VARIATIONS DU TEMPÉRAMENT SELON L'AGE, ETC
veille est l’équilibre entre le moi viscéral et le moi sensoriel; le sommeil est la prédominance du premier sur le second. Tout mouvement étant alors suspendu, il n’y a plus guère d’attention ni de perception ; ce sont les impressions internes qui dominent et dirigent la marche de l’imagination. Quand les organes sensoriels sont, par l’effet d’un sommeil profond, en leur plus entier repos, les mémoires des divers sens, avec leurs divers systèmes d’images, ne sont plus excitées par quelque sensation initiale et demeurent presque latentes; le sommeil est lourd, sans rêves distincts. C’est ce qui arrive généralement vers le milieu de la nuit. Quand, au contraire, pour une cause ou pour une autre, les organes sensoriels sont excités, les souvenirs connexes reparaissent et un défilé d’images sensorielles commence. Un jet de lumière passant sur les paupières du dormeur éveille le souvenir du feu avec l’image d’un incendie, d’un éclair, etc. Les rêves d’origine sensorielle sont « épisodiques et superficiels » ; le fond des rêves est fourni par la série sourde des sensations d’origine interne et des images qui s’y rapportent. Au-dessous de la personnalité qui dit moi et s’apparaît comme une réalité durable, il y a donc en nous ce qu’Ampère appelait une « personnalité phénoménique », de tempérament sensitif-lymphatique : c’est elle qui se manifeste dans les rêves, et elle n’est pas étrangère à l’animal.
II. — Au point de vue pratique, la science des tempéraments aurait une incontestable utilité pour la morale et la pédagogie. Comme il est indispensable à l’hygiéniste de connaître les divers tempéraments physiques, pour adapter ses prescriptions générales aux constitutions particulières, le moraliste doit de même approprier ses préceptes à la diversité des tempéraments moraux. Il serait naïf de s’imaginer que ce qui réussit pour l’un doive produire les mêmes effets sur les autres, comme Kingsley qui prêchait à tous les hommes, pour faire leur bonheur, l’étude des animauxmarins. L’éducateur ne saurait appliquer des règles identiques à des natures d’enfants très diverses : la sévérité agit sur l’un, l’indulgence sur l’autre; l’un a besoin surtout de craindre, l’autre d’aimer. Nous n’irons pas sans doute jusqu’à proposer, comme M. Stewart, de diviser les classes des écoles en quatre parties pour grouper ensemble les enfants de même tempérament et leur appliquer des méthodes spéciales ; mais il est certain que les éducateurs ignorent trop la physiologie des caractères, tout comme ils ignorent l’hygiène du travail intellectuel. Si les premiers éducateurs, qui sont les parents, connaissaient l’intime relation du tempérament physique et du tempérament moral, ils commenceraient à déchiffrer le naturel de leurs enfants dès leurs premières années et apprécieraient de mieux en mieux leurs aptitudes.
Ils ne tomberaient pas dans l’erreur de tant de parents comme ceux de Ruskin. Sa mère l’avait « voué à Dieu avant sa naissance, en imitation d’IIannah ». En conséquence, dit-il, « je fus élevé par mon père et ma mère pour l’Église. Des années et des années après, mon père disait encore avec des larmes dans les yeux (les plus vraies et tendres larmes que jamais père ait versées) : — Il aurait été évêque! »
La vigueur physique n’implique pas toujours la vigueur mentale, bien qu’elle soit pour celle-ci un excellent terrain. C’est que, par l’effet de l’hérédité, des manques d’équilibre se sont perpétués dans la constitution. Des gens à vigueur faible ont pu survivre et se propager parce qu’ils suppléaient par Lintelligence à ce qui leur manquait. Et comme l’intelligence est la force du faible, elle s’est de plus en plus exercée et raffinée chez ceux qui en avaient besoin. De là les contrastes qui se sont produits à la fin entre la robustesse du corps et celle de l’esprit, c’est-à-dire entre le ton vital du système cérébral et le ton vital de l’organisme entier. Toutefois, ceux mômes qui ont hérité de leurs ancêtres des nerfs et un cerveau supérieurs ont besoin de les nourrir; de là l’importance d’une certaine richesse de sang qui entretienne l’innervation et fournisse ainsi à la dépense, soit cérébrale, soit musculaire. C’est à tort que, dans nos sociétés modernes, le sang
et les nerfs sont en divorce, et qu’on s’écarte de plus en plus de l’idéal antique : Mens sana in corpore sano.
Le tempérament a, tout le long de la vie, deux grandes influences que l’on ne devrait pas négliger, l’une sur le bonheur, l’autre sur la moralité même. Voulez-vous tirer l’horoscope d’une existence humaine, ce n’est pas dans les constellations célestes qu’il faut lire, mais dans les actions et réactions du système astronomique intérieur; n’étudiez pas la conjonction des astres, mais celle des organes. La source des biens et des maux, disait Biran, est souvent en nous-môme l. Chaque organe, en effet, nous l’avons vu, contribue à maintenir ou à modifier le sens vital; la faim, la soif, le trouble de la digestion, les palpitations du cœur, l’effort, la fatigue, le chagrin, l’inquiétude, l’attente, etc. ; or, ce sont là les « coefficients physiques » du bonheur. Le cours de nos sentiments et celui de nos désirs sont déterminés, tantôt partiellement, tantôt entièrement, par la masse des petites sensations et impulsions internes qui constituent notre « disposition d’esprit », permanente ou momentanée. La faible intensité est compensée par le nombre et par la continuité : c’est le suffrage universel et perpétuel des organes et des cellules. L’influence du sens du corps s’étend jusque sur notre intelligence et sur nos
(1) Voir M. Bertrand, la Psychologie de Ve/fort.
jugements. Les psychologues et les moralistes qui ne considèrent que les rapports visibles des idées entre elles pour expliquer leur succession, ressemblent à des physiciens qui ne calculeraient que le rapport des gouttes d’eau voisines dans un ruisseau descendant de la montagne : il faut mettre en ligne de compte la source qui alimente le ruisseau, la force qui l’entraîne dans telle direction, les rives qui l’endiguent, les obstacles qu’il rencontre. De même, la direction de nos pensées est déterminée par l’état général de notre sensibilité et de notre activité. Si vous ne considérez chaque idée qu’au point de vue intellectuel, vous verrez qu’elle peut s’associer à plusieurs autres, comme l’idée de Pierre Corneille peut s’associer à celle de ses tragédies, ou à celle de son frère Thomas, ou à celle de Richelieu, etc. ; pourquoi donc, en fait, telle idée sTmit-elle à celle-ci, non à celle-là? Qu’est-ce qui détermine le cours de notre imagination, la « pente de la rêverie » ou même de la méditation? C’est le lit de petites sensations organiques sur lequel coulent telles et telles perceptions distinctes, seules à la surface et seules éclairées :
Je rêve, et la pâle rosée
Sur les plaines perle sans bruit...
D où viennent ces tremblantes gouttes?
Il ne pleut pas, le temps est clair.
C est qu’avant de se former toutes,
Mlles étaient déjà dans l’air.
Et de môme, ajoute le poète, « on a les pleurs dans l’âme avant de les sentir aux yeux ». C’est souvent au fond de notre organisme qu’il faut chercher la vraie cause de notre tristesse ou de notre gaieté; c’est dans l’intérieur de notre corps qu’il fait beau temps ou mauvais temps, c’est là qu’il y a des heures de sérénité et des heures d’orage. Nos diverses humeurs, dans l’obscurité des choses, nous les font voir de couleurs différentes, comme des feux changeants de Bengale dans la nuit.
L’humeur dépend du jeu de certaines forces vitales qui, dans la mélancolie, paraissent non seulement diminuées, mais perverties et discordantes : comparez une dissonance à un accord consonant. Il y a des sujets, d’une santé en apparence excellente, qui présentent cependant des accès de mélancolie d’une périodicité prononcée. On connaît môme des descriptions littéraires de ce genre d’hommes; le comte Thorane, dans l’autobiographie de Goethe, le roi Lear de la Steppe dans Tourguénief. Pendant l’accès, qui peut durer des heures, des journées, des semaines, ces individus deviennent apathiques, indifférents dans leurs goûts; leur pensée se stérilise, leur activité s’arrête. La crise passée, ils changent comme par enchantement1. Mais, sous nos humeurs diverses, persiste l’humeur cons-
(1) Nicolas Seeland. Le Tempérament (Congrès international d'anthropologie, 1892, 2e volume). Voir plus haut, ch. 1er.
tante qui provient de notre tempérament môme, des gains ou des pertes réalisées par notre vitalité1. Il existe ainsi un bonheur physique et un malheur physique, qui ont leur origine dans le sens du corps. Nous avons vu, par exemple, que la belle humeur du sanguin a sa source dans son organisme, et elle trouve jusqu’à un certain point sa justification en elle-même. Comme dit Schopenhauer, celui qui est gai a toujours un motif de l’être par cela même qu’il l’est. Qu’un homme soit jeune, beau, riche, considéré, il faudra encore savoir s’il est gai ; en revanche, est-il gai peu importe alors qu’il soit jeune ou vieux, bien fait ou bossu, pauvre ou riche. Ce que les Anglais ont exprimé par un truisme : « Qui rit beaucoup est heureux, qui pleure beaucoup est malheureux. » L’homme de belle humeur ne se chagrine pas de l’insuccès et se réjouit de la réus-
(1) « Dans un cas comme celui de mes soldats, où il s’agit d’hommes élevés et vivant jusqu’à ce jour dans des conditions plus ou moins uniformes, je suis disposé à admettre un fait de concomitance congénitale. Si nous voyons que les groupes supérieurs, notamment celui des gais, présentent une certaine tendance à la brachycéphalie, une tète bien conformée, un thorax plus volumineux, une force musculaire mieux développée, des sens plus fins, enfin une meilleure couleur — ne peut-on pas supposer que ces caractères concordants sont la suite et jouent le rôle d’enseigne d’une organisation vigoureuse originaire, dontle torrentse fait jour tant dans l’énergie du tempérament que dans celle des autres manifestations de la vie? D’autre part, la fréquence des anomalies spontanées de la télé des mélancoliques semble indiquer quelque faiblesse vitale qui envahit surtout le système nerveux et ses enveloppes, qui en outre s'est réflélée sur les autres systèmes de l’organisme, surtout sur les muscles, dont le développement est moins vigoureux que dans les autresgroupes,notammentdans celui des gais.» (Seeland, ibid., p. 129.)
site ; 1 homme d’humeur morose, s’il réussit neuf fois sur dix, ne se réjouira pas des neuf succès et se chagrinera, dit encore Schopenhauer, pour la seule et unique fois où il n’aura pas réussi. Maine de Biran a dit, non sans profondeur, qu’il n’est point au pouvoir de la philosophie, de la raison, de la vertu même, toute-puissante qu’elle soit sur les volontés et sur les actes de l’homme de bien, de créer par elle seule aucune de ces affections heureuses qui rendent si doux le sentiment immédiat de l’existence, ni de changer ces dispositions funestes qui peuvent la rendre insupportable. Biran concluait que, s’il existe quelques moyens de produire de tels effets, c’est dans une médecine physique autant que morale qu’il faut les chercher. Et celui qui aurait trouvé un secret si précieux, en agissant sur la source même de la sensibilité intérieur, devrait être considéré comme le premier bienfaiteur de l’espèce, le dispensateur du souverain bien, de la sagesse et de la vertu même, « si l’on pouvait appeler vertueux celui qui serait toujours bon sans effort, puisqu’il serait toujours calme et heureux ». Il est donc incontestable qu’il y a des éléments de bonheur qui dépendent de notre tempérament. Ce n’est pas une raison pour méconnaître la non moins incontestable influence du milieu et des circonstances, surtout celle de la raison et de la volonté,c’est-à-dire de ce qui constitue le vrai caractère.
Certains physiologistes sont allés jusqu’à soutenir que le tempérament détermine l’emploi qu’on fera de ses facultés cérébrales. C’est trop dire et, ici encore, il faut faire la part des circonstances et du milieu; mais il est certain que les goûts tiennent en grande partie à l’action continue du tempérament général et des organes particuliers qui se trouvent avoir un développement prédominant. Tout organe, en effet, dès qu’il est stimulé, engendre le besoin de la fonction : les yeux engendrent le besoin de regarder, les oreilles le besoin d’écouter; et si l’organe est bien constitué, il fournit en môme temps l’aptitude à la fonction. Telle partie du cerveau naturellement robuste entraînera donc tels et tels goûts naturels, tels et tels instincts, telles et telles capacités. De là les voluptueux de nature, les remuants et les indolents, les irritables et les patients, les batailleurs et les pacifiques, les imaginatifs, les contemplatifs, les raisonneurs, etc. Qu’un organe ou système d’organes domine chez un homme : cerveau, muscles, viscères de la nutrition, organes de la génération, etc., le voilà marqué d’un trait particulier de constitution, qui subit toujours l’influence dominante du tempérament général, mais qui peut produire de notables variétés dans le caractère. Par exemple, le crâne d’un lymphatique peut contenir le cerveau d’un Cuvier : on a alors un penseur calme et méthodique, qui n’est point distrait dans
ses travaux par une puissante impressionnabilité. A cerveau égal et bien développé, a-t-on dit, l’actif froid trouvera son bonheur dans les recherches paisibles de la science ou de l’érudition ; le nerveux s’occupera plus volontiers d’art, de poésie, de hautes spéculations philosophiques ; le sanguin dépensera au dehors son activité mobile et sera enclin aux plaisirs de toutes sortes ; le bilieux s’usera très souvent dans les âpres luîtes de la vie, dans la recherche obstinée de la fortune ou des honneurs ; il sera ambitieux, parfois fanatique, amoureux violent ; s’il se consacre aux travaux intellectuels, il préférera fréquemment la littérature aux sciences : « il excellera à peindre en traits de feu, dans un style imagé, caractéristique, les passions souvent tristes qui l’ont agité1. » Byron, nerveux et bilieux, en est un exemple. Certes, il ne faut pas se perdre ici dans des inductions hasardées, ni dans des prédictions puériles. N’a-t-on pas prétendu qu’en fait de religion, le sanguin sera libre penseur, le colérique orthodoxe, le mélancolique superstitieux et le flegmatique indifférent? Ce qui est vrai, c’est que la connaissance des tempéraments autorise certaines inductions ou, si l'on veut, certains procès de tendance. On connaît le mot de César sur ses ennemis : « Je ne crains rien
(1) Letourneau. Physiologie des passions.
des hommes à embonpoint et à belle chevelure, je redoute bien plus ces hommes au teint jaunâtre et à la face maigre. » Ce furent en effet ses meurtriers.
Rien ne montre mieux l'étroite association des mêmes caractéristiques mentales avec les mêmes traits physiques de tempérament et de constitution que l’enquête bien connue de M. Galton sur les jumeaux, tantôt presque indiscernables même pour leur mère, tantôt aussi dissemblables qu’Esaii et Jacob, tantôt complémentaires. Les jumeaux semblables ont le même tempérament, qui se développe de même. Ils aboutissent presque en même temps à contracter des maladies analogues, comme par une même évolution interne.
Moreau de Tours a soigné deux jumeaux physiquement semblables, atteints de la même folie, ayant des hallucinations identiques, avec les mêmes intervalles de répit aux mêmes époques. L’un était à Bicêtre, l’autre à l’hospice Sainte-Anne. Trousseau donnait ses soins à un jumeau pour une ophtalmie rhumatismale : — « En ce moment, lui dit le patient, mon frère, qui est à Vienne, doit avoir une ophtalmie de même nature que la mienne. » — Trousseau se récrie. Quelques jours après, une lettre de Vienne confirmait le fait. Dans neuf cas sur trente-cinq, M. Galton a constaté une étonnante similitude en ce qui concerne les asso-
dations d’idées : — « Ils font les mômes remarques dans les mêmes occasions, commencent à chanter le môme retrain au môme moment, et ainsi de suite ; ou encore, l’un commence une phrase et l’autre la finit. » — Dans seize cas sur trente-cinq, les goûts étaient tout à fait identiques; dans les dixneuf restants, ils étaient très analogues, mais avec certaines différences. Un jumeau, dit M. Galton, se trouvant par hasard dans une ville d’Ecosse, achète un service de verres à champagne pour faire une surprise à son frère. Celui-ci, étant en Angleterre, achète à la même époque un service semblable du môme modèle pour faire une surprise à l’autre. — Quant aux jumeaux complémentaires, il y en a des exemples curieux, comme ces deux frères dont l’un était contemplatif, poétique et littéraire à un haut degré ; l’autre pratique, mathématicien et linguiste : — « A nous deux, disaient-ils, nous aurions fait un homme convenable. » — Dans un autre cas, l’un des jumeaux est « tranquille, retiré en lui-mème, lent, mais sûr; de bon caractère, mais disposé au ressentiment quand on l’a blessé ; l’autre est vif, léger, va de l’avant, apprend et oublie vite ; il est d’un tempérament prompt et irascible, mais il pardonne vite. Ils ont été élevés ensemble et n’ont jamais été séparés ». A ces traits on reconnaît que les deux jumeaux se sont partagé les divers types de tempérament : l’un a pris pour lui le nerveux-
lymphatique (c’est-à-dire l’anabolisme et le catabolisme lents) ; l’autre a pris le sanguin-colérique (l’anabolisme et le catabolisme vifs).
L’influence du tempérament sur la moralité est beaucoup plus indirecte que sur le bonheur, elle n’en est pas moins réelle. Si le caractère d’un homme offre les traits moraux d’un tempérament typique, vous pouvez en conclure qu’il en a les traits physiques et inversement. Étant connu le caractère d’un Tibère, d’un Loyola, d’un Calvin, d’un Bonaparte, on a pu affirmer qu’ils avaient l’empreinte bilieuse fortement accusée ; Louis XV devait être sanguin, Mozart est le type du nerveux, Gibbon celui du lymphatique La sagesse des nations a toujours remarqué l’analogie si fréquente du tempérament et de la conduite. Un brave sermonnaire anglais en a cherché un peu loin des exemples, qui ne laissent pas d’être piquants. Il commente le chapitre de saint Luc où Jésus, se rendant à Jérusalem, récolte sur son chemin des disciples. Comme on avait refusé au Christ l’hospitalité dans une maison, deux des disciples s’écrient : — « Seigneur, veux-tu que nous commandions que le feu du ciel descende et consume ces gens » ? — « Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes animés » ! — répond Jésus. Certes, c’était de l’esprit
(1) Letourneau. Physiologie des passions.
colérique. Plus loin, un homme plein d’enthousiasme et de confiance en soi prend la belle résolution de suivre Jésus au bout du monde : — « Seigneur, j’irai partout où tu iras. » — Voilà le sanguin, qui parle avant d’avoir réfléchi. Et Jésus, pour faire tomber cette ardeur, lui dit que les renards ont des tanières, les oiseaux des nids, mais que le Fils de l’homme, lui, n’a pas môme où reposer sa tète. — « Suis-moi, » — dit-il à un autre. Et celui-là répond : — « Permets-moi d’aller d'abord dire adieu aux gens de ma maison ». — Cet homme peu pressé et attaché à ses habitudes, c’est le flegmatique. Enfin, un dernier répond à Jésus :
— Seigneur, permets-moi d’aller d’abord ensevelir mon père ». — A ce mélancolique affectueux, qui veut pleurer ceux qu’il a perdus, Jésus répond assez durement : — « Laisse les morts ensevelir les morts, et toi, va annoncer le royaume de Dieu. » — Tous les tempéraments peuvent fournir des apôtres, ou, tout au moins, des hommes honnêtes. Albert Diirer, très préoccupé des tempéraments et de leur expression extérieure, a donné un symbole de cette vérité dans sa dernière grande œuvre (à la Pinacothèque de Munich), qui représente les quatre tempéraments sanctifiés sous les traits de quatre apôtres. Saint Pierre, prompt à tout, même à tirer lepée, prompt à marcher sur l’eau pour aller vers Jésus,
— sauf à sentir ensuite sa foi tomber, et lui s’en-
foncer à mesure, prompt enfin à confesser son maître devant les juges, sauf à le renier bientôt après, saint Pierre pouvait assurément fournir le type du sanguin. L’ardent saint Paul, actif et volontaire, est un noble type de bilieux. Saint Marc fut-il vraiment flegmatique ? Je l’ignore ; quant au nerveux mélancolique, avec son cerveau exalté et son cœur passionné, c’est bien saint Jean. Ainsi s’ouvre a tous les tempéraments le « royaume de Dieu », mais il faut savoir se rendre maître de son naturel' pour en faire l’auxiliaire de la moralité même.
Le caractère moral est le produit de deux facteurs : l’action du tempérament et du milieu, la réaction de 1 intelligence et de la volonté ; mais il y a tant d’intelligences et de volontés qui s’abandonnent ! Aussi la parole bien connue de Descartes estelle toujours vraie : « La médecine et l’hygiène sont le principal moyen de rendre les hommes communément vertueux ». C’est par elles, en effet flu on peut agir sur la masse de l’humanité, plier c avance la machine aux bonnes habitudes, extirper les vices par leur racine organique. S’inspirant
t e a,meme lcIee> R°nsseau avait formé le projet d un livre qui serait intitulé : « La morale sensi-
doute°Ul “fSmR du «#>• » U voulait sans doute designer 1 éducation du tempérament en vue
de la moralité, c’est-à-dire l’hygiène et la méde- 116 aPI)ll(Iuees à f»'re de l’organisme môme le
docile serviteur de la raison. En vain Mme de Genlis raillait ce projet : — « Je n’ai jamais cru, disaitelle, que la vertu dépendît d’une bonne digestion ». Rousseau n’en était pas moins fondé à croire qu’on sauverait la raison de bien des écarts, qu’on empêcherait de naître bien des vices, si l’on savait forcer l’économie animale à favoriser l’ordre moral qu’elle trouble si souvent. « Les climats, les saisons, les sons, les couleurs, l’obscurité, la lumière, les éléments, les aliments, le bruit, le silence, le mouvement, le repos, tout agit sur notre machine et notre âme par conséquent ; tout nous offre mille prises presque assurées pour gouverner dans leur origine les sentiments dont nous nous laissons dominer ». Avec Descartes, Pascal, Rousseau et Riran, nous admettons la nécessité d’une morale appliquée à la vie sensitive et affective, agissant non par préceptes abstraits, mais par une influence concrète sur la partie matérielle de notre être. Incarner en quelque sorte la sagesse dans ses organes, ce serait là vraiment, croyons-nous, le « matérialisme du sage ».