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dernier mérite. Pour mettre d'accord ses goûts militaires et sa haine de la Révolution, il s'était persuadé qu'il allait, « dans cette armée toute républicaine, implanter le royalisme. J'osai supposer que j'entraînerais un bon nombre de mes pareils à imiter mon exemple ; que ce germe de contre-révolution armée prendrait racine; et comme jusque-là on avait marché de révolution[en révolutionjugeant de l'avenir sur le passéjeme figurai qu'il en viendrait bientôt une dont notre parti pourrait profiter ».
Son premier contact avec cette armée fit évanouir ces chimères. Il venait d'être attaché à Mac Donald, qui, en 1800, commandait dans les Grisons. Celui-ci eut à conférer à Augsbourg avec Moreau. Ségur fut invité au repas, où l'armée du Rhin était présente par ses principaux chefs :
Repas splendide de cinquante couverts, aux sons d'une musique martiale, repas de vainqueurs, servi par les vaincus, aux frais de l'ennemi, dans un palais notre conquête, et pour convives les plus célèbres généraux du temps, alors tout brillants d'ardeur et de jeunesse, tout resplendissants d'or et de gloire. Je n'avais jamais rien vu de pareil. J'en fus ébloui.
11 en lut surtout éclairé. D'un coup, il comprit que nulle puissance n'était capable de prendre à de tels hommes leurépée pour ramener les uns à l'échoppe. les autres à L'école, les plus élevés aux petits offic de judicatures, les autres aux grades de bas officiers où l'ancien régime les retenait, d'où la Révolu-
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tion les avait libérés. Tl comprit que si cette conquête était définitive, elle était légitime, et que si des victoires et des vertus avaient été les titres de la noblesse ancienne, elles justifiaient de même l'ascension de ces nouveaux venus au premier rang. Enfin, avec « ces Spartiates du Rhin, comme on les appelait alors, volontaires des premières années de la République, martyrs de la liberté ot de l'indépendance nationale, à laquelle ils s'étaient sacrifiés avec un dévouement pur de toute ambition personnelle, et de fortune, et d'avancement, et même de gloire », lui apparurent la grandeur de l'idéal servi par ces austères et ces héroïques, la noblesse de cet amour pour la patrie contemplée face à face. La démagogie lui avait rendu la Révolution exécrable au dedans, l'armée lui révélait au dehors la grandeur de la Révolution. En face de la .foi monarchique, il voyait se dresser la foi républicaine, digne aussi de respect.
Au milieu de cette armée plébéienne si fière d'ellemême et à si juste titre, je mesurai la double folie d'une obstination royaliste et surtout aristocratique : la première, sous nos drapeaux républicains, me sembla une trahison ; quant à la seconde, entouré de tant de guerriers, tous plus anciens, plus expérimentes, plus instruits que moi, je sentis combien ces prétentions exclusives de naissance seraient non seulement dangereuses, mais ridicules. Dès lors, j'acceptai la révolution comme un fait accompli, fondé en droit, et auquel le bon sens, l'équité, l'intérêt du pays et môme celui de l'ancienne noblesse ordonnaient qu'on se rattachât.
Le Premier Consul, alors, n'avait vraiment à lui que l'armée d'Italie, unie, par une gloire indivisible, à son ancien chef. Celles qu'il n'avait pas conquises encore en les commandant, riaient plus froides, presque hostiles. Nombre de généraux, qui, par mépris pour le Directoire, avaient aidé au 18 brumaire, se repentaient après coup d'avoir lait de Bonaparte, jusque-là leur égal, un maître et l'arbitre de leur avenir. Les officiers les plus inaccessibles aux égoïsmes étaient les plus déclarés contre lui, parce qu'ils voyaient grandir un homme sur la ruine des institutions. Tous ees motifs, fort mêlés, d'opposition se cachaient sous le plus honorable, et, surtout dans l'année du Rhin, l'hostilité à Bonaparte semblait l'attachement à la République. Ségur, conquis par la pureté de l'idéal républicain et des vertus que cet idéal avait formées en quelques hommes, partagea d'abord leurs préventions contre Bonaparte.
En même temps qu'il se transformait ainsi avec la générosité de son âge et la décision de son caractère, le don de sa race opérait en lui : il abjurait la guerre contre la société nouvelle, mais il voulait qu'elle accordât la paix a la société ancienne.
Les principes mêmesde la Révolution préparaient a cette paix. Ils axaient été violés à la fois contre les croyances et contre les personnes. Pour établir la liberté, il fallait respecter la plus sacrée, celle des consciences, c'est-à-dire rendre le culte catholique à la majorité des Français. Pour établir l'égalité, il fallait assurer la protection des lois à tous les Fran-
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rais, c'est-à-dire rendre aux émigrés la patrie etfles droits de citoyens.
Mais cette armée, assez héroïque et pure pour inspirer à un (ils de l'ancien régime le respect et le goût de la république, était l'adversaire la plus résolue de la conciliation qu'il souhaitait. Depuis huit ans, elle avait trouvé devant elle, dans les rangs ennemis, les émigrés. Sans tenir compte des violences qui les avaient poussés hors des frontières, elle ne leur pardonnait pas d'avoir fait un avec l'étranger contre la patrie. Elle savait que ces ci-devant s'étaient longtemps promis de remettre tout en ordre en destituant tous ces roturiers : son amour-propre n'oubliait pas plus que son patriotisme. Bien qu'elle eût payé ses grades en victoires et non en assignats, elle était comme les acquéreurs de biens nationaux, et pour s'assurer une, possession tranquille, elle voulait tenir les émigrés hors des frontières. Sa haine contre l'aristocratie se satisfaisait encore par son hostilité contre l'Eglise. Les chefs du clergé français étaient de grands seigneurs et nombre d'entre eux avaient fait cause commune avec les émigrés. En Belgique, sur le Rhin, en Bavière, en Italie, la faction révolutionnaire, qui se disait notre amie et tirait sa force de notre présence, avait pris contre le clergé les mesures spoliatrices et haineuses dont nouslui avions donné l'exemple, etle parti catholique s'était montré hostile aux victoires françaises. Enfin l'armée avait envahi les Etats pontificaux, comprimé des soulèvements à Rome : prince et pape,
le Souverain Pontife lui paraissait deux fois ennemi.
Ségur à ce moment, se souciait peu de l'Eglise. Noble et officier, il était de foi sceptique. Quand fut rétablie la paix religieuse, il eut l'opinion qui régnait dans les états-majors.
J'entendis leurs clameurs sans en désapprouver assez le mauvais esprit ; je fus témoin, dans Notre-Dame, de eur indignation, le 11 avril, lors du Te Dewn pour le Concordat signé huit mois plus tôt. Je ne blâmai point assez ce jour-là cette réponse de Delmas à Bonaparte : « Oui, belle capucinade, en effet ! C'est dommage qu'il n'y ait manqué qu'un million d'hommes qui se sont fait tuer pour détruire ce que vous rétablissez. » Les impertinences brutales que plusieurs autres généraux firent entendre aux Tuileries, et aux oreilles mêmes de Napoléon, me déplurent, sans doute, mais sans assez me révolter ; je conviens aussi que, dans la cathédrale, mon attitude ne fut pas la moins irrévérente ; je me souviens même qu'au retour du cortège qui passa par le Palais-Royal, près d'un groupe d'officiers où je me trouvais,nos airs dédaigneux, en réponse aux saints multipliés du Premier Consul, ne durent certes pas le satisfaire.
Ségur se contentait alors de souhaiter « la réhabilitation des nobles au milieu du tiers état, non plus, il est vrai, comme aristocrates, mais comme citoyens et dans une situation cl un nombre tels qu'une onde proscription devînt impossible. » 11 était donc favorable au rappel des émigrés. Mais, quand le Premier Consul commença à les accueillir, « l'irri-
talion devint si vive à notre quartier général, que,
dans nos conversations, pour avoir fait un appel à la générosité nationale en faveur des moins offensifs de ces émigrés, on m'avertit que je devenais suspect et que j'allais rendre ma présence insupportable au milieu de mes camarades. »
Ces détails montrent quels obstacles eut à vaincre Bonaparte quand il accomplit sa double œuvre de pacification. Porté au pouvoir par l'armée, il osa la mécontenter. Au milieu des cris poussés par ses compagnons de guerre et par les Jacobins, il sut entendre la volonté muette de la France, en discerner les intérêts, en servir la cause. Cette décision à accomplir, malgré les préventions du temps, ce qu'il sentait d'accord avec une justice supérieure à elles, révéla, pour parler comme Ségur, « l'homme que la Providence avait destiné à réorganiser noire société nouvelle ». Ségur cependant nese rendaitpas encore. Ses liens avec l'armée du Rhin, son admiration pour Moreau, le retenaient. Ce fut Moreau lui-même qui, en le blessant, lui rendit la liberté :
J'avais été le voir un matin rue d'Anjou-Saint Honoré ; la conversation s'était établie devant moi, entre Grenier ou Lecourbe et lui, sur l'armée française, au temps de Louis XV ; j'écoutais comme des oracles les jugements fort peu remarquables pendant qu'il en parlait, car sa parole, comme ses manières,, était commune ; lorsque, oubliant ou ignorant ma parenté, il qualifia dans des termes sales et méprisants tous les généraux, sans exception, de l'ancien régime. Cette insultante trivialité me
suis L E P R i: M I E R E HP IRE HO
fit monter le sang à la figure. Blessé dans .mon grandpère, si brave, si mutilé, et dont je portais le deuil Je me retirai aussitôt.. Rentré chez mon père, on me fit comparer cette grossièreté hostile à la grandeur d'âme de Napoléon... Ayant appris dans quel dénuement vivait mon grand-père, il avait, par une pension, adouci les derniers moments de son infortune. Quand celui-ci alla aux Tuileries remercier le Premier Consul, Bonaparte avait été au-devant de lui .'Dans leur court entretien, il s'était montré déférent ; et le reconduisant jusque sur l'escalier, il avait voulu que la garde prît les armes, que les tambours battissent aux champs ; qu'enfin elle lui rendit tous les honneurs militaires dus au rang, alors aboli, de maréchal.
A la lumière de ces deux incidents, Ségur vit toute ['étroites se de passion qui se cachait sous les apparences républicaines de certains frondeurs, et comprit quels droits garantissait à tous la dictature d'un homme. Et a l'heure où il était prêt à se donner, le 27 octobre 1802, ilfutappeléà Saint-Cloud. Bonaparte- lui annonça qu'il l'attachait à son état-major intérieur. Deux mots et « l'un de ces sourires dont la grâce était indéfinissable » achevèrent la conquête. Si désintéressés que nous soyons, le mérite des grands hommes nous semblecomplet quand il s'avise du nôtre.
Dès lors, Ségur commença à s'acquitter, en confiant à sa mémoire fidèle les splendeurs du Consulat pacifique, l'activité créatrice de Bonaparte, et « sa modération généreuse au milieu de ses triomphes ». Le héros lui parait sans tache jusqu'à cette nuit du