‹ Témoins de jours passésChapitre 7 sur 12 · T K M ( M > S 1) E JOURS 1' A S S K S · texte numérisé non relu

T K M ( M > S 1) E JOURS 1' A S S K S

De là, une splendeur un peu continue dans son >t\le, quelque essoufflement vers le sublime et, quand il y atteint, une disposition à s'y attarder.

C'est quand il ne songe ni à Bossuet ni à Tacite, mais à son empereur, à ses compagnons, quand la vie, le possédant tout entier, ne lui laisse le loisir d'imiter personne, qu'il devient un maître écrivain. Car lé grand art n'est jamais copiste, mais toujours créateur, et commence seulement où il ajoute quelque chose de personnel aux formes déjà réalisées du beau. Alors, ce stvle, dont aucune enflure n'alourdit la vigueur élégante, devient action, et son éloquence sobre, réglée, contenue, et qui semble elle-même formée sous la discipline des armes, luit, brillante et rapide, comme l'éclair des sabres dans le combat. Qu'enfin, quelque extrémité de gloire ou de souffrance l'émeuve jusqu'au fond de son être, son talent change et grandit encore. 11 ne cherche plus les « beautés », il ne se complaît plus dans la frappe des sentences, il ne s'attache plus aux formes « nobles », il va droit aux expressions les plus exactes, aux images les plus saisissantes ; il trouve, multiplie, renouvelle, avec une abondance imprévue, les détails, tous utiles, les couleurs, même brutales, les faits, même vulgaires. Et tout devient relief, contour, mouvement, puissance, quand il devine et emploie, par un instinct plus puissant et plus sur que son goût ordinaire, des matériaux de vérité.

Car son œuvre est plus qu'une œuvre d'art, elle est une œuvre de vérité. Et cela n'est pas inutile à dire puisqu'il s'agit de Mémoires.

Les Mémoires racontent l'histoire un peu comme les boules de verre étamé qu'on place dans les jardinets bourgeois reflètent la nature. Le propriétaire qui s'\ mire s'y voit immense, son petit domaine s'y arrondit plus vaste que tout le pays d'alentour, et rien n'y garde sa forme. Les Mémoires sont suspects deux fois pour une, d'ignorance et de vanité. La situation des auteurs ne leur a permis d'ordinaire que de voir une partie des personnages et de la scène ; la bonne ou la mauvaise foi de l'amourpropre les porte à présenter comme plus importantes les affaires où ils ont été mêlés, et par la loi même de leur perspective, toutes choses grandissent ou s'effacent selou qu'elles sont plus près ou plus loin d'eux. Ce double caractère est remarquable dans

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tous les souvenirs, aujourd'hui si nombreux, écrits sur le premier Empire par les soldais de Napoléon. Tous ces couleurs intéressent, mais combien instruisent! leur armée leur cache les autres; leur régiment, l'armée; le pli du terrain, la bataille; et leur tente, l'Europe. De plus chacun, outre cette nature commune qui porte l'homme à se vanter, a une nature particulière qui le dispose à comprendre certaines choses et le rend insensible à d'autres. Pour n'en citer que trois, voici Parquin, Thiébault et Marbot. Parquin est le soldat troubadour, friand de la lame et de la femme ; chaque bataille se distingue des autres par les particularités du duel au sabre qu'il y a soutenu contre un ou plusieurs ennemis ; il aime les campagnes pour promener dans toute l'Europe des aventures de garnison, et la prise de Berlin lui rappelle la conquête d'.une mercière.

Le général Thiébault, fort cultivé, avec le goût de la bonne compagnie, surtout quand il y peut trouver la mauvaise, nous peint par petits et innombrables traits, les mœurs des camps, des salons et des boudoirs, nous introduit avec une indiscrétion vaniteuse même où nous n'avons que faire, passe d'un sujet à l'autre avec le charme et le décousu de la conversation, sans autre lien que le caprice de ses pensées qui s'appellent l'une l'autre. Mais, sauf le récit, précieux pour l'histoire, de Naples prise et gouvernée par Championnct, ce sont, malgré la jolie allure du style, la belle humeur et parfois la pointe de l'esprit les faits divers de la gloire qu'il raconte. Lui-même

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est une duchesse d'Abrantès en moustaches et l'épée au côté.

Itfarbot, le plus remarquable et le plus lu, a des airs de chevalier errant, incomparable dans le récit (l<^ ses prouesses personnelles. Sa traversée du Danube a Mœlk pour surprendre sur l'autre bord et ramener à l'Empereur un prisonnier, est le chefd'œuvre de ces Mémoires. On ne décrira jamais avec plus d'intensité ce lleuve débordé, cette barque emportée au milieu des épaves qu'il charrie, épave elle-même, et, dans la nuit noire, celte baie rouge, l'unique et lointaine lumière vers laquelle ces hommes en péril tournent leurs regards pour soutenir leur courage, la grande fenêtre du monastère ouverte sur le fleuve, la place où l'Empereur attend. Mais n'espérez pas de ce conteur qu'il rende claires la stratégie des campagnes ou l'ordonnance d'une bataille ; ne lui demandez pas de transporter aulre chose que son moi, martial et entraînant, à travers les armées ci l'Europe. Le soleil méridional qui colore et échauffe si vivement les faits autour de ce Cadurce digne d'être Gascon, n'a pas de rayons éloignés : !mr> le cercle lumineux dont Marbot est le centre, le jour devient blafard et la terre semble vide.

Ségur a sur tous les autres témoins de cette grande époque ce premier avantage que, dans la paix et dans la guerre, il était près de Napoléon. Il

(St donc trouvé au centre même des événements. El li \ ision de tels sp<v(aclcs cl la proximité d'un tel

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homme éteignant dans Ségur la vanité, il a compris que de pareilles gloires laissent place a une seule gloire, celle de les raconter.

11 oublie sa propre personne : il ne parle de lui (juc comme d'un autre, dans la mesure où ce qui lui est personnel complète l'histoire de son époque. S'il dit ses missions, ses avancements, ses blessures, sa captivité, c'est qu'ils lui permettent de montrer quelques aspects de la Russie où il est prisonnier, le soin avec lequel étaient donnés les grades, l'incroyable vigilance de l'Empereur sur les plus petits éléments de succès, et sa sollicitude aiïectueuse pour ses officiers atteints. On a reproché même à ces Mémoires que leur moi soit trop discret ; c'est la un défaut si rare, qu'il est un rare mérite. Car avec l'amour-propre disparait de son œuvre le principe le plus fécond des inexactitudes.

Par cela même qu'il demeure à sa place, toutes choses dans ses récits gardent la leur. Son livre est comme un défilé régulier et héroïque de la valeur française devant le génie qui la commande. Chacun marche à son rang et obtient l'attention que mérite son rôle. Les soldats apparaissent en masses, et n'attirent le regard (pie par la beauté et la puissance collectives de leur action ; tandis que s'avance la foule mouvante des baïonnettes, une stature plus haute sur le cheval d'armes, un peu d'espace entre les rangs, un mot dans le récit qui marche avec eux , signalent au passage les chefs secondaires. Les commandants d'armée, les maréchaux, immobiles et at-

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tentifs près de l'Empereur tant que se poursuit ce mouvement de leurs troupes, fixent plus longtemps le regard ; comme leur collaboration avec le maître et nos destinées est plus directe, Ségur les étudie davantage et décrit plus complètement leur caractère, leurs qualités, leurs faiblesses ou leurs vices. Et dans cette mobilité ordonnée, une seule figure demeure permanente, partout principale, perpétuellement nouvelle, et si vaste qu'à la contempler on découvre toujours : l'Empereur.

Et Ségur a dans l'esprit toute la sûreté et l'étendue nécessaires pour contempler les grands aspects de la guerre. Un don de nature qui, aux leçons du maître, se développa jusqu'à la perfection, rendait le généra] apte à comprendre et à faire comprendre la stratégie et à donner à nos diverses campagnes et à chacune de nos batailles la physionomie particulière qui la distingue. Veut-on juger combien il excelle à rendre visible le champ de bataille, vaste ou restreint, - ss positions dominantes et les manœuvres qui l'ont fait perdre ou conquérir : qu'on suive avec Ségur l«i mouvement immense qui porta la grande armée, de Boulogne sur les bords du Danube, qu'on lise la bataille d'Austerlitz, celle d'Aucrstaedt. entre autres, el toute la campagne de France. Les préparations etles rencontres, mises en cette admirable lumière, cette science avec la vie par surcroît, offrent à l'intelligence une leçon plus utile et un spectacle plus passionnant que 1<%> épisodes les plus dramatiques à li sensibilité.

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C'est avec la même élévation et la même sûreté qu'il juge les hommes. Exempt de camaraderie et

de préventions, ces autres formes de l'égoïsme, il a parlé le premier de ses contemporains, comme en parle depuis l'histoire. Et de tous les hommes il contemple le plus grand avec la même conscience, et là encore est une originalité puissante de son œuvre. 11 a été séduit par ce génie, il lui appartient par l'intelligence soumise et le cœur gagné. Et pourtant rien ne lui échappe des imperfections, des erreurs, des fautes. 11 sait juger même ce qu'il aime; rien n'est plus remarquable que cette liberté de l'esprit dans cette fidélité du dévouement. Jusque dans les périls et les malheurs il suit son maître, mais partout il le suit les veux ouverts.

Et ce ne sonl pas seulement des yeux de soldat, auxquels rien de la guerre n'échappe, mais faits pour ne voir qu'elle. On n'a pas le culte de Tacite sans ôtre soi-même un penseur. Attentif à la politique comme aux campagnes, S égur n'ignore pas que l'une prépare le sort des autres, que sur les champs de bataille se heurtent aussi des idées, et que dans l'Europe une société ancienne et une société nouvelle, après avoir lutté pour se détruire, tentent do se concilier.

Juger équitablement de leur conflit et de leur pacification n'a été facile pour aucun des contemporain- : et si l'impartialité semblait malaisée à un homme, c'était à un grand seigneur que sa naissance, ses intérêts et ses préjugés attachaient a l'ancien régime. Une seule aristocratie dans le monde, au lieu de faire digue contre le temps, se laisse pénétrer par lui, sait, au lieu de le maudire, le com-

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prendre, cl se rajeunir pour durer : c'est l'aristocratie anglaise. Elle a cette intelligence et cette souplesse parce qu'elle possède une part du gouvernement : pour la conserver il lui a fallu ralentir le mouvement de dépossession qui la menace, et s'ouvranl aux renommées nouvelles, se faire défendre par ceux qui, si elle ne leur avait fait place, l'auraient combattue. Cet art a diminué dans la noblesse française à mesure que nos rois, de plus en plus absolus, la dépouillaient. Quand elle n'eut plus d'intérêts à sauvegarder, mais seulement des privilèges, elle ne sentit plus la nécessité de s'ouvrir, comme elle l'avait fait autrefois, aux nouveaux venus qui, s'élevant à elle par leurs services, mêlaient, avec leur sang plus jeune à son vieuv sang, leur instinct de vie contemporaine à ses traditions. Comme elle n'avait plus le moyen de jouer un grand rôle, elle se borna à perpétuer les souvenirs anciens de son illustration ; l'antiquité du nom devint la règle de ses préséances ; n'étant plus fière que du passé, elle s'y enferma; elle fut comme un chapitre cloîtré qui passerait son temps à chanter l'office de ses morts. Cet orgueil concentré sur le seul avantage que le mérite ne pût donner, ce dédain de tout ce qui n'était pas elle, malgré ses élégances libérales au xvme siècle, fit saigner dans le tiers état la blessure toujours à vif des humiliations héréditaires, et contre la noblesse la Révolution devint féroce 'comme la vanité blessée.

Quelques maisons pourtant, non les moindres,

avaient échappé à cette décadence du sentiment aristocratique, et unissaient, au respect pour le passé qui les avait faites illustres, l'intelligence du présent qui seule les pouvait maintenir vivantes. Les Ségur riaient du nombre de celles-là, et depuis assez de temps pour que celte aptitude lut comme un caractère de leur famille. L'un d'eux, précepteur de Henri IV, dut cultiver dans son royal élève le don de se plier aux circonstances et de rester lui-même en changeant, qui n'était pas le moindre génie du Béarnais : car, à l'exemple de son royal élève, le précepteur ne s'obstina pas dans ses traditions, et de huguenot devint catholique. Ses descendants, fait plus rare, n'avaient pas mis leur soin à s'allier plus haut qu'eux ou même à leurs pairs ; d'épée, ils s'étaient surtout unis par leurs mariages à la noblesse de robe qui, s'appclàt-elle Lamoignon et d'Aguesscau, passait pour inférieure d'origine, mais dans laquelle ils reconnaissaient plus de lumières et d'importance réelle que dans l'autre. Le père du généra], ambassadeur auprès de la grande Catherine, ne s'était pas laissé persuader parla leçon de pouvoir absolu que donnait cette femme de génie : revenu en Lrance, il avait deviné (pie la Révolution apportait de l'inévitable, souhaité que la cour se résignât cl <pie les réformateurs se bornassent, voulu rapprocher les deux partis l'un de l'autre, et par son impartialité même, était devenu suspect à tous deux. Sun tils tenait donc de ses origines l'aptitude a comprendre les choses nouvelles, et « cette raison

modérée, douce et conciliante » qu'il admire chez son père.

Aussi son parti est-il vite et nettement pris. Il voit ce que les changements accomplis dans la condition du pouvoir et des personnes par la Révolution française ont de légitime et de définitif. Napoléon, si grand soil-il, n'est (pic le principal personnage d'un drame plus grand que tous les acteurs. Plus encore que l'étendue de son génie, la conformité entre la nature de l'homme et les besoins de l'époque où il parut, le porte au faîte ; son déclin commence au moment où la voie choisie par lui et les intérêts du monde nouveau divergent ; la chute arrive quand ces intérêts sont devenus contraires.

Voila l'idée maîtresse de l'œuvre. Elle apparaît moins dans l'édition abrégée, ou, pour laisser la place aux faits, on l'a mesurée aux théories. A ceux qui, dans les fables, ne lisent pas la morale, les trois volumes suffisent. Mais, pour s'instruire à celte morale, d'autres, dont je suis, préféreront l'œuvre complète, malgré ses sept volumes. Borner son regard à la contemplation des événements, même glorieux, c'est suivre un reflet de soleil sur ces nuages dont les formes instables occupent un instant le ciel pour disparaître à jamais de l'horizon. Soumettre le caprice apparent des faits à l'ordre des causes et des conséquences, voilàla matière et la dignité de l'histoire.

Mais pourquoi commenter ici Ségur, quand il suflit de citer? Lui-même, dans une courte préface, a défini son dessein :

Foi pure, mais aveugle ; passions orgueilleuses ou cupides, violences abjectes et atroces ; puissance et gloire passées au delà de toutes les bornes, tout a servi, tout sert à cette Révolution, dont le ciel semblait avoir livré la conduite aux liomines !... Et la grande œuvre seule, restée debout, inébranlable au milieu de tant de ruines, s'enracine, maudit et s'étend sur le monde dont il semble qu'elle doive couvrir un jour la face entière !

L'historien de cette époque ne doit donc jamais perdre de vue ci' vaste ensemble et il doit tout y rapporter. Toutefois, ce grand cadre mis en évidence, l'histoire des hommes qui y sont renfermés devient sa tache ; et si l'un d'eux en a semblé remplir la plus grande part ; bien plus, à nos yeux éblouis, s'il parut dominer cette grande révolution, dont nous voyons aujourd'hui qu'il ne fut que l'instrument, qu'elle brisa à son tour lorsqu'il ne lui fut plus utile; si le ciel a permis que, hors des proportions avec tout autre, plus libre dans un plus grand cercle, abandonné à son libre arbitre, cet homme ait fait à lui -oui sa grandeur et sa chute,c'est sur lui surtout que doit s'arrêter l'histoire. Ma vie fut entraînée dans celle de ce grand homme; en la racontant, je dirai la mienne ; ces souvenirs privés et publics montreront en lui le plus remarquable anneau de la chaîne qui doit litM' le passé à l'avenir.

L'avenir s'annonçait redoutable au jeune Philippe qui était né en 1780, a vec toutes les faveurs de la fortune. A l'heure où l'intelligence devient capable de réflexion, ses yeux de treize ans avaient vu la Terreur. Autour de lui étaient tombées des têtes chères. Son grand-père, maréchal de France, glorieusement mutilé par la guerre, et son père, cachaient dans une petite maison de campage, à Chatenay, près de Sceaux, leur renommée devenue suspecte. Décrétés tous deux d'accusation, ils n'avaient dû leur salut qu'au 9 thermidor.

Mais si c'était la vie sauve, c'était la vie avec le deuil des victimes frappées si près, avec les difficultés de la ruine, avec l'angoisse perpétuelle qu'un retour de férocité dans le gouvernement mît une fin violente à ce misérable sort.

Ces épreuves furent presque toute l'éducation du jeune homme. Elles lui enlevaient la liberté d'esprit

nécessaire au travail : avec la fortune, les précepteurs avaient disparu, sauf un, le malheur, qui est un bon maître, quand il ne prolonge pas trop ses leçons. A cette heure, Ségur en comprenait bien une seule. Contre un état social qui avait infligé aux siens la grande ou la petite diminution de tète, contre une démocratie plus fermée aux nobles que la noblesse même n'avait été fermée aux roturiers, tout lui enseignait la haine. Elle était à la fois, pour lui, de la pitié filiale et l'instinct de la conversation.

Mais ce ne sont pas les événements extérieurs qui jettent sur la jeunesse leur ombre ou leur clarté : c'est sa puissance de vivre qui verse sur les maux, même les plus désespérés, la joie de son soleil levant. Voilà pourquoi, jusque dans les prisons et sous le couteau, la jeunesse royaliste avait supporté l'épouvante de son sort avec la gaieté de son âge et mis du sourire jusque dans la mort. Voilà pourquoi, à peine échappée aux échafauds, elleavait refait dans Pari- une société qui mêlait à l'horreur de la Révolution une soif de plaisirs, mettait son courage et son amusement à braver les maîtres de l'heure, se vengeait d'être persécutée en se faisant plus que jamais exclusive, et, dans son dénuement, se trouvait riche encore, puisqu'il lui restait l'esprit et l'amour.

C'est dans ce monde oisif, délicat et licencieux, que Ségur avait de droit sa place. Il le peint à mer- \''ille et se peint lui-même venant à pied de Chalenay, an petit paquet sous le bras, et se glissant aux barrières »i<' Paris, entre les commis et la po-

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lice. Vous le prendriez pour un jeune fraudeur : c'est un ci-devant du meilleur sang de France, il porte à la main son habit d'élégant et courl à quelque réunion mondaine, « avec l'ambition d'y soutetenir la renommée d'esprit, de courage et de galanterie de sa famille ». Il la soutint de reste, puisqu'à dix-sept ans on citait déjà de lui des vers, des aventures et un duel. Comme à cet âge l'outrance semble la force, il croyait ne se déclarer jamais assez contre cette Révolution dont il souffrait dans ses souvenirs, dans ses espérances, dans sa chair même, car il était sans argent, et plus d'une fois il eut faim. Et ce qu'à l'exemple de ses compagnons il méprisait et détestait davantage dans la Révolution, c'était l'armée. Soit grief de propriétaires légitimes qui voient les grades et la gloire, leur bien, usurpés par les intrus, soit intelligence que .toutes les institutions nouvelles duraient par l'armée, contre elle ils étaient impitoyables, « arborant puérilement dans les rues le collet noir vendéen, et appelant le héros de l'Italie : Monsieur Bonaparte. »

Pourtant Ségur valait déjà mieux que sa vie. Il rappelle lui-même « comme un symptôme favorable » que, dans ce monde de plaisir, il « recherchait la compagnie des hommes au-dessus de son âge », renommés par leur mérite, goûtait leur conversation et souhaitait de « mériter leur estime ». Tandis qu'il s'essayait à unir le goût des gens graves et des mœurs frivoles, les uns le détachaient peu à peu des autres. Il allait avoir vingt ans, il fallait son-

ger à une carrière, toutes lui étaient fermées, sauf relie de gratte-papier dans un bureau, encore, si mauvaise écriture était-elle un ohslacle, et il « s'efforçait tristement de devenir un médiocre copiste », quand sa vocation se révéla tout à coup.

Un matin, il arrivait de Chatenày. Dès les barrières, il reconnaît cette agitation dont il avait déjà l'expérience, et pressent une journée. La curiosité le pousse vers les Tuileries, que tant de fois les partis se sont disputées. Il arrive jusqu'aux grilles : dans le jardin, fermé au public, des troupes sont rassemblées. Le général qui les harangue est Bonaparte, et la journée le 18 brunaire.

Je courus autour de l'enceinte, j'essayai toutes les entrées, enfin, parvenu à la grille du pont Tournant, je la vis s'ouvrir. Un régiment de dragons marchait vers Saint-Cloud, les manteaux roulés, le casque en tête, le Babre en main, et dans cette exaltation guerrière, avec cet air fier et déterminé qu'ont les soldats lorsqu'ils vont à l'ennemi. diVidés à vaincre ou à périr ! A cet aspect martial, h' s m-r guerrier que j'avais reçu de mes ancêtres bouillonne dans toutes mes veines. Ma vocation venait de se décider.

L'ennemi que ces dragons allaient vaincre était 1 iss< mblée des Cinq-Cents et jamais soldats ne furent moins en danger de périr que le jour où ils firenl sauter, par les fenêtres de l'Orangerie, la représentation nationale. Le glaive romain que David, chargé de dessiner le costume parlementaire, avait

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mis au côté des députés, glaive de parole, ne se tirait pas contre les sabres. Mais le propre de la vocation est de transfigurer les choses, et tout prétexte est bon qui ouvre à un homme la carrière où il doit s'illustrer.

Bonaparte fournit, quelques jours après, à celui qui s'était senti soldat l'occasion d'entrer dans l'armée. Un appel adresse aux jeunes inutiles les engageait à troquer leur oisiveté contre l'uniforme; engagés volontaires, équipés à leurs frais, ils devaient former, sous le nom de hussards de Bonaparte, un corps où la communauté d'éducation leur rendrait les débuts du métier moins durs. Le premier enrôlement fut celui de Ségur. Il lui fallut du courage pour l'avouer à cette société où, si souvent, il avait raillé les traîneurs de sabre. Sa résolution lit scandale, mais il prit le bon parti, aux vanités mondaines « rendit mépris pour mépris, parla plus haut que ses adversaires », si haut qu'il entraîna plusieurs de ses amis à suivre son exemple. Moins de trois mois après, il recevait son brevet de sous-lieutenant, « qu'il n'avait guère mérité », dit-il. Mais ce ne fut pas un service militaire qui, ce jour-là, fut récompensé, c'était une vaillance plus rare et de plus d'importance pour l'État. Son action d'éclat avait été de monter le premier à la brèche d'un préjugé sous les quolibets des hommes, malgré la colère des jolis yeux, et de commencer la réconciliation de l'aristocratie avec le gouvernement nouveau.

Le sous-lieutenant n'entendait pas alors avoir ce

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