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Moins d'un an après, le voyant avait raison, et jamais personne ne fut plus heureux de s'être trompé <pie La Ferronnays, le jour de 1814 où « il baisait, après vingt-trois ans d'exil, la terre natale ».
En analysant le livre, je n'ai presque pas parlé de l'auteur. Mais un historien a-t-ilà se plaindre quand il se fait si bien suivre qu'on ne trouve pas le temps de le louer? Plus d'un auteur célèbre ses héros pour se faire honneur à soi-même : M. le marquis de Beauregard n'est pas de ceux-là. Les mêmes traditions de bonne compagnie qui lui ont enseigné à s'eiïacer (levant l'hôte accueilli, à lui donner la meilleure place, à lui laisser la parole, aie faire valoir, rendent naturel à cet écrivain d'être tout à ses personnages et de disparaître à leur profit. A l'en croire, les seuls auteurs du livre sont les héros eux-mêmes. Les lettres, les notes, les souvenirs de M. de La Ferronnays et de sa femme forment toute l'œuvre ; lui, s'est contenté de « secouer le sable qui tenait encore à l'écriture » .
Oui, les personnages seuls semblent parler, agir, peindre leur caractère, témoigner de ce qu'ils ont
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vu et do ce qu'ils ont fait. Et voilà pourquoi l'œuvre, a l'air de la vérité et le mouvement de la vie. Mais que des lettres et des notes soient devenues un livre, c'est-à-dire que la dispersion se soit ordonnée en unité ; que les documents de chaque heure soient expliqués par une action continue et l'expliquent à son tour ; que chaque citation soit en la place où elle trouve toute sa valeur, cela n'est ni les notes ni les lettres. Moins la main (fui a fait cela se laisse voir, plus elle est habile. Ce travail qui efface ses traces est celui du marquis de Beauregard : voilà son modeste et grand art. Tel l'ouvrier qui, avec ses petits morceaux de marbre, compose une mosaïque, emploie des matériaux étrangers. Mais ce qui lui appart ient, c'est le secret d'assembler ces petitesses, d'unir l'opposition de leurs couleurs et l'irrégularité de leurs formes, d'enchâsser en un tout solide leurs débris isolés, de changer leur confusion en une harmonie, de faire avec elles le dessin qui n'était pas «mi elles.
El ce dessin n*esl pas seulement une guirlande de fleurs nuptiales en L'honneur d'un amour simple, honnête et fort. Ce n'est pas seulement une suite de médaillons fleurdelysés qui présente en vigueur les traits de quelques princes. C'est une vaste composition où deux personnages placés au premier plan représentent les attentes, les erreurs, les souffrances de toute une classe, où la crise d'une caste se mêle à la vie d'un peuple, où apparaît un moment de notre histoire. l'Ju émigration, tel est le mot qui s'est
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trouvé sous la plume du marquis de Beauregard quand il a cherché le titre de sou oeuvre, tel est le mot qui résume l'enseignement de ces souvenirs, Ils nous aident, par la valeur, la sincérité et l'abondance des informations, à penser avec justice sur cette douloureuse époque.
Ceux qui se haïssent ne peuvent se juger. Les Français qui s'étaient combattus pendant la Révolution ont continué leur lutte dans l'histoire. Pour les fidèles du drapeau blanc, l'émigration était l'exode héroïque grâce auquel le principe de la légitimité s'était défendu, conservé intact, imposé au respect du monde, et rétabli victorieusement en France. Pour les soldats du drapeau tricolore, l'émigration était un crime et le plus scélérat, la trahison armée contre la France, un assassinat de la patrie. Les confidences de La Ferronnays et de sa femme livrent toute l'âme de ces émigrés. Ce qui est certain, c'est qu'ils n'ont pas conscience d'être traîtres, pas même soupçon de se tromper, et qu'ils ne croient pas combattre la France, mais la servir. La France est pour eux la société formée par les siècles, couronnée par une monarchie puissante, hiérarchisée en trois ordres, de telle sorte que trois aristocraties, celle du sang, celle de la vertu, celle de l'intelligence laborieuse, protègent et contiennent la multitude. Une suite de révoltes change cette société en une autre où la royauté n'a plus de pouvoir, l'Eglise plus de liberté, la noblesse plus d'existence, où la collaboration des trois ordres abdique dans la dictature du
Tiers, où celte légalité nouvelle, viciée dès l'origine par les violences de Paris, est impuissante à dompter l'anarchie de la foule. Ils voient dans la durée de cette anarchie, outre leur dommage personnel, la ruine des institutions nationales, la décadence de la nation elle-même : l'émancipation philosophique, le régime électif, la souveraineté du nombre, dogmes nouveaux, leur semblent mortels. Ils veulent sauver de ces périls la France des siècles, qu'ils continuent à aimer, ils veulent rétablir ce qui était hier le droit pour tous et qui n'a pas cessé d'être le droit pour eux. 11 n'y a donc pas de leur part révolte contre la patrie, mais, entre eux et d'autres Français, désaccord sur ce que la patrie doit être. Comme on l'a dit fortement, il faut juger chacun de ces partis selon sa loi ' . Condamner les émigrés au nom du droit révolutionnaire qu'ils ne voulaient pas admettre, ou condamner les révolutionnaires au nom du droit traditionnel qu'ils détruisaient, est d'une égale injus. tice. Au lieu de supposer la volonté perverse partout ou apparaît l'erreur, il est plus conforme à la vérité »'l a notre honneur de reconnaître que souvent non- faisons I'1 mal sans le vouloir, parfois en cherchant le bien. Quand nous pesons la responsabilité des hommes, l'essentiel n'est pas de savoir s'ils nous paraissent coupables, mais s'ils ont cru l'être. Les émigrés ne croyaient pas l'être.
1. Hrunetière, llhtoirc et littérature, t. II. Une récente histoire de rémigration.
Mais, s'il n'est pas juste de les dire criminels, il est certain qu'ils furent insensés. Comment des hommes ont-ils pu méconnaître à ce point la puissance de la force qu'ils prétendaient réduire? Comment ne comprirent-ils pas que, pour disputer la place, il faut d'abord ne pas l'abandonner? En France, chaque seigneur, chaque magistrat, chaque prélat, gardait autour de lui, malgré les nouveautés et par les mœurs, une certaine influence de rang, de richesse, de services rendus ou espérés, restes de puissance contre la démagogie. Voulût-on en appeler aux armes, c'est en France encore qu'étaient les champs de bataille. Les insurrections de la Vendée, de la Bretagne, du Calvados, de Lyon, du Midi causèrent à la République d'autres soucis que l'armée des Princes. Elles prouvèrent que, pour trouver des armées parmi les mécontents de toute classe et de toute région, il eut suffi aux émigrés d'attendre. Ils auraient fourni à ces tentatives qui ne surent pas se concerter la force d'unité qui est dans toute corporation ; ils auraient, noblesse militaire, organisé ces soldats qui manquèrent de chefs. Au lieu de fortifier ces révoltes, ils les avaient affaiblies d'avance, car le grand argument contre elles fut qu'alliées aux émigrés, elles étaient complices de l'étranger. Non seulement les émigrés renonçaient à toutes les influences traditionnelles qui, sur la terre natale, faisaient de chacun d'eux une autorité, et n'emportaient que leur valeur d'individus, et leur force de nombre; non seulement les cent-vingt mille nobles, qui, demeurés
sur leurs terres restaient des chefs, ne furent plus, la frontière franchie, que des fugitifs ; non seulement les douze mille ofïiciers qui formèrent l'armée des princes ne furent plus que douze mille soldats ; non seulement, par ce saut démesuré hors de la Révolution, tous semblaient, après avoir les premiers réclamé un régime nouveau, combattre les réformes les plus légitimes, revenir atout l'ancien régime, et s'aliénèrent par là une grande partie des Français qui détestait comme euv les excès : mais surtout, hors d'état de vaincre par leurs propres forces les obstacles qu'ils avaient élevés contre eux-mêmes, ils étaient réduits à faire dès le premier jour appel à l'Europe, à guider les armées étrangères, eux défenseurs nés du sol natal, à imprimer à leur cause la flétrissure d'une défection que la France ne pardonna jamais à personne.
Ni M. de Montsoreau, ni aucun de leurs amis, ni La Ferronnays même ne songent à rien de cela. L'intelligence, vive pourtant, de cette noblesse ne s'est plus exercée qu'à plaire et à railler, elle a désappris de réfléchir. Les plus dévoués et les plus résolus courent à la guerre contre la Révolution, mais on ne sait ce qui l'emporte de leur bravoure ou de leur légèreté. Lisez les Souvenirs. S'agit-il de se battre, « on voit jusqu'aux malades se faire apporter Mil- des matelas ». Mais ils se battent moins pour le succès de leur cause que pour l'honneur de leur nom : ils aiment de la guerre les dangers, non la patience obscure et immobile. Au camp, il leur faut,
comme à Versailles, l'esprit, les galanteries, le jeu. « Comme, par ordre du prince, les lumières du camp devaient s'éteindre à dix heures, ils imaginaient de continuer leur pharaon à la clarté des vers luisants. » C'était encore obéir. Mais « jamais on n'est parvenu à les empêcher de courir aux lièvres et de les tuer avec leurs fusils de munition ». Dans leur marche de Yolhynic à Constance, « personne, malgré les ordres du prince, n'allait à pied, sauf une petite escorte pour les drapeaux ». Comme les chevaux ne coûtaient presque rien, « chacun s'était pourvu, charmé par la perspective, de faire désormais les étapes en voiture. Cela faisait sur les routes une file énorme de charrettes qui en entrant dans les villes débarquaient leurs soldats. Ils traversaient en bon ordre pour reprendre aussitôt après commodément leurs places ». Ils voulaient bien sacrifier leur vie, mais pas leurs aises, et prouvaient que les plus brillants officiers ne sont pas toujours les meilleurs soldats. Ils n'oubliaient pas qu'ils étaient des volontaires et des gentilshommes. Leurs chefs ne l'oubliaient pas davantage. L'origine aristocratique de cette troupe faisait à la fois l'éclat de son courage et la faiblesse de sa discipline. La communauté de caste ruinait les degrés de la hiérarchie et les quartiers de noblesse comptaient autant que les grades.
L'affaire d'Oberkamlak met bien en relief tous les caractères de cette armée. Son chef, le prince de Condé, est sous les ordres de l'archiduc Charles et
•couvre la retraite des Autrichiens. Un mot de l'archiduc lui paraît jeter un doute sur la valeur française. Sans s'inquiéter des Autrichiens, il suspend de son autorité sa retraite, et veut « une bataille pour l'honneur ». Ses troupes chargées détourner l'ennemi préfèrent L'attaquer de front ; décimées, elles s'obstinent malgré les ordres de l'Archiduc, trois fois envoyés ; il faut pour les décider à la retraite qu'elles aient reçu un billet autographe de leur chef, et alors elles défilent comme à la parade sous la mitraille de l'ennemi. C'est assez pour la gloire des défaites, mais non pour le profit des victoires. Les troupes républicaines n'avaient pas à opposer d'hommes comparables par la culture générale, ni l'expérience militaire, ni la tradition du courage. Mais ces paysans et ces ouvriers, sauvés de la démagogie par une discipline de fer, savaient non seulement s'exposer, mais obéir. Leurs chefs, indifférents aux élégances de la guerre, en cherchaient les résultats solides. Voilà pourquoi elles devaient l'emporter. Kl leurs avantages, obtenus par ces régiments de peuple contre des régiments de noblesse, ne contribuèrent pas peu à grandir la Révolution à ses propres yeux et aux yeux de l'Europe.
Si l'émigration qui se battait servit mal sa cause, celle qui se contentait d'attendre le succès se compromit même aux yeux de l'étranger qu'elle voulait gagner. Elle aussi cul sa vaillance; il lui manqua de la gravité. Sans doute la belle humeur est parfois elle-même du meilleur courage, et il est très français
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de « déconcerter la mauvaise fortune en lui riant au nez. o Mais le rire sied contre les déceptions et la misère, pas contre le deuil. Le sérieux est la décence du malheur. 11 y avait une grande pitié prête dans le monde pour celte aristocratie qui perdait tout à la fois : mais cette pitié l'ut déconcertée, quand, après la mortdulloi et l'exécution des plus illustres victimes, ces familles, toutes atteintes, continuèrent à faire de l'esprit, des vers, à jouer la comédie, à danser en exil, tandis que la chute du couteau sur les tètes des amis et des proches marquait en France la mesure. Le monde se demanda si c'était de l'héroïsme qui cachait ses douleurs ou de la légèreté qui ne les sentait pas.
Les princes de la famille royale furent les plus inexcusables. La noblesse, depuis longtemps, mettait sa dignité à obéir et son amour-propre à imiter la Cour. Le Roi tenu pour captif, la noblesse attendait les ordres et les evemples des Princes. Le signal de l'émigration est donné par les Comtes d'Artois et de Provence ; le ralliement est un sauve-qui-peut. Aucune des conséquences n'apparaît à ces conducteurs d'hommes. Ils ne s'inquiètent pas si leur fuite menaçante ne sera pas la perte du Roi, leur frère, qu'ils prétendent défendre. En attendant, ils ne sont d'accord que pour l'annuler. Loin qu'ils se dévouent à la solidarité familiale, ils montrent les préoccupalions personnelles qui rompent les dynasties en factions, et l'on se croirait revenu aux jours oii, sous Louis le Débonnaire, fils, frère et neveux rêvaient
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de grandir par son abaissement. Le Comte de Provence a sa cour, le Comte d'Artois la sienne, les Condés la leur. Lequel de ces princes agit en prince ? Les Condés, que leur naissance place près du trône sans espoir de l'occuper, montrent seuls une des qualités nécessaires pour le reprendre : ils savent tenir l'épée et exposer leur vie. Mais quel autre de sang royal vient recevoir sur les champs de bataille le salut de ceux qui vont mourir pour lui, et joue vraiment sa vie pour sa propre cause? Ils ne sont pourtant pas tous nécessaires à la perpétuité de la race et au gouvernement de la nation'. Et pas un ne songe que, dans les familles nombreuses comme la leur, les princes superflus pour la fonction royale sont une réserve pour les belles témérités, et qu'ils doivent payer, aux heures critiques, fut-ce par la mort, la rançon de leurs privilèges. Artois envoie partout de Londres des conseils d'audace ; Berry et Angoulème seraient prêts au courage, mais ils attendent que l'Europe les y invite. Henri IV aurait-il conquis son royaume, s'il eut attendu la permission de L'Espagne et l'assentiment de l'Angleterre ?
Les petits-fils ont hérité de l'ancêtre la galanterie. Mais Henri IV \ cherchai! la distraction de ses victoires, eux l'oubli de toutes les défaites. Cette féminité, qui fut toujours la faiblesse des Bourbons, est, chez presque tous ces princes d'émigration, tout le
ne de la race. Chez le vieux Coudé du moins, L'amour ne fait pas tort a la bataille, mais le Comte
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d'Artois vitavec madame de l'olastron, si épris qu'il
no peut se séparer d'elle, cl cette lâcheté de l'amour, qui seule éloignait des batailles le prince, rend suspect son courage de soldat. Le Comte de Provence
lui-même, que la nature a désarmé de tentations, se donne le ridicule de galanteries semblables à sa royauté. La grandeur tragique de leurs maux déchoit dans la vulgaire licence de leurs mœurs, et ils ne semblent princes que par leur droit à vivre au-dessus du devoir, Ces habitudes que nulle pudeur ne cache donnent le ton à l'émigration, scandalisent l'Europe, et desservent auprès d'elle la noblesse française.
Même quand, à ces désordres, a succédé une sorte de régularité, que la princesse de Monaco est devenue princesse de Condé, que la mort de madame de Polastron a rendu le Comte d'Artois tempérant et pieux, qu'il n'y a plus assez d'émigrés pour continuer les fautes militaires, que Louis XV111 conduit seul les affaires royales, qu'il entretient des informateurs en France et des représentants auprès des souverains étrangers, que l'aventure a pris l'apparence d'un gouvernement, il reste, marque indélébile, vice originaire, la persévérance dans les illusions. Tout garde un air d'irréalité. Tandis que l'Europe devient une plus grande France, que Napoléon règne sur l'une et sur l'autre, modifie la puissance des souverains, les frontières des peuples, l'àme de la société, et renouvelle tout par un travail prodigieux et simultané de renversement et de reconstruction, dans un coin
i;.\ KMIT. UATIO.N
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de ce monde en travail, un pelit groupe d'oisifs est immobile autour d'un homme perclus, et l'homme perclus dit : ■ Rien n'est changé. » Ce petit groupe s'appelle une Cour, et appelle son chérie Roi. Celuici a de la royauté une apparence : il ne laisse pas arriver la vérité jusqu'à lui. Il ne peut rien contre les faits, que les ignorer : il ne veut pas scandaliser ses yeux, il les ferme ; c'est le Prince au Bois Dormant.
Les hommes choisis par lui pour faire connaître son rêve de droit divin à « ses sujets » les Français, • 4 à « ses frères » les monarques, invitent la France à oublier les changements auxquels elle tient davantage, à chercher son avenir dans le passé, à revenir à la veille de 1709, et l'Europe à préférer un souverain sans puissance au dehors, sans parti dans ses propres États, mais légitime, à l'usurpateur qui, dan- ces États, est tout-puissant, et au dehors, distribue les couronnes comme les autres souverains les sourires. Les informateurs chargés de faire parvenir au H < > ï les réponses delà France et de l'Europe sont des courtisans à distance : ils lui disent
qu'il désire et entretiennent l'ignorance qui entretient son espoir. Tout occupé d'écrire ses notes et de lire les rapports de ses agents, et tout persuadé qu'il règle sur la sûreté de ses informations la sa-
5se de ses actes, Louis \ \ 1 1 1 vit de sa pensée qu'on lui retourne, prend i\<>> échos pour des réponses, croit s'instruire en se trompant. Cet infirme qui, assis devant sa table, examine et distribue papiers, a l'air d'un .solitaire qui si4 ferait des
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patiences. Et la vue irritante de ce travail appliqué et stérile inspire à La Ferronnays ces lignes : « lu milieu des culbutes de l'Europe, le Roi et ses fidèles continuent leur paisible vie accoutumée. On dirait qu'un petit ressort, car tout est petit ici, fait remuer, parler, agir toute celte petite mécanique ; au\ mêmes heures, chaque petit acteur a la même petite pensée, fait le même petit geste ; il n'\ a de grand que l'importance qu'ils donnent à leurs fantaisies ou à leurs plaisirs. Nous n'avons plus d'autre champ de bataille que celui de nos querelles et de nos chasses, plus d'autres positions à disputer que notre place à table et au jeu du Roi. »
Ce n'est donc ni l'émigration, ni la fidélité des royalistes, ni l'habileté du prince qui ramenèrent les Bourbons. Leur exil n'eut pas pris fin, si pour eux n'eussent travaillé' la Révolution et l'Empereur. C'est par ces irrésistibles auxiliaires que la légitimité, perdue comme son prince, fut portée, sans qu'elle s'aidât, dans son lit des Tuileries. Napoléon seul était assez fort pour se détruire. Au congrès de Chàlillon encore, les souverains lui laissaient la France, lui voulait toujours l'Europe : c'est son ambition, trop oublieuse de la leur, qui les obligea à le renverser pour se défendre, et ainsi le trône de France devint vacant.
Ce n'était pas assez pour le rendre aux Bourbons. Les royalistes s'agitaient en vain tant qu'ils furent seuls. Les hommes de la Révolution durent s'\ mettre. Pour séparer l'Empereur de l'armée, il
fallut un des généraux qui devaient leur fortune à la ruine de l'ancien régime, un élève du maître, Marmont. Pour séparer l'Empereur des pouvoirs publics, il fallut les anciens terroristes devenus sénateurs, les Jacobins devenus ducs, les révolutionnaires nantis qui voulaient du désastre national sauver leur bagage, sacs et parchemins. Sentant qu'ils avaient surtout à craindre les représailles de l'ancien régime, si par impossible il se rétablissait, ils jugèrent habile de devenir, eux aussi, légitimes en traitant avec la famille royale.
Bien que le livre où M. le marquis de Beauregard met ces vérités en relief s'achève avec la victoire, L'impression laissée par les confidences de l'exil n'est favorable ni aux émigrés ni à leurs princes.
Pour être juste, il faut ajouter que les partis comme les femmes ne sont pas toujours en beauté, el que L'émigration fut l 'âge ingrat de la légitimité. Louis WI11 n'était pas apte à toutes les fortunes, et l'exil ne lui laissait que les défauts de ses qualités mêmes. Pour ne pas abjurer sa foi en son droit partout oublié, il lui fallait no vivre que par le souvenir. La disproportion entre la grandeur de sa race et la misère de sa vie, son obstination à écarter les laits d'un geste impérieux et impuissant, son langage d'aîné aux plus grands souverains, son attention à célébrer dans sa chambre de proscrit les rites de Versailles, ne semblaient que vanité, arrogance, manie Mais, dès qu'il eut le pouvoir, ses mérites trouvèrent leur mesure cl leur emploi. Son droit,
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des qu'il fut reconnu, cessa d'être Intraitable, cet esprit enraidi devint souple et apprit a céder, cet aveugle cul peu d'égaux dans la connaissance des hommes et le discernement des choses. Il fut un des très rares hommes a qui la puissance ait apporté la sagesse. Comme le roi, le parti royaliste se trouva transformé, et nombre d'émigrés, rendus à la fois à la France et au bons sens, se signalèrent par leur promptitude à discerner dans la Révolution l'œuvre définitive, par leur fidélité a défendre contre les retours de la monarchie absolue un commencement de libertés publiques, par leur amour de leur temps et de leur pays.
La Ferronnays fut l'un d'eux, et non des moindres. Émigré, il avait été prévoyant, mais inutile : pair do France, ambassadeur, ministre, il fut le bon serviteur d'une sage politique. On nous doit donc la suite du récit. La Ferronnays. dans cette seconde partie de sa vie, n'a pas cessé d'aimer sa femme, donc de lui écrire. Madame de La Ferronnays n'a pas clos ses souvenirs au moment où ils devenaient le plus honorables pour son mari. Et M. le marquis de lîeauregard doit avoir hâte d'entreprendre la partie de son travail où il trouvera, biographe, à achever la louange de La Ferronnays, et, royaliste, a commencer celle de Louis XVII I.
« L'histoire, a dit Jules Simon, succombe sous les documents comme cette fille de Byzancc qui périt étouffée sous les anneaux d'or des chevaliers. » Ce sont les anneaux de cuivre qui l'étouffent de leur poids.
L'amour de notre siècle pour la certitude a créé une méthode historique. Le passé s'instruit, comme vin procès, par le témoignage de ceux qui ont vu ; le présent, comme un juge, les écoute et les confronte. Celte conscience a dégénéré en mode, la mode en manie et l'on cherche les anciennes écritures avec la même passion que les vieilles étoffes. Les archives publiques et privées livrent leurs mémoires, Lettres, titres, el jusqu'aux menues notes. Rien dece qui porte une date ne semble superflu pourlaconnaissance d'une époque, tout passe à la postérité.