la Prusse, qui détermine l'exc de sa confiance et le prend au piège de sa victoire.