vol. in-8° par Fauriel, Calmann-Lévy, 188o
De là une multitude sans cesse accrue de textes authentiques et inutiles, parmi lesquels sont comme perdus les bons ouvrages. 11 faut acheter par l'épreuve de lectures sans fin la chance incertaine d'une heureuse rencontre. Cette obligation devient mortelle aux hommes d'étude. Le temps se perd a apprendre ce qu'il ne sert à rien de retenir ; l'ardeur se désenchante à être si souvent trompée, et cette abondance stérile, loin d'être pour l'histoire un secours, devient un péril.
Le remède serait dans les mains de ceux qui explorent les archives. L'honneur de révéler au public des documents nouveaux, les pique ; que ne se piquent-ils d'épargner au public les documents sans valeur? Le mérite serait de résister au démon qui se cache au fond des tiroirs vénérables et derrière les papiers jaunis. Trouver est bien, choisir est mieux. Les écrits des morts peuvent être oiseux comme les paroles des vivants, et la pensée de la plupart des hommes ne mérite, comme eux, que le repos d'une tombe silencieuse.
Le témoignage des disparus n'est digne de survivre que si leur œuvre révole des faits nouveaux, ou les éclaire d'une intelligence nouvelle, ou possède elle-même la nouveauté impérissable de la beauté.
Nulle théorie ne vaut un exemple. Dans les papiers de Fauriel on a trouvé un manuscrit qui a pour titre ? Derniers jours du Consulat. Parmi les mérites nécessaires lequel recommande ce travail, et obligeait à transformer le manuscrit en volume?
Il esl formé de quatre parties. La première jalonne la roule du Consulat à l'Empire. La seconde raconte l'intrigue ourdie pour convaincre d'une conspiration commune les royalistes et Moreau. Quelques notes sur le duc d'Enghien marquent la place de la troisième. Le procès de Moreau remplit la quatrième qui n'est pas achevée.
Que nous apprend l'auteur? Rien, en plus de quatre cents pages. Nous n'ignorons pas les choses qu'il sait, il ignorait une partie de celles que nous savons, et c'est l'unique suprise qu'il nous donne. La déception s'accroît de la pensée que Fauriel fut, sous le Consulat même, secrétaire de Fouché. En une pareille place était-il permis de voir si peu ? Ou était-ce déjà la mode chez les gens, après avoir traversé la police, d'écrire leurs mémoires pour prouver qu'ils savent se taire?
Y a-t-il plus à retenir de ses jugements que de ses récits ?
La haine fait l'unité de l'œuvre et en explique même les disproportions. Fauriel veut prouver la tyrannie de Bonaparte. C'est dans le gouvernement de l'État que d'ordinaire la tyrannie se dénonce : mais rappeler les lois, les guerres et les traités de Bonaparte serait-ce l'avilir? La première place, qu'il a prise en France, ne l'a- 1- il pas donnée à la France dans le monde? Voilà pourquoi Fauriel résume en un court début les quatre ans du Consulat : la crainte il avoir à louer, précipite sa marche. 11 se hâte vers d >s événements où Bonaparte soit surpris sans son
escorte de gloire, où apparaisse la liontc des crimes, inutiles. L'exécution du duc d'Enghien fournit un sujet digne qu'on s'y arrête : mais cet attentat est patent, son histoire peut attendre. Ce qui urge, c'est de fournir des raisons nouvelles de détester Bonaparte. Voilà pourquoi Fauriel, après avoir marqué la place qu'il réserve au duc d'Enghien dans le champ des victimes, court vers l'autre tragédie où Pichegru cl Moreau deviennent les accusateurs de Bonaparte.
Qu'on demande à tout homme impartial de juger leur procès, il dira : c'est une ruse de guerre que Bonaparte, à ce moment, croit utile à la sécurité de sa personne et à l'avenir de son ambition. Les royalistes ont cessé d'agir et presque d'espérer: mais dans leurs débris réfugiés en Angleterre il voit un parti dont Pichegru est l'épée et Cadoudal le poignard.Les républicains sont abattus ou gagnés : mais une armée de mécontents, sans préparer une révolution la souhaite, a pour chef Moreau, immobile comme elle, et qui importune le maître par la gloire d'un nom. L'intérêt commande d'enlever aux républicains et aux royalistes ces chefs, le projet naît de les perdre les uns par les autres. Ni les uns ni les autres ne conspirent, il faut qu'ils conspirent ensemble. La police est employée non à surveiller le complot mais à le faire, et pour conxraincre de crime ses \7ictimes, elle s'adresse à leurs vertus. Des agents secrets débarquent en Angleterre, inspirent confiance au parti royaliste, ra-
niment ses illusions et poussent en France Pichegru et Georges par la promesse d'une entente avec Moreau. Moreau, par sa réserve, semble à l'abri de tous les pièges, imprudent néanmoins puisqu'il ne se délie pas de ses amis. C'est sa générosité que tentent des amis vendus quand ils lui demandent, à l'arrivée de Pichegru, asile pour cet ancien compagnon d'armes. Moreau refuse ; mais comment refuser une entrevue que le proscrit sollicite? Cette unique rencontre, obtenue de la pitié, fournit la preuve de la conspiration. La même captivité, le même procès associent les accusés, des magistrats dévoués à la raison d'État les jugent. Tout a été prévu, sauf la puissance de la vérité. L'innocence de Moreau est si éclatante que même ces juges semblent incapables de la nier. Comme dans les batailles près d'être perdues, le Premier Consul donne de sa personne ; une lettre de sa main commande au tribunal la condamnation de Moreau. 11 l'obtient, et n'a le lendemain à chasser de la magistrature qu'un seul des juges, Le Courbe, coupable d'avoir cru innocent un homme accusé par Bonaparte.
I ii grand historien de haine aurait triomphé que ce Bonaparte sans égaux fut jaloux. Vn grand historien de justice aurait su dire que l'inexpiable conduite de Moreau en 1813 n'excuse pas le Consul de 1804, il aurait mesuré la part qui, dans le crime du proscrit, revient à l'iniquité du juge. Car la plus redoutable fécondité de l'injustice est de porteries
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innocents au\ crimes pour lesquels ils ont été punis à tort.
Ce ne sont pas de telles leçons que donne Fa uriel. Il a un œil fait pour regarder ce qui est petit, chercher dans l'ombre des ombres de preuves, découvrir les fautes subalternes qui peuvent être cachées dans une grande.
Parce qu'il a vu autour du Tribunal la garde consulaire, constaté l'embarras de pénétrer sans « billets délivrés », mesuré dans la salle la place étroite du public, il regrette « les temps du Tribunal Révolutionnaire », où « à coté des juges siégeaient aussi des jurés », où « les premiers venus étaient admis en aussi grand nombre qu'ils pouvaient être contenus », ou « les approches étaient peu gardées ». Ne demandez pas si même les premiers venus n'étaient pas admis comme accusés plus aisément encore que comme spectateurs, et si une telle facilité des approches ne devenait pas excessive. Nulle justice ne peut être aussi mauvaise que celle de Bonaparte. Voici les preuves. Des aveux ont été arrachés par la violence à quelques accusés dans leur prison. L'un d'eux, durant le procès, a tendu vers l'auditoire, ses mains ensanglantées. Sous un despote rien ne s'exécute que par ordre : c'est Bonaparte qui a rétabli la torture « abolie depuis quinze ans ». Appliquée aux accusés secondaires, elle a dû l'être aux accusés principaux. « On tortura Pichegru dans le silence et le secret des prisons. » Pichegru meurt, l'autopsie ne révèle aucune de ces traces par
LUS DERNIERS JO l'IIS DU CONSULAT / .)
lesquelles les bourreaux sont accusés à leur tour : ce sont les médecins qui deviennent suspects. Pourquoi n'auraient-ils pas fait le silence sur les tortures, eux qui se taisent sur l'assassinat? Comment, en effet, Pichegru serait-il mort, sinon assassiné par Bonaparte?
Ne rappelez pas que « Pichegru se sentait perdu » , que le suicide le sauvait de l'échafaud et léguait le mystère de sa mort comme un dernier embarras à son ennemi. Ne pensez pas que si Bonaparte avait intérêt à supprimer un adversaire, ce n'était pas le général déjà avili par des trahisons antérieures, mais le général dont la renommée était intacte, la condamnation incertaine, et gardez-vous de conclure <pie hé Moreau, la vie n'a pas été enlevée à Pi-
chegru. Pour certaines natures, l'effusion du sang n'est-elle pas une volupté capricieuse et désintéres- 5t-ce pas le même Bonaparte dont « les deux seuls exploits en Asie étaient l'empoisonnement des huit cents soldats français pestiférés devant les murs de Saint-Jean-d'Acre et le massacre de quatre mille Turcs faits prisonniers dans Jaffa »? On connaît maintenant la méthode de l'écrivain.
On comprend que Fauriel n'aime pas, mais non qu'il déteste si mal. On supporte avec peine, qu'aveugle aux splendeurs de ce génie, il en discerne moins encore les vraies ombre- : que pouvant trouver de la lie dans cette âme, il n'ait cherché que du sang sur ces mains; et que par une étrange no-
tiondela perversité, il ail cru ainsi déshonorer davantage. Ce n'est pas là l'œuvre d'un juge, c'est le fanatisme d'un iconoclaste cjui, pour protester contre l'idolâtrie, mutile la statue. Mais trop inégale à sa colère, sa plume ne raye pas même le bronze qu'elle voudrait briser.
Même injuste, une œuvre peut mériter de vivre. 11 y a des écrivains dont la colère est le génie. Elle donne à leur pensée des divinations et des raffinements ([lie l'impartialité ignore, et leur parole acquiert,au dépens de la vérité, tant de vie que la haine se transforme en art.
Fauriel jusque-là s'était montré bon ouvrier de lettres, [ci encore il Test en quelques passages d'une réelle maîtrise.
Dès le début, il montre dans la lassitude publique li complice du despotisme : il a entendu le soupir Français vers « un gouvernement qui, leur garantissant le repos, eut été assez prudent pour ne leur ravir que celte portion de liberté dont ils n'étaient pas capables de sentir ou de regretter la perte . Sa pénétration découvre les motifs qui permettent à Bonaparte de négliger cette prudence et de prendre à son gré : « Les hommes dont le de-
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voir était de lui résister se familiarisèrent avec le sentiment de leur impuissance et de leur faiblesse. et songèrent d'autant moins à s'opposer à ses entreprises qu'elles étaient mieux prévues ». Pourquoi ces courtisans, des qu'ils réclament pour leur maître de nouveaux titres, sont-ils écoutés et obéis? Parce qu'ils semblent parler en son nom et « professent pour la tyrannie un dévouement trop respectueux pour oser même la seconder sans ordre. » Pourquoi Napoléon est-il préoccupé sans cesse de conquérir des partisans nouveaux? « Pour imposer à l'opinion publique il avait besoin d'hommes qui s'avilissent ou parussent s'avilir pour la première fois. » Quel tableau, en deux mots, des exclusions opérées par Bonaparte dans le Corps législatif et dans le Tribunat ! « 11 anéantit dans l'un la liberté de langage et dans l'autre celle du silence. » Enfin, quand l'Empire est accompli parle vote de la nation, quelle épitaphe sur cette mort volontaire ! « Chez un peuple déjà asservi, il est facile de faire que l'exercice de la souveraineté nationale ne soit qu'une ressource de plus pour la tyrannie et une dérision de plus delà liberté. »
La sobriété et la force sont, aujourd'hui, assez rares pour sembler plus belles encore. Mais cela ne justifie pas l'hyperbole de certains admirateurs et le nom de Tacite appliqué à Fauriel. Pour mériter une comparaison, même lointaine, avec Tacite, il ne sufïit, pas de quelques phrases, fussent-elles, à son modèle, éclatantes et frappées en pièces d'or. La forme n'est,
dans ce maître, que l'expression d'une double puissance. A lui, aucune passion n'échappe, il entre en toutes pour les connaître, il se dégage de toutes poulies juger. C'est une impartialité de l'intelligence qui fait de lui le modèle des moralistes. Familier aux passions communes et permanentes de l'espèce, il n'est pas moins apte à suivre leurs fugitives apparences dans la diversité des heures et des hommes, à tout marquer d'un trait profond, dominant, unique, qui, dans la suite des jours, distingue chaque époque, et, dans la similitude de la race, chaque individu. C'est cet art de voir la vie et de la porter dans ses peintures qui fait de lui le modèle des historiens.
Certes les temps qui s'écoulèrent entre la Révolution et l'Empire étaient faits pour susciter un disciple d'un tel maître. Rarement apparut plus nouveau dans ses antiques passions le vieux visage de l'humanité. Jamais surtout l'ambition n'avait suscité rien d'égal à cet homme, vaste comme un monde, avec des sommets éclatants de lumière, des profondeurs ouvertes sur l'abîme et des contrées indécises que se disputent le crime el le génie.
I le prodige de la nature eût d'abord fixé l'attention d'un Tacite : un Tacite, même sévère, eut, par ses brèves formules, donné, en jugeant un tel homme, une impression d'immensité. Il ne se fût pas pris d'un moindre intérêt pour les temps où plusieurs révolutions ;i la lois, sociale, religieuse et politique, préparaient une société nouvelle.Rien n'occupe Fauriel,
sinon la ruine des apparences républicaines. Il ne mène (pie leur deuil à travers le£ réalités par lesquelles il ne veut pas se laisser distraire d'un souvenir, et il n'oppose au temps où il vit que la constance et l'infirmité d'une haine sans regards.
On a lu plus haut ses meilleures formules, trop bonnes, car, générales et abstraites, elles s'appliquent à toutes les sortes et à toutes les heures de servitude. Quels modèles pourtant pour un peintre dans cette Cour de Bonaparte ou deux sociétés mêlaient leurs empressements, avec la diversité des origines, du ton, des bassesses même! Mais Fauriel médite sur l'homme sans étudier les hommes. Il ne flétrit pas dans la prosternation commune l'avilissement particulier de chacun, il s'écarte de ceux qu'il faudrait peindre, il ne nous fait pas voir ceux qu'il nous demande de mépriser.
Dans son premier chapitre les événements se pressent si rapides, que le temps manque pour les peindre, suffit à peine pour les nommer, leur chaîne seule est visible, leur marche égale vers l'abdication universelle. Ici l'impuissance de l'auteur à décrire reste invisible faute d'objet, sa philosophie trouve à se déployer; ces pages sont les meilleures du livre et contiennent toutes les pensées dignes d'être citées. Mais quand Fauriel dénoue maille par maille le filet jeté par la police, de Londres à Varsovie, ou instruit malheur par malheur les infortunes de quarante-sept accusés, l'enquête des faits et des personnages ne laisse aucune place à l'ampleur
des considérations générales. Un tel récit ne peut valoir que par le relief des physionomies, la variété des attitudes, l'originalité des descriptions, c'est dire qu'il exige la minutie des détails et le goût de l'observation.
La mauvaise fortune de Fauriel est donc d'avoir entrepris l'œuvre où sont superflues les qualités cju'il possède, oii sont indispensables celles qu'il ne possède pas. Aussi dès que son aventure de police et de tribunal commence, l'intérêt meurt avec le talon 1. La multitude des incidents et des acteurs s'amasse, s'épaissit, se confond dans un brouillard «le monotonie. Ce n'est pas une image des faits, c'est un recollement par un greffier consciencieux qui instrumente au nom de la justice, il croit à l'importance de l'opération, il n'en fait connaître que la longueur. A lire cette procédure interminable, on se reproche de penser, qu'en effet, le Tribunal révolutionnaire, vanté par Pauriel, avait des mérites, et l'on se demande pourquoi son admirateur Fauriel ne lui a pas emprunté le premier de tous, la rapidité.
La phrase à l'image du récit s'allonge, s'alourdit, se traîne, obscure et parfois inintelligible. On en jugera par le langage que lui inspire même son héros : « Toutes ces tentatives de séduction envers il or eau, tous ces pieges qui lui étaient tendus, très propres a attester les projets que l'on avait conçus contre lui et à servir de présages de sa prochaine destinée, n'étaient cependant pas capables de perdre un homme qui, pour être plus
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tranquille, se dissimulait toutes les chances de succès qu'il aurait pu avoir, s'il eût eu de la résolution et une ambition qu'il eût pu facilement concilier, sinon avec le meilleur état possible des choses dans sa patrie, du moins avec un état plus conforme à l'opinion générale que celui où il était si suspect et si menacé. » La plume embourbée de cette encre épaisse est-elle la même qui traçait tout à l'heure des lignes si nettes et si fermes. Et l'auteur, conscient de sa déchéance, s'imagine-t-il l'atténuer en rappelant la difficulté de sa tâche dans les termes que voici : « C'est un des inconvénients de l'histoire contemporaine et peut-être le seul réel, et celui qui pour l'intérêt même de l'humanité exige que la vérité ne soit dite qu'avec des ménagements adroits qui ne donnent pas à la tyrannie d'un homme et au malheur, d'une époque plus d'avantages et de prétextes qu'elle n'en aurait dans le cas du silence absolu de tous sur les événements dont tous ont été les témoins. »
Non. Le plus grand inconvénient de l'histoire c'est de tenter des hommes mal doués pour les difficiles justices de la plume, l'intérêt de l'humanité souffre d'œuvres où la tyrannie et le malheur n'inspirent que l'ennui, et le silence serait préférable à une manière de raconter le crime, qui éteint l'indignation dans le sommeil.
Le manuscrit sur les Derniers jours du Consulat ne sert donc ni l'histoire, ni la philosophie, ni l'art. Il diminuerait Fauriel, si la volonté de
Fauriel avail livré ces pages au public. Mais, le lettré, inférieur à lui-môme quand il écrivit ces pages, s'était retrouvé pour les juger. Les reconnaissant indignes de lui. il avait dérobé aux regards ce vain eiïort de la pensée. Heureux auteur, à qui ce mauvais écrit donna l'occasion de se montrer bon juge ; auteur digne d'estime, puisqu'il sut ne pas finir son œuvre et finit par l'oublier.
Quand Mazarin avait, pour ses négociations, découvert un homme habile et sur, avant de l'employer, il demandait: « Est-il heureux? » Les livres, qui sont des ambassadeurs auprès de l'esprit public, n'obtiennent pas non plus crédit par leur seul mérite, il faut qu'eux aussi aient du bonheur. Ce bonheur est une sympathie entre leurs qualités ou même Leurs défauts et le goût général de l'instant où ils paraissent. L'opinion de cette heure, que l'heure suivante changera peut-être, et qui n'ajoute ni n'enlève rien a la valeur de l'œuvre, en met l'éclat sur on sous le boisseau.
Si cette influence du hasard sur le succès est nécessaire pour laisser un peu de modestie aux auteurs qui réussissent, et toute leur estime d'eux-mêmes à
i. Mémoires d'un aide de camp de l'Empereur Napoléon Ier, par le Général Phillippe de Ségur, 3 vol. in-12, Firmin- Didot, 1805.
ceux (jui échouent, il appartient aux philosophes
d'en décider. Mais, quoi qu'ils pensent, voici un illustre exemple du sort tout contraire que deux états différents d'esprit public ont, en ce siècle, l'ait au même ouvrage.
Le général Philippe de Ségur, après avoir, depuis le début du Consulat jusqu'à la chute de l'Empire, servi la France et Napoléon, consacra le reste d'une longue vie à se souvenir, et voulut combattre encore pour la patrie et pour le maître, en contant le récit de ces quinze années. Une partie de ce grand travail, la Campagne de Russie, parut en 1821.
Déjà la blessure, trop longtemps ouverte, des guerres impériales se cicatrisait, il s'était relait du sang dans les veines de la France, et dès que la France est sure de sa vie, elle songe à sa grandeur. Injuste même pour les biens que lui rendait la paix, une partie du pays regrettait les anciens jours dont les épreuves étaient oubliées, et l'honnête éclat des institutions parlementaires pâlissait au souvenir des conquêtes. La fin récente de Napoléon venait, non d'anéantir, mais de transfigurer sa puissance. La vertu expiatoire du temps, de la souffrance et de la mort avait consumé les erreurs et les fautes, délivré de sa boue humaine cet être dans lequel il y avait du dieu. La France, par laquelle il avait accompli son œuvre, les peuples de l'Europe, tour à tour unis à quelques instants de ses triomphes, l'univers témoin d'inoubliables spectacles, étaient plus que jamais pleins de son nom, et sa mort, délivrant de
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toute crainte ses ennemis même, les laissait enfin libres d'admirer.
Montrer cette borne de glace contre laquelle s'était brisée la fortune de l'Empereur; rappeler que, pour avoir raison d'un tel homme, les hommes n'avaient pas suffi, et qu'il avait fallu la nature ; décrire l'inexorable adversaire, le seul vainqueur, l'hiver de 1812 ; réconcilier, dans l'égalité des souffrances héroïques, les armées qui avaient combattu l'une contre l'autre; et après que la neige les avait couvertes du même linceul, jeter sur leurs drapeaux le crêpe d'un même deuil, c'était satisfaire une pitié, un orgueil, des admirations, des souvenirs, un goût de gloire vivants alors dans les cœurs. La promptitude et l'étendue du succès furent extraordinaires. L'opinion le lit ce qu'il méritait être. Car un soldat venait de donner à la France l'épopée qu'elle attend encore de ses poètes, et, témoin de maux plus grands que l'imagination même ne les eut rêvés, il avait trouvé des accents dignes do ces malheurs.
S i Campagne de Russie n'était que l'histoire d'une année. Tracés de la même plume, voués au même culte sortis de la même inspiration, ses autres récits paraissaient sûrs d'un égal accueil, et devaient exciter, du moins en France, plus d'enthousiasme encore, puisqu'ils racontaient les années heureuses et les plus éclatants miracles de nos armes. Sous le nom de Mémoires, Histoires et Mélanges, ils parurent, ainsi qu'il l'avait prescrit, aussitôt après sa mort, en 1873. Or ils tombèrent de sa main, comme
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une œuvre morte elle-même, dans le silence qui les ensevelit aussitôt.
C'était la faute non de l'œuvre, mais de l'heure. La France de 1873 venait d'être mutilée parla guerre, la gloire de notre passé frappait d'une clarté douloureuse comme une blessure, l'humiliation du présent. Le maître des batailles, Napoléon, ne régnait plus sur les cœurs. On lui reprochait d'avoir dépravé la raison publique par l'ivresse des ambitions sanglantes, la France se reprochait à elle-même de s'être, après une première expérience, fiée encore à ce nom funeste. Deux fois, en un demi-siècle, elle avait, sous un Bonaparte, vu envahir ses frontières et diminuer la patrie. Ce régime d'autorité qui livrait à l'étranger un peuple affaibli, ce chemin de lauriers qui menait à Waterloo et à Sedan étaient maudits. Plus d'aventures ! Plus de maître! Il fallait que le pays lui-même administrât en économe timide les débris de la fortune nationale. Héros et paroles de gloire semblaient des tentations funestes, et pour ne plus entendre les sirènes, la France avait enduit ses oreilles de cire.
Depuis, les années ont passé nombreuses, emportant à leur tour une partie de la génération sur qui s'étaient appesantis les maux et la terreur de la défaite. Les générations nouvelles, dans une paix déjà longue et toujours incertaine, se sont fait d'autres pensées. Les atrocités delà guerre, qu'elles n'ont pas subies, ne leur voilent plus ce qu'elle peut avoir de légitimité et de chances heureuses. La li-
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berté intérieure n'a pas tenu ses promesses. Le mélange anarchique d'une émancipation qui donne aux citoyens le droit de tout dire, et d'une tutelle qui laisse au gouvernement le droit de tout (aire, les hypocrisies du régime représentatif, la corruption qui coule de lui, l'avilissement de la parole, la pauvreté des actes, le néant des caractères, l'odeur de vase croupissante qui monte de toutes parts, ont répandu de nouveau le culte des véritables hommes, l'amour des choses nobles et la nostalgie de la gloire. Ainsi les moindres souvenirs de l'Empereur et de son époque sont accueillis avec une faveur croissante, et c'est dans toute la littérature comme un nouveau Retour des cendres.
Le moment redevenait donc opportun pour remettre au jour les deux œuvres du général. Le temps avait rendu lointaine celle qui fut célèbre, l'autre n'avait jamais pénétré dans le public, toutes deui ont paru nouvelles aux contemporains, quand le comte Louis de Ségur les a rééditées : d'autant plus nouvelles que, par quelques changements, le petitfils a accommodé l'aïeul à la mode d'aujourd'hui.
Le général, en écrivant, évoquait sa jeunesse et une époque sans égale. 11 était naturel qu'il se complût dans le refuge où il revivait sa vie véritable. Pour lui autant que pour nous, il tenait à cire complet, ajoutant au témoignage de ce qu'il avait l'ait ou vu le récit des événements accomplis loin de lui, mais recueillis par ses enquêtes consciencieuses auprès des meilleurs témoins. Et ce mélange de souve-
nirs personnels et d'histoire générale s'étendait en sept volumes.
Son petit-fils a pensé que nous ne sommes jamais de loisir ; sollicitée de toutes parts, notre curiosité néglige tout ce qui menace de la retenir, nous croirions nous voler nous-mêmes si nous retardions sur un seul objet l'intérêt qu'il nous plaît de promener sur tous, et nous aimons à voir un terme prochain même à nos admirations. On a cru prudent d'abréger ces Mémoires, mais en les abrégeant, il fallait ne pas les mutiler. On a considéré que les grands traits de cette époque sont connus, que les contributions apportées par Ségur à l'histoire générale font maintenant corps avec elle, qu'enfin les documents les plus goûtés de nos jours sont les témoignages personnels et intimes. Le comte Louis de Ségur les a dégagés de la gangue historique où ils étaient pris, a supprimé les considérations théoriques et respecté tous les passages où l'auteur dit :
J'étais là, telle chose m'advint, Vous y croirez être vous-même.
Aussi les sept volumes ont-ils été réduits à trois: dans le premier, l'aide de camp de Napoléon parcourt les années puissantes, de 1800 à 181*2 ; le second raconte la campagne de Russie ; le troisième, la campagne de France.
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De pareils événements valent par eux-mêmes et de quelque manière qu'ils soient contés. El n'offrissent-ils pas ce terrible intérêt, l'œuvre de Ségur mériterait d'être lue, parce que l'art aussi vaut par lui-même, et que cette œuvre est une œuvre d'art.
En terminant sa Campagne de Russie, Ségur s'excusait ainsi de n'avoir su mieux faire : « Une action est toujours plus éloquente que son récit, et, si les grands historiens naissent des grands hommes, ils sont plus rares qu'eux. » En lui, l'homme et l'historien sont réunis : le premier a fait ce que le second raconte. Vrai soldat il l'était, ce hussard que le combat attirait comme un aimant; cet aide de camp qui, strict observateur de ses fonctions, les oubliait seulement pour se mêler de trop près à la lutte, et à qui ses chefs, Rapp et Caulaincourt, le voyant rcvcnird'une escarmouche où il s'était laissé
entraîner sans ordre, demandèrent un jour « s'il se cro\ait à la guerre pour son plaisir ». Mais il était, par une vocation égale, écrivain, el s'il fallait opposer en lui ce double personnage, dont l'union l'ait son mérite et son originalité, je dirais, pensant comme lui-même, qu'il était surtout écrivain.
11 le fut de naissance, comme il était gentilhomme. Le culte des lettres était de tradition dans sa famille, et, dès treize ans, dit-il, « avant d'avoir semé, je voulus produire ». A dix-huit, vers la (in du Directoire, il avait fait une comédie dont il trouva, paraîtil, quinze cents livres ctqui, à dire vrai, les valait, si on les lui offrit en assignats. 11 s'essayait aux poésies légères, selon le goût du temps, et ses vers, s'ils n'étaient pas bons, lui étaient bons, car ils l'habituaient au nombre et à la souplesse dont, elle-même, la prose a besoin.
Il sembla que toute cette passion de lettres fut emportée tout à coup par les enthousiasmes de sa vocation militaire. Sous-lieutenant de hussards, il eut l'occasion de voir à Genève, où il tenait garnison en 1800, madame de Staël. Comme, par une aimable flatterie, elle lui demandait ce qu'il avait fait de sa plume, il montra celle de son shako, disant lui avoir trouvé le meilleur emploi. Quinze ans après pourtant, il devait la reprendre. Mais cette plume, qui gardait l'odeur de la poudre et que le sang avait consacrée, ne devait plus servir qu'à écrire de grandes choses.
Dès qu'il y songea, il chercha ses modèles; main-