‹ Témoins de jours passésChapitre 3 sur 12 · EN KM I CHAT ION · texte numérisé non relu

EN KM I CHAT ION

des salons tombe dans l'oreille de la police ; Bonaparte, selon sa coutume de prévenir ses ennemis, enlève le duc d'Enghien ; le parti royaliste perd le seul prince qui sûtagir, et par lafautedeceux qui ne savent que parler.

Par le meurtre de Vincennes, Napoléon avait assuré sa vie. Jusqu'au fond de l'Europe tous les Bourbons se sentirent menacés par ces représailles qui ne connaissaient pas de frontières, et depuis lors ces princes s'abstinrent de complots. Il ne restait plus même au Duc de Berry l'illusion de nouvelles entreprises. « Il n'est pas de meilleur remède au chagrin que le danger, » dit M. de Bcauregard : le mot pourrait être signé du prince de Ligne ou de Boufflers, tant il a, dans sa vaillance, la grâce de leur siècle. Mais Berry avait plus d'ennui encore que do chagrin, et le remède le plus simple à l'ennui c'est le plaisir. Omphale est toujours la pour consoler le- Hercules sans travaux. Le jeune prince se laissa distraire par elle, ou plutôt par elles. Car, dans

5 amusements même, il portait son incapacité de choisir etd'attendre : il fallait que ses voluptés aussi lussent faciles. Il peut y avoir jusque dans le dérèglement des mœurs un souci de dignité mondaine : mais le prince ne se bornait pas à des désordres de son rang, et à des « morceaux de roi ».

I .elle \ ulgarité d'inconduite attristait d'autant plus La Ferronnays qu'il subissait une crise bien différente. Incrédule depuis la mort de sa mère, il se trouva ramené vers la loi par la guérison inespérée

d'un enfant. Il en était encore à cette philosophie trop sommaire où l'homme, traitant Dieu en homme, tient avec lui an compte de doit et avoir, et troque de la soumission contre des bienfaits. Mais Dieu change vite ceux qui viennent à lui. « T'avouerai-je, écrit Auguste à sa femme, que j'éprouve maintenant quelquefois des sentiments bien différents de ceux que j'ai professés jadis ? Il y a des choses qui me retiennent encore, jeté l'avoue, mais enlîn je ne puis m'empécher d'espérer mieux de moi-même. Celte idée d'ajouter par mon retour à Dieu quelque chose à ton amour soutient ma volonté. » L'intelligence plus haute du devoir lui rendait plus douloureuses les habitudes de son prince. Comment l'en arrachera Sans doute l'épée de l'émigration était brisée, et il ne fallait plus en aiguiser les tronçons en poignards, mais uneepée intacte et autrement puissante sortait du fourreau : celle de l'Europe, que Napoléon menaçait.La maison de France ne saurait manquera celte union des souverains légitimes contre un génie usurpateur, elle ne peut être représentée que par ses princes sur les champs de bataille. La défense du droit monarchique par le courage militaire est l'entreprise où La Ferronnays tente d'entraîner le Duc de Berry. « Il me paraît impossible, — écrit-il à la veille d'Austerlilz, — qu'il continue à traîner sa vie inutile à Londres quand encore une fois le feu va prendre à l'Europe. »

Mais, pour le Prince, les rhumatismes précèdent les campagnes, et La Ferronnays, au lieu de se battre,

doit le soigner. « On accuse le genre de vie qu'il a adopté d'être cause de ce triste état de choses. Peutêtre. Mais je crois que les humeurs qu'il a toujours eues dans le sang \ contribuent plus encore que le reste... si vilain que soit ce reste. » D'ailleurs payé de son sacrifice par la gratitude du malade, il s'étonne que la goutte rende si doux un homme d'ordinaire si emporté. Un jour, il est vrai, le Prince semble trop guéri, et à table, devant ses domestiques, traite son compagnon de telle sorte que La Ferronnays quitte la salle et cesse son service. Le lendemain, le Duc le fait prier à dîner, et, quand ils sont de nouveau à table, se lève et lui dit: « Monsieur de La Ferronnays, je vous ai offensé hier devant mes gens, c'est devant eux que je vous fais réparation. » Après quoi, il ajoute : « Es-tu content? » Non. malgré la bonne grâce de tels repentirs, La r«MT<mn;i\ s n'était pas content, parce qu'il ne pouvait respecter son prince comme il l'aimait. Puis il était Forcé de reconnaître que son plan était chimérique : aucune année n'offrait dans ses rangs auv Bourbons cette place où auraient été le danger et L'honneur. Pourtant un souverain s'intéresse a eux. Gustave IV de Suède avait la religion de la monarchie, le sentiment de la solidarité entre les rois, et la certitude qu'il suffit d'obéir aux principes pour dominer les événemens. Il lui paraissait que rétablir dans son domaine la famille aînée des rois serait rendre In stabilité à tous les trônes, et (pie vaincre la Révolution en France sciait la détruire

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dans le monde entier. En 1II07, s'étant joint à la coalition, il offrit a Louis XVII] l'hospitalité de sa cornet an Duc de Berry un commandement dans son armée. Louis XVIII et le Duc de Berr} acceptent,

et l'un de Millau, l'autre d'Angleterre, partent pour la Suède. La mauvaise fortune des Bourbons les \ précède. Quand ils se rejoignent à Carlskrone, le roi qui les y accueille est déjà vaincu, blessé, contraint à une paiv désastreuse, et la Russie, la meilleure espérance de la coalition, est passée, par le traité de Tilsitl, a l'ennemi. Gustave IV s'honore, comme le dit M. le marquis de Reauregard, en maintenant ses ofï'res d'hospitalité, et Louis XVIII en les refusant. Celui-ci se décide à poursuivre sa route vers l'Angleterre, où il ramené son neveu.

Le plus désolé était La Ferronnays qui, ayant obtenu un grade dans l'armée suédoise, voyait fuir une fois encore l'occasion. Mais, quelques mois après, la Russie, sous prétexte de faire accepter par Gustave IV le blocus continental, envahit la Finlande qu'elle convoite ; Gustave IV riposte en se jetant sur la Norvège qu'il veut prendre au Danemark, allié de Napoléon ; l'Angleterre envoie à Gustave du secours. Est-ce une grande guerre qui recommence • La Ferronnays a besoin de le croire, tant lui pèse la \ie de Londres, et, des lors, s'impose un devoir d'honneur. .< C'en est un, écrit-il a sa femme d'aller prendre ma place dans le régiment où je suis inscrit officier. Ce n'est pas pour se mettre à l'abri des balles qu'on revêt un uniforme, mais pour aller

en recevoir. » Le Comle d'Artois, toujours favorable à l'énergie des autres, approuve ; le Duc de Berry, mécontent de perdre un compagnon qu'il ne veut pas suivre dans une aventure, prend fort mal « cette donquichotterie » ; Louis XVIÏI décide. « Le roi m'a fait avec le pouce une croix sur le iront en disant : Partez, excellent jeune homme, votre roi vous bénit. »

Voila La Ferronnays en Suède, sous les ordres d'un général estimé, le baron d'Armfeld, qui avait vécu en France, sous l'ancien régime, et, comme Fersen, son compatriote, demeurait acquis aux Bourbons. Et surtout La Fcrronnavs a trouvé le héros couronné qu'il rêvait : « Gustave IV a une grâce et une noblesse qui n'appartiennent qu'à lui... Ah ! (pie chez lui tout semble noble, guerrier, chevaleresque ! Quel enviable sort que celui d'avoir un pareil prince!... » Hélas! il n'est venu epic pour apprendre de plus près la différence entre les héros de roman et les héros de l'histoire. La générosité des sentiments, l'ampleur des desseins, l'orgueil du droit débordent chez Gustave IV la puissance et ne créent qu'une grandeur d'imagination ; la guerre, des le début, lui montre sa faiblesse, il s'obstine dans sa foi, et, sous les coups de la réalité, sa raison chancelle ; le mystique devient un illuminé qui demande des clartés à l'Apocalypse, décourage l'Angleterre par l<i désordre de ses plans, se prive lui-même de ses meilleurs serviteurs, cl, pour compenser ses défaites, destitue et bannit Armfeld.

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Dans ce désastre, un dernier espoir luit pour La Ferronnays. L'Espagne était en pleine révolte et tous les princes de Bourbon parlaient de combattre pour leurs cousins spoliés. Le Duc de Berry avait pris feu : « Il voulait partir, partir tout de suite pour se joindre aux bandes espagnoles. » Et il rappelait à grands cris son compagnon. Sur ces entrefaites, une brigade espagnole qui; prise par les Français, avait été internée dans l'île de Fionie, trompe la surveillance, débarque en Suède, d'où les Anglais vont la rapatrier. Pourquoi le Duc de Berry ne prendraitil pas un commandement dans cette troupe, et pourquoi ne redemanderait-il pas, pour cette campagne, son gentilhomme au roi de Suède9 « Vite, vite les fers au feu, écrit La Ferronnays à sa femme, j'ai trouvé le moyen de servir à la fois en Suède et en Espagne. » Gustave IV accorde l'autorisation à La Ferronnays, mais les Anglais la refusent au Duc de Berry, et l'Espagne même, comme si elle craignait de compromettre sa cause, déclare qu'elle n'admettra aucun des princes exilés. Tout est bien perdu cette fois. Il ne reste à La Ferronnays qu'à reprendre auprès du duc ses fonctions stériles, et à vivre, comme disait de Maislre, sous « l'insupporta ble poids du rien ».

Les Bourbons n'ont plus qu'une puissance, entraîner dans leur ruine ceux qui les soutiennent. L'obstination de Gustave IV à les défendre paraît aux Suédois la preuve la plus certaine de sa folie. Ils le chassent le 13 mars 1800, le remplacent par

son oncle et, comme celui-ci est sans enfants, élisent pour prince héritier Bernadotte, parce qu'ils croient être agréables à Napoléon. La légitimité a perdu le seul souverain qui lui fût resté (idéle, et ce souverain est un insensé. Vers la fin de 1810, il apparaît en Angleterre, fantôme de prince, vagabond couronné qui vient du pays d'Hamlet au pays du roi Lear. Il demande asile à ceux pour lesquels il s'est perdu. Quel dénuement dans ce proscrit qui frappe a la porte de proscrits, quelle tristesse dans cet exil qui appelle à son secours l'exil, quelle naïveté dans cette confiance que les Bourbons n'ont pas assez de leurs propres misères à porter ! Quelle politesse accomplie, quel art d'accueillir et de repousser à la fois dans l'altitude des princes envers ce malheur indiscret I Seul La Ferronnays se sent redevable et ému, se met à la disposition du souverain, et lui rend tous les bons offices que son cœur imagine. Et ce cœur royaliste continue à souffrir de ses affections, à découvrir dans les princes l'infirmité des hommes. Jusqu'au dépari de Gustave IV, La Ferronnays passe sans cesse du respect à la pitié, tant cette infortune a de visages grimaçants ou tragiques, tant se suça dent et parfois s'associent la déraison dans ces actes et la grandeur dans cette folie ! Tous ces contrastes sont dans leurs adieux. Gustave veut laisser a La Ferronnays an souvenir. Il lui reste l'épée a poignée d'or qu'il portait aux jours heureux. 11 l'offre a La Ferronnays. Mais, quand celui-ci va la prendre, Gustave recule, la serre entre ses bras

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comme pour la [retenir : l'instinct royal repousse comme une impiété qu'une main étrangère se pose sur le dernier attribut de sa puissance. La Ferronnays supplie le prince de ne pas s'en dessaisir, le roi veut achever son sacrifice. Il la regarde une dernière fois, lui parle, lui demande pardon de n'avoir pas su mieux se servir d'elle, puis, après l'avoir baisée, la donne d'un geste impérieux, et s'enfuit en pleurant.

Si la foi de La Fcrronnavs en la monarchie était à

l'épreuve de tous les désenchantements que peuvent causer les princes, ces expériences n'avaient pas été perdues pour sa raison. Guéri des aventures, fussent-elles héroïques, il avait appris que les plus nobles sentiments, l'intrépidité du caractère, la religion des principes ne suffisent pas à rendre le troue et aident parfois à le perdre. Il comprenait que le> souverains de l'Europe n'étaient pas des chevaliers armés pour la justice, mais des mandataires attentifs et calculateurs d'intérêts et d'égoïsmes nationaux. Il se rendait compte (pie, si les Bourbons, malgré leur droit, semblaient n'exister plus pour l'Europe, c'est qu'ils avaient cessé d'être une aide ou un embarras pour ces égoïsmes et ces intérêts. Il se persuadait que pour des princes le plus sur moyen «I" relever leurs chances était non de séduire ou de s'imposer par dos actions d'éclat, — car on leur re-

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fuserait jusqu'à l'occasion do les accomplir, — mais de devenir les adversaires de la gloire laite homme en Napoléon ; de murmurer sans cesse à l'oreille de l'Europe que cette gloire était la menace, la guerre sans fin, rabaissement de tous au profit d'un seul ; de rappeler qu'eux au contraire, eux seuls, n'ayant pas besoin de titres ni de mérites nouveaux, étaient le repos et la paix ; de se glisser peu à peu dans la pensée de cette Europe comme les remplaçants possibles, désirables, de Bonaparte ; de redevenir une pièce sur l'échiquier. II employait ses loisirs à se tenir informé des affaires générales, et mettait à profit les amitiés qu'il laissait partout où il passait, pour entretenir des correspondances avec les étrangers les plus capables de l'instruire. Le plus important d'entre eux était son ancien général, Armfeld, qui, originaire de la Finlande, avait suivi le sort de la province et, devenu Russe, jouissait d'un crédit considérable auprès d'Alexandre lor.

Jusqu'à la fin de 1012, La Ferronnays garda pour lui seul ses réflexions. Mais la campagne de Russie a donné enfin au vainqueur des hommes un vainqueur, la nature. La Ferronnays rédigea alors un mémoire où il indiquait l'opportunité pour les Bourbons de devancer les événements qui préparaient des destinées nouvelles à la France. 11 montrait la nécessité de connaître avec certitude les dispositions des divers cabinets, afin de régler la conduite à tenir avec chacun, et il s'offrait à se rendre en Russie, où, grâce à l'amitié d 'Armfeld, il espérait

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obtenir des renseignements sûrs. Le mémoire, lu par Louis XVIII, n'avait encore valu à son auteur que certaines préférences d'attention et de paroles delà part du Roi, quand arriva de Saint-Pétersbourg un émigré de marque. 11 affirmait qu'Alexandre était résolu à rétablir les Bourbons. Louis XVIII voulut aussitôt tirer avantage de ces dispositions, qu'il tint pour certaines. 11 décida d'envoyer à Alexandre un chargé d'affaires, avec les missions suivantes : communiquer au Tsar une proclamation de Louis XVIII ; demander pour Monsieur ou l'un de ses fils un commandement dans l'armée russe ; pressentir les dispositions de la famille impériale a un mariage entre le Duc de Berry et la grande-duchesse Anne, sœur de l'Empereur ; enfin recruter, parmi les prisonniers français, des partisans à la légitimité. La Ferronnays lut choisi. Le voyage d'enquête discrète qu'il avait proposé était devenu, dans la pensée de Louis XVIII, qui aimait à solenniser ses actes pour mieux marquer son rang, une mission diplomatique. La Ferronnays reçut même ordre de passer par Stockholm et do voir le prince royal Bernadotte, que les nouvelles parvenues a Louis \\ 111 présentaient comme sur a l'égal d'Alexandre.

Ou se rappelle quel avait été, a son premier voyage on Suède, l'enthousiasme de La Ferronnays pour Gustave IV. On pourrait croire (pièce souvenir le disposait mal pour Bernadotte. Non. S'il sait reconnaître et aimer ses princes, même loin de leur trône, il aime aussi la puissance royale en soi, il la salue

en tous ses dépositaires, et il les pare d'abord de toutes les bienfaisantes vertus qu'il voit en elle, quitte à se déjuger, car, si son premier coup d'oeil est respectueux, le second est observateur. La Ferronnays a déjà reporté sur Bernadette ce préjugé d'admiration qui est son premier sentiment envers toutes les tètes couronnées. « Impossible, écrit-il a son arrivée, de donner un plus beau caractère que celui que tout le monde à Stockholm accorde àBernadotle. Voilà la troisième fois que j'aborde en Suède avec l'espoir d'y rencontrer un homme ; j'ai été un peu désappointé dans ma première attente, tout m'annonce qu'il en sera autrement cette fois. »

Il ne devait môme pas voir celui qu'il célébrait d'avance. À Stockholm, il avait retrouvé des amis dans le monde de la Cour, et, le charme de sa personne aidant, il y fut aussitôt à la mode. Mais c'est en vain qu'il voulut mettre les succès de l'homme au service de l'ambassadeur. Tous les empressements s'entendaient à lui fermer le chemin qu'il voulait s'ouvrir ; on eut dit qu'on s'ingéniait à adoucir sa déception en lui répondant fêtes quand il parlait d'audiences. Il lui fallut reconnaître, après quelques jours, que Bernadolte se dérobait. Un aide de camp du prince royal, tout en attestant les bonnes dispositions de son maître envers les Bourbons, exposa à La Ferronnays que leur cause était d'une impopularité sans égale en Suède, et que le prince ne pourrait, sans compromettre son propre avenir, se déclarer en ce moment pour eux. La Ferronnays vit

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ensuite l'homme le plus important à la Cour, M. Camps. Fils d'un marchand de parapluies et frère de lait de Bernadotte, il en avait suivi les opinions et la fortune, et celle-ci avait été si rapide qu'il n'avait pas eu le temps de dépouiller celles-là. Républicain au service d'un démagogue devenu prince, il continuait à nier dans un palais royal les droits héréditaires et tenait l'avènement de son chef au troue pour un triomphe de la Révolution sur la monarchie. Quand il reçut La Ferronnays, la vieille France et la France nouvelle se trouvèrent face à face. Et voici ce que la nouvelle fit entendre à l'ancienne : « Tout ce que je vous dirai, commença M. Camps, c'est comme si on vous le disait là-haut. En me parlant, il me montrait le plafond. Le cabinet de Bernadotte étail en effet au-dessus de la pièce où nous nous trouvions. » Après quoi le secrétaire pèse les chances de la légitimité en France. Sans nier que l'ancienne d\ nastie ait encore des fidèles, il déclare que l'ancien régime n'a plus de partisans. II affirme que le grand obstacle à la royauté est la famille ro\ aie, parce que les plus confiants dans l'institution n«' le sonl pas en ses représentants. Il répète l'opinion anglaise, qui a (ait connaître « les uns comme adonnés aux pratiques d'une dévotion excessive, les autres comme peu mesurés dans leur conduite ». El constate que cette race féconde en princes n'a pas d'hommes. Il critique les proclamations de Louis \YIII. o Du reste, monsieur le comte, votre Roi oublie tropque, depuis vingt ans, il n'est plus

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roi de France. Le mot d'usurpateur qu'il a sans cesse à la bouche et au bout de la plume n'a plus de sens à l'époque où nous sommes. Il y a prescription, monsieur. La Révolution, en mettant chacun à la place que lui valent son intelligence et ses mérites, a changé le monde... Vos maîtres n'ont eu ni la force ni le courage de conserver leur couronne, ils n'y ont plus de droits. Ce n'est plus que comme un don qui leur serait fait, et en acceptant les conditions qui leur seraient imposées, qu'ils peuvent espérer de remonter sur leur trône. Que parlent-ils donc de donner et de promettre ? Ils n'ont rien. Non, monsieur, si vous rentrez jamais en France, il faudra vous défaire de vos vieilles idées et de vos préjugés. 11 faudra que vous laissiez tout tel que vous le trouverez établi. 11 n'y a de réformes à faire que sur vous-mêmes. »

Avec quels sentiments le gentilhomme qui avait accepté pour dogmes l'illégitimité et l'impuissance de la Révolution dut-il entendre la leçon faite aux rois par un marchand de parapluies ! Pourtant, il y a pour les sincères une telle force dans la vérité même ennemie, que cet entretien, clarté brutale et douloureuse, révèle un monde au proscrit. Le soir même, il écrit à sa femme : « Tu sais ma déception de n'avoir pu joindre le prince royal, mais je viens de causer avec l'homme de toute sa confiance, un monsieur Camps, odieux de formes et de langage, mais qui, malgré tout, m'a bouleversé. Que nous jugeons mal ce qui se passe en dehors de nous et nos pré-

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jugés ! Nous nous obstinons à nous croire au-dessus des hommes de la Révolution. Celui que je viens de voir m'a prouvé le contraire. Sûrement ses coudes ne sont pas aussi arrondis, ni sa tête, quand il salue, ne descend pas aussi bas que celle de M. de Yaudreuil ; en revanche il en impose davantage. Il ne dit guère de fadeurs aux femmes, mais il sait ce qu'il dit aux hommes. Sa conversation est toujours sérieuse. Les têtes de ce monde-là sont habituées à de fortes pensées. Jeté le dis, le plus habile de chez nous ne serait pas en état de tenir un quart d'heure contre le dernier secrétaire du dernier bureau du dernier département de l'Empire. »

La Ferronnays avait mesuré la puissance de la Révolution : il allait mesurer celle de Bonaparte. A Stockholm, la rude franchise d'un Français lui avait dit la penséede la France. A Saint-Pétersbourg, c'est la souplesse exquise et décevante de la courtoisie slave qui laissera deviner au pauvre ambassadeur la pensée d>i l'Europe. « Rien n'esl de plus fâcheux augure ici, lui disaità son arrivée un ami, que de se voir trop bien traité. »

Il «'-i reçu a faire peur, tant l'accueil est aimable ! L'Empereur est à Dresde, où il a rejoint le roi de Prusse, et tous deux vont continuer leur marche vers le Rhin. L'ambassadeur, admis a l'aire sa cour aux Impératrices, accomplit en face de la couronne son acte de dévotion coutumière : « L'impératrice mère est le type accompli de la puissance souveraine, » (,t l'impératrice Elisabeth n'aurait pas besoin du

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diadème pour que l'univers fut à ses pieds. » Mais il a été averti qu'il ne doit rien dire sur la négociation

du mariage, qu'elle suivra d'elle-même, si le Duc de Berry obtient un commandement dans l'armée russe, et que la décision appartient à l'Empereur seul. De même le chancelier Romanzof a hâte de présenter l'envoyé « au corps diplomatique et aux ministres de Sa Majesté » ; il donne pour cela un dîner où il y a « un monde énorme » et où il place près de lui La Ferronnays ; et, dit celui-ci, « ses phrases ont été si polies que tout de suite elles m'ont fait des ennemis autour de la table » .

Mais quand le chancelier s'est mis en frais même de « larmes aux yeux » pour lui témoigner « le plus vif intérêt», et que, venant parles politesses aux affaires, La Ferronnays s'inquiète si cet intérêt s'étend aux princes français, le chancelier répond par une question sur la force du parti royaliste en France. La Ferronnays reconnaît que cette force ne se montre pas, mais affirme qu'elle existe, et conclut qu'elle attend, pour agir, un appui du dehors. « Le chancelier me dit alors que je l'étonné beaucoup, que, d'après ce que lui avait affirmé le dernier envoyé du Roi, il croyait qu'une force royaliste de plus de cent-cinquante mille hommes se tenait prête à agir au mois de mars. » Prenant un air déçu, il rejette sur l'inaction des royalistes français la responsabilité de l'inaction russe. La Russie a besoin que le gouvernement de la France respecte l'indépendance des autres États : celte indépendance, que la Russie

exige pour elle-même, elle ne saurait l'enlever à la France en y installant par la force un gouvernement. C'est à la France de manifester d'abord ses sympathies pour la famille royale : les autres Etats s'empresseront de sanctionner ce vœu public, mais ils ne leur appartient pas de le suppléer. Quand le ministre de l'autocratie absolue a donné au mandataire de la légitimité cette leçon sur le droit des peuples, et accordé au\ Bourbons dans sa causerie l'importance qu'ils ont dans l'Europe, c'est-à-dire presque rien, il vient à l'état de cette Europe, en homme pressé de reprendre contact avec les réalités. 11 raconte, durant un entretien de deux heures, — en vieillard qui de souvenirs en souvenirs se plaît à revivre sa vie, — les luttes, et les difficultés, les épreuves et les succès de sa politique. Et tout, projets, obstacles, calculs, ramène à un seul homme, tantôt ennemi, tantôt allié, mais inévitable, mais universel, Napoléon. Et La Ferronnays, accoutumé aux propos des émigrés sur « l'usurpateur » et « l'ogre de Corse . s'étonne que cet ennemi public trouve en Russie, au lendemain de Moscou, des critiques si mesurées, une justice si large, bien plus, une admiration si visible. Après quoi, Romanzof se déclare prêt à donner sa dernière et non sa moindre marque d'amitié à La Ferronnays, en lui signant des passeports pour joindre le Tsar, seul maître de la politique, et, avec un air de rendre

service, se débarrasse de l'envové.

Quand La Ferronnays arrive à Dresde, Napoléon a

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surpris les alliés par la promptitude do son retour offensif; une bataille est imminente. Qui aurait le loisir de songer à Sa Majesté Très Chrétienne et à son

ambassadeur' « Sans uniforme, dans un moment où l'on n'a d'égards (pie pour ceux qui se battent, » sans patrons assez chauds pour tempérer les premières Froideurs de Xcssclrode qui sont un congé, il se sent si délaissé, si perdu, qu'il en tombe malade à mourir. Mais il est dans sa nature, même quand il désespère, de continuer la lutte. Il est plus obstiné que son mal, que les portes Fermées, que les visages clos. 11 a le secret de plaire mémo quand il sollicite, et il obtient, le lendemain de Lut zen, sa victoire, deux victoires, puisqu'il a deux audiences de l'Empereur.

Il devait la première, d'un instant, à sa persévérance, et la seconde, d,'unc heure, à la bonne impression qu'il avait faite. Alexandre devina un homme qui, chose rare parmi les émigrés, ne mettait pas son dévouement à méconnaître l'évidence. Il crut que la réponse faite à un tel messager parviendrait fidèlement à Louis XVIII, qu'il était utile de la faire, et il dit la moitié de sa pensée, ce qui est, pour un souverain, donner toute sa confiance. Aussi estce sur un ton de familiarité qu'il explique ses motifs pour ne rien accorder au Comte de Lille. La Russie et la Prusse ne suffisent pas à vaincre Napoléon. Il faut le concours de l'Autriche, qui portera la victoire où elle portera son alliance, et qui ne se prononce pas encore. L'empereur François 1er aspire

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à réparer ses pertes, il est sollicité par ce sentiment de se joindre à la Russie et la Prusse ; mais il ne veut pas sacrifier les droits de sa tille Marie-Louise et de son petit-fils le Koi de Rome. Que la Russie paraisse lier partie avec les Bourbons, cela suffirait peut-être à le jeter du coté de son gendre, et il non faudrait pas plus pour perdre à la fois la cause de l'Europe et celle de la légitimité. Tout doit momentanément être subordonné à l'accord avec l'Autriche, demandât-elle des garanties en faveur de la dynastie napoléonienne. « Si nous parvenons à rejeter Napoléon de l'autre coté du Rhin et qu'alors, comme je n'en doute pas, il se manifeste en France quelque mouvement en laveur du Roi, croyez que je saurai profiter de ce moment pour faire entendre à l'Autriche que, mon seul but ayant été de rendre la liberté au\ nations, le vœu du peuple français rend nul tout engagement pris avec elle. Occupez-vous d'augmenter le nombre de vos partisans en France, vous m'autoriserez à tout quand je serai sur vos frontières. » C'est peu d'un conseil pour qui attend un secours, et ce conseil ruinait toute la politique des Bourbons. Leur unique espoir était d'être ramones a la France par les armes de l'Europe, et le chef de la coalition européenne déclarait qu'il n'impnsorait pas un gouvernement à la France. Non seulement il refusait tout dans le présent, il ne promettait rien dans l'avenir. Mais ces duretés disparaissaient bous le \elours de ses paroles, et comment ne pas croire à la sympathie d'un empereur qui fournit

de si bonnes raisons pour ne pas vous servir, et (jui vous parle, comme il lit à La Ferronnays, son doigt passé dans une boutonnière de votre habit?

Indiquer les dispositions de l'Autriche dispensait Alexandre de faire connaître les siennes. A ce moment encore, la Russie et la Prusse, comme l'Autriche, étaient résolues à en finir avec les conquêtes de Napoléon, non avec sa personne, et il leur eut suffi de rogner les ongles au lion. L'Autriche voulait s'étendre en Italie, la Prusse en Allemagne, la Russie en Orient. Les ambitions de ces puissances les rendaient en certaine mesure complices du système napoléonien. Le conquérant avait renversé nombre de dynasties anciennes, et aucune modification de l'Europe n'était pour l'effrayer; s'il consentait à un partage de dépouilles, il y avait plus à gagner à une entente avec lui qu'à une restauration des anciens maîtres. Une de ces dynasties rappelée, c'était le vieil ordre de choses qui renaissait, et, si l'Europe les rétablissait toutes, l'ère des accroissements fructueux était close. La Russie était même, des grandes puissances, la plus intéressée à maintenir Napoléon. Il était le seul souverain à qui elle eut pu confier toute l'étendue de l'ambition slave, et Napoléon n'avait jugé la demande excessive que faute d'avoir trouvé une compensation suffisante pour lui-même. Il restait le seul avec qui l'on put faire vite et grand. Recommencer Tilsitt en compagnie de cet allié de- Aenu moins exigeant parce qu'il se sentirait moins

fort, tel était le secret désir d'Alexandre et de la chancellerie russe.

Napoléon encore, Napoléon toujours, Napoléon partout ! L'homme que Louis XVI11 croyait condamné par l'Europe comme ennemi public, était toujours pour l'univers, les émigrés exceptés, le plus grand des hommes, le plus redoutable des adversaires : son alliance de famille, ses libéralités, sa gloire plaidaient sa cause jusque dans le palais de ses ennemis. Et, pour ouvrir contre un tel rival une chance aux Bourbons, il fallait qu'il fût vaincu par l'Europe et qu'il fût abandonné par la France.

Qu'il fut vaincu par l'Europe, on le croyait à ce moment à Dresde. Les premières nouvelles de Lutzen annonçaient le succès des alliés, et La Ferronna\ s le mandait a son maître, quand on frappa à sa porte. C'est Gustave IV. Continuant à courir, sur toutes les routes de l'Europe, après sa couronne, il vient de traverser dans sa chaise de poste la bataille Aussi seul que La Ferronnays à Dresde, il s'invite à déjeuner chez celui-ci : au cours du repas, il raconte les phases de la lutte, la retraite des alliés, s'entrecoupanl pour dire avec un petit rire fêlé : « Et ils appellent cela battre Napoléon ! » Et La Ferronnays, tandis qu'il apprenait ainsi le retour de la fortune impériale, avait sous les veux le peu qui reste des rois légitimes quand ils ont perdu la puissance.

Que Napoléon lut abandonné par la France, le pauvre ambassadeur ne s'en flattait plus. Ses tenta-

TEMOl \S DE JOB US PASSES

tives pour réveiller chez les Français prisonniers de guerre la fidélité au Roi avaient été de toutes les plus décevantes. Les soldais vidaient a la santé de l'Empereur le vin qu'il leur offrait au nom du Koi. Les officiers, même les nobles, restaient « lascinés » parle grand homme. « La campagne dernière n'a en rien diminué l'idée que tous se font de son génie... Chez eux, du plus grand au plus petit, il ne reste pas le moindre souvenir des Bourbons. »

« De tous les moyens de trahir nos malheureux maîtres, disait La Ferronnays, le plus perlide est de les tromper, sur l'opinion qu'on a de leurs personnes et de leurs actes. » Il ne rapporte donc rien à Louis XVIII que la vérité. Et, dans cette vérité, il n'y avait pas d'espérance.

Louis XV11I ne prit pas en mauvais gré l'insuccès ni la franchise. La certitude où il vivait que la légitimité ferait un jour son miracle et qu'une force supérieure aux hommes relèverait son trône le laissait imperturbable aux échecs. La Suède et la Russie ajournaient de se prononcer pour lui ? Elles seraient bien forcées d'y venir plus tard. Ses sujets l'oubliaient, étaient-ils moins ses sujets? Son envoyé, parce que l'Europe et la France semblaient également indifférentes à la légitimité, avait cru l'avenir compromis? C'était chose naturelle qu'un simple gentilhomme jugeât d'après les vraisemblances, et n'eut pas les lumières d'un roi pour espérer contre tout.

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